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GR A IDE CHRONIOIE
MATTfllEL PARIS.
IMPRIMERIE DE SCHNEIDER ET LAMGBAND,
Rue d'Erfurtli, !, près l'Abbaye.
^'^,t^Jb.
GRANDE CHRONIQUE
MATTHIEU PARIS
TKADGlfE En FRANÇAIS
PAR A. HUIIXARD-BRÉHOLLES,
AUGOBIPiGKKC DE NOTES ,
ET PRÉCÉDÉE D'IINE liNTRODUCTION
PAR M. Ui DUC DE LUYNKS
Membre de rinstitut.
TOME DEUXIEME.
PARIS,
PAULIIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
5S. KUE DF. SEINE-SAINTHiERMAlK.
«840.
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GRANDE CHRONIQUE
MATTHIEU PARIS
(historia major anglorum).
SUITE DE HENRI IL
Douleur de Henri H. — Il envoie des députés a
Rome pour se justifier de la mort de Thomas* ^ t,Es
MEURTRIERS SONT EXCOMMUNIES. — Le Foi d'Angleterre
Henri était alors à Argentan , en Normandie, quanS
la funeste nouvelle lui fut apportée par quelques-uns
des siens. Aussitôt il donna tous les signes de la plus
violente douleur, arracha ses vêtements pour se vêtir
d'un cilice , et souilla de cendre la majesté royale :
« J'en atteste le Dieu tout-puissant , s'écriait-il , je
« n'ai coopéré à cet attentat ni de volonté ni de con-
II. ^
HENRI H
« science ; je n'eu ai donné Tautorisation en aucune
« façon, à moins que Ton ne regarde comme un
« délit de ma part d'avoir paru aimer moins Tarche-
(. vêque. » Il s'en remit sur ce point à la décision de
réglise et promit, chose fort sage , de se conformer
humblement à tout ce qu'elle résoudrait sur son
compte. Il envoya donc des députés au souverain
pontife pour présenter sa justification et alléguer son
innocence ; mais le seigneur pape ne voulut pas les
voir , et ne daigna ni souffrir qu'ils se jetassent à ses
pieds , ni les admettre au baiser. Cependant les dé-
putés qui furent envoyés pour la seconde fois furent
accueillis par quelques cardinaux , mais de paroles
seulement. La cinquième férié avant Pâques appro-
chait, et c'est le jour où , d'après la coutume de l'é-
glise romaine , le pape prononce publiquement des
sentences d'absolution ou d'excommunication. Les
députés du roi apprirent par quelques-uns dessilen-
ciaires ' du seigneur pape , que ledit pape avait résolu
de lancer contre le roi d'Angleterre nominativement
< On appelait silenciaire parmi les esclaves des anciens Romains celui
qui était chargé d'imposer silence à ses compagnons. Cette sorte d'office
domestique fut transportée à la cour des empereurs byzantins, avec le
titre de silenciaire du palais ou de ministre du repos. On désignait les
siienciaires sous les noms de clarissimi, spectabiles, devoiissimi, et
en grec, de Ôaup-aaiw-aroi. Il y avait trente siienciaires ordinaires, divi-
sés en corps de dix chacun , avec un décurion. Ce corps est appelé , dans
les Actes du concile de Chalcédoine : Schola devoiissimorum sileniia-
riorum. Saint Angilhert fut silenciaire de Charlemagne , secréUire du
cabinet, en termes modernes. Les siienciaires étaient aussi chargés d'am-
bassades et de négociations secrètes. On doit donc considérer les silen-
ANNÉE 447^. 5
ainsi que sur tous ses hommes une sentence d'inter-
dit, d'après l'avis unanime des frères cardinaux , et
qu'il voulait de plus confirmer celle qui avait été pro-
noncée contre Tarchevêque d'York et contre les autres
évéques d'Angleterre. Les députés du roi étaient dans
un grand embarras ; mais quelques cardinaux insi-
nuèrent au seigneur pape que les députés avaient
reçu mission du roi d'Angleterre pour jurer , au nom
de leur maître , qu'il s'en remettrait au jugement
du pape et des cardinaux et leur obéirait en tout. En
effet , les députés du roi demandèrent à prêter ce
serment ; ils le prêtèrent et évitèrent ainsi la sentence
d'interdit. Les députés de l'archevêque d'York et des
autres évêques en firent autant. Ce jour-là, le pape
excommunia les infâmes meurtriers du bienheureux
Thomas , archevêque de Cantorbéry et martyr , et
tous ceux qui leur avaient donné conseil, aide ou as-
sentiment, ainsi que tous ceux qui les recevraient
dans leurs terres ou leur accorderaient faveur. Ces
assassins se retirèrent pendant un an à Knaresbo-
rough dans un château du roi.
MiRArXES OPÉRÉS SUR LA TOMBE DE BeCKET. MORT
DE l'évéqde de Winchester. — Cette même année ,
vers la solennité de Pâques , notre seigneur Jésus-
Christ qui est en tout et partout admirable dans ses
actes saints , consacra , par de fréquents et glorieux
claires de» papes comme des secrétaires particuliers. ( Voyez le Diet, de
Trévodx , art. Silenciaire. )
4 HENRI II,
miracles, la vie exemplaire et incomparable de son
très-glorieux martyr, Thomas, archevêque de Can-
torbéry , ainsi que sa fermeté dans la mort, alin qu'il
fut évident pour tous que celui qui durant tant d'an-
nées, avait souffert, en défendant la liberté de Téglise
attaquée , la proscription dont il était victime lui et
les siens , avait enfin remporté un triomphe digne de
ses mérites. Aussi , quiconque s'approchait du tom-
beau de ce glorieux martyr avec un cœur plein de foi
ne se retirait jamais sans être guéri, de quelque in-
firmité qu'il fût atteint. Là, les boiteux recouvraient
l'usage de leurs jambes ; les sourds, l'ouïe; les aveu-
gles , la vue ; les muets , la parole ; les lépreux , la
santé ; les morts, la vie , et non-seulement les hommes
et les femmes, mais encore les oiseaux et les animaux
étaient ressuscites. Cette même année , le roi d'An-
gleterre , Henri , de retour en Angleterre le 8 des ides
d'août, alla rendre visite à Henri , évêque de Win-
chester, qui était à l'extrémité. L'évêque adressa au
roi des reproches fort durs sur la mort du glorieux
martyr Thomas , et lui prédit qu'il serait en butte à
une foule de malheurs. Le prélat expira ensuite plein
de jours le 8 des ides d'août.
Henri H entre en Irlande. — Deuil de l'église de
Gantorbéry. — Vers le même temps , le roi des An-
glais , Henri , entra à main armée en Irlande , le
quinzième jour avant les calendes de novembre ; les
archevêques et les évêques du pays le reçurent pour
seigneur et roi , et lui jurèrent fidélité. Le petit roi
ANNEE ^n^. 5
(le Limeleie [Limerik?] , celui de Chore [Korke * ?],
et un autre roi du pays surnommé Monoculus [le
Borgne] , lui firent hommage. Mais Rodrik , roi de
Comat , [Connaught?] , qui occupait un pays inac-
cessible coupé par de grands marais , où les gués
étaient dangereux, les communications difficiles et
la navigation peu sûre , entreprit de résister au roi
Henri. Cette même année , le jour de la fête de saint
Nicolas , Roger , archevêque d'York , ayant prêté ser-
ment à Albemarle qu'il n'avait eu nullement con-
naissance des lettres de prohibition du seigneur pape
avant le couronnement du jeune roi ; qu'il ne s'était
pas engagé envers le roi à observer les coutumes du
royaume ,'et qu'il n'avait contribué sciemment à. la
mort du glorieux martyr Thomas, ni en paroles, ni
en écrit, ni en action , fut rétabli pleinement dans
son office-
Un an presque entier s'était écoulé depuis la
mort du bienheureux martyr Thomas. Alors l'é-
glise de Cantorbéry cessa de célébrer les divins mys-
tères; elle se condamna aux lamentations et aux
larmes. Le temple fut dépavé, la sonnerie des cloches
fut suspendue , les murailles furent dépouillées de
leurs ornements, pour que ces signes de deuil s'as-
sociassent à la douleur du clergé, qui se revêtait de
cilices et se couvrait de cendres en commémoration
du meurtre. Enfin^ lejour delà fête de saint Thoma.s,
* Ce qui rend cette interprétation probable , c'est que lieuri II débar-
qua dans la province de MunstiT.
6 HENRI II.
apôtre, sur les instances de leur mère l'église de
Cantorbéry , les évêques suffragants se réunirent afin
de rétablir dans son ancien état , d'après ce qu'or-
donnerait le sei(]neur pape , cette église qui souffrait
d'être si longtemps sans chef. Barthélémy , évêque
d'Exeter , sur la demande du couvent , vint célébrer
à Cantorbéry, une messe solennelle , et au moment
de commencer le sermon devant le peuple , il prit
pour texte : « Vos consolations réjouissent mon âme
d'après la multitude des douleurs qui sont dans mon
cœur. »
Tremblement de terre. — Le fils de Henri 11
EXCITÉ A LA RÉVOLTE CONTRE SON PÈRE. -- HeNRI II OB-
TIENT SON ABSOLUTION DES LÉGATS. — FaITS DIVERS. —
L'an du Seigneur ^^172, dans la nuit de Noël, on
entendit des coups de tonnerre subits et effrayants
gronder à la fois sur l'Angleterre , sur l'Irlande et
sur la France ; ils semblaient ainsi en plusieurs lieux,
inviter les hommes à admirer les nouveaux miracles
du bienheureux martyr Thomas : afin que de même
qu'il avait versé son sang pour toute Téglise , de
même sa passion fut honorée par les regrets de tous
les pieux chrétiens. Vers le même temps, lorsque le
roi d'Angleterre séjournait en Irlande , Hugues de
Sainte-More^ et Raoul de Paie, oncle de la reine
Alienor, par le conseil de ladite reine (à ce qu'on
< Adopté la variante : elle donne aussi Fenic pour Faif. Mais ue se-
rait-ce pas de Haie? Voyez plus bas.
ANNÉE ^^72. 7
pi'éleiid) commeiicèreut à exciter le roi Heuri le jeune
contre son père : « 11 est inconvenant, disaient-ils,
« que vous ne soyez roi que pour la forme, et que vous
fl n'ayez pas dans le royaume le pouvoir qui vous est
«« dû. » Le roi Henri le père, avant de revenir d'Ir-
lande , réunit un concile à Lissemor \ Tous ceux qui
composaient rassemblée accueillirent avec faveur ré-
tablissement des lois anglaises et en garantirent l'ob-
servation en prêtant caution juratoire. Le roi mit des
j^arnisons fidèles dans toutes les villes et chateaux qui
reconnaissaient son pouvoir. Puis, comme il était ap-
pelé ailleurs par diverses affaires, il s'embarqua le
soir ^ même du jour de Pâques , et le lendemam du
même jour aborda dans le pays de Galles. De là , il
se rendit à Dorchester, et après une heureuse navi-
gation , il arriva en Normandie. Aussitôt il alla trou-
ver Albert et Théodi ne, cardinaux envoyés parle pape,
et après de longues négociations, il jura en présence
desdits légats, qu'il n'avait ni ordonné, ni voulu la
mort du glorieux martyr Thomas, et qu'il ne l'avait
recherchée par aucun moyen. Cependant comme il
était avéré que les méchants avaient recueilli des pa-
roles imprudentes , prononcées par le roi dans l'em-
portement de la colère, et que ces hommes chargés de
crimes qu'il entretenait auprès de lui pour amis et
pour compagnons avaient pris de là prétexte de tuer
le saint homme de Dieu , en disant qu'ils vengeaient
• M. Augustin Tbierry dit Casliell.
^ Crepusculo. C'est sans doute le soir, à cause de la solennité du
jour.
« HENRI II.
le roi d'un traître, c'est-à-dire de rarclievêque ,
Henri demanda en toute humilité Tabsolution, et Tob-
tint. Mais il promit , selon les conditions imposées
par les légats , de donner sur ses biens assez d'argent
pour subvenir pendant un an à l'entretien de deux
cents chevaliers qui combattraient en Terre- Sainte ;
il promit de plus de consentir à ce que les appels
eussent lieu librement, d'abroger et d'annuler les
coutumes qui avaient été introduites par lui contre
les libertés de l'église , et de restituer dans leur in-
tégrité à l'église de Cantorbéry les possessions qui
lui avaient été enlevées après le départ de l'arche-
vêque. Il promit enfin de rendre sa faveur et tous
leurs biens , avec permission de revenir sans être in-
quiétés, aux clercs ou laïques des deux sexes qui
étaient sortis du royaume avec le bienheureux mar-
tyr. Les légats lui enjoignirent au nom. du seigueur
pape de promettre , de jurer et d'exécuter ces condi-
tions, en rémission de tous ses péchés. Le jeune roi
jura et promit aussi tout ce que le roi son père avait
juré et promis. Ensuite le jeune roi , avec son épouse
Marguerite , passa au mois d'août en Angleterre , et
le douzième jour avant les calendes de septembre, à
Winchester, Rotrou, archevêque de Rouen, assisté
de quelques-uns des suffragants de Cantorbéry, sacra
reine d'Angleterre ladite Marguerite. Cette même
année, Gilbert, évêque de Londres, jura publique-
ment qu'il n'avait contribué sciemment à la mort
du bienheureux martyr Thomas , ni en paroles , ni
en action , ni en écrit, et fut rétabli dans son office.
ANNEE AMÔ. 9
Mariage de Jean-Sans-Terre. — Le fils de Henri H
ABANDONNE SON PERE ET PASSE EN FrANCE. — ÉLECTIONS
ECCLÉSIASTIQUES. — L'an (lu Seigneur ^1473, le roi
d'Angleterre Henri donna pour femme , à son fils
Jean surnommé Sans-Terre, la fille aîoée , à peine
âgée de sept ans , de Hubert, comte de Maurienne ,
qui l'avait eue de l'épouse répudiée du duc de Saxe *
Henri. Celte même année aussi , la veille des nones
de mars, à Lamehitli ^, en présence des suffragants
de l'église de Cantorbéry, Robert, abbé du Bec, fut
nommé à Tarcbiépiscopat de ladite église ; mais il
refusa absolument de consentir à son élection : on
ne sait si ce fut par le sentiment de son impuissance,
ou par un motif d'humilité religieuse.
Cette même année , le roi Henri le jeune , cédant
aux sollicitations de conseillers impies , se sépara de
son père, et se retira auprès du roi de France , son
beau-père. A cette nouvelle, Richard, duc d'Aqui-
taine, etGeoîfroi, comte de Bretagne, encouragés ,
dit-on, par leur propre mère, la reine Alienor, em-
brassèrent la cause de leur frère , plutôt que celle
de leur père. De là il advint des complots, des rapi-
nes , des incendies ; et ce fut (on doit le croire) pour
venger le bienheureux martyr Thomas, que Dieu sou-
leva contre le roi Henri ses propres enfants : car
jusqu'à sa mort ils furent ses plus crueis eimerais,
' Adopté, pour cette phrase, l'addition et la variante.
2 Probablement Lambeth , château de plaisance des archevêques do
Cantorbéry, sur la Tamise, vis-à-vis de Westminster.
10 HENRI II.
comme le montrera la suite de celle histoire. Celle
même année , Raoul de Warneville , sacristain de
Rouen et trésorier d'York , fut établi chancelier d'An-
jjleterre. Vers le même temps, sur les vives sollicita-
tions des cardinaux Albert elThéodine, le roi d'An-
{jlelerre Henri consentit à ce que les élections des
églises vacantes fussent faites librement. En consé-
quence, Richard, archidiacre de Poitiers, fut élu à
Winciiester ; Geoffroi, archidiacre de Cantorbéry, à
Ely; Geoffroi, archidiacre de Lincoln, à Lincoln;
Regnault, archidiacre de Salisbury, à Bath ; Robert,
archidiacre d'Oxford, à Hereford , et Jean , doyen
de Chichester , à Chichester, avec l'assentiment du
justicier du roi. t
Richard élu auchevéque de Caintorbéry. — Bref
DU pape touchant la célébratiois de la fête de Thomas ,
MARTYR. — Insurrection de Henry le jeune en Nor-
mandie. — Celle même année, la veille des nones de
juillet, lessuffragants de l'église de Cantorbéry elles
[)lusagés d'entre les frères du couvent du même lieu
s'occupèrent d'élire un archevêque , et fixèrent leur
choix sur Richard, prieur de Douvres. Aussitôt que
l'élection eut été faite , le nouvel élu jura fidélité au
roi, sauf sa dignité, sans s'engager en aucune façon
à observer les coutumes de Clarendon. Ces choses
lurent faites à Westminster, dans la chapelle de Sainte-
Catherine, avec l'assentiment du justicier. Ce fut aussi
dans cette assemblée qu'en présence de tous les évê-
(jues et barons , on fit lecture d'un bref du seigneur
ANNEE ^^75. 44
pape, qui contenait ceci, entre autres choses : « Nous
vous avertissons tous tant que vous êtes , et vous en-
joignons formellement, en vertu de Taulorité dont
nous sommes investi, de célébrer solennellement la
mémoire de Thomas , le glorieux martyr, jadis ar-
chevêque de Cantorbéry , chaque année , au jour de
sa passion, afin qu'en lui adressant vos prières et vos
vœux, vous obteniez le pardon de vos fautes, et que
celui qui, vivant, a subi Texil, et, mourant, a souf-
fert avec une admirable constance le martyre, pour la
cause du Christ, étant invoqué par les ardentes sup-
plications des fidèles , intercède pour nous tous au-
près de Dieu. » A peine la lecture de cette lettre
était-elle achevée , que tous les assistants élevèrent
ensemble la voix, et s'écrièrent : Te Deumlaudamus.
« Nous n'avons point eu, disaient les suffragants, le
« respect que nous devions à notre père, ni dans son
« exil, ni quand il revint d'exil, ni même après son
« retour; plutôt que de le secourir, nous l'avons per-
« sécuté obstinément. » Et afin de confesser leur er-
reur et leur iniquité, ils chargèrent Tuu d'entre eux *
de prononcer au nom de tous leur confession solen-
nelle, et de dire : « Secourez-nous, Seigneur, etécou-
« tez nos supplications , afin que nous , qui savons
« être coupables dans notre iniquité, nous soyons
■' Ce fut Gilbert Foliot, l'un de ceux qui, par leurs plaintes et par de
faux récits, avaient excité si violeqiment la colère du roi contre le primat.
Mais un serment effaça tout; l'église romaine fut satisfaite, et Foliot
garda son évéché. (M. A UG. THIERRY, liv. X. )
12 HENRI II.
« délivrés par rinlercession du bienheureux Tho
« mas, votre pontife et votre martyr. » Cette même
année, Marie, sœur dudit martyr, fut nommée, par
ordre du roi^ abbesse de Berking \ Vers le même
temps, le roi Henri le jeune assiégea le château de
Gournay, s'empara d'Hugues, qui y commandait,
ainsi que de son fils et de vingt-quatre chevaliers ,
brûla le château et força les bourgeois à payer rançon.
Vers le même temps, Kobert, comte de Leicester,
Guillaume de Tancarville, et une foule de comtes et
de barons avec eux, abandonnèrent le parti du
père et passèrent du côlé du jeune roi. Cette même
année, Guillaume, abbé de Reading, homme sage et
pieux , fut choisi pour occuper Tarchevêché de Bor-
deaux. -
Le roi de France dévaste la Normandie. — Sa
RETRAITE. — INACTION DE Henri U. — Cette même
année , le roi de France, Louis , réunit une innom-
brable armée pour ravager la Normandie de fond en
comble. Étant entré brusquement en Normandie, il
s'empara du château d'Auinale , et força à se rendre
prisonniers Guillaume, qui y commandait, ainsi que
le comte Simon et plusieurs autres. De là il prit le
château de Driencourt, et y mit garnison. Puis il se
* Barking ou Berking , dans le comté d'Esses ; mais Camden ne dit pas
qu'il y eut un abbaye dans ce lieu. Moréry ( Art. Erkonwald ) , d'après
Béda et Baillet, dit que ce monastère de filles, à deux lieues d^ Londres,
fut fonde, vers 669, par Erkonwald, fils d'Offa, pour y retirer sa sœur
Ethelberge.
ANNÉE 4475. ^5
dirigea vers le château d'Arqués, mais il perdit en
route le comte de Boulogne ; et alors le comte de
Flandre , chagrin et consterné de la mort du comte
son frère, regagna ses états.
Pendant que cesfaits.se passaient, le roi Henri
le vieux restait tranquillement à Rouen et supportait
tout ce qui arrivait avec patience, du moins en ap-
parence. Il se livrait à la chasse plus vivement que de
coutume et accueillait avec un visage plus gai et plus
affable ceux qui venaient à lui. Pourtant il se voyait
tour à tour abandonné par ceux qu'il avait nourris
auprès de lui dès leurs jeunes années et qui se reti-
raient de lui , pensant que le pouvoir allait bientôt
passer à son fils. Le roi de France, avec le roi fils du
roi , étant venu mettre le siège devant Verneuil ,
Henri II envoya des députés au roi de France , pour
lui enjoindre de quitter en toute hâte la Normandie;
qu'autrement il irait lui rendre le jour même une
visite à main armée. A ce message, le roi de France,
qui savait que le roi d'Angleterre était très-puissant
et très-emporté dans sa colère , aima mieux prendre
le parti de la retraite que celui du combat; et, loin de
se présenter en face du roi d'Angleterre , il rentra en
France au plus tôt.
La ville de Leicester assiégée. — Asiles des An-
glais VAINCUS. — Attaque des Écossais. — Leur re-
traite. — Celte même année, le cinquième jour
avant les nones de juillet, la ville de Leicester fut as-
siégée par ordre du roi , parce que le comte qui en
14 HENRI H.
était maître avait abandonné le parti du père pour le
parti du fils. La plus grande partie de la ville ayant
été brûlée, les habitants se virent obligés de capituler,
en donnant au roi trois cents livres d'argent pour
avoir la permission de se disperser où ils voudraient.
Cette permission leur fut accordée, à condition qu'ils
choisiraient leur habitation dans des villes ou châ-
teaux qui tinssent pour le roi. Les principaux bour-
geois se dispersèrent; et, comme ils avaient offensé
le roi en défendant longtemps leur ville, ils cherchè-
rent un asile où ils pussent être en sûreté contre les
menaces et les vexations du roi. Les uns se rendirent
sur les terres du monastère deSaint-Albans , premier
martyr d'Angleterre; les autres, au bourg de Saint-
Edmond, roi et martyr, comme dans le sein d'un
défenseur. En effet, à cette époque, telle était la véné-
ration des peuples pour ces deux martyrs , que les
bourgs qui leur étaient consacrés offraient aux trans-
fuges un asile et une protection assurée contre toute
tentative ennemie. A leur départ, les troupes royales
enlevèrent les portes de la ville, démantelèrent les
murailles, et accordèrent aux chevaliers enfermés
dans le château une trêve qui devait se prolonger
jusqu'à la Saint-Michel. Alors le siège fut levé, le cin-
quième jour avant les calendes d'août. Après cet évé-
nement, le roi d'Ecosse, Guillaume, redemanda au
roi la province de Northumberland, qui avait élé
cédée au roi David , son aïeul , et possédée longtemps
par rÉcosse. Mais ayant éprouvé un refus, il rassem-
bla une armée tant de Gallois que d'Écossais, tra-
ANNEE AMô. Mi
versa sans trouver de résistance le territoire de Tévê-
que de Durham, porta l'incendie dans une foule do
villages, massacra les femmes et les petits enfants, et
fit un immense butin. Pour mettre un terme à ces
dévastations, les seigneurs d'Angleterre marchèreni
à sa rencontre et forcèrent le roi d'Ecosse à rentrer
dans ses états. De plus, ils le poursuivirent dans sa
retraite et livrèrent aux flammes toute la province
de Lothian. Tout ce qui se trouvait hors deTenceinle
des villes devenait la proie des Anglais. Enfin les ba-
rons d'Anglelerre accordèrent aux instances du roi
d'Ecosse une trêve qui devait se prolonger jusque la
fête de saint Hilaire, et rentrèrent triomphants dans
le royaume.
Le comte de Leicester passe en Angleterre pocr se
VENGER. — Il EST FAIT PRISONNIER AVEC SA FEMME ET SES
PARTISANS. — Robert, comte de Leicester, en appre-
nant le traitement qui avait été fait à sa ville, ren-
ferma dans son âme sa douleur et sa colère, et il passa
en Flandre, afin de s'embarquer ensuite pour l'An-
gleterre avec sa femme. Après avoir réuni une nom-
breuse troupe de Normands et de Flamands, tant ca-
valiers que fantassins, il monta sur des vaisseaux , et
voguant à pleines voiles, il aborda à Wallon, dans
le comté de Suffolk , le troisième jour avant les ca-
lendes d'octobre. Il débarqua aussitôt avec célérité, el
mit le siège devant le château , mais ne réussit pas à
s'en emparer. De là il s'avança dans le pays , et le
3 des ides d'octobre, il attaqua , prit et brûla le chA-
H HENRI II.
teau de Hagenet , après avoir mis à rançon trente
chevaliers qui furent pris en le défendant. Puis , reve-
nant sur ses pas , il arriva à Framlingham , où son
séjour étant devenu onéreux à Hugues Bigod [ son
allié ], maître du château, il se vit forcé de changer
de plan et de diriger sa marche vers Leicester. Il se
mit donc en route, mais il eut la précaution de tour-
ner à gauche , du côté du bourg de Saint-Edmond ,
parce qu'il n'ignorait pas que l'armée du roi d'An-
gleterre était postée dans le canton pour le défendre.
Malgré la nombreuse chevalerie qui accompagnait le
comte de Leicester et qui paraissait disposée à bien
combattre , il ne faisait pas grand fonds.sur un corps
de trois mille Flamands qu'il avait amenés avec lui.
En effet , le combat s'étant engagé , après nombre de
coups donnés et reçus, après avoir passé par toutes
les chances d'une bataille, le comte, la comtesse et
tous les seigneurs flamands, normands et français,
qui étaient venus avec eux, furent pris et jetés dans
les fers , le seizième jour avant les calendes de no-
vembre. La comtesse, femme d'une intraitable fierté,
avait au doigt un anneau rehaussé par une pierre d'un
grand prix. Pleine de colère, elle le jeta dans un fleuve
qui coulait près de là \ ne voulant pas que les enne-
mis tirassent de leur capture une aussi bonne aubaine.
La plus grande partie des soldats flamands fut tuée,
beaucoup se noyèrent; le reste fut chargé de fers et
mis en prison sous bonne garde.
' Probablement la Sture.
ANNÉE 4n5. M
Henri II attaque a Dol les partisans de son fils.
— Prise d'armes des seigneurs anglais contre Hugues
BiGOD. — Son issue. — Pendant le séjour du roi
Henri le père à Rouen , il reçut la nouvelle que ses
Brabançons et ses routiers * tenaient enfermée, dans
la ville de Dol, une chevalerie d'élite qui tenait pour
le roi son fils. Aussitôt il monta à cheval avec les
siens, le matin du lendemain arriva devant Dol, et
en quelques jours obligea à capituler les partisans de
son fils, qui lui résistaient. Déjà, avant son arrivée,
ses routiers lui avaient tué une grande partie de ses
ennemis. Là , furent pris Ranuif , comte de Chester,
qui dernièrement avait passé du côté de Henri le
jeune et Tavait reconnu pour son seigneur et roi ,
ainsi que Raoul de Fougères , Guillaume Patrice ,
Raoul de la Haie, Ascuif de Saint-Hilaire, et quatre-
vingts chevaliers * avec eux. Vers le même temps, les
seigneurs anglais, avec une nombreuse armée, mar-
chèrent contre Hugues Bigod pour réprimer ses in-
solences; mais, au moment où tout le monde était
persuadé qu'il allait être écrasé, l'argent apaisa la
querelle : on conclut une trêve qui devait durer jus-
qu'à la Pentecôte. Bigod reçut pour lui , et pour
* L'étymologie du nom de ces terribles mercenaires ne peut être,
comme le veulent quelques-uns , rotura^ roturiers, venant de rota. Le
mot rui^tarii vient naturellement de rumpere (rupfus), qui forma en
vieux français roupie , route, c'est-à-dire compagnie de gens de guerre,
de brise-tout. On trouve à peu près dans le même sens les mots alle-
mands rot et reuter ou rutter.
2 Adopté la variante qualer viginii.
u. 2
18 HENRI II.
quatorze mille Flamands mercenaires qui raccom-
pagnaient, un sauf-conduit signé par les barons eux-
mêmes *, avec lequel il pouvait traverser les provinces
d'Essex et de Kent; et ils poussèrent la complaisance
jusqu'à lui fournir, à Douvres , des vaisseaux pour
passer le détroit. Cependant, depuis cette époque, le
comte ne put recouvrer son ancienne puissance.
Cette même année, le nouvel élu de Cautorbéry par-
tit pour Rome, accompagné de l'évêque élu à Bath.
Révolte de Roger de Moubray.— Prise de Saintes
PAR Henri II. — Prise de Norwich par les rebelles.
— L'an du Seigneur W'IA, Roger de Moubray re-
nonça à la fidélité qu'il devait au vieux roi, et releva
dans Tîle d'Axiholm un ancien château détruit de-
puis longtemps. Alors les gens du pays de Lincoln^
s'embarquèrent, vinrent assiéger le château, obligè-
rent à se rendre le cohstable ^ et tous les siens ; puis
* Le texte donne episcopi. Nous adoptons la variante.
2 Ils étaient commandés par l'évêque de Lincoln^ Geoffroi, lils naturel
de Henri II.
3 Constable est pris ici dans le sens de châtelain , capitaine du château.
Robert, tils de Gautier, dans le soulèvement de ^ 2^5, s'intitula constable
de l'armée de Dieu. Mais bientôt ce titre de guerre prit un caractère tout
pacifique. Dans les ordonnances de Henri 111, sur l'organisation des
gardes bourgeoises ( Voir aux Additam. ), nous trouvons le terme de
constable employé pour désigner les officiers préposés au maintien de la
paix publique. Quelques auteurs cependant prétendent que l'institution
des constables , dans ce sens , ne remonte pas plus haut qu'à la treizième
année du règne d'Edouard l*"»". En France, le mot lOinièiahle servait
aussi à désigner des commandants de place ( connétable de Saint-Malo ,
Constable ou connétable de Bordeaux). 11 y avait aussi des connétables ou
ANNEE Ml A. ^9
détruisirent le château. — Vers le môme temps, la
veille des calendes de mai , le roi Benri le vieux
ayant appris que |Jes partisans de son fils Richard
s'étaient emparés de la ville de Saintes, prit les Poi-
tevins avec lui et marcha pour.délivrer la ville. Les
soldats de Richard, sans respect pour Dieu ni pour
la sainte église, étaient entrés dans Féglise cathédrale
qu'ils avaient transformée en citadelle, et qu'ils
avaient remplie d'armes et de provisions \ Le roi ,
sachant que les ennemis s'étaient enfermés dans les
trois forteresses, mit tous ses efforts à s'en emparer.
Maître de deux de ces forteresses , il s'approcha de
l'église cathédrale, qui était pleine de brigands et de
gens armés, avec l'intention, non pas de forcer le
temple de Dieu , mais d'en expulser ceux qui le souil-
laient. Tant dans l'église qu'en d'autres lieux, il y
eut soixante chevaliers de pris et quatre cents arba-
létriers. Après avoir rétabli la tranquillité de ce côté,
le roi revint en Normandie, rappelé par la nécessité.
En effet, Philippe, comte de Flandre, en présence
du roi de France , Louis , et des seigneurs de son
chefs de connétablies ( compagnies de gens de guerre ). Matthieu de
, Montmorency, sous Philippe- Auguste , est le premier qui ait élevé Voï-
fice de connétable au premier rang des dignités militaires.
* Un des châtçaux qui défendaient la ville portait le nom de Capilole
( Capitolium^ prœsidium majus ) , reste des souvenirs de Tancienne
Rome , conservés dans plusieurs cités de la Gaule méridionale. Outre
son amphithéâtre , ses aqueducs , son arc de triomphe, Saintes avait un
pont sur la Charente, dont on faisait remonter la fondation au !emps de
César.
20 HENRI II.
royaume, avait juré, en étendant la main sur les sain-
tes reliques , d^entrer en Angleterre avec une nom-
breuse armée, dans quinze jours après la fêle de saint
Jean, qui était proche , et de soumettre le royaume
aux ordres de Henri le jeune. Celui-ci, décidé par
cette promesse, se rendit au port de Wissant, la veille
des ides de juillet \ pour faire passer en Angleterre
Raoul de la Haie avec une nombreuse chevalerie. Le
comte de Flandre fit aussi prendre les devants à trois
cent quatre-vingts chevaliers d'élite : ceux-ci ayant
passé le détroit , abordèrent à Arewell , en Angle -
terre, le 48 avant les calendes de juillet, avec des
troupes pour la plupart éprouvées, et s'adjoignirent
aussitôt le comte Hugues Bigod. Tous ensemble al-
lèrent assiéger Norwich, dont ils s'emparèrent, le 44
avant les calendes de juillet , y firent un immense
butin et beaucoup de prisonniers , dont ils tirèrent
de grosses rançons. En voyant cet état de choses, les
justiciers du roi s'accordèrent unanimement à dépu-
ter vers le roi, Richard, évêque élu à Winchester,
pour qu'il lui racontât fidèlement les dangers qui
menaçaient l'Angleterre. Richard ayant passé en
Normandie avec célérité, exposa, sans aucun détour,
les événements tels qu'ils se passaient en Angle-
terre.
Henri H passe en Angleterre. — Sa PÉPiiTENCE sur
LE TOMBEAU DE SAINT Thomas. — Le roi rcçut le véné-
* Évidemment de juin , à cause de ce qui suit.
I
^ ANNÉE 4n4. 24
rahle messager avec les égards qu'il lui devait, et se
prépara à partir. 11 emmena avec lui la reine Alie-
nor, la reine Marguerite , son fils et sa fille Jean et
Jeanne , et fit conduire avant lui , à Barfleur, le
comte et la comtesse de Leicester, ainsi que plusieurs
autres prisonniers qu'il avait en son pouvoir. Dans
cette ville , il rassembla des vaisseaux très-promptemen t
et s'embarqua avec une nombreuse armée ; mais, pen-
dant la traversée, le vent étant devenu contraire, les
matelots doutaient que le passage pût s'effectuer ce
jour-là. Le roi, apprenant que la mer était orageuse,
leva les yeux au ciel , et s'écria à baute voix , au mi-
lieu de tous les siens : « Si le dessein que j'ai en tète
« doit rétablir la paix parmi les clercs et parmi les
« laïques; si le roi des cieux a résolu que mon ar-
« rivée soit le signal de la paix , que sa miséricorde
tt me conduise au port du salut. Si , au contraire , le
« Seigneur est irrité, et qu'il ait décidé de châtier le
« royaume d'Angleterre avec la verge de sa fureur,
« qu'il ne m'accorde jamais d'aborder dans ce mal-
« heureux pays. » Lorsqu'il eut terminé son invo-
cation , la mer s'apaisa , et le jour même il aborda
sain et sauf avec tous les siens à Southampton. Aussi-
tôt il se mit à jeûner au pain et à l'eau , et s'abstint
d'entrer dans les villes jusqu'à ce qu'il eût accompli
les vœux d'expiation qu'il avait formés dans son
cœur, en l'honneur du bienheureux Thomas, arche-
vêque de Cantorbéry et glorieux martyr. En effet ,
dès qu'il approcha de Cantorbéry, il descendit de
cheval, et, dépouillant tonte fierté royale, il marcha
22 HENRI II.
nu-pieds avec le visage d'un pèlerin contrilel pénitent.
Le troisième jour avant les ides de juillet', sixième
férié, il arriva à Péglise cathédrale ; et là, gémissant,
soupirant et versant d'abondantes larmes, ce nouvel
Ezéchias se rendit au tombeau du glorieux martyr :
il s'y prosterna la face contre terre et resta longtemps
en oraisons, les mains étendues vers le ciel. Pendant
ce temps , l'évêque de Londres , qu'il avait chargé de
prononcer un sermon devant le peuple, déclara en
son nom que le roi, invoquant pour le salut de son
ame Dieu et le saint martyr, protestait devant l'as-
sistance n'avoir ni ordonné, ni voulu, ni causé sciem-
ment la mort du saint martyr. Mais comme les
meurtriers du glorieux martyr s'étaient prévalus ,
pour tuer l'archevêque, de quelques paroles pronon-
cées imprudemment par le roi, Henri demanda l'ab-
solution aux évêques qui étaient présents, et soumit
sa chair nue à la discipline des verges. Tous les ec-
clésiastiques, qui étaient venus en grand nombre, en
déchargèrent chacun trois ou quatre coups sur les
épaules du roi. Celui-ci, s'étant recouvert de ses ha-
bits , honora le martyr par des présents précieux ,
assigna de plus un revenu annuel de quarante livres,
destiné à entretenir des cierges autour du tombeau
de saint Thomas, et passa le reste du jour, ainsi que
la nuit qui suivit, dans l'amertume du cœur : il se
mortifia par les oraisons, les jeûnes et les veilles, et
s'abstint de manger pendant trois jours. Alors, coînme
' Junii^ lisez jw/i?. . • ' i
>
ANNEE UIA. 23
il avait apaisé la colère du bienheureux martyr, Dieu
voulut qu'en ce même jour de samedi, où il avait fait
pénitence et demandé l'absolution, son ennemi Guil-
laume , roi d'Ecosse , fût fait prisonnier et enfermé
sous bonne garde au château de Richemont. Ce
même jour de samedi, le roi son fils vit dispersés, et
presque engloutis, les vaisseaux qu'il avait rassemblés
pour passer en Angleterre et la subjuguer : ce qui
le força de rentrer en France.
Le ROI d' Ecosse prisonnier. —Prophétie de Merlin.
— Victoires de Henri II sur les révoltés. — Disons
quelques mots de la prise du roi d'Écosse. Comme
Tannée précédente , il était entré dans le Northum-
berland pour soumettre cette province et la réunir
à son royaume par la force des armes. Mais les sei-
gneurs du pays s'y opposèrent , et lui ayant livré une
bataille en plaine , ils s'en emparèrent et le jetèrent
dans une étroite prison. On rapporte qu'il y eut un
si grand massacre de ces fourmis écossaises , que le
nombre des morts est incalculable. Le roi, ayant été
enfermé dans le château de Richemont , cette cir-
constance fut regardée comme l'accomplissement
d'une prophétie de Merlin , conçue en ces termes :
« On lui mettra aux dents un mors forgé sur les rives
« du golfe armoricain. » Le golfe armoricain doit
s'entendre du château de Richemont, possédé de
droit héréditaire et depuis un temps immémorial par
des seigneurs de l'Armorique *. On doit à la vérité
^ De fyrands cspact-s de pays, au nord d'York, furent le parta^jc du
21 HENRI II.
de mentionner les bienfaits dont Dieu combla le roi
Henri, qui lui avait donné satisfaction , ainsi qu'au
bienheureux martyr : celte faveur qu'il lui accorda
à cette époque, par l'intercession du saint archevêque,
nous fera comprendre ce qui suit. Le roi Henri
ayant accompli ses vœux d'oraisons, fit son entrée à
Londres, où il fut reçu avec respect. De là il marcha
sur Hundington, dont il assiégea et prit le château,
le quatorzième jour avant les calendes d'août. Bientôt
les troupes du comte de Leicester, remirent au roi
les châteaux de Grobi et de Montsorel , pour faire la
paix à de meilleures conditions avec leur seigneur.
Le onzième jour avant les calendes d'août , les sei-
gneurs du Nord \ conduits par l'évêque de Lincoln ,
fils [naturel] du roi, soumirent par la force le châ-
teau deMalessart, qui appartenait à Roger de Mou-
bray. De toutes parts , des troupes de gens de guerre
venaient se joindre aux forces du roi Henri , qui
ayant réuni une nombreuse armée au bourg de Saint-
Edmond , résolut d'assiéger Bungey et Framlin-
Bas-Breton Allan, que Tes Normands appelaient Alain, et que ses cora-
. patriotes, dans leur langage celtique, surnommaient Fergan, c'est-à-dire
le Roux. Cet Alain construisit un château fort et des ouvrages de défense
auprès de son principal manoir, appelé Ghilling, sur une colline escarpée
qu'entourait presque de toutes parts la rivière rapide de Swale... Gomme
la plupart des autres capitaines de l'armée conquérante, il baptisa d'un
nom français le château qui devint sa demeure , et l'appela Riche-Mont,
à cause de sa situation élevée, qui dominait le pays d'alentour. (M. AcG.
Thierry, livre IV, à l'année 1070. )
* Nous traduisons ainsi norenses , parce que , dans la suite de l'ou
vrage , ce mot se trouve opposé à australes.
ANNÉE ^n4. 25
gham , châteaux occupés par Hugues Bigod. Le
comte se voyant hors d'état de résister, fît sa paix
avec le roi le huitième jour avant les calendes
d'août , moyennant mille marcs , et en donnant des
otages. En même temps , cette nuée de Flamands
que le comte Philippe avait envoyée en Angleterre,
comme nous l'avons dit , s'engagea par serment à ne
plus rentrer à main armée sur le territoire d'Angle-
terre , et obtint du roi la permission de retourner en
Flandre. L'armée d'Henri le jeune, commandée par
Raoul de la Haie, se retira aussi sans être inquiétée.
Robert, comte de Ferrières, et Roger de Moubray,
dont les châteaux de Tree et de Stutesbéry étaient
alors assiégés par le roi , lui envoyèrent des députés ,
et obtinrent la paix. Guillaume, comte de Glocester,
et Richard , comte de Clare , vinrent trouver le roi et
promirent de lui obéir en tout. Alors l'illustre roi ,
vainqueur de tous ses ennemis, par l'intercession du
glorieux martyr, repassa en Normandie après avoir
paciBé l'Angleterre, le sept avant les ides d'août, et
en)mena avec lui le roi d'Ecosse , le comte de Leices-
ter , et Hugues de Castillon (?) qu'il retenait dans les
fers.
Siège de Rouen par le roi de France. — Affaires
ECCLÉSIASTIQUES. — Lc roi Henri, en débarquant le
troisième jour avant les ides d'août, trouva la ville
de Rouen assiégée. En effet , Louis , roi de France ,
le roi Henri le jeune et Philippe , comte de Flandre ^
étaient survenus avec une armée nombreuse en l'ab-
26 HENRI IL
sence du roi d'Angleterre , et ne laisaient point de
relâche aux habitants assiégés. Mais le roi de France,
en apprenant l'arrivée du roi d'Angleterre , brûla ses
machines et se retira , non sans faire tort à sa re-
nommée ; car il laissa dans sa retraite beaucoup
d'armes et de munitions de guerre qui tombèrent
au pouvoir des Anglais. Cette même année , l'arche-
vêque de Cantorbéry, revint de Rome, rapportant
le pallium et le titre de primat d'Angleterre. Arrivé
à Londres , le troisième jour avant les calendes de
septembre , il réunit les principaux personnages des
églises vacantes qui s'étaient choisi des pasteurs, con-
firma les élections, et consacra en même temps ceux
qui avaient été élus à Winchester, à Ely, à Hereford
et à Chichester. Geoffroy, élu à Lincoln, dont l'élec-
tion n'était pas encore confirmée , passa le détroit en
personne, avec l'intention d'aller lui-même à Rome,
ou d'y envoyer des députés.
RÉCONCILIATION ENTRE HeNRI LE JECNE ET SON PERE.
— Concile de Westminster. — Arrivée d'un légat. —
L'an du Seigneur >I475, le roi de France Louis et
le comte de Flandre , fatigués des dépenses énormes
qu ils avaient faites inutilement pour le roi Henri le
jeune , et considérant les pertes d'hommes et de biens
qu'ils avaient subies , eux et les leurs , déclarèrent
qu'ils étaient décidés à ne plus ravager la Norman-
die ; et en même temps, comme ils savaient que les
fils du roi d'Angleterre avaient encouru la malédic-
tion paternelle, la haine du clergé et 1 indignation
ANNÉE ^^7o. 27
des peuples , ils firent tous leurs efforts pour les ame-
ner à rentrer en grâce auprès de leur père. Le roi
d'Angleterre , sachant donc par des messagers en-
voyés de part et d'autre, que tous ses adversaires
étaient venus à résipiscence , les invita à se rendre à
une entrevue dans le Maine; et là , Geoffroy et Ri-
chard , ses fils , commencèrent par lui jurer hom-
mage et fidélité. Quelques jours après, Henri le jeune
se rendit à Bure , en Normandie , accompagné de
l'archevêque de Rouen et de plusieurs évéques et
barons ; il se jeta aux pieds de son père en versant
(fabondantes larmes, et se remit à sa merci. Mais le
roi , semblable au bon père de famille quand il voit
de retour l'enfant prodigue , fut saisi de compassion
sur son fils qu'il aimait de toutes ses entrailles , et
comprenant que c'était en lui le cœur qui parlait , il
sentit tomber toute son indignation , et se borna à
I u i faire j urer hom mage et prêter serment. Tout étant
donc arrangé pour le mieux, et les baisers de paix
ayant été échangés de bon cœur , le vieux roi délivra ,
sans rançon, neuf cent soixante- neuf chevaliers dont
il s'était emparé pendant la guerre. Il n'en excepta
que quelques-uns dont l'insigne méchanceté avait
exaspéré ce roi , ordinairement si doux , et qui furent
resserrés dans une rigoureuse captivité. Henri le
jeune, de son côté, relâcha également sans rançon
les chevaliers qu'il avait pris par le droit des armes,
et dont le nombre s'élevait à plus de cent. Alors , le
vieux roi envoya , dans toutes les terres de sa domi-
nation , des lettres qui donnaient avis de cette pacifica-
28 HENRI II.
tion , afin que tous ceux qui avaient eu à souffrir
des chances de cette guerre, pussent partager la joie
commune. Les lettres contenaient , de plus, Tordre
de remettre tous les châteaux qui avaient été fortifiés
contre lui pendant les hostilités , dans l'état où ils se
trouvaient au commencement de la guerre. Celte
même année , un concile général fut tenu à West-
minster, le quinzième jour avant les calendes de
juillet, sous la présidence de Richard, archevêque
de Cantorbéry et légat du saint- siège apostolique.
Roger, archevêque d'York, refusa d'assister à ce
concile. Regnault, comte de Cornouailles , mourut
à cette époque. Hugues Pierre de Léon, cardinal
diacre , étant venu en Angleterre avec le titre de
légat, décida en faveur du roi, qu'il aurait l'autori-
sation de citer les clercs devant la justice séculière ,
quand il s'agirait de forfaiture pour les forêts et
pour les fiefs laïques \
Mise en liberté du roi d'Ecosse. — A quelles con-
ditions. — Cette même année , Guillaume , roi d'E-
cosse, détenu à Falaise , fit sa paix avec le roi d'An-
gleterre, à ces conditions, le sixième jour avant les
ides de décembre. Le roi d'Ecosse , devenait l'homme
lige du roi d'Angleterre, pour le royaume d'Ecosse,
et pour toutes les terres de sa dépendance ; il devait se
* C'était rétablir de fait une partie des articles de Clarendon , dont le
pape avait exigé l'annulation. La clause des forêts surtout ouvrait une
large voie aux exigences et aux chicanes des officiers royaux.
ANNÉE 4475. 29
déclarer son homme, et lui promettre allégeance
comme à son seigneur spécial , ainsi qu'à Henri son
fils , sauf la foi que ce dernier devait à son père. Et
semblablement tous les évéques , comtes et barons du
royaume d'Ecosse, durent prêter serment d'hommage
et de fidélité au roi d'Angleterre. De plus, Guillaume
s'engagea pour lui et ses successeurs , à l'égard de
Henri et de ses successeurs , à perpétuité et sans mal
engin. Telle est la vraie teneur de la charte conservée
au trésor, et à laquelle sont apposés les sceaux des
évéques et barons d'Ecosse. « Le roi d'Ecosse, en
outre , et tous ses hommes ne recevront en Ecosse ,
ni sur aucune autre terre , aucun transfuge venu du
royaume d'Angleterre ; mais le roi d'Ecosse et ses
hommes le prendront et le livreront au roi des An-
glais ou à ses justiciers. » En gage de l'observation
de ces conditions et de ce traité, le roi d'Ecosse
donna au roi d'Angleterre et à ses successeurs , en
perpétuité, les châteaux de Berwick et de Rocks-
burg. Si dans la suite des temps le roi d'Ecosse cher-
chait à enfreindre ces conventions, les évéques d'E-
cosse avec les comtes et barons , devaient se lever
contre lui, et les évéques lancer l'interdit sur sa terre,
jusqu'à ce qu'il fut rentré sous l'obéissance du roi
d'Angleterre. Alors le roi d'Ecosse, après avoir donné
des otages, revint en Angleterre, où il fut placé
sous garde libre, jus]u'à ce que les châteaux qu'il
avait promis au roi , eussent opéré leur soumission.
Quant à tous les châteaux qui avaient été construits
sur plusieurs points d'Angleterre et de Normandie,
50 HENRI II.
pendanl la querelle du père et du fils , ils furent dé-
molis par Tordre du roi et sans que son fils s'y op-
posât. . • . ' ^
Henri II et Henri le jeune en Angleterre. — Op-
pression DES Gallois. — Faits divers. — Institution
DES justiciers EN TOURNEE. — L'an du Seigneur 1476,
les deux rois d'Angleterre , le père et le fils arrivè-
rent en Angleterre. Chaque jour ils mangèrent à la
même table , et ils goûtèrent dans le même lit le re-
pos tranquille de la nuit. Us se rendirent ensuite au
tombeau du bienheureux martyr, le glorieux Tho-
mas, et y accomplirent leurs vœux, en priant avec
humilité et avec componction. De là ils parcoururent
ensemble l'Angleterre, établissant la paix partout,
promettant justice, tant aux clercs qu'aux laïques, et
rendant en effet à chacun son dû. Cette môme an-
née , Guillaume de Brause réunit par ruse une foule
de Gallois dans le château d'Abergavenni \ et dé-
fendit à tout passant de porter l'arc ou l'épée. Mais
comme ils s'opposaient à ce décret tyrannique, il
porta contre eux tous une sentence de mort. Qu'on
sache au moins que cette rigoureuse fidélité au roi
était un prétexte pour pallier l'infamie de sa trahi-
son. Le vrai motif, c'est qu'il voulait venger son
oncle Henri de Hereford , que ces mêmes Gallois
avaient tué précédemment , le saint samedi de Pâ-
< Bergamini , texte hic Nous proposons Âbergavenni , sur la fron-
tière du pays de Galles.
ANNÉE 4^76. 51
ques.— Cette même année, Richard, archevêque de
Cautorbéry, créa dans son diocèse trois archidiacres,
Savaric, Nicolas et Herebert. C'était une njesure
toute nouvelle , puisque de temps immémorial un
seul archidiacre avait suffi. — Cette même année,
Jean , doyen de Salisbury, fut consacré évêque de
Norwich. Peu après, le roi d'Angleterre fit raser les
châteaux de Leicester, de Hundington, de Walton ,
de Grobi , de Stutesbery, de Hay, de Tree, et une
foule d'autres; en ressentiment des outrages qu'il
avait subis de la part des maîtres de ces châteaux.
Le roi , ensuite , par le conseil de son fils et des évê-
ques , institua des justiciers dans le royaume ; il y
eut à cet effet six grandes divisions et trois justiciers
par chaque division. Ils jurèrent de maintenir intact
le droit de chacun.
Le légat dd pape obtient dd roi qdatre articles
QUI DEVIENNENT LOI ANGLAISE. — FaITS DIVERS. ~ Vcrs
le même temps, Pierre de Léon , légat du saint-
siége apostolique, étant venu en Angleterre, le roi
lui accorda les quatre articles suivants, qui devaient
être observés dans le royaume d'Angleterre : ^^Qu'à
l'avenir aucun clerc ne boit traduit personnellement
devant un juge séculier, pour crime ou excès de
quelque liature que ce soit , sauf le délit de forêts et
de fiefs laïques, pour lesquels on doit servage laïque
au roi ou à tout autre seigneur séculier; 2** que les
archevêchés , évêchés ou abbayes ne restent pas dans
la main du roi passé un an, à moins de motif évi-
52 HENRI II.
dent ou de nécessité urgente ; 3** il accorda que les
meurtriers des clercs étant convaincus ou ayant avoué
seraient punis au tribunal du justicier royal , en pré-
sence de Tévêque ; 4® que les clercs ne seraient point
forcés de fournir preuve par duel. — Cette même
année , Jeanne , fille du roi , promise au roi de Si-
cile, fut remise entre les mains de son époux, à
Saint-Gilles, en présence d'hommes illustres, le cinq
avant les ides de novembre. A cette époque , tous
les châteaux d'Angleterre reçurent des garnisons de
la main du roi. Vers le même temps, Guillaume,
comte de Glocester, n'ayant pas de fils, et suppor-
tant avec peine de voir son héritage partagé entre ses
filles, nomma pour lui succéder Jean-sans-Terre, fils
du roi. Hugues, Pierre de Léon, ayant accompli sa
tournée comme légat , passa la mer. Le roi Henri
donna sa fille cadette au roi d'Apulie , et traversa le
détroit, le sixième jour avant les calendes de sep-
tembre. — Mort de Richard , comte de Strigoil (?) \
Le comte Guillaume d'Arondel mourut aussi le
quatrième jour avant les ides d'octobre , à Waver-
ley, et fut enterré à Wimund , chapelle dépendante
de Saint-Albans , et dont il avait été le patron. Gaul-
tier, prieur de Winchester, fut nommé abbé de
Westminster.
* n s'agit ici de Richard, comte de Pembroke. Quoique Strigoil ne se
retrouve pas sur les cartes , on est autorise, par un autre passage de Mat-
thieu Paris, que nous annoterons à Tannée 1243, à penser qu'il faut placer
ce lieu en Irlande, dans le comté de Wexford.
ANNÉE ^^76. 35
Henri II arbitre entre son gendre le roi de Cas-
tille ET Sanche, roi de Navarre. — Sagesse du roi. —
Vers le même temps, Alphonse, roi de Castille, gen-
dre du roi d'Angleterre , et Sanche, roi de Navarre,
son oncle, envoyèrent au roi d'Aiigleterie des dé-
putés, promettant de s'en remettre à son arbitrage
sur un différend qui s'était élevé entre eux. Les dépu-
tés furent introduits à Westminster, en présence du
roi des évêques, des comtes et des barons. Ceux qui
plaidaient la cause du roi Alphonse, prétendirent
que Sanche, roi de Navarre, profitant de la position
où se trouvait ledit roi de Castille, alors orphelin et
encore en tutelle , lui avait pris des chateaux et des
terres dans le royaume de Léon , entre autres Navar-
rette, Anthlena, Aptol et Agesen (?), avec leurs dépen-
dances : que c'était par injustice et violence puisque
le père d'Alphonse en était possesseur au jour de j^a
mort , et que lui-même en avait été le paisible déten-
teur plusieurs années après. Aussi ils en demandaient
la restitution au nom de leur maître. Ceux qui
étaient chargés de parler pour le roi Sanche , ne con-
tredirent rien de ce qu'avaient avancé leurs adver-
saires; mais ils affirmèrent que ledit Alphonse avait
enlevé audit Sanche, par guerre et par injustice, les
châteaux de Lerin , de Portel , et celui qu'on nomme
Coding Et comme la partie adverse né disait jais
* Peut-être faut-il voir dans Portel Saint-Jean-Pied-de-Port, et dans
Casiellum quod tenet Godiiij Saint-Gaudens. L'orthographe de la plu-
part de ces noms est fautive.
H. O
54 HENRI II.
non plus le contraire , ils demandèrent avec les mê-
mes instances que restitution fût faite à leur maître.
Les députés déclarèrent en outre devant l'assemblée,
que lesdits rois avaient conclu et confirmé par ser-
ment une trêve pour sept ans. Alors le roi d'Angle-
terre prit 1 avis des évêques, comtes et barons, sur
les plaintes mises en avant, et sur les terres enlevées
de part et d'autre, par violence et injustice. Comme
ni Tune ni Tautre des parties n'avait repoussé Tallé-
gation de violence présentée par chacune d'elles , et
qu'il n'y avait aucun motif- qui pût empêcher les
restitutions mutuelles demandées par les ambassa-
deurs, le roi prononça pour les deux parties la resti-
tution pleine et entière qu'elles sollicitaient par voie
de droit, il ajouta que la trêve conclue et jurée
par les deux prétendants devait être inviolablement
maintenue jusqu'au terme fixé. 11 décida aussi que
pour le bien de la paix, le roi Alphonse paierait
libéralement au roi Sanche une somme de trois mille
marabotins, d'année en année, jusqu'à dix ans, et
les engagea à conclure mutuellement la paix et à
s'unir par les liens d'une perpétuelle amitié. Vers le
mêiïse temps, les ambassadeurs de Manuel , empe-
reur de Constantinople , ceux de Frédéric, empereur
des Romains, ceux de Guillaume, archevêque de
Trêves, ceux du duc de Saxe, ceux du comte de Flan
dre, Philippe, qui tous avaient diverses affaires à dé-
mêler, se rendirent ensemble comme s'ils s'étaient
donné rendez-vous à Westminster, dans la cour du
roi des Anglais, la veille des ides de novembre. Nous
ANNÉE 4 HT. 55
mentionnons ces faits, afin que Ton sache quelle était
la réputation de sagesse et de grandeur du roi Henri, '
puisque de presque tous les points du globe on se
rendait à son audience , et qu'une foule de princes
s'en remettaient à sa décision pour la solution de
questions délicates.
Faits divers. — Réconciliation entre l'empereur
Frédéric et le pape. — Teneur du traité entre le
ROI d'Angleterre et le roi de France. — L'an du
Seigneur >I>I77, on remplaça les chanoines appelés
séculiers de Téglise de Wallham par des chanoines
réguliers, la veille de la Pentecôte, sur Tordre du
souverain poniife , par les soins et en présence du
roi Henri. Le même jour, Raoul, chanoine de Che.*î-
ter, fut investi par Tévêque de Londres de la cure de
ladite église de Waltham , et il s'engagea par des
paroles expresses à observer soumission envers lui
comme envers son diocésain canonique. Les frères
chanoines furent mis en possession de l'église, et
Raoul reçut du même évéque le titre de prieur, et fut
installé solennellement.
Cette même année, Philippe, comte de Flandre,
et Guillaume de Mandeville partirent pour Jérusalem.
— L'empereur Frédéric vint se jeter aux pieds du
pape Alexandre, sur la connaissance qu'il eut d'un
prodige, qui lui fut certifié par le pape lui-même.
C'est qu'à l'époque oii il persécutait ledit pape, celui-ci,
redoutant le passage sur terre , avait été obligé de se
56 HENRI II.
confier à la mer. Une tempête s'était élevée, et alors,
se revêtant de tous ses ornements pontificaux comme
s'il allait célébrer les mystères, debout sur le navire,
il avait commandé aux flots et aux vents, au nom de
Jésus-Christ, dont il était le vicaire : aussitôt une
tranquillité parfaite avait régné sur les eaux. En ap-
prenant ce prodige, l'empereur stupéfait s'humilia;
et comme il craignait Dieu plus que les hommes^ il
résolut de donner satisfaction au pape sur tous les
points. Ainsi cessa le schisme. Vers le même temps,
le roi d'Angleterre ayant tout disposé dans le royaume
<au gré de sa volonté royale, repassa en Normandie le
quinzième jour avant les calendes de septeoibre.
Aussitôt le roi de France et lui se réunirent dans une
entrevue, et firent un traité en ces termes. « Nous ,
Louis , roi de France , et nous , Henri , roi d'Angle-
terre, voulons qu'il vienne à la connaissance de tous
que, par l'inspiration de Dieu, nous avons promis et
juré par serment de partir ensemble pour le service
de celui qui a été crucifié, ei de prendre le signe de
la sainte croix pour nous rendre à Jérusalem. Nous
voulons désormais être mutuellement amis ; en sorte
que chacun de nous conserve à l'autre la vie , les
membres et l'honneur de sa terre contre tous hom-
mes. Et si quelqu'un, qui que ce soit, essaie de faire
tort à l'un de nous, moi , Henri, j'aiderai Louis , roi
de France, mon seigneur, contre tous hommes ;
et moi , Louis , j'aiderai Henri , roi d'Angleterre ,
«ontre tous hommes, sauf la foi que nous devons à
ANNÉE 4^78. 57
nos hommes , tant qu'ils nous garderont la leur. »
<'e traité fut fait à Minantcourt \ le 7 des calendes
d'octobre.
Église bâtie en l'honnecr de Thomas. — Hiver
remarquable. éclipse de soleil. vision miracu-
LEUSE. — Miracles de saint Amphibale. — Détails
SUR LA translation DE SES OS A Saint-Albans. — L'an
du Seigneur ^^78, le troisième jour avant les ides
de juin , Richard de Luci , justicier d'Angleterre ,
dans un lieu qu'on appelle Westvood , sur le terri-
toire de Rochester, jeta les fondements d'une église
conventuelle, en Thonneur du bienheureux Thomas,
martyr. Cette même année , le roi d'Angleterre ,
Henri , s'étant rendu maître de tous les châteaux
forts , dans toutes les provinces qui reconnaissaient
son autorité et qui étaient bornées par les possessions
françaises, par la chaîne des Pyrénées et par TOcéan
britannique, y disposa toutes choses selon son vou-
loir, et, aux ides de juin, revint visiter le tombeau
du bienheureux martyr Thomas. Après avoir passé
quelques jours àCanlorbéry, il se rendit àWoodstock,
où il ceignit le baudrier militaire à son fils Geoffroi ,
le huitième jour avant les ides d'août. — Hiver re-
marquable par une neige épaisse et prolongée , par
une congélation des eaux qui enferma les poissons ;
par une éclipse de soleil qui arriva le sixième jour
avant les ides de janvier.
' Cette leçon est maintenue par le père Daniel. Peut-être faut-il lire
?{vnancourt ?
38 HENRI H.
H y avait à cette époque un homme qui habitait le
bourg du bienheureux martyr Albans. Il était nédans
le pays, vivait en paix avec ses voisins, menait de-
puis son enfance une existence aussi honorable que
le lui permettait la médiocrité de sa fortune, et as-
sistait assidûment aux offices divins. Une nuit qu'il
était étendu dans son lit, un homme au visaf^e beau
et gracieux, à la taille élevée, entra dans la chanîbre
où il était couché, vers Theure où le coq chante ; il
était vêtu d'habits blancs , et portait dans sa main
droite une baguette magnifique. A son entrée la maison
s'illumina tout* à coup, et une clarté aussi viveque celle
du soleil brilla dans Tintérieur de la chambre. L'ap-
parition, s'approchant du lit, adressa la parole à celui
qui y était couché , et lui demanda d'une voix douce
s'il dormait. A ces mots : « Dors-tu, Robert? » Ro-
bert fut saisi d'un vif effroi , et ne pouvant revenir
de son étonnement , il lui dit : « Qui êtes-vous, sei-
« gneur ? — Je suis le martyr Albans , et je viens ici
« pour t'annoncer la volonté du Seigneur, touchant
« le saint religieux mon maître . celui de qui j'ai
« reçu la foi du Christ; les hommes parlent souvent
« de lui ; les fidèles placent en lui leur espérance,
« parce qu'il doit être connu dans les temps à venir,
« quoique le lieu de sa sépulture soit ignoré de tous.
« Lève-toi donc aussitôt , revêts-toi de tes habits, et
. « suis-moi : je te montrerai le tombeau où sont en-
« fermés ses précieux restes. » Robert se leva , se
chaussa et s'habilla en toute hâte , et le suivit. Tous
deux prirent par le grand chemin, du côté du nord,
ANNEE 4178. 59
el inr.rchèrent jusqu à ce qu ils fussent arrivés à mie
plaine, depuis longtemps inculte, située près <le In
route royale. Ils causaient ensemble , comme peu-
vent causer deux amis en voyage : ils parlaient tantôt
des murailles de la ville détruite, tantôt de la dimi-
nution du fleuve, tantôt de la voie commune qui
aboutit à la ville, tantôt de l'arrivée du bienheureux
Amphibale, maître de Saint-Albans, dans la ville, tan-
tôt de leur séparation douloureuse , tantôt de leur
martyre à tous deux; et à toutes les demandes de Ro-
bert le saint se plaisait à répondre aussitôt. En cau-
sant ils virent venir des marchands de Dunstable qui
se rendaient, le matin, pour leurs affaires, au niarché
de Saint-Albans. Le martyr, prévoyant leur arrivée ,
dit : « Ecartons-nous un peu jusqu'à ce que ces gens-
<i ci aient passé outre, de peur que par leurs questions
« ils ne nous arrêtent en chemin : voici que le jour
« commence à éclairer la route \ » Ainsi fut-il fait.
Lorsqu'ils furent arrivés à peu près à la moitié du
chemin , dans le milieu duquel deux arbres avaient
été plantés , le martyr dit à Robert : « C est ici que
« j'ai conduit mon maître, le bienheureux Amphibale,
« lorsque, sur le point de nous quitter, nous nous
« entretenions en pleurant, et pour la dernière fois,
« dans cette vie mondaine. » Si la splendeur qui
rayonnait autour du saint n'eût ébloui les regards
de Robert, et si la timidité naturelle aux âmes sim-
* Nous proposons et traduisons iter aheoo coruscavit^ au lieu de lier
ah €0.
40 HENRI II.
pies n'eût enchaîné sa langue, il se serait informé
de beaucoup de choses /tant futures que passées. Ce
lieu présentait Faspect d'une plaine agréable : c'était
une prairie coupée par des cours d'eau, et qui invi-
tait au repos le voyageur fatigué de la route, non loin
du village appelé Redburn, éloigné lui-même de
Saint-Albans d'environ trois milles. Dans cette plaine
s'élevaient deux petites collines, nommées les collines
de Bannières, parce que les habitants du pays s'y réu-
nissaient en foule, tous les ans, à Tép oque où le peu-
ple des fidèles, d'après une antique tradition , suivait
avec une ferveur convenable la procession solennelle
du clergé de Saint-Albans. Alors , saint Albans se dé-
tournant un peu do la route, saisit la main de Robert
et le conduisit à Tune des collines qui renfermait le
tombeau du bienheureux martyr ; puis, se tournant
vers lui : « C'est ici, dit-il, que sont les restes de mon
« maître : voici la terre qui couvre et protège ses
« ossements. » A ces mots il promena sur le sol le
pouce de Robert, en forme de croix : une petite por-
tion de gazon se souleva, et le saint tira de l'ouver-
ture une espèce de boîte qui jetait des rayons telle-
ment vifs, que Toccident était illuminé, et qu'aussitôt
cette clarté répandit une éclatante lumière sur tous les
heux d'alentour. Bientôt la cassette fut remise à sa
place , Touverture comblée et le gazon replacé dans
son ancien état. Robert, stupéfait, demanda au saint
de lui apprendre ce qu'il fallait faire ; le bienheu-
reux Albans lui répondit : « Remarque bien ce lieu ,
« afin que la mémoire conserve fidèlement le mys-
ANNEE U7S. Ji\
« tère qui t'a été révélé en ce jour : car bientôt le
« temps viendra où cette connaissance , que toi seul
« possèdes, servira à l'utilité générale et contribuera
« au salut de plusieurs. » Robert mesura du regard
la plaine et les lieux environnants , rassembla des
pierres qui se trouvaient près de là, et les disposa
d'une certaine façon sur le lieu même , en disant :
« Demain, à l'aide de cette marque, je reconnaîtrai
« plus facilement ce saint lieu. » Le saint lui dit
alors : « Lève-toi ; partons d'ici, et retournons au lieu
« d'où nous sommes venus, » Ils s'en retournèrent
en effet par le chemin qu'ils avaient déjà pris, et en
arrivant à la porte de l'église ( la maison de Robert
était plus éloignée), le saint entra dans son église, et
notre homme , de retour à sa maison , se recoucha
dans son lit. Tout ceci, quoi qu'en disent quelques
incrédules, n'est pas le résultat d'un rêve, mais est
arrivé en vérité. Ce qui le prouve, c'est la suite de
l'événement et le témoignage authentique d'un moine
deSaint-Albans, frère Gilbert de Sisseverne, qui se fit
souvent raconter l'aventure par Robert lui même ,
qui a recherché intimement la vérité du fait avec le
soin qui convenait à un homme sage et lettré , qui ,
enfin, l'a attesté sous peine du jugement redoutable.
Robert , en se réveillant dans la matinée , se trouva
dans une grande perplexité, ne sachant s'il devait
taire ou révéler aux autres sans hésiter ce qu'il avait
non-seulement vu, mais fait avec ses pro[)res mem-
bres. En se taisant, il craignait de déplaire à Dieu ;
en publiant la chose, il redoutait les plaisanteries
42 HENRI II.
des hommes. Après un loii^j débat avec lui-même ,
la crainte de Dieu l'emporta sur le respect humain,
et il communiqua son secret à ses serviteurs et à ses
amis , quoique ce fut une chose qui dépassât ces in-
telligences grossières. Ceux-ci allèrent répéter au
grand jour ce qui leur avait été dit dans l'ombre, et
ce qui leur avait été confié dans le creux de Toreille,
ils le crièrent sur les toits. 11 en advint que cette an-
née même le secret se trouva répandu dans toute la
province, et qu'à force d'être répété de bouche en
bouche , il pénétra dans le monastère du bienheureux
martyr Albans. La nouvelle désirée parvint bientôt
aux oreilles de l'abbé Simon , à qui , après Dieu , re-
venait spécialement le soin de toute cette affaire.
Aussitôt celui-ci rendit des actions de grâces à Dieu,
et sur l'avis de son conseil , choisit quelques frères
du couvent qu'il envoya , guidés par Robert, à l'en-
droit que celui-ci devait leur désigner. Les moines
restés au couvent se mirent à prier avec ferveur, et
ceux qui suivaient Robert désiraient ardemment voir
les restes des saints martyrs. Lorsqu'ils furent arri-
vés , ils trouvèrent sur la colline une multitude de
fidèles , venus de diverses provinces, à qui l'Esprit
saint avait révéla d'avance l'heureux événement, et
qui étaient accourus avec la même pensée , celle d'as-
sister à la découverte des restes du martyr. Robert ,
dont nous avons souvent parlé, marchait devant, mon-
trant aux frères , au milieu de ceux qui attendaient
l'événement avec impatience , la plaine où étaient
ensevelis les corps des saints. Ces laits se passèrent
ANNÉE UIS. 45
la sixième férié avant la solennité de Saiut-Albaus ,
jour où Ton célèbre aussi sa passion. Depuis ce jour
jusqu'à celui où les reliques furent tirées de terre ,
le lieu consacre fut soigneusement gardé , les moines
et les laïques se succédant sans relâche. Pendant ce
temps le couvent se soumit à un régime plus austère,
fit des processions, et recommanda au peuple de se
mettre en prières et d'observer un jeune solennel.
Déjà le lieu où devait se faire la précieuse découverte
présentait l'aspect d'une foire, et quand ceux qu'une
dévotionferventey avait amenés se retiraient, d'auti^es
leur succédaient journellement.
Déjà cependant plusieurs miracles , opérés par les
saints martyrs cachés encore dans les entrailles de
la terre , faisaient bien augurer du succès de l'en-
treprise; ce sont choses que le lénroignage de plu-
sieurs pourra confirmer. Une femme de Catesden
était atteinte depuis dix ans d'une infirmité dans le
dos et dans les reins V Cette maladie avait fini par
dégoûter son mari qui la négligeait. Elle quitta son
pays, passa parRedburn , s'approcha de la sépulture
des saints martyrs , se coucha sur le sol et ne se re-
leva qu'en se sentant parfaitement guérie. Une autre
femme de Dunstable, nommée Cécile, affligée de-
puis seize ans d'une hydropisie au ventre, paraissait
être constamment enceinte^. Comme elle désirait
* A cause du mot turpi V din em et de la phrase suivante, je soupçon-
nerais que le sens est ici : une faiblesse dans les voies urinaires.
^ Nous lisons infantis au lieu é^habentis.
41 HENRI II.
ardemment être guérie, elle se rendit au même
lieu , et y recouvra sur-le-champ la santé qu'elle sou-
liailail depuis si longtemps. De même une jeune fille,
âgée de quinze ans, qui depuis sa naissance n'avait
pu faire usage de ses pieds pour marcher, et qui
avait toujours été portée sur les bras de ses parents,
fut placée près du lieu consacré où elle s'endormit
quelque temps , et en se réveillant, elle put Marcher
et sauter , ce qui changea en joie la douleur de ses
parents.
Cependant se lève le jour de la commémoration
solennelle du bienheureux martyr Albans, jour il-
lustre en lui-même , mais que la publication de tous
ces miracles rendait plus illustre encore. On engage
les fidèles à répandre des aumônes plus abondantes.
Chacun doit restreindre encore la portion de ses ali-
ments , et une nouvelle procession est ordonnée aussi
pour le lendemain. Mais les jours qui s'écoulèrent
depuis la solennité jusqu'à la découverte ne se pas-
sèrent pas dans un inutile repos ; au contraire , jus-
qu'à l'heure où on les découvrit, les saintes reliques
opérèrent des miracles évidents. Un homme de Kyn-
^ gesbery tournant en dérision les recherches de ceux
qui fouillaient la terre , se rendit pendant la nuit à
la colline avec les autres j il était venu par la même
route, mais avec une intention bien différente. Aussi-
tôt il fut possédé par le démon , se livra à toutes les
contorsions d'un homme furieux , déchira ses vête-
ments, les jeta loin de lui; et cet homme qui était
venu pour se moquer du spectacle des travailleurs,
ANNÉE UIS. 45
fut livré lui-même en spectacle à tous. Enfin, après
qu'il eut été longtemps tourmenté aux yeux de la
foule, Dieu retira de lui sa main qui le frappait, et
se contentant de ce châtiment, lui permit de retour-
ner chez lui sain et sauf. Un autre homme qui pour-
suivait de ses railleries les travailleurs occupés à la
recherche des reliques fut aussitôt puni par la ven-
geance divine. Un mal terrible lui coupa la parole,
et il rendit bientôt le dernier soupir avec cette bouche
qui avait blasphémé. Un certain Algar , de Dunstable,
était venu aussi au milieu de la foule , apportant sur
un chariot un tonneau plein de cervoise qu'il vou-
lait débiter. Un pauvre homme malade Taborda , et ,
dans la simplicité de son cœur, lui demanda, pour
Taniour du martyr dont le peuple attendait la dé-
couverte, de lui donner un peu à boire afin d'apai-
ser la soif dont il était dévoré. A ces paroles du
malade, Algar se mit fort en colère disant qu'il s'in-
quiétait peu du martyr, qu'il n'était pas venu pour
lui, mais pour tirer parti de sa marchandise. Mais au
moment uù il repoussait outrageusement le pauvre,
voici que le tonneau creva brusquemeiit à chaque
fond, la cervoise se répandit à terre , et il arriva que
cet homme, qui par mépris pour le nom du mar-
tyr en avait refusé une petite partie, fut puni par ce
même martyr , et vit , sans pouvoir s'y opposer ,
non-seulement le pauvre , mais beaucoup d'autres
encore, se mettre à genoux et se désaltérer à longs
traits. Mais si , par l'intercession du martyr , la mé-
chanceté des pervers fut réprimée , la dévotion des
46 HENRI II.
fidèles reçut le prix qu'elle méritait. En effet, pen-
dant trois jours qui s'éboulèrent encore , dix indi-
vidus des deux sexes furent guéris de diverses infir-
mités , et recouvrèrent leur ancienne santé à la gloire
de Dieu et du bienheureux martyr.
Le matin du jour où la précieuse découverte de-
vait se faire, le vénérable père, Tabbé Simon, se
rendit au saint lieu , et après avoir célébré dans la
chapelle de Saint-Jacques , tout près de là , les my-
stères de notre rédemption , en T honneur du bien-
heureux martyr Albans , il ordonna aux moines qui
étaient présents , de faire pousser les fouilles , et d'y
employer plusieurs travailleurs. Cette chapelle avait
été élevée dans les temps anciens , en l'honneur du
martyr, à cause des rayons d'une lumière céleste qui
avaient apparu fréquemment , dans ce lieu même ,
aux pasteurs occupés pendant la nuit à veiller sur
leurs troupeaux. Après sa construction , on l'avait
mise sous l'invocation de saint Jacques spécialement,
et des autres saints, en l'honneur de qui la lueur
céleste avait apparu. Aussi, ledit abbé, en célé-
brant les divins sacrements, dans ce lieu même,
implora l'aide du bienheureux martyr pour la réus-
site de Tenlreprise. L'abbé étant ensuite de retour au
couvent , et s'étant assis pour diner avec les frères ,
on fit lecture de la passion du saint que l'on cherchait
et de celle de ses compagnons ; passion qui les délivra
de la prison du corps , pour leur faire acquérir la
gloire éternelle. Au moment où la sentence cruelle
du juge, la barbarie des bourreaux et la mort des
ANNÉE ^^78. 47
martyrs racontées avec détail , affligeaient ces âmes
pieuses , tiraient des larmes de tous les yeux el des
soupirs de toutes les poitrines , quelqu'un vint an-
noncer, en courant, que le bienheureux Amphibale
avait été découvert avec ses trois compagnons. Que
dirai-je? Les soupirs sont changés en actions de
grâces : à la tristesse succède la joie la plus vive.
Toute la congrégation se lève de table, se rend en
hâte à Téglise , et annonce , en chantant des hymnes
de reconnaissance, la joie qui la transporte. Le corps
du bienheureux martyr Amphibale fut trouvé au
milieu de ses deux compagnons , et côte à côte avec
eux. Un troisième compagnon était enterré tout seul,
à Topposite , et dans une situation transversale. Non
loin de là , on découvrit les corps de six martyrs qui
avaient partage le sort des martyrs précédents, en
sorte que le biei»heureux martyr Amphibale parais-
sait être le dixième. A la vue des restes de Tathlèle
du Christ, Amphibale , on aperçut deux grands cou-
teaux ; Tun était enfoncé dans la tète et Tautre daiis
le cœur , comme en fait foi un traité sur la passion
du martyr, écrit depuis fort longtemps , et conservé à
Saint-Albans. Le texte de ce livre dit aussi que les
compagnons d'Amphibale furent massacrés à coups
d'épée ; mais que, pour lui, on lui ouvrit d abord le
ventre , on lui arracha les intestins , on le perç.i
ensuite de lances et de couteaux; enfin on l'écrasa
sous une masse de pierres. En effet, dans le squelette,
aucun des os n'était entier, tandis que ceux de st»s
compagnons étaient parfaitement conservés.
48 HENRI II.
En apprenant l'heureuse nouvelle, Tabbé dont
nous avons parlé s'adjoignit le prieur avec quel-
ques frères du couvent , se rendit en bâte à la sé-
pulture des saints , et soulevant avec respect les
reliques , les posa sur des linges apportés exprès.
Comme il craignait quelque larcin ou quelque vio-
lence de la partdela foule, qui se ruait de tous côtés,
et qu'on ne pouvait empêcher de porter la main au
précieux trésor, il se détermina à transférer les saints
martyrs dans la basilique du bienheureux Albans, où
la garde pourrait être faite avec plus d'exactitude et
de sécurité. Comment raconter dignement ce qui suit ?
L'abbé et les frères reviennent d'un côté, en portant
procession nellement lesreliquesdessaints. De l'autre,
les frères restés au couvent s'avancent aussi en proces-
sion à 'la rencontre des martyrs, amenant avec eux
le corps du bienheureux Albans ; e* la châsse qui le
contenait, ordinairement assez lourde, au dire des
porteurs, sembla en ce moment si légère, qu'elle pa-
raissait voler plutôt que reposer sur les épaules de
ceux qui la soutenaient; ainsi donc le martyr alla
au-devant des martyrs : le disciple retrouva son maî-
tre, et l'accueillit à son retour public, lui dont jadis en
secret il avait reçu les pieux enseignements dans une
humble chaumière. Nous ne devons pas non plus
passer sous silence le miracle que Dieu fit éclater
dans la nature, au moment où les reliques se ren-
contrèrent et se réunirent. La sécheresse se prolon-
geait depuis longtemps ; les plantes et les fruits étaient
brûlés : les gens de la campagne se désespéraient. Au
ANNÉE 4^8. 49
même instant , sans que le plus petit nuage parût au
ciel , des torrents de pluie tombèrent en si grande
abon-dance, que la terre, profondément arrosée, re-
verdit aussitôt , et que les laboureurs désolés purent
concevoir l'espérance d'une riche récolte. Les restes
précieux du martyr Amphibale et de ses compagnons
furent découverts et portés solennellement au milieu
des cantiques et des hymnes d'actions de grâces dans
Téglisede Saint-Albans, 886 ans \ après leur passion ,
Tan de Tincarnation du Seigneur ^^177, le septième
jour* avant les calendes de juillet, un samedi. En
s'approchant de ces saintes reliques, et même du lieu
où ellesavaient été d'abord ensevelies, les malades sont
guéris de leurs diverses infirmités à ta gloire de Dieu,
et en Thonneurdu martyr: les paralytiques reprennent
l'usage de leurs membres ; les muets recouvrent la pa-
role, les aveugles la vue , les sourds Touïe ; la marche
des boiteux est redressée; et ce qui est plus admirable
encore , ceux qui sont possédés du démon sont déli-
vrés , les épileptiques sont guéris , les lépreux rendus
à la santé , et les morts rappelés à la vie. Si quelqu'un
désire prendre connaissance des miracles que la clé-
mence divine opère par le moyen des saints, qu'il lise
le livre célèbre où sont consignés les prodiges et les
vertus de celui-ci. Pour nous, nous demandons au
lecteur la permission de passer à autre chose.
Henri le jecne se distingde en France dans les
Adopté la variante pour cette date.
H.
m HENRI 11.
TOURNOIS, — Le roi de France vient en Angleterre.
— L'an du Seigneur 1479, Henri le jeune, roi d'An-
gleterre, traversa la mer, et passa trois ans daos les
joutes guerrières de France, y dépensant des sommes
énormes. Là , il laissa de côté la majesté royale , de
roi se transforma totalement en chevalier, fit caraco-
ler son cheval dans Tarène, remporta le prix dans
diverses passes d'armes, et s'acquit un grand renom
parl»©ut où il séjourna. Alors, comme rien ne man-
quait à sa gloire , il revint vers son père , et fut reçu
par lui avec honneur. Celte même année , Louis , roi
de France , résolut d'aller prier sur le tombeau du
bienheureux martyr Thomas , et de [)asser en Angle-
terre, où, ni lui ni aucun de ses prédécesseurs n'était
entré en aucun temps. Le roi d'Angleterre alla à la
rencontre du roi de France, et le reçut quand il dé-
barqua à Douvres, le onzième jour avant les calendes
de septembre. La réception qui lui fut faite , à lui et
aux seigneurs qui l'accompagnaient , fut la plus
brillante qu'on puisse imaginer et faire. Pour célébrer
solennellement Tarrivée d'un si grand prince, l'é-
glise cathédrale de Gantorbéry vit réunis dans son
enceinte Tarcheveque avec les évoques ses suffra-
gants, lescorates, les barons, le clergé et le peuple.
Tout le monde sait , mais personne ne peut dire ,
combien d'or et d'argent fut donné par le roi Henri
à la noblesse française , [de combien de présents en
pierreries et en objets précieux il combla tous ces sei-
gneurs. De son côté, le roi de France , changea la
dt'slinafion d'un présent annuel vi perpétuel de cent
ANNEE M 79. 51
muids de vin qui devait être fourni par la ville de Paris,
et Tattribua au collège de Cantorbéry en l'honneurdu
glorieux martyr. Le roi Henri montra au roi de France
et aux seigneurs français toutes les richesses de son
royaume, et tous les trésors amassés par lui-même et
par ses prédécesseurs. Mais les Français, pour ne pas
paraître être venus avec une autre intention que celle
de visiter le tombeau du martyr, se défendirent de rien
accepter : peut-être aussi préféraient-ils à tous les pré-
sents la vue du saint tombeau. Le roi de France, après
avoir passé trois jours à Cantorbéry, veillant, jeûnant
et priant, accepta quelques petits présents du roi d'An-
gleterre , en signe de bonne amitié, et repassa en
France le septième jour avant les calendes de sep-
tembre. Cette même année , Roger, évêque de Wor-
cester, mourut le 5 avant les ides d'août. Mort de
Richard de Luci , évêque, de Winchester. Martyr^i
d'un enfant à Woodstock.
Concile de Latran. — Son objet exprimé ew vingt-
huit ARTICLES. — Cette même année fut tenu un con-
cile général, composé de trois cent dix évêques, le qun-
torzième jour avant les calendes d'avril , dans Téglise
patriarcale de Latran, et sous la présidence du sei-
gneur pape Alexandre 111. Les statuts de ce concile,
dignes d'éloges à tous égards , sont compris dans les
vingt-huit articles qui suivent : i . relativement à Télec-
tion du souverain pontife; 2. relativement aux Albi-
geois hérétiques, et autres de différentes dénomina-
tions; 3. relativement aux routiers et brigands Bra-
52 HENRI II.
bançons qui persécutent les fidèles; 4. que personne
ne soit élu évéque, ou ne soit nommé à quelque di-
gnité ecclésiastique que ce soit, s'il n'a Tâge voulu
par les canons et s'il n'est né en légitime mariage ;
5. que * les bénéfices ne soient pas conférés pendant
la vie du titulaire ; qu'ils ne restent pas vacants plus
de six mois; 6. relativement aux appels; 7. défense
à tous ceux qui font partie des ordres sacrés, ou qui
sont entretenus par des revenus ecclésiastiques, de se
mêler d'affaires séculières ; 8. relativement à l'ins-
titution des trêves et au temps que doivent durer les
trêyes; 9. les clercs ne peuvent avoir qu'une seule
église , et si l'évéque a ordonné quelqu'un sans lui
assigner un bénéfice assuré, il pourvoira à son né-
cessaire jusqu'à ce qu'il lui ait fixé un revenu sur un
bénéfice quelconque ; ^ 0. défense aux patrons, comme
à tous laïques, d'opprimer les églises ou les person-
nes ecclésiastiques ; A\. défense aux Juifs et aux Sar-
rasins d'avoir chez eux des esclaves cbrétiens ; mais
si les Juifs et les Sarrasins veulent se convertir à la
foi du Christ, qu'ils ne soient aucunement privés de
ce qu'ils possèdent^; 42. si les lépreux sont exclus
de la cohabitation des autres hommes, qu'ils aient au
moins une chapelle et un prêtre particuliers ;4 5. qu'on
ne détourne pas pour d'autres usages les revenus ec-
' De viventihus personis , lisez ne viventihus.
* Possessoribus suis^ sans doute possessionihus. Cet article était
alors applicable surtout au midi de Tltalie. Voyez, sur le sort des esclaves
au moyen âge ( mancipia, dit le texte) , les excellentes remarques de
M. Libri , tome II de VHist. des mathématiques.
ANNEE ^ng. :>.>
clésiîisiiques , et que les évêques n'établissent pjs, au
prix d'une certaine quantité d'argent , des doyens
chargés d'exercer pour eux la juridiction ; \4. dans
les élections ou ordinations ecclésiastiques, on suivra
la décision de la plus grande et plus saine partie
du chapitre ; ^5. que les usuriers reconnus ne soient
pas admis à la communion de Tautel, et qu'ils n'aient
pas une sépulture chrétienne; ^6. que les laboureurs
et voyageurs , et tout ce qui est à eux , jouissent par-
tout de pleine paix et sécurité; ^7. les ordinations
faites par des schismatiques sont déclarées nulles et
de nul effet, et les bénéfices conférés par eux sont ré-
voqués ; ^8. défense de rien exiger pour Tinstallation
des personnes ecclésiastiques , pour la sépulture des
morts , pour la bénédiction donnée aux époux , et
pour les autres sacrements de l'église ; 49. défense
aux religieux ou à tous autres de recevoir des églises
ou des dîmes de la main des laïques, sans la permis-
sion des évêques; défense aux templiers et hospita-
liers d'ouvrir une fois l'an les églises mises en interdit,
et de prendre sur eux d'ensevelir leurs morts ; 20. que
personne ne reçoive l'habit de religieux pour de l'ar-
gent; défense aux convers d'avoir un pécule ; que
les prélats ne soient dégradés que pour dilapidation
ou incontinence ; 2\. défense aux chrétiens de vendre
des armes aux Sarrasins ; défense de dépouiller ceux
qui ont éprouvé un naufrage; 22. que les clercs fai-
sant partie des ordres sacrés vivent dans la continence,
et, s'ils sont surpris se souillant du péché contre na-
ture, qu'ils soient excommuniés et chassés du elerjjé;
5i HENRI II.
25. que les archevêques, en visitant les églises ou pa-
roisses, se contentent de. quarante ou cinquante che-
vaux, les évêques de vingt ou trente, les légats de vingt-
cinq , les archidiacres de cinq ou st'pt, les doyens de
deux au plus ; 24. que personne n'ose figurer dans les
tournois, et que les chrétiens morts dans les tournois
soient privés de sépulture ; 25. afin de pourvoir à
rinstruction des pauvres écoliers et autres, il y aura
dans chaque église cathédrale un maître qui ne pourra
exiger aucun salaire pour prix de son enseignement ;
26. les prélats ne pourront gouverner qu'un seul dio-
cèse, et les patrons ne pourront imposer aucune
exaction aux églises étahlies sur leur fonds; 27. les
évêques, ou autres gens d'église, ne seront point for-
cés de comparaître en jugement devant les laïques ;
des laïques ne devront pas prendre sur eux de con-
férer des dîmes à d'autres laïques; 28. si un créancier
a reçu en gage des possessions d'un autre pour de l'ar-
gent prêté, qu'il rende le gage au débiteur, lorsque,
tous frais déduits, le produit de l'usufruit aura cou-
vert la somme. i > ^.*: »:
Hérésie de Pierre Lombard. — Lettre du pape. —
réfutation de plerre lombard. — condamnation de
Joachim. — Le fils du roi de France sacré du vivant
DE son père.— Meurtre d'un chef gallois. — On rap-
porta, à la chancellerie du même pape, que maître
Pierre Lombard s'était un peu écarté des articles de
la foi d^ius quelques-uns de ses écrits ; alors il adressa
une lettre en ces termes à Guillaume, archevêque de
ANNEE ^n9. 55
Sciîs : « Alexandre; évéqii-e, serviteur des servitetirs
de Dieu , à GuiMaurae , archevêque de Sens , salut.
Lorsque vous vous êtes trouvé dernière m ejit en aodre
présence , nous vous ave-is enjoint de vive voix de
faire tous vos eflorîs, et d'employer un zèle ^Ifcicace
auprès des Parisiens, qui vous S()nt so unn is comme
vos suffragants, pour redresser la fausse doctrine de
Pierre, jadis évêque de Paris, «par laquelle il est dit :
« Le Christ, en tant qu'homme, n'est rien. » Ces*
pourquoi, aujourd'hui, nous recommandons à vcvtre
fraternité , par cet écrit apostolique , ainsi que nous
Pavons déjà fait quand vous étiez en notre préseii^ce,
de convoquer les Parisiens vos suffragants, et, dans
cette assemblée, avec Paide d'autres gens religieux et
sages, de mettre vos soins à ce que ladite <!ioctrine soit
com plétenient aiiéan tie, afin que désormais les maîtres
de rUniversitéà Paris enseignent à leurs écoliers, étu-
diant la théologie, que le Christ a été aussi com pi élé-
ment homme qu'il est complètement Dieu, etqu'il a été
véritablement homme, composé de chair et d âme ;
et vous devez leur enjoindre sérieusement et formel-
lement à tous de ne plus se permettre d'enseigner, à
l'avenir, la doctrine de Pierre sur le Christ, mais,
au contraire , d'en avoir profondément horreur. »
Vers le même temps, Joachim, abbé du monastère
de Flore , écrivit un livre contre ce même Pierre
Lombard, le traitant d'hérétique et de fou. Dans le
livre des sentences qu'il avait composé, Pierre Lom-
bard avait ainsi parlé de Tunité, ou de lesseme de
la Trinité : « Il y a une chose souveraine, le Père, le
m HENRI II.
« Fils et le Saint-Esprit : et cette chose ni n'engendre,
« ni n'est engendrée , ni ne procède. >» Joachim *
soutenait que c'était là admettre une quaternité plu-
tôt qu'une trinité. savoir, les trois personnes et cette
essence commune ; ce qui formait évidemment qua-
ternité. Il disait qu'il n'y a rien, ni en essence, ni en
substance , ni en nature , qui soit Père , et Fils et
Saint-Esprit , quoiqu'il accordât que le Père , et le
Fils et le Saint-Esprit sont d'une seule essence, d'une
seule substance et d'une seule nature. Et Joachim
appuyait son assertion par les autorités suivantes :
« Il y en a trois qui donnent témoignage dans le ciel :
« le Père , le Verbe et l'Esprit saint , et ces trois ne
« sont qu'un. » Et puis : « Il y en a trois qui donnent
« témoignage sur la terre : l'esprit, l'eau et le sang,
* Joachim , né au bourg de Célico , près de Cosenza , voyagea dans la
Terre-Sainte. De retour eu Galabre, il prit l'habit de Gîteaux dans le
monastère de Gorazzo , dont il fut prieur et abbé. Il quitta ensuite son
abbaye avec la permiss'ion du pape Lucius III, en 4185, et alla fonder
l'abbaye de Flore. Il mourut en 4202, laissant une réputation de piété
et de bonnes mœurs , mais surtout admiré par les gens crédules , qui lui
attribuaient le don de prophétie. G'est là probablement ce qui attira au-
près de lui Richard Gœur-de-Lion, pendant son séjour en Sicile. Il donna
naissance à une secte de rêveurs enthousiastes, qui disaient que la loi de
Jésus-Ghrist était imparfaite , et qu'elle serait suivie d'une loi meilleure,
d'un évangile éternel. Sa polémique contre Pierre Lombard n'empêcha
pas le maître des sentences de jouir au moyen âge d'une réputation mé-
ritée j et, malgré quelques propositions ou singulières ou erronées, le
livre de Tévêque de Paris continua à être regardé comme le manuel le
plus complet de la théologie. Pierre Lombard ( né à Novarre, mort
en ^ iGï ) s'était attaché à recueillir et à concilier les opinions des Pères,
en s'absteuant des interprétations arbitraires si fréquentes parmi ses con-
temporains.
ANNÉE ^479. 57
« et ces trois ne sont qu'un. » Et cet autre passage :
« Je veux, mon père, qu'ils soient un en nous, comme
« nous sommes un. » D'où i[ paraît que ledit Joa-
chim regardait l'union des personnes, non pas comme
propre et réelle , mais seulement comme collective
et similitudinaire ; comme quand on dit que beaucoup
d'hommes font un seul peuple, et beaucoup de fidèles
une seule église.
Cette discussion resta plusieurs années sans solu-
tion , depuis Tépoque du pape Alexandre jusqu'à l'é-
poque du pape Innocent ; intervalle rempli par qua-
tre pontifes , Lucius , Grégoire , Clément et Célestin
qui se succédèrent dans la chaire romaine Enfin, Tan
du Seigneur 1215, Innocent III tint un concile géné-
ral à Rome , et y condamna en ces termes le livre
que l'abbé Joachim avait écrit contre la proposition
de Pierre « Pour nous, avec l'approbation du con-
cile sacré et universel , nous croyons et confessons
avec Pierre Lombard qu'il y a une chose souve-
raine, incompréhensible sans doute, et ineffable,
mais qui véritablement est le Père et le Fils et le
Saint-Esprit, trois personnes ensemble et distinctes
chacune. Aussi il n'y a en Dieu qu'une trinité, et
nullement une quaternité, parce que chacune des
trois personnes est cette chose, c'est-à-dire la subs-
tance , l'essence ou la nature divine, qui seule est
le principe Je tout, et au delà de laquelle on ne peut
remonter. Et cette chose , ni n'engendre , ni n'est
engendrée, ni ne procèJe; mais c'est le Père qui
eiipendre, le Fils qui est engendré , et l'Espiit saint
S« IICNRI II.
x\m procède; eii sorte qu'il y a distinction dans les
personnes, et unité dans la nature. Quoique le
Père soit ^uive , qaie le Fils soit autre , que l'Es-
prit saint soit autre, ils ne sont pas cependant d'au-
tre «attire; car le Père en engendrant le Fils de
toute éternité, W a donné sa substance, ainsi <\ue
le Fils i 'atteste l«i-même : « Ce que mon Père m'a
a donné, est plus g^rand que toute chose. » Et l'on
ne peut dire qu'il lui ait donné une partie de sa
substance, et qu'il ait gardé l'autre partie pour lui ;
^ puisque la substance du Père est indivisible , par
' cela qu'die est absolumeot simple. On ne peut pas
dire non plus que le Père ait transfét^é sa substance
daes le Fils, en l'engendrant, comme s'il l'avait
donnée au Fi»ls sans la gar4er en lui : car alors il
aumit cessé d'être. Le Fils a reçu en naissant la
sul>stance entière du Père, et ainsi le Père et le Fils
ont eu la même substance , et le l^ère et le Fils sont
la même chose^ de même que l'Esprit saint qui pro-
cède de l'un et de Tautre, et qui demeure danS l'un
et dans fautre. Les fidèles du Christ ne sont pas un
(comme dit l'abbé Joachim), c'est-à-dire une seule
chose qui soit commune à tous , mais ils sont un
dans l'union de la charité et de la grâce ; tandis
qu'on doit faire attention que pour les personnes
divines Tunité d'idenlité est dans leur nature. Nous
condamnons donc et réprouvons le livre ou la doc-
trine de Joachim ; en sorte que si quelqu'un a la
présomption de défendre ou d'approuver son opi-
nion sur ce sujet , il soit regardé par tous comme
ANNEE ^^80. 59
hérétique. >> Nous nous étendrons avec plus de dé-
tails , quand ce sera le lieu , sur le pape Innocent et
sur ce dit concile de Rome.
Cette même année , Philippe , fils du roi de
France Louis , fut sacré roi par Guillaume, archevê-
que de Reims , à Reims , le jour de la Toussaint, du
vivant de son père , qui pourvut à tous les frais né-
cessités par cette cérémonie solennelle. Vers le
même temps , Caldwallan , chef gallois, fut mis en
cause devant le roi d'Angleterre , pour répondre à
une foule de plaintes formées contre lui. Tandis
qu'il revenait avec un sauf-conduit du roi , il tomba
en route dans une embuscade dressée par ses enne-
mis, et y fut tué , le dixième jour avant les calendes
d'octobre. Le scandale de cet attentat retomba en
grande partie sur le roi, quoiqu'il en fut toute fait
innocent : aussi fit-il punir sévèrement les auteurs de
ce meurtre.
Alliance entre le roi de frange et le roi d'Angle-
TERJWE. — Mort de Louis VIL — Siège de Taillebourg.
— L'an du Seigneur ^180, Philippe , roi de France,
nouvellement couronné, et le roi d'Angleterre, Henri,
se réunirent dans une entrevue entre Gisors et Trie.
Voici ce qui fut convenu entre eux : « Nous, Philippe,
par la grâce de Dieu , roi de France, et nous, Henri,
par la même grâce, roi d'Angleterre, voulons qu'il
vienne à la connaissance de tous que nous avons con-
clu de bonne foi , et en prêtant serment, alliance et
amitié. Afin de faire disparaître aujourd'hui entre
60 HENRI II
nous toute cause de discorde , nous convenons mu-
tuellement que 1 un de nous ne réclamera contre
l'autre aucune des terres, possessions, ou autres
choses que chacun de nous a maintenant en sa puis-
sance ; excepté l'Auvergne sur laquelle il y a contes-
tation entre nous ; excepté le fief de Château-Roux ;
excepté quelques autres menus fiefs, épars dans la
province de Berry. Si nous ne pouvons par nous-
mêmes nous mettre d'accord sur les terres, au sujet
desquelles nous faisons ces exceptions, moi, Phi-
lippe , je choisirai trois évêques et barons, et moi ,
Henri , j'en choisirai autant, qui prononceront en-
tre nous, et nous nous rapporterons à leur jugement
invariablement et de bonne foi. » Cette même année,
Louis , roi de France, expira à Paris, le quatorzième
jour avant les calendes d'octobre : il fut enterré dans
une abbaye de Tordre de Citeaux , appelée l'abbaye
de Barbeaux, qu'il avait fondée à ses frais, et qu'il
avait honorablement achevée.
Vers le même temps , Richard , duc d'Aquitaine et
fils du roi Henri , réunit de toutes parts des cheva-
liers, afin de se venger des injures de l'orgueilleux
Geoffroi de Rançon, et vint mettre le siège devant
Taillebourg, place qui appartenait audit Geoffroi.
C'était une entreprise fort périlleuse, et qu'aucun de
ses prédécesseurs n'avait osé tenter ; car avant cette
époque ce château avait échappé à toutes les attaques.
11 était entouré d'un triple fossé et d'une triple en-
ceinte de murs. Les portes étaient garnies de serrures,
de barres de fer, et d'autres moyens de résistance ;
ANNEE ^^80. 61
de fortes tours s'élevaient de distance en distance. On
avait amassé sur le rempart des tas de pierres. Les
vivres y étaient renfermés en abondance. En6n , dé-
fendu par des chevaliers et par mille braves gens de
guerre, le château ne redoutait pas l'arrivée de Ri-
chard. Mais lorsque le duc , plus audacieux que les
lions y fut entré à main armée dans le pays, il enleva
les provisions des métairies, coupa les vignes, brûla
les villages, démolit et abattit toute construction , et
enfin vint camper près du château , établit ses ma-
chines pour battre les murailles, et attaqua vigou-
reusement les assiégés, qui ne s'attendaient à rien
de pareil. Cependant (comme c'était une chose qui
paraissait fort ignominieuse pour des chevaliers d'un
grand cœur et d'une valeur éprouvée que de se lais-
ser enfermer dans une enceinte de murs, sans cher-
cher à y mettre obstacle) la garnison résolut unani-
mement de faire une sortie et de tomber à Timproviste
sur l'armée du duc. En effet ils l'assaillirent avec
ardeur; mais le duc, se précipitant sur ses armes,
montre l'exemple aux siens , et force les assiégés à
tourner bride; comme il les poursuit dans leur re-
traite , un furieux combat s'engage des deux côtés à
l'entrée des portes. Là, les combattants éprouvent ce
que peuvent le cheval , la lance, l'épée, l'arc, l'arba-
lète, le bouclier, la cuirasse, Tépieu, la masse d'ar-
mes. Enfin les assiégés ne pouvant résister plus long-
temps aux charges impétueuses du duc, songent à
rentrer dans leurs murs ; mais l'intrépide Richard
se précipite dans la ville, péle-méle avec les ennemis,
62 HENRI II.
qui ne peuvent trouver d'asile nulle part : les soldats
du duc courent çà et là sur les places, livrant tout
au pillage et à Tincendie. Ceux des assiégés à qui un
sort plus heureux a permis d'échapper à la mort se
réfugient dans la principale citadelle ; mais bientôt
le chef de la citadelle est lui-même forcé de se ren-
dre, et les magnifiques murailles de Taillebourg sont
rasées. Les autres châteaux du pays qui favorisaient
la rébellion éprouvèrent dans le mois la même des-
tinée. Richard, après avoir tout soumis au gré de ses
vœux, passa en Angleterre, où son père le reçut avec
de grands honneurs. Une monnaie neuve est frap-
pée en Angleterre. — Mort de Jean, évéque de Chi-
cester.
Le roi de France remet son royaume a la disposi-
tion DU ROI d'Angleterre. — Mort de Roger , arche-
vêque dTorr. — Particularités sur ce personnage. —
L'an du Seigneur 4184 , les amis du roi de France
Philippe , attirèrent son attention sur la puissance du
roi d'Angleterre qui , à la tête d'un royaume si éten-
du , attaqué par des nations barbares telles que les
Ecossais et les Gallois, savait cependant le mainte-
nir en paix. Alors , sur l'avis commun de ses con-
seillers intimes , Philippe se remit lui-même et tout
son royaume à la disposition du roi \ Déterminé par
* On s^explique aisément ce fait curieux , en réfléchissant que Phi-
lippe II , roi à quinze ans , avait à lutter contre la jalousie de sa mère et
de ses oncles , qui voulaient Tempécher d'épouser la fille du comte de
Hainaut, nièce du comte de Flandre, avec la Picardie en dot. Le jeune
AN.NEE ^^8-1. 63
cet exemple , le roi d'Angleterre remit à la* disposi-
tion de son fils , Je roi Henri , le duché de Norman-
die , et repassa en Angleterre le huitième jour avant
les calendes d'août , avec Tintention de se mettre ea
prières sur le tombeau du bienheureux martyr Tho-
mas. Cette même année , Roger, archevêque d'York,
expira le douzième jour avant les calendes de dé-
cembre ; il avait obtenu de son vivant ce privilège du
pape Alexandre : « Si quelqu'un des clercs placé sous
la juridiction de Tarchevêque se trouvée Textrémitéet
fait un testament, mais sans distribuer ses biens de ses
propres mains, au moment de mourir, 1 archevêque
aura le droit de mettre la main sur les biens du dé-
funt. » Ce droit que Roger avait invoqué contre les
autres, lui fut appliqué après sa mort; et toutes les
richesses qui furent trouvées dans les trésors de Tar-
êhevéque , furent confisquées par juste jugement de
Dieu. Ces richesses se composaient d une somme de
onze mille livres d'argeotetdetrois cents livres d'or, ,
d'une coupe d'or, dé sept coupes d'argent, de neuf
tasses d'argent , de trois salières d'argent, de trois
coupes de myrre\ de quarante cullières, de huit
roi avait besoin de la neutralité et de la bienveillance de Henri II pour
obtenir cette province importante, qui, séparant la Flandre de Fa Nor-
mandie , rompait le cercle des grands fiefs dont la royauté capétienne
était entourée. Au reste, ïa démarche de Philippe était simplement un
acte de déférence qui ne détruisait pas le lien féodal du vasselage auqud'
le roi d'Angleterre était tenu envers le roi de France , puisque nou^
voyons H«nri II envoyer, eu cette occasion, une troupe de cfrevaticrs à
Philippe, en signe dt vasselage.
' Muriinœ. Probablement murrinœ.
64 ' HENRI II.
soucoupes d'argent, d'une peiie d'argent , et d'un
grand plat d'argent.
Letti^e du pape ad Prêtre- Jean , roi des Indes. —
Environ vers la même époque, le pape Alexandre
écrivit en ces termes au roi des Indes Prêtre-Jean \
« Alexandre, évêque , à son très-cher fils en Jésus-
Christ , salut et bénédiction apostolique. Nous sa-
vions depuis longtemps , sur le rapport de plusieurs,
que vous faisiez profession de la religion chrétienne,
et que vous désiriez ardemment vous livrer aux
oeuvres pieuses. Mais nous en avons été informé sur-
tout par le récit fidèle que nous a fait en homme
sage notre cher fils , le médecin Philippe , à qui ,
* Le nom de Prêtre-Jean, selon Ducange , viendrait d'un Johannea-
Presbyter^ nestorien, lequel, en ^^45, aurait tué un puissant roi indien
et lui aurait succédé. D'autres assurent que le Prétre-Jean ou Preste-
Jean était un roi de Tartarie (khan des Kéraïtes), et que les gens du pays
l'appelaient d'un nom commun à tous les princes de cet empire, Juhanna.
D'autres encore font venir ce nom du persan , Prester-Chan , prince des
adorateurs, ou Prescheth-Gian, ange du monde. Les voyages du Juif Ben-
jamin de Tudéla ( -1160-^73 ) dans la haute Asie et dans l'Inde contri-
buèrent à rendre célèbre dans l'église latine le nom de ce roi étranger,
sur la demeure et l'existence duquel on n'eut jamais que des notions fort
incertaines. On prétend que le pape Innocent IV, en envoyant, vers -1246,
une ambassade au petit-fils de Gengis-Kan , le pria de ne pas tremper ses
mains dans le sang des chrétiens, sujets du Prétre-Jean, Beaucoup plus
tard, à l'époque de la découverte des Indes par les Portugais, le roi
Juan II, apprenant qu'il existait, à deux cent cinquante milles à l'est du
royaume de Benin , un roi puissant qui professait la religion chrétienne
et qui faisait porter une croix devant lui, envoya Pierre de Covilhanna et
Alphonse de Paira à la recherche de ce personnage mystérieux. Mais on
finit par reconnaître que le Prétre-Jean , indien ou tartare , si fameux
dans les relations fabuleuses du moyen âge, n'était nullement le ISégus
d'Abyssinie.
ANNEE ^-181. 65
dans vos étals, des hommes illustres et honorables de
votre royaume ont communiqué vos intentions et
votre projet. Il nous a dit tenir de leur bouche votre
désir et votre dessein d'être instruit dans la science
catholique et apostolique ; et il assure que vous sou-
hnitez de tous vos vœux pour vous et pour le peuple
confiée votre sublimité, une foi telle que rien ne
s'écarte en elle de la doctrine du saint-siége aposto-
lique. Mais ce qui vient s'ajouter encore au mérite de
votre intention déjà fort louable, c'est que, comme
ledit Philippe affirme l'avoir appris de vos serviteurs,
vous désirez ardemment établir dans votre capitale
une église et un sanctuaire qui vous serve de Jérusa-
lem , où puissent demeurer et s'instruire plus plei-
nement dans la discipline apostolique, des hommes
sages et religieux , dont les enseignements vous ai-
deraient bientôt , vous et vos hommes , à comprendre
et à conserver dans vos âmes la saine doctrine. Aussi
voulant redresser votre opinion sur les points dans
lesquels vous vous écartez de la foi chrétienne et ca-
tholique , nous envoyons vers votre grandeur ledit
Philippe : il vous instruira au plus tôt , par la grâce
de la foi , sur les articles de la religion chrétienne
que vous n'envisagez pas de la même manière que
nous; et alors vous ne pourrez plus craindre que de
fausses opinions nuisent à votre salut ou à celui des
vôtres, et que le nom chrétien ne brille pas en vous
de ton le sa pureté. »
Mort d'Alexandre 111. — Mariage de Philippe-Al-
n. 5
66 HENRI II.
GUSTE. — Faits divers. — Celte même année mourut
le pape Alexandre après avoir siégé douze ans ^ dans
la chaire romaine. Il eut pour successeur Humbault,
évéque d'Ostie , qui occupa quatre ans la dignité pon-
tificale , sous le nom de Lucius III. Vers le même
temps , Philippe , roi de France , épousa Marguerite,
fille de Baudouin, comte de Hainaut, qui Tavait
eue de Marguerite , sœur du comte de Flandre Phi-
lippe.
Cette même année, la vieille monnaie n'eut plus
cours en Angleterre , et la nouvelle fut mise en cir-
culation à la fête de saint Martin. Cette même année,
Baudouin , abbé de Forden , monastère de Tordre
de CîteauX;, succéda à Tévêque Roger dans l'église
de Worcester.
Démission de l'évêque de Lincoln. —Faits divers.
— L'an du Seigneur -4182, le fils [naturel] du roi
d'Angleterre, Geoffroy, élu évêque à Lincoln, et
dont l'élection avait été confirmée par le seigneur
pape, après avoir gouverné tranquillenient son église
pendant sept ans , se démit de sa dignité à Marlebo-
rough, le jour de l'Epiphanie du Seigneur , en pré-
sence du roi et des évêques du royaume , sans que
personne l'eût obligé à prendre cette détermination.
Vers le même temps , le roi Henri à Walthanî , en
présence des grands du royaume , assigna libérale-
' Vingt-deux ans , de \ 159 à -l'ISI , si Ton compte à partir de la mort
d'Adrien IV, sans s^arréter au schisme. En tout cas, le nombre douze est
inexact.
ANNÉES M82-M85. 67
ment une somme de quarante-deux mille marcs d'ar-
gent et de cinq cents marcs d'or pour subvenir aux
besoins de la Terre-Sainte, et ensuite il repassa en
Normandie. Vers la même époque, Henri, duc de
Saxe , et gendre du roi, ayant été banni et exilé par
l'empereur , se réfugia en Normandie auprès du roi,
amenant avec lui la duchesse sa femme et ses deux
fils, Henri et Othon. Pendant trois années la muni-
ficence royale pourvut abondamment à tous ses be-
soins. Cette même année , Gaultier de Coutances ,
archidiacre d'Oxford, fut sacré évêque de Lincoln
par Richard , archevêque de Cantorbéry , à Angers ,
dans Téglise (Je Sainl-Lô. Cette même année mourut
Gaullier , évêque de Rochester.
GUARIN, ABBÉ DE SaINT-AlBANS. SoCLEVEMENT DE
Richard. — Mort de Henri-le-Jeune. — Evêchés. —
L'an du Seigneur il 85, Simon , abbé de Saint-AI-
bans , étant mort, eut pour successeur Guarin , prieur
de cette même église , qui reçut la bénédiction comme
abbé le jour de la nativité de la mère de Dieu.
Vers la même époque , le roi Henri exigea vive-
ment de ses fils Geoffroy et Richard qu'ils fissent hom-
mage à leur frère aîné, le roi Henri , l'un pour la
Bretagne , l'autre pour le duché d'Aquitaine. Geof-
froy consentit volontiers pour le comté de Bretagne
à ce que son père demandait. Richard , sommé par
son père d'en faire autant, entra dans une violente
colère : « Ne lirons-nous pas origine , disait-il , du
« même père et de la même mère? N'est-il pas in-
m - - HENRI 11
« convenant que du vivant de notre père nous soyons
« forcés de nous soumettre à notre frère aîné et de
« le reconnaître pour notre supérieur? Et d'ailleurs
« si les biens du côté paternel reviennent à Taîné ,
« je réclame ma légitime sur les biens de ma mère.»
En apprenant ce refus, le vieux roi fut saisi d'indi-
gnation et résolut dene pas épargner Richard. Aussi
excita-t-il vivement son lils Henri-le-Jeune à réunir
toutes ses forces, pour faire plier l'orgueil de son
frère. Après plusieurs entrevues qui n'amenèrent
aucun résultat pacifique , Henri-Ie-Jeune avait ras-
semblé de toutes parts une nombreuse armée \ et se
préparait à en venir aux mains avec son frère , lors-
que le fil de sa vie fut coupé comme par le ciseau du
tisserand ; ce qui trompa les espérances de plusieurs.
En effet , Henri-le-Jeune dans la fleur de sa jeunesse,
à l'âge de vingt-huit ans , fut retiré du milieu du
* En général, Matt, Paris retrace avec négligence la lutte des lils contre
le père, ou des fils entre eux. Mais ici il laisse une lacune, qu'il est né-
cessaire de combler. Henri-le-Jeune et Geoffroy entrent en Aquitaine,
sur les terres de Richard , pour le punir du refus d'hommage. Effrayé
du soulèvement du pays et des intrigues du roi de France , Henri II se
joint à Richard. Henri-le-Jeune abandonne les insurgés poitevins. Geof-
froi seul continue la guerre contre Richard. L'inutile entrevue de Li-
moges , où le vieux roi manque d'être blessé par les insurgés , est suivie
d'une nouvelle désertion de Henri-le-Jeune , qui se rend au camp des
révoltés, puis revient avec son inconstance ordinaire auprès de Henri II ,
en s'engageantà lui faire ouvrir les portes de Limoges. Mais les députés
sont mis à mort par les Aquitains , et bientôt Henri-le-Jeune, dangereu-
sement malade, est privé de la présence de son père , qui redoute « la
scélératesse des conspirateurs. » Il meurt sur un lit de cendres, en don-
nant de grandes marques de contrition et de repentir.
ANNEE 4484. «9
mon Je. 11 mourut en Gascogne, dans cette partie de
la province appelée la vicomte de ïureuue , à Châ-
teau-Martel , le jour de la fête de saint Barnabe ,
apôtre. Son corps fut enveloppé comme il convenait
à un roi , dans les vêtements de lin qu'il avait portés
le jour de son couronnement quand il fut oint du
saint chrême , puis transporté à Kouen où il fut en-
seveli dans la cathédrale près du maître -autel avec
tous les honneurs dus à un si grand prince. Cette
même année , Girard, surnommé Puelle * , fut con-
sacré évêque de Coventry; mais il paya tribut à la
mort au bout de dix semaijies. Vers le même temps,
Gaultier de Coutances, évêque de Lincoln, étant
venu en Angleterre , fut installé solennellement dans
son siège.
BaUDODIN , ARCHEVÊQUE DE CanTORBÉRY. — ArRIYÉE
DE l'archevêque DE CoLOGNE ET DU COMTE DE FlANDRE
EN Angleterre. — L'an du Seigneur ^ 4 8>4 , Richard ,
archevêque de Cantorbéry , expira à Haling , bourg
dépendant de Tévêque de Rochester. Cette même an-
née , le roi Henri conduisit en Angleterre le duc de
Saxe et sa famille. Peu de jours après , la duchesse
accoucha à Winchester d'un fils qu'elle appela Guil-
laume. Cette même année , Baudouin , évêque de
Worcester , fut élu archevêque de Cantorbéry , et
Gaultier , évêque de Lincoln , archevêque de Rouen.
' Piiella, dans le sens de vierge «u masculin ; ternie criionneiir «lui
exprimait la chasteté. ]'uj/e- DuCANGE, à ce mot.
70 HENRI II.
Tous <leux ayant reçu le Pallium , furent installés so-
lennellement dans leurs sièges. Vers le même temps,
Philippe, archevêque de Cologne, el Philippe, coaite
de Flandre, se rendirent «n Angleterre pour accom-
plir leurs vœux d'oraisons sur le tombeau du bien-
heureux martyr Thomas. Le roi d'Angleterre alla à
kur rencontre et les pria de se rendre à Londres pour
visiter la cité royale. A leur arrivée , la ville se cou-
ronna pompeusement de fleurs (ce qui ne s'était pas
encore vu). Toutes les rues retentirent* de la joie et
du bruyant enthousiasme du peuple. L'archevêque
de Cologne et le comte de Flandre furent reçus dans
Téglise de Saint- Paul par une procession solennelle.
On leur rendit ce grand honneur le même jour , et
pendant cinq jours consécutifs ils furent hébergés
dans le palais du roi avec la plus fastueuse prodiga-
lité. Il est fort inutile sans doute de demander s'ils
se retirèrent comblés de magnifiques présents. Cette
même année mourut Jocelin , évêque de Salisbury.
Siège de Santarem et de Lisbonne. — Défaite des
Sarrasins. — A cette époque environ , vers la fête du
bienheureux Jean-Baptiste, le roi des Sarrasins d'Es-
pagne , nommé Gamie , guida dans le territoire chré-
tien le roi des rois Sarrasins, nommé Macemunt,
accompÉ^né de trente-sept émirs. Ils s'attachèrent au
siège de Santarem, donnèrent Tassaut pendant trois
jours et trois nuits et entrèrent parla brèche. Les
* Adopté inionuit^ au lieu AHntmicit,
ANNEE ^84, 71
soldais de rintérieur qui déftiidaienl les remparts,
se retirèrent daus la citadelle pour tenir tête aux en-
nemis. La nuit suivante Févêque de Porto arriva avec
le fils du roi et ils tuèrent aux Sarrasins quinze
mille hommes avec leur roi Garnie. Ils se servirent
«les corps morts pour combler le trou fait à la mu-
raille , et ils placèrent ces cadavres comme un rem-
part. Le lendemain , jour de saint Jean et de saint
Paul , Tarchevêque de Saint-Jacques amena vingt
mille soldats , et au point du jour tua trente mille
Sarrasins. Peu après , le jour de Sainte-Marguerite,
les Sarrasins massacrèrent des femmes et desejifants
au nombre de dix mille , près d'Alcubaz ; mais les
défenseurs du château d'Âlcubaz ayant fait une sor-
tie , tuèrent trois émirs avec toute leur armée. Bien-
tôt , la veille de la fête du bienheureux saint Jacques,
le roi Macemunt apprit que le roi de Galice arrivait
pour combattre seul à seul avec lui. Au moment où
tout armé pour le combat , il montait à cheval, l'a-
nimal le renversa jusqu'à trois fois, et il mourut de
cette chute. Le chef mort, toute Tarmée prit la fuite
abandonnant ses richesses. Le roi de Portugal donna
à des maçons les captifs sarrasins pour qu'ils les em-
ployassent à réparer les églises, et avec l'argent il fit
faire une châsse d'or à saint Vincent. Peu après , une
multitude de galères sarrasines vint assiéger Lis-
bonne; parmi elles se trouvaient le dromant sur le-
quel était disposé une machine telle que bs Sarrasins
pouvaient aller et revenir tout armés par-dessus les
murailles; mais par la projection de Dieu , un pion-
72 HENRI IL
geur réussit à s'attacher au dromant et à y faire un
grand trou ; l'eau s y précipita et le vaisseau coula
à fond. Les Sarrasins se voyant joués, prirent le
parti de la retraite et abandonnèrent toutes leurs
richesses.
Maladie du roi de Jérusalem. — Invasion de Saladin.
— Avènement de Baudouin IV. — Détresse des chré-
tiens d'orient. — A cetle époque , régnait à Jérusa-
lem , Baudouin le fils de l'ancien roi Amaury. Ce
• prince était rongé de la lèpre depuis le commence-
ment de son règne : déjà il avait perdu la vue , et
comme le mal dévorait surtout les extrémités des
membres, il ne pouvait se servir ni de ses pieds ni de
ses mains. Tout iïifirme qu'il était, il conservait la
vigueur de son esprit, et s'appliquait (chose au-dessu»
de ses forces) à accomplir ses devoirs de roi. C'est
pourquoi il convoqua les seigneurs de l'état , et en
présence de sa mère, ainsi que du patriarche, il
constitua gouverneur du royaume Guy de Lusignan,
comte de Joppé et d'Ascalon. Ce même Guy avait
épousé la sœur du roi , appelée Sybille , qui avait été
d'abord mariée au marquis de Montferrat, et qui en
avait eu un fils , nommé Baudouin, Quelque temps
après, comme l'administration de Guy de Lusignan
ne faisait point fleurir le royaume de Jérusalem , le
roi lui relira le pouvoir, et le confia à Raymond ,
comte de Tripoli.
Il arriva à cette époque, que Saladin , sullan de
Damas, ayant soumis tous les rois sarrasins de To-
ANNEE H 84. 75
rient, se fit obéir par toutes les nations infi<ièles, et
mérita le titre de roi des rois et de seigneur des sei-
gneurs. Il voulut joindre à sa puissance tous les états
chrétiens d'Asie, et au commencement du mois de
juillet , traversa le Jourdain , dévasta le territoire au-
tour du château de Crach , nommé aneieunement
Petradu désert, et se pourvut abondamment de vivres.
De là, il traversa Naplouse, qu'il pilla d'abord, et
qu'ensuite il brûla ; puis il marcha sur Sébaste : mais
Tévéque racheta sa ville et son église , en livrant qua-
tre-vingts prisonniers. Saladin entra ensuite dans l'A-
rabie qu il dévasta , emmenant les hommes et les
femmes en captivité. De là il se dirigea vers le grand
Gerin , détruisit le château , fit quelques prisonniers,
massacra les femmes et les petits enfants. Puis il dévasta
le petit Gerin (?) , village dépendant des Templiers.
Dans sa retraite, il s'empara d'un château, nommé
Belver^ qui appartenait aux hospitaliers, et fît pri-
sonniers ou tua ceux qui s'y trouvèrent.
Pendant ce temps , Baudouin le lépreux , roi de
Jérusalem mourut, et eut pour successeur, son ne-
veu, Baudouin, enfant de cinq ans, fils de sa sœur
Sybille et de Guillaume, marquis de Montferrat. il
fut aussitôt couronné roi , et la tutelle fut déférée à
Kaymond , comte de Tripoli. Mais le clergé et le peu-
ple voyant bien que le royaume en était venu au point
qu'il ne pouvait subsister longtemps en cet état, avi-
N sèrent au moyen de sortir de danger. La paix avec
' Probablement Echoir. ( Carte de MlCHAUD. )
74 HENRI H.
Saladin n'offrait pas grande garantie : ils ne pouvaient
attendre aucune défense d'un roi enfant. Aussi se
rangèrent- ils unanimement à Tavis , d'envoyer des
ambassadeurs à Henri, roi d'Angleterre, avec mis-
sion de lui offrir solennellement , au nom de tous les
lidèles du royaume , la couronne de Jérusalem et les
clefs de la ville sainte, avec celles du tombeau de Jésus-
Christ et de l'église de la résurrection. Le patriarche
Héraclius , qui en fut prié , se chargea de conduire
l'ambassade, dont faisaient partie le grand maître des
hospitaliers, et quelques autres. Ils traversèrent la
mer méditerranée , et se rendirent à Rome , où le
pape Lucius leur donna , pour le roi d'Angleterre ,
des lettres fort pressantes.
Arrivée du patriarche et du grand maître des hos-
pitaliers EN Angleterre. — Lettre du pape Lucius IIL
— L'an du Seigneur ^^85, Héraclius, patriarche de
l'église de la résurrection^ et le seigneur Roger, grand
maître des hospitaliers de Jérusalem , se rendirent à
Reading, auprès du roi d'Angleterre Henri. Ils lui
exposèrent les causes de leur voyage , lui remirent
les lettres apostoliques, lui peignirent avec détail la
désolation delà sainte ville de Jérusalem et de la terre
de promission. Ce récit arracha des larmes et des
soupirs au roi et à tous ceux qui l'entouraient. A
l'appui de leur demande , ils apportaient au roi les
clefs de l'église de la nativité du Christ, celles de l'é-
glise de la passion , celles de l'église de la résurrec-
tion, celles de la tour de David , celles du saint-sépui-
ANNEE H 85. 75
cre, et Téleudarcl du royaume. Le roi reculées {ja-
ges vénérables , avec le plus grand respect. La lettre
du seigneur pape, contenait entre autres choses , ces
paroles :
« Lucius , évêque , serviteur des serviteurs de
Dieu, etc. ...; comme tous les princes les prédéces-
seurs ont, plus que tous les autres rois de la terre,
répandu au loin la réputation de leur gloire militaire
et de la magnanimité de leur cœur, c'est avec raison,
et avec une confiance bien placée, qu'on a recours à
toi , qui as hérité non-seulement du royaume, mais
encore des vertus de tes pères; aujourd'hui que le
peuple chrétien est menacé d'un grand péril , ou
plutôt d'une extermination totale, c'est le bras de ta
grandeur royale qui doit garantir les membres de ce-
lui dont la sainteté t'a permis de parvenir à ce com-
ble de gloire , et qui t'a placé lui-même comme un
mur inébranlable, au-devant des ennemis implacables
de son saint nom. Or, que ta sérénité sache que ce
Salad in, cruel persécuteur du nom chrétien, a déjà,
dans à'esprit de fureur qui Tanime , tellement pré-
valu contre les fidèles chrétiens de la terre sainte, que,
si ies élans de sa cruauté ne sont réprimés par de so-
lides barrières, il se flatte de s'abreuver bientôt aux
eaux du Jourdain. »
ASSEMBI.ÉE DE ClERSENWEIL. — DÉPART DE HeNRI 11
POUR LA France — Faits divers. — A ces nouvelles,
le clergé et le peuple furent coiivoqués : le roi et
ton le la noblesse du royaume se réunirent à Londres,
76 , HENRI H.
à Clerkenwell * , le dixième jour avant les calendes
d'avril. Là, en présence du patriarche et du grand
maître des hospitaliers, il lit prêter à tous ses fidèles
le serment solennel de lui déclarer publiquement
leur avis sur ce qu'il avait à faire, dans les circon-
stances présentes, pour le salut de son âme : et ledit
roi affirma en outre qu'il était disposé à suivre , en
tout point, le conseil qu'il recevrait d'eux. L'assem-
blée, après avoir délibéré à ce sujet, s'accorda à dire
qu'il était meilleur et plus important, pour le salut
de Tâme du roi, de gouverner son royaume avec la
modération convenable, et de le défendre contre les
invasions des barbares, que d'aller en personne pour-
voir au salut des Orientaux. Le patriarche demanda
alors un des fils du roi, puisque le roi refusait, pour
lui-même , l'offre qui lui était faite : mais il parut
peu régulier de rien statuer sur eux, en leur absence.
Cette même année, Jean, fils du roi, reçut l'armure
de chevalier des mains de son père, à Windsor, la
veille des calendes d'avril, et passa ensuite en Irlande.
— Le roi Henri, ayant traversé la mer avec le patriar-
che , célébra la fête de Pâques à Rouen. Le roi de
France, ayant appris l'arrivée du roi d'Angleterre,
se rendit en toute bâte au château de Vaudreuil. Les
deux rois s'y entretinrent familièrement pendant trois
jours, et, en leur présence, beaucoup de seigneurs
prirent la croix. Pour eux, ils se bornèrent à répon-
< Fons Hericorum. Je ne vois point d'autre traduction
d^autant plus que Clerkenwell était la maison des hospitaliers.
ANNEE ^^86. 77
(ire au patriarche qu'ils lui promettaient chacun, pour
la Terre-Sainte, un prompt secours: en effet, ce n'était
pas une petite affaire à leurs yeux, que de partir des
extrémités de l'Occident pc^qr une entreprise si difC-
cile. Alors le patriarche , dont la négociation n'avait
abouti à rien, retourna à Jérusalem, frustré dans son
espoir. Cette même année, Hugues de Lacy, seigneur
de la province que l'on appelle Meath, fut tué le hui-
tième jour avant les calendes d'août. Vers le même
temps , le comte d'Hundington étant mort sans en-
fants, le roi d'Angleterre donna son comté avec les
dépendances au roi d'Ecosse, Guillaume. Cette même
année, Gilbert de Glanville, archidiacre de Lisieux,
fut consacré évêque de Rochester, le troisième jour
avant les calendes d'oclobre. Vers le même temps ,
mourut le pape Lucius , qui eut pour successeur Ur-
bain, au rapport d'un historien. A cette époque, Henri,
duc de Saxe , obtint de l'empereur la permission de
revenir dans ses états; mais il dut se contenter de son
patrimoine.
FiiTS DIVERS. — Mort de Geoffroi , fils de Henri H.
— Avènement dTrrain 111. — Sa lettre a l'archevê-
que DE Cantorbéry. — Mort de Mathilde , mère de
Henri H. — L'an du Seigneur >l^80, Baudouin, ar-
chevêque de Cantorbéry, reçut le pallium avec le titre
de légat, dans la province qui lui était confiée. —
Celte même année, Guillaume de Ver fut consacré
évêque de Hereford, le jour de la fête du bienheureux
Laurent. Cette même année, Geoffroi , comte de Bre-
78 HENRI H.
tagne et fils du roi d'Aogleterre, le quatorzième jour
avant les calendes de septembre, expira * et fut ense-
veli à Paris, dans le chœur des chanoines, en l'église
de Notre-Dame : il laissa deux filles de sa femme
Constance, fille de Conan, comte de Bretagne. A la
mort de son mari, cette princesse était enceinte, et elle
accoucha peu après d'un fils qu'elle appela Arthur.
Cette même année, Hugues, Bourguignon de nation,
et prieur de Tordre des chartreux en Angleterre, fut
consacré évêque de Lincoln, le jour de la fête de saint
Matthieu. Ce même jour, Guillaume de Norchale
fut consacré évêque de Worcester. Cette même an-
née , à Tépoque où Tannée se retire pour faire place
à une autre , c'est-à-dire aux jours de la naissance
du Seigneur, le pape Lucius étant mort, Urbain
lui succéda ^. Vers le même temps , Jean , pré-
centeur d'Exester, fut consacré évêque de cette même
église.
Vers le même temps, le pape Urbain écrivit en ces
termes à Baudouin, archevêque de Cantorbéry : « En
vertu de Tautorité que nous vous accordons par les
* Il avait demandé à son père le comté d'Anjou, pour le joindre à sou
duché de Bretagne. Sur le refus de Henri 11 , « il passa en France , où ,
« en attendant peut-être Toccasion de recommencer la guerre, il se livra
« aux amusements de la cour. Renversé de cheval dans un tournoi , il
(( fut foulé sous les pieds des chevaux des autres combattants, et mourut
« de ses blessures. » ( M. AuG. THIERRY, liv. x. )
2 Ceci peut expliquer la phrase singulière que l'on trouve à la fin du
paragraphe précédent. Selon les uns, Tavénemcnt d'Urbain III aurait eu
lieu en 4483, selon d'aulres, en 4480 , au temps de Noël. Mais le Dic-
tionnaire historique et MoRÉRY s'accordent à dire qu'Urbain fut élu
pape au mois de novembre 1485.
ANNÉE 4 ^ 86. 79
présentes , il vous est permis de bâtir une église en
riionneur des bienheureux martyrs Etienne et Tho-
mas, et d'y installer les dignitaires convenables, aux-
quels vous devrez assigner canoniquement les bénéfl-
ces que vous aurez fixés pour leur entretien. De même,
nous vous enjoignons de diviser en quatre parts les
offrandes qui sont déposées sur le tombeau du bien-
heureux martyr Thomas. La première part sera cou-
sacrée aux besoins des moines; la seconde, à la
construction de Téglise ; la troisième, au soulagement
des pauvres; quant à la quatrième, vous en dispose-
rez à votre gré, en l'employant aux bonnes œuvres. »
Vers le même temps, mourut la plus illustre des fem-
mes , la vénérable dame Mathilde, fille de Henri 1**^,
roi d'Angleterre, impératrice et femme de Henri, em-
pereur des Homains , mère de Henri 11 , très-illustre
roi d'Angleterre : c''est ce qui a donné lieu à cette
épitaphe :
« Ci gît la fille d'un Henri, la feraine d'un Henri, la mère d'un Henri ;
« illustre par son père, plus illustre par son époux, bien plus illustre en-
• core par son fils ' . »
Sybille donne la couronne de Jérusalem a son mari,
(JUY de LUSIGNAN. — RUPTURE DE LA TRÊVE AVEC SaLA-
DiN. — Faits divers. — Vers la même époque, Bau-
* Ortu magna, viro major, se i maxima partu,
Hicjacet Henriri filia, sponsa, parens.
Ce distique , remarquable par sa précision et par sa netteté, est bin>
au-dessus des vers prétentieux et barbares ordinaires à cette époque.
80 HENRI II.
douin, roi de Jérusalem, étant mort encore dans Ten-
fance, il n'y avait, pour lui succéder, personne autre
que Sybille , épouse de Guy, comte de Joppé , qui
était sœur du roi Baudouin le lépreux, et mère du feu
roi Baudouin l'enfant. Le temps appochail où la trêve
conclue entre Saladin et le peuple chrétien allait ex-
pirer, et la position critique de l'état exigeait qu'on
pourvut au plus tôt à son gouvernement. Aussi, les
barons et seigneurs du royaume s'étant assemblés ,
convinrent unanimement que Sybille, épouse de Guy,
comme héritière légitime des rois défunts, serait cou-
ronnée reine , et qu'elle répudierait Guy, dont l'in-
capacité était notoire \ Sybille refusa le royaume qu'on
lui offrait à cette condition , jusqu'à ce que tous les
seigneurs du royaume eussent consenti, et se fussent
engagés par serment, à reconnaître comme roi celui
qu'elle choisirait pour époux. Cependant, Guy, son
époux, la suppliait instamment de ne pas tarder plus
longtemps, par égard pour lui. Sybille se décida enfin ,
en pleurant, à accepter le trône ; elle fut couronnée
solennellement comme reine, et tous lui prêtèrent
serment de fidélité. Guy, son époux, retourna dans
son comté, sans femme et sans royaume. Cependant
on annonce l'arrivée de Saladin et de son armée : ce
* Quand Geoffroy de Lusignan , dont la force et le courage étaient
éprouvés , eut appris plus tard la nomination de son frère , il sVcria :
« Ceux qui ont fait roi mon frère, m'auraient fait Dieu , s'ils m'eussent
connu. » On accusait Syhille d'avoir empoisonné son fils pour faire régner
son second mari. Toujours est-il qu'on ne sut jamais ni la maladie du
jeune prince , ni le moment de sa raort.
ANNÉK ^^86. 'ii\
qui n'était pas dénué de fondement. Aussitôt la reine
convoque , par un édïi royal , les dignitaires ecclé-
siastiques et séculiers, à Teffet d'élire un roi. Alors,
mettant à profit la concession qui lui avait été faite,
de choisir qui elle voudrait pour mari , Sybille, au
milieu de Tattente universelle , s'adresse d'une voix
ferme à Guy, qui était présent avec les autres barons,
et lui dit : « Mon seigneur Guy, je vous choisis pour
« mari : je vous appelle à gouverner avec moi, et je
« vous proclame aujourd'hui publiquement roi. »
A ces mots toute l'assemblée resta stupéfaite, s'éton-
nant que tant d'hommes sages fussent joués par une
femme au cœur simple. Du reste, c'est un acte louable,
et qui doit être approuvé par tous ceux qui aimenl la
pudeur et la prudence : car elle agit avec tant d'adresse,
qu'elle garda son mari pour elle-même, et son royaume
pour son mari. A cette époque eut lieu un grand et
terrible tremblement de terre, qui se fit sentir dans
presque tout l'univers, puisqu'en Angleterre, où ce
phénomène arrive rarement, plusieurs édifices furent
renversés. Il arriva , à cette époque , que la mère de
Saladin se miten route pour passer d'Egypte à Damas,
avec un cortège brillantet de grandes richesses. Se fiant
sur la foi de la trêve, elle s'engagea avec sécurité dans
le pays qui est au delà du Jourdain ; mais îîegnault de
Châtillon s'étant jeté à l'improviste sur la caravane,
en pilla toutes les richesses : la mère de Saladin
échappa cependant par la fuite. Saladin, outré de
colère, demanda, aux termes des conventions, qu'on
lui restituât les objets enlevés , et qu'on lui donnât
n 6
»2 HENRI II.
satisfaction sur cet outrage. Sommé de se prêter à
cette réparation , Regnault fit à Saladin une réponse
brutale el insolente. Celui-ci, joyeux au delà de toute
expression, que la trêve eût été rompue du côté des
chrétiens, eutun motif dese venger, et se prépara au
combat. — Une image de pierre, représentant Tenfant
Jésus, ayant été brisée, le sang en coula.— Les rois de
France et d'Angleterre prirent la croix le treizième jour
avant les calendes de février. — L'église cathédrale
de Chicester, et la ville elle-même, sont dévorées par
un incendie, le quatorzième jour avant les calendes
de novembre. — Hugues de Nunant est nommé évê-
que de Chester.
Siège de Tibériade. — Victoire de Saladin devant
CETTE ville. — CoNQUÊTE DE JÉRUSALEM ET DE PRESQUE
TOUTE LA Terre-Sainte. — L'an du Seigneur ^487,
Saladin, enllafiiméde colère contre les chrétiens, réu-
nit les Parthes, les Bédouins, les Turcs, les Sarrasins,
les Arabes, les Cordiniens \ et joignant à ces peuples
* Matth. Paris désijjne sous ce nom les Kurdes, peuplade guerrière et
indépendante, qui habitaient' le pays montagneux situé au-delà du Tigre,
Gibbon croit retrouver dans ces Kurdes les anciens Karduchiens qui dé-
fendirent leur liberté contre les efforts des successeurs de Cyrus , et qui
inquiétèrent les dix mille dans leur retraite. Saladin ( Salah-Eddin ),
comme son père Ayoub ou Job , comme son oncle Shiracouh , était un
aventurier kurde , au service deNoureddin, Soudan Atabek , de Damas,
Son oncle renversa, en Egypte , la domination des Fatimites. A la mort
de Shiracouh, Saladin fut nommé grand visir, malgré la jalousie de Noii-
reddin, qui redoutait un vassal aussi entreprenant. Noureddin expira au
moment même où la lutte allait s'engager, et l'heureux aventurier, pos-
sesseur tranquille de l'Egypte, recueillit rapidement le vaste héritage de
son ancien maître.
ANNÉE ^^87. 85
les Iroupes égyptiennes, il entra sur le territoire des
chrétiens, où il commit d'affreux ravages. Déjà, ne se
contentant plus de quelques forteresses de Galilée , il
résolut d'assiéger CalvarieV En se dirigeant vers cette
place avec toutes sortes de machines de guerre, il
rencontra le grand-maître des Templiers , accompa-
gné de soixante frères de Tordre et d'une foule de
chrétiens. H les massacra et les envoya au ciel avec la
palme du martyre. Joyeux de cette première victoire,
il se dirigea en tout hâte vers Calvarie. Le roi de Jé-
rusalem, apprenant que la ville était cernée et les
habitants en grand danger de succomber, convoqua
par un édit royal toutes les forces de son royaume ,
ne laissant à la garde des châteaux que les vieillards
et les femmes, à qui l'âge ou le sexe ne permettait pas
de porter les armes. Vingt mifle chevaliers se réu-
nirent à la fontaine de Séphouri, et de là, levant leur
camp, se dirigèrent vers Tibériade, sous la conduite
de Raymond, comte de Tripoli. Quelques jours avant
la funeste journée , le chambrier du roi avait eu une
vision terrible. C'était un aigle qui , volant au-dessus
de l'armée chrétienne , et portant sept dards dans ses
serres, avait crié d'une voix effrayante : « Malheur ù
toi, Jérusalem! Malheur à vous, qui habitez Jé-
rusalem! )) Il est suffisant de rappeler, pour expli-
quer cette vision , ce que l'Esprit Saint dit des réprou-
vés, par la bouche du prophète : « Le Seigneur a tendu
* C'est très-probablement la même ville que Tibériade. On sait que les
bistoriens des croisades désignent fréquemment le même lieu sons plu-
sieurs noms.
84 HENRI 11.
son arc, et il y a ajusté les flèches qui donnent la
mort. »)
Saladin, apprenant que le roi venait en personne
au secours des assiégés, marcha intrépidement à
sa rencontre, et sachant que les chrétiens étaient
enfermés entre des rochers étroits et escarpés, près
de Tibériade , dans un lieu appelé Mariscallie* ,
il vint les attaquer avec confiance. Les chrétiens
reçurent le choc avec autant de vigueur que le
leur permettait le désavantage de leur position. On
combattit avec acharnement de part et d'autre, et le
champ de bataille était jonché de morts. Enfin Dieu,
pour punir les péchés des chrétiens , donna la victoire
aux infidèles. On prétend que le comte de Tripoli ,
général de l'armée , ayant abaissé traîtreusement en
terre l'étendard royal , décida la déroule des chré-
tiens ; mais oii fuir, cernés qu'ils étaient par les en-
nemis? Le roi Guy et la sainte croix tombèrent entre
les mains des infidèles ; et une multitude de chrétiens
furent faits prisonniers , ou passés au fil de Fépée.
Ceux qui échappèrent à ce désastre furent le comte
de Tripoli, grandement soupçonné de trahison; le
seigneur Regnault , patron de Sidon , et le seigneur
Balien, avec quelques frères de la milice du Temple.
Cette malheureuse bataille fut livrée le 5 et le 4 avant
les nones de juillet, après Toctave de saint Pierre et
saint Paul , apôtres. Thierry, grand maître de la mi-
* Ce lieu n'est point dans M . Michaud , qui parle des hauteurs da
Loubi.
ANNEE i^87. 83
lice du Temple, échappa aussi au massacre, mais en
ce jour il eut à regretter deux cent trente frères de
Tordre. Le comte de Tripoli avait échappé, sans avoir
perdu une goutte de sang : on tira parti de cette cir-
constance , pour Taccuser d'avoir agi traîtreusement
envers son roi et envers le peuple de Dieu. Des deux
porteurs de la sainte croix, Tévéque d'Acre et le pré-
centeur du Saint-Sépulcre, Tun fut tué, l'autre fut
fait prisonnier, et ils succombèrent avec leur précieux
fardeau. Ainsi, pour les péchés des hommes, la sainte
croix fut prise.Le gage qui nous avait délivrésdu vieux
joug de la servitude fut emmené en captivité pour
nous, et souillé par les mains profanes des gentils.
Saladin, après cette victoire éclalante , revint dans
Tibériade, et, maître du seul fort qui résistât encore,
il fit transférer à Damas le roi et les autres prison-
fliers. De là , il envahit la Galilée, où il occupa faci-
lement toutes les places ; il parut devant Ptolémaïs
et s'en empara sans coup férir ; de là, il marcha sur
Jérusalem , assiégea la ville , et disposa ses machines.
Les habitants essayèrent quelques préparatifs de dé-
fense ; mais les arcs , les arbalètes , les pierriers n'é-
laient pas en état, et restèrent sans effet. Alors une
populace tremblante vint se presser, en pleurant, au-
tour du patriarche et de la reine , qui commandaient
dans la ville , les suppliant de régler avec Saladin , les
articles de la capitulation. Le traité fut conclu , traité
plus douloureux que 'mémorable. Chacun racheta
sa vie, les hommes en payant dix besants d'or, les
86 HENRI II.
femmes cinq, les enfanls un; ceux qui n'étaient point
en état de donner la rançon restèrent pour toujours
en esclavage. 11 y avait alors dans la ville quatorze
mille personnes des denx sexes qui , ne pouvant payer,
furent réduites en servitude. Ainsi la sainte cité fut
rendue aux ennemis du Christ. Le tombeau de Dieu
tomba au pouvoir de ses persécuteurs, et la sainte
croix fut possédée par ceux qui blasphèment le nom
du crucifié. Saladin fit son entrée dans Jérusalem
au son des tambourins et des trompettes , se rendit
au temple , fit renverser la croix qui étincelait sur le
dôme , et les autres croix , objets de la vénération des
chrétiens ; le temple , en dedans et en dehors, fut pu-
rifié avec de Teau de rose , et les préceptes de Tido-
lâtrie furent proclamés à grands cris aux quatre
coins du temple. 11 imposa un tribut fixe à l'église
de la Résurrection et au Saint -Sépulcre ainsi qu'à
plusieurs autres lieux vénérés par les chrétiens de
Syrie. Puis Saladin , s'avançant rapidement, soumit
toutes les villes et toutes les forteresses d'alentour,
excepté Ascalon , Tyr et la ville de Crach , autrement
dite Montréal, au delà du Jourdain.
Lettre d Urbain 111 a l' archevêque de Cantorbéry.
— Richard de Poitiers prend la croix. — Faits divers.
— Cette même année , le pape Urbain écrivit en ces
termes à Baudouin , archevêque de Cantorbéry ,
relativement au couvent de son église : a Nos chers
fils le prieur et les frèies du couvent de l'église qui
ANNÉE ^^87. R7
vous est confiée nous ont envoyé des lettres et des
députés pour nous remontrer que l'église dont vous
nvez commencé la construction peut causer préju-
dice à eux et à leur église, et que si Ton nç renonce
aux travaux entrepris , ladite église souffrira miséra-
blement préjudice dans sa dignité et dans son rang.
Mais nous, qui voulons pourvoir avec soin, à ce qu'il
ne s'élève entre vous et vos frères aucun sujet de dis-
pute (car ceux qui sont en discussion i e peuvent
vaquer convenablement aux offices divins), nous aver-
tissons votre fraternité, d'après Tavis de nos frères
les cardinaux, et vous enjoignons formellement de
suspendre la construction de ladite église, sans re-
courir à aucun prétexte ou appel . jusqu'à ce que,
pleinement informé, nous statuions sur ce qui doit
être fait à cet égard , nonobstant toute autre lettre ob-
tenue du saint-siége apostolique.» Cette même année,
le pape Urbain étant mort, Grégoire lui succéda ;
fnais il n'occupa la chaire que deux mois, et après
sa mort. Clément III fut élevé au saint-siége , le trei-
zième jour avant les calendes de janvier. Cette même
année , Gilbert , évéque de Londres, paya tribut à la
nature. Cette même année , Richard , comte de Poi-
tiers, ayant appris les malheurs de la Terre-Sainte, et
la captivité de la croix , reçut la croix , le premier des
seigneurs d'outre-mer, des mains de l'archevêque de
Tours, sans attendre les prédications de personne,
et sans le conseil ou la volonté de son père. Celte
même année, Hugues de Nunant, fut nommé évêque
de Chester.
88 HENRI II.
Prédication de la troisième croisade. — L'an du
Seigneur 4>I88, Frédéric, empereur des Romains,
décidé par les prédications de Henri , évéque d'AI-
bano et légat du saint-siége apostolique , qui avait
été envoyé par le pape Clément, prit la croix du
Christ. Vers le même temps , le roi Philippe et le roi
d'Angleterre Heiiri eurent une entrevue en Nor-
mandie , entre 1 rie et Gisors , relativement à la dé-
livrance de la Terre-Sainte : après de longues négo-
ciations ils convinrent, en présence du comte de
Flandre Philippe , de prendre la croix et de s'asso-
cier pour faire le voyage de Jérusalem. Le roi d'An-
gleterre reçut le premier la croix des mains de Tar-
chevécjue de Reims , et de Guillaume, archevêque de
Tyr : ce dernier avait été envoyé en Occident par le
seigneur pape, avec le titre de légat, pour y prêcher
la croisade. Le roi de France prit ensuite la croix,
puis Philippe, comte de Flandre, et leur exemple en-
traîna les autres. Aussi , tant dans l'empire que dans
les deux royaumes de France et d'Angleterre, arche-
vêques, évêques, ducs, marquis, comtes, barons,
chevaliers, gens de moyenne classe, et même gens du
peuple j reçurent la croix avec enthousiasme \ Il fut
< Des chansons composées en langue vulgaire ou en langue latine con-
tribuaient à exciter cet enthousiasme. Une d'elles, attribuée à un clerc
(l'Orléans, fut répandue jusqu'en Angleterre. M. Aug. Thierry la traduit
ainsi, sur le texte fourni par Roger de Hoveden :
« Le bois de la croix est la bannière de notre chef, celle que suit notre
armée.
« Nous allons à Tyr 5 c'est le rendez-vous des braves : c'est là <|ac
ANNEE ^^88. 89
convenu entre eux que les croix des Français seraient
rouges, les croix des Anglais blanches, et celles des
Flamands vertes. Il fut stipulé aussi que chaque croisé
conserverait ses terres, ses biens, tant meubles qu'im-
meubles et toute autre chose sienne, dans Tétat où
ces biens se trouveraient au moment où il aurait pris
la croix; et cela, tant pendant la durée du pèlerinage
que pendant les quarante premiers jours qu'il sé-
journerait dans sa terre [après son retour].
Nouvelle guerre entre les deux rois de France et
d'Angleterre. — Vers la même époque, Geolfroy de
doivent aller ceux qui font tant d'efforts pour acquérir, sans nul fruit, le
renom de chevalerie.
« Le bois de la croix , etc.
« Mais, pour cette guerre, il faut des combattants robustes et non des
hommes amollis; ceux qui soignent leurs corps à grands frais n'achè-
tent point Dieu par des prières.
« Le bois de la croix , etc.
« Qui n'a point d'argent, s'il est fidèle, la foi sincère lui suffira ; c'est
assez du corps du Seigneur pour toute provision de voyage au soldat qui
défend la croix.
« Le bois de la croix , etc.
« Le Christ, en se livrant au sup[ilice , a fait un prêt au pécheur ; pé-
cheur, si tu ne veux pas mourir pour celui qai est mort pour toi , tu ne
rends pas ce que Dieu t'a prêté.
« Le bois de la croix, etc.
« Écoute donc mon conseil ; prends la croix , pt dis , en faisant ton
vœu : « Je me recommande à celui qui est mort pour moi , qui a donné
pour moi son corps et sa vie. »
« Le bois de la croix est la bannière de notre chef , celle que suit notre
armée. »
to HENRI II.
I.usignan lua en trahison un ami de Richard, comte
de Poitiers. Pour tirer vengeance de cet attentat, le
comte courut aux armes : mais se souvenant de son
engagement à la croisade, il épargna tous les hom-
mes de Geoffroi qui voulurent recevoir le signe de
la croix. Quant aux autres, il les passa au fil de Té-
pée, et réduisit en sa puissance plusieurs châteaux ;
mais Geoffroi , soutenu , dit-on , par l'argent et les
secours du roi d'Angleterre, résista au comte Ri-
chard, qpi se voyant arrêté dans ses succès, en con-
çut contre son père une vive animosité. Cependant
Geoffroi finit par être écrasé, et Richard entra alors
à main armée sur le territoire du comte de Toulouse
dont il avait à se plaindre. En quelques jours il ré-
duisit dix-sept châteaux. Le roi de France, Philippe,
offensé de ce que le comte Richard était entré sans
Tèn avertir sur le territoire du comte de Toulouse
[son vassal ] , surprit la ville de Châteauroux, et força
tous ceux qu'il y trouva à lui jurer fidélité! Ce fait
était d'autant plus déshonorant pour un si grand
prince , que le roi d'Angleterre , au moment de re-
passer dans son royaume après avoir reçu la croix,
avait confié au roi de France la garde de toutes ses
terres du continent. Fnsuite le roi de France en-
traîna dans son parti , tant par menaces que par
promesses, plusieurs châtelains vassaux du roi d'An-
gleterre. Ainsi, par la malice du diable , ces deux rois
qui s'étaient croisés contre les infidèles redevinrent
ennemis, et portèrent l'un chez l'autre de mutuels
ravages. En effet , le roi d'Angleterre étant entre
ANNÉE ^^88. 9^
dans le royaume de France , désola tout le pays de-
puis Verneuil jusqu'à Mayenne. Cette même année
Richard, évêque de Winchester, mourut le onzième
jour avant les calendes de janvier, et fut enterré à
Winchester.
Lettre de Frédéric Barrerodsse a Saladin. — Ré-
ponse DE Saladin. — Cette même année, Frédéric,
empereur des Romains , écrivit à Saladin , relative-
ment à la Terre-Sainte, une lettre conçue en ces ter-
mes : « Frédéric, par la grâce de Dieu empereur des
Romains, toujours augui^te, et triomphateur illus-
tre des ennemis de Tempire, à Saladin, chef des Sar-
rasins : que Jérusalem échappe à tes mains comme
elle a échappé à celles de Pharaon. — Comme tu as
profané dernièremenlla Terre-Sainte, à laquelle nous
commandons par le commandement du roi éternel,
la dignité impériale et le soin de notre devoir nous
ordonnent de punir avec une indignation bien mé-
ritée un attentat si audacieux et si criminel. C'est
pourquoi, à moins que tu ne rendes la Terre-Sainte
et tout ce que tu as pris , et que tu ne donnes pour
des excès si odieux la satisfaction fixée par les con-
stitutions sacrées ( car nous voulons observer les
formes qui doivent rendre notre attaque légitime),
nous laisserons écouler l'espace d'une année, à par-
tir des calendes de novembre, au bout de laquelle
année nous te donnons rendez-vous dans la plaine
de Thanis \ pour y tenter la fortune des combats , en
' CVst saqs doute la Thanis d^Égyple, non loin de Daraiette.
92 HENRI H.
vertu de la croix miraculeuse, et au nom du vrai Jo-
seph *. Je ne puis croire que tu ignores ce qui est
notoire, d'après les écrits des anciens et les histoires
de notre temps. Serait-ce que tu ne veux pas paraître
savoir que les deux Ethiopies, la Mauritanie, la
Perse, la Syrie , la Parthie, la Judée, le pays de Sa-
marie, TArabie maritime, la Chaldée, l'Egypte, l'Ar-
ménie et une foule d'autres provinces dépendent de
notre empire^. Ceux-là le savent, qui se sont eni-
vrés de leur propre sang versé par le glaive romain.
Toi-même , si Dieu t'éclaire, tu comprendras ce que
peuvent nos aigles victorieuses ; ce que peuvent les
armées de tant de nations ; ce que peut la furie du
Teuton, qui agite ses armes même dans la paix ; Tin-
domptable valeur des peuples de la source du Rhin,
dont la jeunesse ne sait pas fuir ; et le Batave à la
taille élevée ; et le Suève rusé ; et la sage Franconie ;
et la Saxo qui se fait un jeu des combats ; et la Thu-
ringe ; et la Westphalie ; et Tagile Brabançon ; et le
Lorrain qui souffre impatiemment la paix ; et Tin-
quiet Bourguignon; et Thabitant des forêts Alpines;
et la Frise au choc impétueux ; et la Bohême qui sait
mourir en riant ; et la Pologne plus féroce que ses
^ On sait la vénération des musulmans d^Egypte pour la mémoire du
fils de Jacob. Frédéric leur reproche sans doute de ne point l'apprécier
au point de vue chrétien ; car je ne pense pas qu'on doive voir, dans ces
paroles de l'empereur, une allusion au nom de Joseph, qui était le nom
propre du fils d'Ayoub. Salah-Eddin ( salut de la religion ) n'était qu'un
surnom .
2 Si cette lettre est authentique, les prétentions de Frédéric Barbe-
rousse à la succession de Trajan et de Marc-Aurèle sont bien surannées.
ANNÉE 4488'. 95
betes féroces; et l'Autriche ; et la Stirie; et le Bris-
gaw (?) '; et l'Illyrie ; et la Lombardie ; et la Toscane;
et nos archegayes ; et nos vieux timoniers et les pi-
lotes de nos pinasses \ Enfin ce jour plein de joie et
de bonheur, fixé pour le triomphe du Christ, te mon-
trera comment ce bras que tu accuses de vieillesse ,
sait encore manier une épée.
[Saladin] au roi son fidèle ami , le grand et Fil-
lustre Frédéric, roi d'Allemagne, au nom du Dieu
miséricordieux, par la grâce d'un seul Dieu, tout-
puissant, souverain , vainqueur , éternel, et qui
n'aura point de fin. Nous lui rendons des actions
de grâces perpétuelles, à lui dont la grâce est sur le
monde : nous le prions qu'il fasse descendre sa pa-
role sur ses prophètes, et surtout sur notre législa-
teur, son messager, le prophète Mahomet, qu'il a
envoyé pour le redressement de la vraie loi qui doit
un jour éclater au-dessus de toutes les autres lois.
Nous te faisons savoir, sincère, puissant et illustre
ami et aimable roi d'Allemagne, qu'il est venu vers
nous un certain Henri , se disant ton ambassadeur,
et qu'il nous a remis une lettre qu'il nous a dit être
de toi. Nous nous sommes fait lire la lettre, et nous
* Burgesitty nous lisons Brisgoia, et Lombardia, au lieu de Leo-
uardia.
2 Quid Archariiana , quid vêtus Proreiha, quid Spinaciux nav-
clerus. Ce membre de phrase nous semble inintelligible, si Ton y cherche
des noms de lieux. Guidé approximativement par le glossaire de Char-
pentier, nous proposons de lire : quid arcaragia, qvid vtus proreta,
quid spinachii nauclenis. L'empereur termine son enumeration par
quelques mots sur ses armées et sur ses flottes.
94 HEINRI II.
avons écouté cet homme parier de vive voix : nous
avons répondu aux paroles qu'il nous a dites de bou-
che, et c'est là le sujet de notre écrit. Tu comptes
tous ceux qui doivent s allier à toi et venir contre
nous : lu les nommes et tu dis : le roi de telle pro-
vince, le roi de telle autre, tels comtes, tels archevê-
ques, tels marquis, tels chevaliers : et nous, si nous
voulions comme toi faire le dénombrement de tous
ceux qui reconnaissent notre pouvoir, qui sont prêts
à obéir à nos ordres, à venir à notre appel, et qui
sauront combattre sous nos yeux, la multitude en se-
rait si grande, qu'elle ne pourrait être contenue dans
cet écrit. Tu parles de tes chrétiens ; mais les Sar-
rasins sont beaucoup plus nombreux que les chré-
tiens. Entre vous et ceux que vous nommez chré-
tiens \ il y a la mer; entre nous et lesSarrasins, dont
le nombre est incalculable , il n'y a ni mer ni obsta-
cle aucun qui les empêche de venir à nous. Nous
avons pour nous les Bédouins qui, si nous les oppo-
sions seuls à nos ennemis, suffiraient pour les Re-
pousser. Nous avons les Turkomans ; si nous les ré-
pandions comme un torrent sur nos ennemis, nos
ennemis seraient engloutis : nous avons des tribus de
pasteurs qui combattraient avec valeur si nous l'or-
donnions, contre les nations qui doivent envahir
nos terres, et qui s'enrichiraient de leurs dépouilles
et qui les extermineraient. Nous avons des soldats
belliqueux , qui font que la terre nous est ouverte et
* Evidemment les chrétiens d'Asie.
ANNEE ^^88. 95
aequise, et que nos adversaires sont abattus. C^ux-là
et tous les rois musulmans ne tarderont pas dès que
nous les aurons sommés et appelés. Quand lu auras
rassemblé tes forces comme Tannonce ta lettre ;
quand tu auras amené ta multitude, comme nous en
menace ton député, Dieu nous donnera la puissance,
et nous marcherons contre toi : Dieu nous donnera
la force, et nous obtiendrons la victoire et les terres.
Car en venant contre nous , tu amèneras tout ce que
tu pourras rassembler de forces, et toute ta nation
sera épuisée. Nous savons qu'il ne restera personne
dans tes élats pour se défendre lui et sa terre ; et
quand Dieu nous aura donné la victoire dans sa
force, rien ne nous empêchera plus de conquérir li-
brement tes états , avec l'aide et la volonté de EHeu.
Deux fois les chrétiens ont voulu nous imposer leur'
loi dans Baby lone : une fois à Da miette , et l'autre
fois à Alexandrie* . Et tu sais quel a été pour eux le ré-
sultat de chacune de ces expéditions. Dieu a réuni
soBS nos lois des pays plus nombreux que les tiens ,
et plus vastes en lonfjueur comme en largeur. C'est
la Babylonie avec ses dépendances , la terre de Da-
* Saladin fait allusion au siège de Daraiette, que le roi Amaury avait
entrepris , en 4 1 69 , après s'être emparé de Peluse et avoir menacé le
Caire. La disette, la pluie, le feu grégeois forcèrent les assiégeants à se
retirer et à évacuer l'Egypte. Mais , comme on persistait à considérer
l'Egypte comme le point d'appui d'un établissement durable en Orient ,
les Latins revinrent de nouveau attaquer l'Egypte , en 4173, à l'avénc-
ment du jeune Baudouin IV. Saladin, en personne, leur fit lever le sié(;e
d'Alexandrie.
06 HENRI II.
mas, les côtes de Judée, la terre de Gessure ' et ses
châteaux, le pays du Korasan (?) et ses dépendances,
la région de llnde et tout ce qui s'y rattache. Par la
grâce de Dieu , tout cela est dans nos mains : le reste
des rois sarrasins est soumis à notre empire. En ef-
fet, si nous appelions à nous les très-illustres rois
des Sarrasins, ils ne refuseraient pas de venir. Si nous
nous adressions au calife de Bagdad (que Dieu
sauve) , il descendrait du haut de son trône élevé, et
marcherait au secours de notre excellence. Quant à
nous, parla protection de Dieu, nous avons conquis
Jérusalem et son territoire ; il ne reste aux mains
des chrétiens que trois villes, Tyr, Tripoli, Antioche,
et encore il n'y a plus qu'à les prendre. Si tu veux
la guerre , si Dieu la veut aussi , et qu'il soit dans sa
■volonté que nous obtenions toute la terre des chré-
tiens, nous irons à ta rencontre, comme tu nous y
provoques par ta lettre. Mais si lu veux traiter avec
nous pour le bien de la paix, tu n'as qu'à mander
aux gouverneurs des trois lieux nommés plus haut ,
de nous les remettre sans résistance, nous te rendrons
la sainte croix; nous délivrerons tous les prisonniers
chrétiens qui sont en notre pouvoir ; nous permet-
trons qu'un prêtre veille à l'entretien du sépulcre ;
nous rétablirons les abbayes qui existaient au temps
* Ce pays est placé dans lUturée sur les cartes. Nous y voyons l'ancien
royaume syrien de Gessur dont parlent les livres saints et riiistorien
Josèphe. — Quant à IXoasia , que nous traduisons par Korasan , nous
pensons que le pays de Hérat était alors, comme aujourd'hui, un avant-
poste important vers les riches contrées de Lahore et de l'Inde.
ANNÉE ^^88. 97
de la première domination des Musulmans ; nous
agirons bien avec vos religieux ; nous permettrons à
vos pèlerins, tant que nous vivrons, de venir à Jéru-
salem , et nous maintiendrons la paix avec les chré-
tiens. Cette lettre a été écrite Tan o84 de Tarrivée de
notre prophète Mahomet, par la grâce d'un seul
Dieu. »
Guy de Lcsignan sort de captivité. —Siège de Ptolé-
MAïs.— Retraite de Saladin. — Nouveaux démêlés qui
RETARDENT LE DÉPART DES CROISÉS. — Cette même année,
Guy, roi de Jérusalem , après être resté une année
dans les fers, à Damas, lut délivré par Saladin, à
condition qu'il renoncerait à son royaume, se ban-
nirait lui-même , et repasserait la mer. Le clergé du
royaume décida que cette condition devait être an-
nulée, et qu'on ne pouvait observer un pareil serment ,
lorsque la religion était en péril , que la terre de pro-
mission était abandonnée sans secours , sans chef et
sans guide, et que les pèlerins à venir étaient expo-
sés à ne trouver personne qui se mît à leur tête.
Aussitôt que Ton apprit la délivrance du roi, une foule
de pèlerins, nouvellement arrivés en Palestine, avec
le peuple du pays, vinrent Pentourer, et lui formè-
rent une armée nombreuse. Cette multitude s'élant
présentée devant Tyr, ne fut pas reçue * par le mar-
quis, qui y commandait, quoique le gouvernement
de la ville ne lui eut été confié qu'à condition de la
remettre snr la réclamation du roi , ou des héritiers
' Nous adoploDs la variante.
u. T
98 'HENRI H.
du royaume. Mais quelques jours après, ce même
marquis étant mort , Tenirée de Tyr ne fut plus fer-
mée aux pèlerins. Vers le même temps mourut Ray-
mond , comte de Tripoli , à qui Ton attribuait tous
les malheurs de la Terre-Sainte : on dit que se trou-
vant à rextrémité, il fut saisi d'un tel délire, qu'il ne
put recevoir le viatique comme un chrétien. Alors le
roi ayant réuni Tarmée des barons qui s'étaient joints
à lui , les templiers et les hospitaliers , ainsi que les
pèleriiis véiiitieus et génois nouvellement débarqués,
se dirigea vers Ptolémaïs, autrement nommée Acre,
et ses troupes, d'après un recensement exact, s'éle-
vaient déjà à neuf mille combattants. Le roi de Jéru-
salem étant arrivé devant Ptolémaïs , fit gravir à
son armée une colline voisine de la ville, et qui, pré-
sejitanl par sa hauteur et par sa forme ronde l'appa-
rence d'une tour, est appelée vulgairement Turon.
Cette montagne s'élève à l'orient de la ville , et de
son sommet on découvre autour de soi une vaste
perspective dans la plaine. Le troisième jour après
leur arrivée, les chrétiens mirent le siège devant la
ville , et ce siège ne fut pas interrompu depuis lors ,
jusqu'à l'époque où elle fut prise par les rois de
France et d'Angleterre, Philippe et Richard. En effet,
c'était le rendez-vous de tous ces pèlerins au cœur
simple , de tous ces soldats au rang obscur , qui dans
l'élan de leur enthousiasme, et sans attendre leurs
rois ou leurs seigneurs , partaient des extrémités du
monde pour venir défendre la cause de Dieu.
Le roi de Jérusalem se voyant donc entouré d'une
V - • ■
ANNEE M 88. 99
foule de pèlerins , les ût descendre de la colline de
Turon , et vint poser son camp sous les murs de la
ville , avec les pèlerins nouvellement arrives. Peu de
jouis après, Saladin survint avec une armée nom-
breuse et se jeta impétueusement sur les chrétiens,
pensant les écraser du premier choc ; mais les fidèles
se formèrent en corps compacte, et résistèrent avec
valeur, comme des gens qui vendent chèrement leur
vie : alors Saladin les fit envelopper, jugeant impos-
sible que de cette armée un seul homme échappât à
la mort. Mais celui qui réprime les projets des ré-
prouvés ne voulut pas qu'il en fût ainsi. En effet,
au moment où les croisés, après avoir soutenu pen-
dant trois jours les attaques des iiifidèles qui les
pressaient de toutes paris, commençaient à se lasser
et allaient peut-être céder, ils aperçurent une fiotte
monlée par douze mille Danois et Frisons, qui en-
trait à pleines voiles dans le pori, et qui. Dieu ai-
dant, aborda avec le plus grand bonheur. Saladin ,
troublé par la vue de ce secours et d'autres renforts
qui arrivaient sans cesse , redescendit couvert de con-
fusion dans rintérieur de son royaume.
11 arriva à cette époque une nouvelle querelle , qui
arrêta Texpédition de la Terre-Sainte. Peu de temps
après avoir pris la croix , le roi de France et Ricliard
de Poitiers, d'une part; Henri, roi d'Angleterre , de
Tautre, recommencèrent la guerre , s'enlevant réci-
proquement les châteaux , commettant une foule d*^
ravages et de meurtres. Ils se réunirent enfin, pour
le bien de la paix, à une entrevue en Normandie:
4 00 , HENRI II. .\
mais le diable sema Tivraie au milieu du bon grain,
et les deux rois se retirèrent en mauvais accord.
Médiation du pape entre les rois de France et
d'Angleterre. — Lettre du marquis de Montferrat a
l'archevêque de Cantorbéry *. — Le roi Henri, qui
demeurait dans ses provinces d'outre-mer, supportait
avec douleur et indignation les ravages commis sur
ses terres, par le roi de France Philippe et le comte .
de Poitiers Richard. Vers les fêtes de Noèl, il se ren-
dit à Saumur, dans TAnjou, et là, tint une cour
brillante , quoique plusieurs de ses comtes et barons
se fussent retirés de lui , pour s'attacher à son fils
flichard. Les trêves conclues entre les deux rois étant
expirées à la fête de saint Hilaire, Philippe, roi de
France, et le comte Richard, rassemblèrent leur
chevalerie, et entrèrent sur le territoire du roi d'An-
gleterre , qu'ils se mirent à dévaster avec emporte-
ment. Les Bretons eux-mêmes, abandonnant Henri,
se déclarèrent pour le comte Richard. Alors le pape
Clément, s'étonnant que la paix n'eût pas encore été
rétabhe entre les deux rois, envoya le cardinal Jean
d'Anagni, avec plein pouvoir pour apaiser leurs
querelles. Celui-ci étant venu vers eux, et les ayant
exhortés à la paix, tantôt par de dures, tantôt par de
douces paroles, les deux rois finirent par donner
caution, et parjurer qu ils s'en remettraient au juge-
ment des archevêques de Bourges, de Rouen et de
* H faudrait ajouter, d'après la variante, l'an (le la nativité du Sei-
gneur fl89. — Date exacte.
ANNEE ^^89. +04
Canloi'béry ; consentant à ce qu'ils pionriulgassent la
sentence d'excommunication du seigneur pape contre
celui d'entre eux qui , en s'y refusant , empêcherait
rétablissement d'une paix solide , et retarderait le
voyage de Jérusalem , parce que dès lors ilne serait
plus qu'un destructeur de la sainte croix et un en-
nemi de tous les bons chrétiens. Aussitôt le cardinal
lança la sentence , tant sur les clercs que sur les laï-
ques dont l'influence maintenait l'animosité entre les
deux rois , n'en exceptant que les personnes desdits
rois. (Dans quelques histoires on trouve pour cette
année une prophétie de Daniel de Conslantinople, en
ces termes : « L'année où Tannonciation du Seigneur
arrivera le jour de Pâques, les Francs relèveront la
terre de promission; ils feront paître leurs chevaux
sous les palmiers de Bagdad ; ils placeront leurs tentes
au delà de l'arbre sec, et ils sépareront l'ivraie du bon
grain. * »)
Vers le même temps , Tarchevèque de Cantorbéry
reçut ujie lettre conçue en ces termes : « Conrad , fils
du marquis de Montferrat, à Baudouin, archevêque
de Cantorbéry, salut. Les éléments sont troublés et
la toi catholique subit diminution , puisque le siège
de Jérusalem est soustrait au saint-siége apostolique.
Jérusalem a péri , et l'inertie des chrétiens est pour
les Sarrasins un sujet de raillerie. Les infidèles souil-
lent le tombeau du Sauveur, désolent le Calvaire, bias-
|)l»èment la nativité du Christ , et renversent de fond
* Intercalation fournie par lo manuscrit de Cotton.
4^ HENRI II. *
eu comble le tombeau de la bienheureuse Vierge. L'é-
glise de Constantinople ne reconnaît en aucune façon
Tautorité de Téglise romaine ; et il est trop vrai que
l'église d'Antioche est à Textrémité : c'est la mollesse
des chrétiens qui certainement a amené tous ces maux.
11 faut pleurer sur la ville de Jérusalem , il faut se la-
menter et se frapper la poitrine, car elle est veuve de
ses prêtres ; et dans les lieux où le Christ était adoré,
où les heures du jour et les heures de la nuit étaient
consacrées à prier Dieu et à chanter ses louanges ,
Mahomet aujourd'hui est invoqué à haute voix , et les
Sarrasins profanent le temple par leurs superstitions.
Je présente donc à votre grandeur des prières mêlées de
larmes , afin que vous daigniez avoir compassion des
malheurs de la Terre-Sainte afin que vous reconfortiez
les rois, et que vous avertissiez les fidèles pour qu'ils
viennent miséricordieusement à notre secours , en
chassant ces chiens du patrimoine de Jésus - Christ ,
pour qu'ils brisent nos liens, qu'ils purifient les lieux
profanés, et que la terre foulée par les pieds sainisdu
Christ soit puissamment délivrée du jougdes infidèles.
<( Ce qui comble encore la mesure <le l'iniquité, ce
qui vient ajouter à Topprobre et à In désolation de la
chrétienté, c'est la familiarité qui s'est établie entre
Saladin et l'empereur de Constantinople. Saladin lui
a livré toutes les églises de la terre de promission
pour qu'elles soient desservies selon le rite grec, et
a envoyé son idole à Constantinople, avec le consen-
tement de Tempereur. pour qu'elle y soit adorée pu-
bliquement Mais par la grace de Dieu, elle a été prise
ANNEE 4489. ^05
daDs la traversée par les Génois, et conduite à Tyr,
avec le vaisseau qui la portait. Tout récemment, les
infidèles ont réuni une armée nombreuse pour assié-/
\rev Antioche, et ledit empereur a promis cent ga-
lères à Saladiu. Saladin lui a donné toute la terre de
promission, à condition qu'il en barrerait la roule
aux chrétiens, et surtout aux chrétiens français qui
sont prêts à venir au secours de la Terre-Sainte. A
Constantinople, personne ne prend la croix, qu'aus-
sitôt il ne soit saisi et jeté en prison. Ce qui nous
console, c'est que dernièrement, le frère et le fils de
Saladin ont été pris devant Antioche, et mis sous
bonne garde. »
EîSTREVUE INUTILE A La FeRTÉ-BeRNARD. — MeNACES DU
LÉGAT. HÉPONSE DE PhILIPPE-AuGDSTE. RiCHARD DE
Poitiers renonce a l'hommage de son père. — Cette
même année, après la solennité de Pâques, une
entrevue eut lieu entre les rois de France et d'An-
gleterre, à LaFerté-Bernard. L'entrevue se prolon-
gea jusqu'à la fin de la semaine de la Pentecôte,
et les négociations furent poussées activement. Le
roi de France demandait que sa sœur Aliz, que le
roi d'Angleterre avait eue en sa garde, fût donnée pour
femme à Richard, comte de Poitiers, et que ce der-
nier reçût quelque assurance pour le royaume d'An-
gleterre, après la mort de son père. Il demandait
aussi que Jean , fils de Henri, prît la croix et partît
pour Jérusalem, assurant que Hifchard ne se mettrait
pas en route, s'il n était accompagné de son frère.
i04 flÉNRl n.
Mais comme le roi d'Angleterre ne voulut octroyer
aucune de ces demandes , ils se séparèrent en mau-
vais accord.
Dans cette entrevue le cardinal Jean déclara ferme-
ment que si le roi de France et le comte Richard ne fai-
saient pleine paix avec le roi d'Angleterre, il mettrait
toutes leurs terres en interdit. « Je ne crains nullement
« votre arrêt, répondit le roi de France, car il n'est pas
« appuyé sur le bon droit. Il n'appartient pas à Tégiise
« romaine de sévir contre aucun roi, ni surtout con-
« Ire le roi de France par sentence d'interdit, quand
« le roi juge à propos de s'armer pour venger ses in-
« jures contre des vassaux félons, indomptables et re-
ft belles à son pouvoir. D'ailleurs, je vois à votre dis-
« cours, seigneur cardinal , que vous avez flairé les
« précieux estrelins du roi d'Angleterre . leur bonne
« odeur qui a^^it toujours sur les Romains, vous a
« rendu partial plus qu'il n'est jnste : aussi je vous
« regarde comme un juge suspect. » Le comte Richard
se contint à peine, et si les seigneurs qui Tentou-
raient ne l'eussent arrêté, il se serait jeté furieux, et
l'épée nue, sur le cardinal lui-même. Celui-ci se re-
tira tout tremblant, et se cacha en retenant sa lan-
gue orgueilleuse. De leur côté les archevêques et les^
autres seigneurs qui avaient arrêté la violence du
comte, lui assurèrent que le cardinal n'avait dans
l'esprit que la croisade et l'honneur de la chrétienté.
Alors le comte remit son épée dans le fourreau, et
sa colère s'apaisa. Cependant on conseillait au roi
d'Angleterre d'acquiescer aux demandes de son fils:
ANNEE ^189. >I05
« 11 est convenable , lui disaient se^ conseillers , que
« votre fils, votre héritier légitime, qui est aussi un si
« brave chevalier, obtienne quelque sûreté et joie sur
« son héritage, s'il est dans les ordres de Dieu qu'il
« vous survive. » Le roi répondit incontinent qu'il ne
consentirait nullement à cela, parce qu'il semble-
rait avoir agi plutôt de force que de bon gré. En ap-
prenant cette résolution, le comte Richard fut vive-
ment courroucé ; et en présence de tous il fit hom-
mage au roi de France, pour toutes les possessions de
son père qui ressortaient de la suzeraineté dudit roi ,
sauf la tenure envers son père , tant que ce dernier
vivrait , et sauf la foi qu'il devait à son père. Alors
la conférence fut rompue , et les deux rois se sépa-
rèrent, ainsi que ceux qui les accompagnaient.
Succès du roi de frange. — Déroute des Anglais
AU Mans. -— Après avoir quitté la conférence avec le
comte Richard, le roi de France, aidé par lui, s'em-
para de La Ferté-Bernard, deMontfort, de Balon\
places appartenant au roi d'Angleterre. Il se reposa
trois jours après ces conquêtes : puis feignant de
marcher droit à Tours , il parut aux portes du
Mans, le premier lundi qui suivit, au moment où
le roi d'Angleterre , qui y était enfermé avec les
siens, s'y croyait bien en sûreté. Aussitôt le roi de
France rangea ses troupes en bataille, se prépa-
rant à donner l'assaut à la ville du Mans. A cette
vue, Etienne de Turnham, sénéchal du roi d'Angle-
* Le texte dit Baalver. Nous adoptons la variante Baaium.
^06 HENRI II.
terre, fit mettre Te feu à un des faubourgs de la ville;
mais la flamme, passant par-dessus les murs, fit de
jjrands ravages dans la ville, qu'elle réduisit presque
en cendres. Les Français s'étant aperçus du désordre,
s'engagèrent sur un pont de pierre , où Geoffroi de
Buriilon et plusieurs chevaliers avec lui qui tenaient
pour le roi d'Angleterre, se présentèrent de leur côté
avec l'intention de faire rompre ce pont. Alors s'en-
gagea un combat acharné, où il y eut beaucoup de
morts des deux côtés. Dans cette lutte sanglante, ledit
Geoffroi , blessé grièvement à la tète, fut pris, ainsi
que beaucoup d'autres. Le reste des Anglais se hâta
de rentrer dans la ville ; mais les Français s'y pré-
cipitèrent aussi pêle-mêle avec les fuyards. A cette
vue, le roi d'Angleterre, désespérant de sa fortune,
s'échappa en toute hâte, avec sept cents chevaliers.
Le roi de France , et Richard, comte de Poitiers, se
mirent aussitôt à sa poursuite, pendant trois milles;
et s'ils n'eussent été arrêtés par un fleuve large et
profond V que les Anglais traversèrent facilement,
parce que leur guide en connaissait le gué , tous les
chevaliers de la suite du roi d'Angleterre eussent été
faits prisonniers. Dans cette déroute, une foule de Gal-
lois furent tués. Le roi d'Angleterre, accompagné de
peu de monde, arriva à Tours, où il s'enferma dans la
forteresse. Ceux qui étaient restés au Mans se retirè-
rent dans le château, qui fut aussitôt assiégé parle roi
de France. A l'aide de ses mineurs et de ses machines
* Probablement le Loir. -^ ^'''"
ANNEE 4189. 407
de siège, il obligea, au bout de trois jours, la cita-
delle à se rendre avec trente chevaliers et quarante
sergents. Philippe, continuant sa marche, reçut la sou-
nxission de Montdoubleau. Il prit aussi les châteaux
de Troë \ de Roche-Corbon, de Montoire, ainsi que
Chatel-Acher (?), Château-du-Loir, Chaumont, Am-
boise et Beaumont. ' *
Des pèlerins anglais s emparent de Silves en Por-
TCGAL. — Massacre des Sarrasins. — Celte même an-
née, plusieurs navires venus du Nord, et qui parcou-
raient rOcéan britannique , s'allièrent avec des pèle-
rins anglais ; ayant donc fait société, ils partirent de
Portsmouth (?) , le quinzième jour avant les calendes
de juin , et les associés se confièrent aux flots, montés
sur trente-sept vaisseaux de charge, qui après plu-
sieurs chances diverses, abordèrent à Lisbonne. Le
roi de Portugal , comprenant que les vaisseaux de ces
étrangers étaient bien garnis en homn^es et en armes,
fit prier les nouveaux venus de le secourir et de Fai-
der à réduire une ville nommée Silves. 11 promit de
les seconder avec trente-sept galères et plusieurs au-
tres vaisseaux : un traité fut conclu entre le roi et
eux, sous la foi du serment, et il fut convenu qu'ils
garderaient pour eux tout ce qu'ils pourraient pren-
dre en or, en argent et en richesses de toute nature
dans le pillage de la ville, le roi ne se réservant que
la ville même. Ceux-ci quittèrent alors Lisbonne, et
* Troë ou Trou. Nous adoptons pour cette phrase la Tariante et l'ad-
dition.
^08 HENRI II.
après une courte! et heureuse navigation , entrèrent
dans le port de Silves. Ils jetèrent l'ancre sur le ri-
vage, posèrent leurs tentes, et commencèrent les opé-
rations du siège. Ces chrétiens étaient au nombre de
trois mille cinq cents armés en guerre. Le troisième
jour ils s'approchèrent des nmrs, donnèrent un assaut
impétueux, s'emparèrent des faubourgs, et bouchè-
rent avec de la terre, du fumier et des pierres, une fon-
taine entourée d'un double mur, et protégée par une
barbacane \ flanquée de neuf tours. C'est à cette fon-
taine que les habitants avaient coutume de puiser de
l'eau en abondance. Accablés par le manque d'eau ,
les Sarrasins perdirent courage; et le chef de la ville,
nommé Alehad ^, traita avec le roi de Portugal, et lui
rendit la ville à l'insu des chrétiens.
En eflet, ces pèlerins de la croix, ayant forcé avec
une valeur admirable l'entrée de la ville y trouvèrent
plus de soixante mille païens , qui furent tous passés
au fil de l'épée , excepté treize mille seulement des
deux sexes. Ainsi , par la vertu du Tout-Puissant les
chrétiens triomphèrent glorieusement des païens sans
* Ducange dit que c'est une défense extérieure d'une ville ou d'un
château, qui sert à en fortifier les portes et les murs, et qu'il appelle, en
latin, harbacana ou harbicana ., autemurah et promuralc . C'était au-
trefois un fort qui était à l'entrée d'un pont ou hors de la ville , et qui
avait un double mur et des tours. Ce mot resta en usage plus tard , pour
désigner soit un parapet de bois crénelé, soit une fente dans la muraille,
qui permet de tirera couvert sur les ennemis. On le trouve employé, dans
le sens du texte , en italien et en espagnol. Spelmann le fait venir de
l'arabe.
' Malt. Péris prend le titre pour le nom. Les Espagnols ont emprunte
aux Maures le mut d'alcade.
ANNEE -H89. HO
perdre un seul homme. La ville fut purgée des or-
dures de Fidolâtrie. L'évêque de Porto dédia à \i\
mère de Dieu la grande mosquée des Sarrasins, con-
sacrée à Mahomet, et y établit, pour évêque, un prê-
tre, venu de Flandre, qui avait accompagné les pèle-
rins.
Assemblée de Saumur. — - Prise de Tours. — Henri 11
SOBIT UNE PAIX HUMILIANTE. — Cette même ai)née , la
veille de la fête des apôtres Pierre et Paul, le comte
de Flandre Philippe , Guillaume , archevêque de
Reims, et Hugues, duc de Bourgogne, se rendirent
à Saumur, auprès du roi d'Angleterre, pour négocier
la paix entre lui, le roi de Frunce, et le comte de Poi-
tiers Richard. Mais le comte Richard, à la tête des
Bretons ligués avec les Poitevins , avait reçu des let-
tres patentes du roi de France, qui lui enjoignaient de
ne pas traiter avec le roi d'Angleterre , à moins que
lui , Philippe , et ledit roi , n'eussent conclu la paix.
Cependant le roi de France et Richard, comte de
Poitiers, vinrent assiéger la ville de Tours, le premier
lundi après la fête dont j'ai parlé. Et comme dans la
partie de la ville baignée par la Loire le fleuve était
très-bas, ils appliquèrent des échelles aux murs, et
s'emparèrent à la pointe de l'épée de la ville , avec
les soixante-neuf chevaliers et les cent sergents qui y
étaient renfermés. Alors le roi d'Angleterre , dans
une position désespérée , se vit obligé de consentira
une paix honteuse. Le roi d'Angleterre devait se
mettre à la merci du roi de France ; le roi d'Angle-
terre devait exécuter, sanscoiitestation,cequeleroi de
MO HENRI II.
France jugerait bon et convenable de faire; le roi
<r Angleterre devait faire hommage au roi de France,
hommage auquel il avait renoncé au commencement
de cette guerre. H fut stipulé en outre qu'Aliz, sœur
du roi de France, serait remise en la garde du comte
Richard, qui la prendrait pour épouse à son retour
de la Terre-Sainle. Il fut stipulé que le comte Ri-
chard recevrait Thommage pour toutes les terres de
son père , en deçà et au delà de la mer : qu'aucun
des barons ou chevaliers qui s'étaient attachés au
parti du comte Richard pendant la guerre, ne retour-
nerait au roi d'Angleterre que dans le dernier mois
avant le départ des rois pour la Terre-Sainte, départ
fixé à la mi-carême. Henri devait en outre payer au
roi de France vingt mille marcs d'argent, pour les
dépenses et travaux faits dans l'intérêt du comte
Richard. Le roi de France et le comte Richard de-
vaient détenir les villes de Tours et du Mans , ainsi
que Troë et Château-du-Loir, jusqu'à l'exécution des
conditions sus-énoncées .
- Par cet événement parut accomplie la prophétie ou
pour mieux dire le pronostic de Merlin ainsi conçu :
« On lui njettra aux dents un mors forgé sur les
« rives du golfe armoricain. » En effet, le mors fut
mis à la bouche de Henri, roi d'Angleterre, puis-
qu'il soumit à la suzerainetéd'un autre ce que ses pré-
décesseurs avaient possédé de droit héréditaire , puis-
qu'il souffrit bon gré mal gré, que des transfuges tels
que Geoffroi de Mayenne , Guy du Val , Kaoul de
Fougères, restassent sous l'hommage lige et sous le
ANNÉE ^^89. ^^^
pouvoir de son fils Richard : c'étaient des traîtres qui,
habitant sur les côtes du golfe armoricain c'est-à-dire
du golfe de Bretagne, se montraient faciles et com-
modes ^ pour ceux qui voulaient passer de Bretagne
en France , en évitant de traverser la Normandie.
Mais à parler plus vrai , on doit regarder rabaisse-
ment de Henri comme un effet de la vengeance de
Dieu , auprès de qui le sang du bienheureux martyr
Thomas criait encore ; car le roi n'avait pas accompli
toutes les promesses qu'il avait faites publiquement
à Dieu et à la sainte église , surtout en confisquant
les revenus des bénéfices vacants : ce qui est contre
la liberté de l'église. Vers la même époque, le jour
de la fête de saint Georges , Frédéric , empereur des
Romains, partit pour aller visiter les lieux de la pas-
sion du Sauveur; il se mit en route à Ratisbonne ,
dans l'intention de traverser la Hongrie et la Bul-
garie.
Mort de Henri II. — Son épitaphe. — Mort de sa
FILLE Mathilde. — Le roi Henri , fort chagrin du
traité qu'il venait de conclure , se rendit à Chinon ,
où , étant tombé gravement malade , il maudit le jour
où il était né. Trois jours après la conclusion du
traité , il expira dans le plus affreux désespoir , pen-
dant l'octave des apôtres Pierre et Paul , après avoir
régné trente-quatre ans , sept mois et cinq jours. Le
lendemain on le porta au lieu de sa sépulture cou-
vert de ses habits royaux , une couronne d'or sur la
* Nous proposons et traduisons le pluriel au lieu du singulier.
^^2 HENRI II.
tête et des ganls aux mains , ayant aux pieds des chaus-
sures tissues d'or et des éperons ; au doigt un grand
anneau , à la main un sceptre , un glaive au côté, et
le visage découvert '. Richard , son fils , ayant appris
la mort de son père , accourut en toute hâte , le cœur
plein de remords. Dès qu'il arriva , le sang se mit à
couler des narines du cadavre , comme si Tâme du
défunt s'indignait à la venue de celui qui passait pour
être cause de sa mort, et comme si ce sang criait
à Dieu. A cette vue, le comte eut horreur de lui-
même et se prit à pleurer amèrement. Saisi d'une
inexprimable angoisse , il suivit jusqu'à Foiite-
vrault^ la bière qui transportait son père, et il fit en-
sevelir honorablement le corps du roi défunt par
les archevêques de Tours et de Trêves qui célébrè-
* Le récit de la mort de Henri II , tracé par M. Aug. Thierry d'après
d'autres autorités , diffère en quelques circonstances du récit de Matt.
Paris. « Quand il eut expiré, son corps fut traité par ses serviteurs
« comme l'avait été autrefois celui de Guillaume-le-Conquérant; tous
« Tabaudonnèrent, après l'avoir dépouillé de ses derniers vêtements et
« avoir enlevé ce qu'il y avait de plus précieux dans la chambre et dans
« la maison... On eut peine à trouver des gens pour l'envelopper d'un
« linceul et des chevaux pour le transporter... Le comte de Poitiers se
« leva après l'intervalle d'un Pater vaster^ et sortit pour ne plus re-
ft venir... Le lendemain de ce jour eut lieu la cérémonie de la sépulture;
« on voulut décorer le cadavre de quelques-uns des insignes de la
« royauté ; mais les gardiens du trésor de Cbinon les refusèrent , et ,
« après beaucoup de supplications, envoyèrent seulement un vieux sceptre
« et un anneau de peu de valeur. Faute de couronne, on coiffa le roi
« d'une espèce de diadème fait avec la frange d'or d'un vêtement de
« femme, et ce fut dans cet attirail bizarre , etc. » ( ilisi. de h Conq.,
tome HT, à la fin.)
2 Adopté l'addition Ebraudi.
ANNEE 4^89. ^13
rent, avec la soleunité convenable , les offices divins.
En son vivant, le roi Henri avait coutume de dire
( ce qui convenait à son esprit ambitieux ) que l'uni-
vers entier ne pouvait suffire à combler les vœux
d'un grand prince. C'est ce qui donna lieu à Tins-
cription suivante mise sur son touibeau :
J*étais le roi Henry : j'ai conquis plusieurs états ; j'ai gouverné à diffé-
rents titres comme roi, comme duc et comme comte. L'étendue du monde
était trop petite au gré de mes vœux , et maintenant huii pieds de terre
me suffisent. Toi qui lis ces mots, réfléchis aux terribles changements de
la mort , vois en ma personne un exemple de ce qu'est l'homme. Un tom-
beau suffit à celui à qui l'univers ne suffisait pas.
Je mentionnerais ici les lois que ce même roi Henri
a établies pour 1 utilité du royaume, si je ne crai-
gnais par trop de prolixité d'abuser de la patience
du lecteur. — Vers le même temps, Mathilde, épouse
du duc de Saxe, et fille dudit roi Henri, mourut,
dit-on, de la douleur que lui causa ce funeste évé-
nement.
II.
RICHARD r
»
Premiers actes de Richard. — Il est reconnu en
Normandie. — La reine Éléonore sort de prison. —
Explication d'dne prophétie de Merlin. — Après la
mort du roi Henri second, Richard, son fils, fit sai-
sir Etienne de Turnham, sénéchal d'Anjou, et le fit
enfermer dans un cachot, jusqu'à ce qu'il eût livré
les châteaux et les trésors du roi défunt, dont il était
le gardien. Quant à tous les serviteurs de son père,
dont il connaissait la fidélité, il les garda honorable-
ment près de lui, et récompensa chacun selon son
mérite, pour le dévouement qu'il avait montré au roi
Henri , depuis longues années. Son frère Jean s'étant
présenté à lui , il le reçut aussi avec honneur; puis se
rendant en Normandie, il arriva à Rouen. Là , le trei-
zième jour avant les calendes d'août, en présence des
évêques , comtes , barons et chevaliers , il reçut le
glaive, insigne qui rétablissait duc de Normandie,
des mains de Tarchevêque , devant Fautel de la
bienheureuse vierge Marie. Après que le clergé et le
^^6 RICHARD I".
peuple lui eurent juré fidélité , il confirma libérale-
ment à son frère Jean les terres que son père lui avait
données en Angleterre, et qui se composaient d'une
terre rapportant quatre mille marcs, et de tout le
comté de Moreton *. 11 accorda en outre Tarcheveche
d'York à son frère [naturel] Geoffroi, qui jadis avait
été nommé évêque de Lincoln ; celui-ci y ayant en-
voyé aussitôt ses clercs avec des lettres du duc, mit
rarchevéché sous sa main, et en éloigna ceux qui le
gardaient au nom du feu roi et d'Hubert Gaultier .
doyen de cette même église. Trois jours après son
avènement au duché de Normandie, Richard eut une
entrevue avec le roi de France, entre Chaumont et
Trie. Dans cette entrevue, le roi de France réclama le
château de Gisors et toute la province adjacente.
Mais comme sa sœur Aliz devait être Tépouse du
duc, ledit roi se désista pour un temps de ses pré-
tentions, moyennant quatre mille marcs , qui lui fu-
rent promis par le duc, outre la somme stipulée
dans le précédent traité et promise par le feu roi.
Cependant la mère de Richard , la reine Alienor,
qui pendant seize années avait été éloignée du lit de
son époux et détenue dans une étroite prison, reçut de
son fils la permission d'agircomnie bon lui semblerait.
Et Tordre fut en même temps donné aux principaux
' C'était réellement le comté de Mortain, en Normandie ; mais ou di-
sait Moreton ou Morton en Angleterre. Il en était de même des grands
propriétaires d'origine française, qui gardaient le titre même, apr?8 avoir
perdu leurs fiefs en France : le comte d'Aumale ( d'Albeniarle ); le baron
ANNEE ^^89. H 7
du royaume d^obéir à toutes les volontés de la reine.
Sitôt que ce pouvoir lui eut été accordé , elle délivra
de captivité tous les prisonniers détenus en Angle-
terre : car elle avait appris par expérience combien
il est dur pour les hommes de souffrir les tourments
de la captivité. Alors se trouva expliquée la prophétie
de Merlin , qui commence ainsi : « L'aigle.... » Cette
désignation s'applique à la reine : d'abord, parce que,
comme une aigle , elle étendit en quelque sorte ses
deux ailes sur deux royaumes , à savoir, la France et
TAngleterre ; ensuite il y a allusion entre Taigle, con-
nue pour sa rapacité, et cette beauté fameuse qui en-
traîna après elle les âmes et les corps. Le roi de
France s'en sépara pour cause de parenté : le roi d'An-
gleterre fit divorce avec elle, et l'enferma dans une
étroite prison , à cause de la défiance qu'elle lui in-
spirait. Ainsi des deux parts, elle se trouva « l'aigle
de lalliance rompue \ » Merlin ajoute : « Et elle se
réjouira de sa troisième couvée.» Ces paroles trouvent
ainsi leur explication : le premier né de la reine ,
nommé Guillaume, mourut encore dans l'enfance.
Son second fils , Henri , celui qui devint roi, et qui fit
la guerre à son père , paya aussi tribut à la nature.
Son troisième fils, Richard, celui qu'indiquent ces
mois t( troisième couvée» , fut la joie de sa mère, puis-
qu'il la délivra , ainsi que nous l'avons dit, des hor-
reurs d'une longue prison , et la traita honorable-
Hicnt comme il convenait.
* Ce sont probablement les termes mêmes de la prophétie.
^^8 RICHARD !«'. - ^
Arrivée de Piichard en Angleterre. — Ses libéra-
lités ENVERS SON FRERE JeAN, — MORT DE l'ÉVÊQUE d'ÉlY.
— Après avoir tout disposé sur le continent, et rendu
à chacun des hommes son dû , le duc Richard se
rendit à Barfleur. Là il s'embarqua, et aborda à
Portsmouth , aux ides d'août. Le bruit de son arri-
vée s'éiant répandu en Angleterre, le clergé et le peu-
ple s'en réjouirent. Quoique quelques-uns eussent
vu avec douleur la mort du roi Henri , ils se conso-
lèrent , en répétant les paroles suivantes :
« Je vais dire une chose miraculeuse : le soleil s'est couché, et cepen-
dant la nuit n'est, pas veoue. »
Aussitôt après son débarquement , le duc se rendit
à Winchester, où il fit peser et inventorier tous les
trésors de son père. On y trouva plus de neuf cent*
mille livres en or et en argent, sans compter les meu-
bles , les joyaux et les pierres précieuses. Ensuite , il
se dirigea vers Salisbury, et de la passa de ville en
ville , rendant à chacun son dû . octroyant et donnant
libéralement des terres à ceux qui n'en avaient pas. 11
fit épouser à son frère Jean la fille de Robert , comte de
Glocesler ; lui donna ce comté, ainsi que les châteaux
de Marleborough , de Luttgershall , de Pecq, de Bo-
lesonere, de Nottingham et de Lancastre , avec les
honneurs qui y étaient attachés, et avec la tutelle^ de
Guillaume Peverel , en lui confirmant ces dons par
une charte.. Alors le comte Jean épousa la fille du
* Nongenta, peut-être faut-il lire nonaginia.
2 0««S veut ordinairemeutdire tribut^ prestation. Mais je crois plus
naturel le sens que j'ai adopte ici.
ANNÉE 1189. 119
com le lie Glocester, malgré la défense de Baudouin,
archevêque de Canlorbéry, qui prohibait ce mariage,
parce qu'ils étaient parents au troisième degré de
consanguinité \ Vers le même temps, Geoffroi, évé-
que d'Ély, mourut sans testament , le douzième jour
avant les calendes de septembre. Aussi on confisqua,
au profit du trésor royal , les trois mille marcs d'ar-
gent et les deux cents marcs d'or qu'il laissa , sans
compter sou trésor particulier, qui se composait de
meubles précieux, de joyaux et d'or.
Cérémonie du couronnement de Richard. — Le duc
Richard se rendit à Londres, lorsque tout lut préparé
pour son couronnement. Là, il trouva réunis les ar-
chevêques de Cantorbéry, de Rouen et de Trêves, par
(jui , après son adhésion à la croisade , il avait été ab-
sous sur le continent pour avoir porté les armes contre
son père. L'archevêque de Dublin était aussi présent,
avec tous les évêques , comtes, barons et seigneurs
du royaume. L'assemblée étant au complet, il reçut
le diadème avec les cérémonies suivantes. Les ar-
* A la même époque quelques chanoines de l'église d'York élurent
Geoffroy, frère (naturel) du duc (Richard). Après avoir chanté une
hymne d'actions de grâces, ils confirmèrent la charte d'élection en y
apposant leurs«6ceaux. Cependant maître Barthélémy, officiai d'Hubert
Gaultier, doyen de cette même église, et qui avait été choisi l'un des
premiers pour veiller à ce que l'élection n'eût point lieu en l'absence de
l'évéque de Durham etdudit doyen Hubert Gaultier à qui il appartenait
d'y assister, interjeta appel en cour de Rome. « Cette intercalation,
fournie par le texte de Wendover, ne mentionnant qu'une circonstance
d'un fait déjà connu , nous a semblé pouvoir être rejetée en note. —
Il paraîtrait aussi, d'après drux variantes, qu'Hubert Gaultier avait éli»
élu lui-même par une portion du chapitre d'York.
^20 RICHARD !«'.
chevêques, îes abbés et les clercs se présentèrent
d'abord revêtus de leurs chapes, qui servent au chœur,
la croix, Teau bénite et les encensoirs en tête; ils
s'avancèrent jusqu'à la porte de l'appartement inté-
rieur, et conduisirent le duc en procession solennelle
jusqu'au maître -autel , dans l'église de Westminster.
Au milieu des évêques et des clercs marchaient quatre
barons, portant des candélabres avec des cierges al-
lumés. Après eux venaient deux comtes dont l'un por-
tait le sceptre royal surmonté du sceau en or, et l'au-
tre, la verge royale ayant à son extrémité une co-
lombe. Après eux venaient deux autres comtes , avec
un troisième au milieu, lesquels portaient des épées
renfernsées dans des fourreaux d'or et qu'on avait
tirées du trésor royal. Ils étaient suivis par six comtes
et barons portant une table de marqueterie sur la-
quelle étaient placés (es insignes et les vêtements
royaux. Venait ensuite le comte de Chester, qui tenait
élevée une couronne d'or enrichie de pierreries.
Enfin paraissait le duc Richard, ayant à sa droite un
évêque et un autre évêque à sa gauche ; au-dessus
d'eux quatre barons soutenaient un dais en soie sup-
porté lui-même par quatre bâtons dorés. Le cortège
étant parvenu devant l'autel, Richard, &n présence
du clergé et du peuple, jura, la main étendue sur
les saints Évangiles et sur les reliques d'un grand
nombre de saints , que pendant tous les jours de sa
vie il conserverait à Dieu , à la sainte église et à ses
prêtres la paix , Thonneur et le respect ; il promit en
outre de rendre bonne justice au peuple qui lui était
ANNEE ^^89. 4 21
confié , de réformer les coutumes mauvaises et ini-
ques s'il s'en trouvait dans son royaume et d'observer
les bonnes. Ensuite on le dépouilla de ses habits ex-
cepté des braies* et de la chemise qui fut décousue
aux épaules à cause de 1 onction qu'il allait recevoir.
En effet , Farchevêque de Cantorbéry Baudouin ,
quand Richard eut chaussé des sandales tissues d'or,
l'oignit comme roi avec Thuile sainte en trois en-
droits , à la têle, à Tépaule et au bras droit avec les
formules de prières usitées en pareille circonstance ;
puis il lui posa sur la tête un voile de lin consacré,
et plaça dessus le bonnet. Alors on le revêtit de ses
habits royaux , de la tunique et de la dalmatique, et
Tarchevêque lui ceignit le glaive qui sert à réprimer
les ennemis de Téglise ; ensuite deux comtes lui
chaussèrent les éperons et lui mirent sur les épaules
le manleau royal. En même temps Tarchevêque lui
adressa une allocution au nom de Dieu et lui défendit
même d'accepter la couronne s'il n'avait la ferme vo-
lonté de tenir les serments qu'il avait faits. Richard ré-
pondit qu'avec l'aide de Dieu il les observerait tous de
bonne foi ; puis, comme on lui remettait la couronne
qui était sur l'autel, le roi la donna à l'archevêque qui
la plaça lui-même sur la tête du roi , lui mit le sceptre
dans la main droite , la verge royale dans la main
gauche , et ainsi couronné , il fut conduit à sa place
par les évêques et les barons , les candélabres, la
croix et les trois épées en têle. On commença aussitôt
* Au lieu de barras^ uous lisons hravvtiS : braie» , haut -dé-
chausses.
122 RICHARD I«^
à célébrer une messe solennelle. Quand on fut arrivé
à rolfertoire de la naesse , les deux évoques vinrent le
prendre pour le conduire à l'offrande et le rame-
nèrent : même cérémonie au baiser de paix<. Enfin
lorsque la messe eut été chantée avec pompe et que
tout se fut passé dans Tordre, les évèques dont j'ai
parlé reconduisirent le roi portant la couronne en
tête , le sceptre à la main droite , la verge royale à la
main gauche, puis ils rentrèrent dans le chœur en pro-
cession. De retour à son palais , le roi déposa ses
vêtements royaux , prit des habits plus légers et une
couronne moins lourde , et se dirigea ensuite vers la
salle du festin. L'archevêque de Canlorbéry était placé
sur un siège plus élevé que les autres à la droite du
roi, et ensuite venaient les autres archevêques , les
évêques , les comtes, les barons , chacun selon son
rang et sa dignité. Des représentants du clergé et du
peuple avaient pris part aussi à ce festin qui fut très-
splendide. Le vin répandu en profusion inonda les
murailles et le pavé. Ce couronnement eut lieu un
jour de dimanche, le 5 avant les nones de septembre.
Les offices des prélats et des seigneurs qui leur sont
attribués par les antiques droits et coutumes et qu'ils
* Ad paeem , dit le texte. « Paix est aussi ce qu'on va baiser par vé-
nération à l'église , soit en allant à l'offrande, soit lorsqu'on se souhaite
la paix l'un l'autre après la consécration. Quand un prélat officie , il
donne à baiser son anneau. Le curé donne à baiser la patène après le
Pax Domini. On donne au clergé a baiser des images ou reliquaires ,
et on dit de toutes ces choses qu'on baise la paix. En cet endroit de la
messe, on se donne le baiser de paix, selon le cérémonial romain , etc. »
{ /)*(•/. de TuÉVOrx, art. Pui.r. )
ANNÉK M 89. ^25
revendiquent comme df s privilèges, lors de la céré-
monie du couronnement des rois , se trouvent énu
mérés dans les rôles de l'éciiiquier.
DÉSOBÉISSANCE DES JjDIFS . — IlS SONT ÉGORGÉS A LoNDRES
ET DANS PLUSIEURS AUTRES VILLES. — BcaUCOUp de Juifs
assistèrent à ce couronnement, malgré la défense du
roi. Le jour précèdent, un edit avait interdit géné-
ralement aux Juifs et aux femmes de paraître a la
cérémonie, parce qu'on redoutait les artifices magi-
ques auxquels se livraient, à Tèpoque du couronne-
ment des rois, les Juifs et quelques sorcières mal
famées. Des gens du cortège s'étant aperçus que quel-
ques Juifs (dont rhabitude est de faire ce qu'on leur
a défendu) s'étaient glissés pour leur malheur dans
la foule, mirent la main sur eux et les dépouillèrent.
Les officiers royaux, de leur côté, les bâ tonnèrent de
la bonne façon, et les jetèrent hors de l'église à demi
morts. Alors la populace de la ville, apprenant le
traitement fait aux Juifs par les gens du roi, se pré-
cipita indistinctement sur tous ceux qui étaient res-
tés chez eux, en tua une multitude , tant hommes
que femmes, détruisit et brûla leurs maisons, pilla
leur or, leur argent, leurs papiers et leurs vête-
ments précieux. Ceux qui échappèrent se réfugiè-
rent dans la tour de Londres , ou chez des amis
dont les maisons étaient placées dans des lieux plus
sûrs. Celte persécution, qui fut apaisée avec peine,
même au bout d'un a!i, commença à l'époque de leur
jubilé, que les anciens Juifs appelaient l'année de
^2A RICHARD !«'.
rémission , et qui devint pour eux l'année de la dé-
solation. Le lendemain , le roi apprenant Fattentat
commis contre les Juifs, le prit à cœur comme si lui-
même en avait été victime : il fit saisir et pendre trois
d'entre, les coupables, et quelques autres qui s'étaient
distingués par leur emportement dans l'émeute. Un
fut pendu parce qu'il avait volé dans la maison d'un
chrétien, les deux autres, parce qu'ils avaient mis le
feu à un bâtiment de la Cité, et que cet incendie avait
consumé quelques maisons appartenant à des chré-
tiens. Cependant sur différents points du royaume,
les chrétiens connaissant le traitement fait aux juifs
à Londres, se jetèrent partout sur eux, en firent un
affreux carnage , et joignirent le pillage à ces massa-
cres sans pitié. Le roi, le lendemain de son couron-
nement, après avoir reçu l'hommage et le serment de
fidélité des grands de son royaume , avait cependant
défendu qu'on leur fît aucune violence, et leur avait
garanti sécurité pour leurs personnes dans toutes les
villes d'Angleterre. Toutes les marchandises dont on
faisait commerce dans le royaume furent soumises à
une loi irrévocable, l'unité de poids et de mesure.
Le magnifique et libéral roi Richard donna cent
marcs d'argent , qui devaient être touchés annuelle-
ment, aux moines de Cîteaux, qui venaient de con-
trées éloignées pour assister au chapitre général, et
il leur confirma ce don par une charte. Ce revenu
dut être perçu sur l'église que le roi avait à Scarbo-
rough *.
* Nouj: adoptons là varinntp.
I
ANNÉE >H89. ^25
Nomination de plusieurs évêques. — La veille de
l'exaltation de la sainte croix, à Pipewell , le roi Ri-
chard se rendant aux avis des archevêques , des évê-
ques et des autres grands de Tétat , accorda libérale-
ment à son frère Geoffroi Tarchevêché d'York , h
Godefroi de Lucy , Tévêché de Winchester , à Ri-
chard , archidiacre d'Ély , févêché de Londres ; à
Hubert Gaultier , celui de Salisbury, à Guillaume de
Longchamp, celui d'Ély. Les nouveaux prélats ayant
été élus dans le rite exigé , ne tardèrent pas à êlre
consacrés comme évêques* : ilfautremarquer cepen-
dant qu'au moment où les élections venaient d'être
terminées , Baudouin , archevêque de Cantorbéry ,
défendit à Geoffroi , élu à York , de recevoir de tout
autre que de lui-même l'ordination sacerdotale et la
consécration épiscopale ; et il en appela sur ce point
au saint-siége apostolique.
Déposition d'officiers royaux — Orgueil de l'é-
vÊQUE de Durham. — Prédiction de Godrik. — Faits
divers. — Vers le même temps, le roi Richard dé-
pouilla de leurs bailliages le justicier Ranulf de Glan-
ville et presque tous les vicomtes d'Angleterre ainsi
que leurs ofBciers , qu'il obligea tous à lui payer une
grosse rançon. Sous prétexte de délivrer la terre pro-
mise de la domination des infidèles , Richard met-
tait en quelque sorte tout en vente : donations, châ-
* Nous modifions ici légèrement le texte, puisque leur consécration
ne fut pas immédiate et n'eut lieu qu'à la fin decette année 1 189 {Voytz
plus bas).
^26 RICHAKD ['\
teaux , villages , forêts , métairies , vicomtes et autres
choses semblables; c'est ce qui fit que Hugues de
Pusat , évêque de Durham , homme fastueux et
mondain , acheta pour lui et pour son église un do-
maine du roi appelé Sedgefield avec le Wapentak ',
et toutes ses dépendances , ainsi que le comté de
Northumberland , sa vie durant. Il prit en effet le
titre de comle lorsque le roi lui eut ceint le glaive ,
insigne de sa nouvelle dignité. En lui conférant Té-
pée , le roi se mit à rire et dit à ceux qui Tentou-
raient : « D'un vieil évêque j'ai faitun jeune comte.»
EnBn, pour comble de scandale , Tévêque Hugues
donna au roi Richard nulle marcs d'argent, afin
d'obtenir le titre de justicier d'Angleterre et d'être dis-
pensé du voyage de la Terre-Sainte. Pour ne trouver
d'opposition nulle part, il envoya à Rome une grande
somme d'argent, et comme la cour apostolique ne
manque jamais à qui la paie bien, il obtint d'elle la
permission de rester, quoiqu'il eût d'abord fait spon-
tanément le vœu de pèlerinage. Ainsi un évêque ,
séduit par l'amour des choses mondaines, renonça
à la croix du Seigneur. Par cette conduite de l'évêquf^
de Durham , se trouva accomplie la prophétie du
saint ermite Godrik que ledit évêque était allé visiter
au commencement de sa promotion et à qui il avait
demandé ce que l'avenir lui réservait et quelle se-
rait la durée de sa vie. « 11 appartient à Dieu , aux
« saints apôtres, et à ceux qui leur ressemblent,
* Même signiiicatioaque Hundred (centurie) : de vwpen-tark^ arma
iiutgerc. — Nous aurons occasion de revenir sur ce mot.
ANNÉE ^^89. H 27
« mais non pas à moi , avait répondu l'ermite , de
« déterminer votre état futur et la durée de votre
« vie ; car moi je fais ici pénitence pour mes péchés,
« et je pleure parce que je ne suis qu'un misérable
« pécheur. Je puis cependant vous dire qu'avant votre
« mort vous serez frappé d^une cécité qui durera sept
« ans. » Après avoir quitté l'homme de Dieu , Té-
vêque réfléchit souvent à la réponse qu'il en avait re-
çue. Fort rassuré par ces paroles , il ne songea qu'à
consulter des médecins et à user pour ses yeux des
remèdes qui pouvaient le mieux les conserver , atta-
chant la durée de sa vie à la durée de sa vue. Néan-
moins lorsque au bout de plusieurs années il fut at-
teint de la maladie dont il mourut et qu'il demanda
avec inquiétude aux médecins ce qu'il avait à faire ,
ceux-ci lui donnèrent unanimement le conseil de
pourvoir au salut de son âme, et cela avec d'autant
plus de diligence qu'il devait se préparer à une mort
prochaine. A ces mots , l'évéque s'écria : « Godrik
« m'a trompé puisqu'il m'avait promis une cécité de
« sept ans avant de mourir. » Mais ses amis, dont
Tesprit était éclairé, lui répondirent : « Le saint vous
« a dit avec raison que vous seriez aveugle et vou«^
« l'avez été : vous qui étiez pontife de Dieu et pasteur
« des âmes vous avez par orgueil et à prix d'argent
« recherché les vains titres de comte et de justicier;
« vous avez désiré les honneurs mondains, et vous
« leur avez sacrifié la gloire d'un pieux pèlerinage.
« Oui , le saint a dit vrai, en vous menaçant de la
« cécité ; bien plus , vous êtes tombé tout entier da» s
^28 RÏCHÂKD !«'.
« les ténèbres par un aveuglement qui est plutôt
« l'aveuglement de Tesprit que Taveugiemeut du
« corps, et celui-là est avec raison beaucoup plus
« dangereux quel autre. » Cette même année, mou-
rut Guillaume de Mandeville, et cette mort fut un
sujet de douleur pour beaucoup de gens. Aux nones
de mars d'horribles coups de tonnerre se firent en-
tendre , et la foudre causa de grands ravages.
Combats livrés devant Ptolémais. — Cette même
année , le 4 octobre , une bataille fut livrée entre les
chrétiens et les Sarrasins. Le roi de Jérusalem , les
templiers , les hospitaliers , le marquis de Montferrai,
les Francs avec Thibaut leur général , Pierre de Léon,
le landgrave avec les Teutons et les Pisans , formaienl ,
toutes troupes réunies , quatre mille hommes com-
battant à cheval et cent mille ^ fantassins du côté des
chrétiens. Saladin avait avec lui cent mille chevaux
et une nombreuse multitude de fantassins. Armés du
signe de la sainte croix les chrétiens engagèrent la
bataille vers la troisième heure du jour. Dieu favo-
risant leur parti , ils repoussèrent les païens jusque
dans leur camp , les poursuivirent l'épée dans les
reins , brisèrent et mirent en pleine déroute sept ba-
taillons d'infidèles, tuèrent Baudouin, fils de Sala-
din, blessèrent mortellement son frère Thacaldin ,
et massacrèrent en outre cinq cents hommes de
bonnes troupes. Tandis qu'ils combattaient victo-
rieusement de cette manière, cinq mille cavaliers
* 11 faut ajouter évidemment millia.
ANNEE ^^89. ^29
sortent du carap à Fimproviste et tombent sur les
chrétiens. A cette vue , Saladin anime et encourage
les siens. Pressés de chaque côté par les païens , les
chrétiens, bon gré mal gré, se voient obligés de ren-
trer dans leurs tentes : ils perdirent dans cette jour-
née le grand-maître du Temple et plusieurs gens de
marque.
Accord de Richard avec le roi d 'Ecosse. — Vers le
même temps , Guillaume , roi d'Ecosse, fît hommage
au roi d'Angleterre Richard , pour les possessions
qu'il avait en Angleterre. Le roi lui rendit les cita-
delles de Berwick et de Roksbourg. De son côté , le-
dit roi d'Ecosse donna au roi d'Angleterre dix mille
marcs d'argent pour le rachat de ces places , pour la
renonciation dudit roi à l'hommage et allégeance im-
posés au royaume d'Ecosse , et pour la confirmation
de cette nouvelle charte. Vers le même temps , le roi
Richard donna à son frère Jean les comtés de Cor-
nouailles , de Devon , de Sommerset et de Dorset ^ .
H assigna à sa mère Alienor, outre son douaire ac-
coutumé, des honneurs et des terres nombreuses.
Richard promet de partir pour la croisade. — - Il
règle le gouvernement du royaume pendant le temps
DE SON ABSENCE. — Au mois d'octobpc , Rotrou , comte
du Perche , vint en Angleterre de la part du roi de
France , annoncer au roi Richard et à ses barons
anglais , que le roi et les seigneurs français , convo-
qués en assemblée générale à Paris, y avaient juré de
* Adopté la variante pour cette phrjse.
II. 9
450 RICHARD P^
se trouver tous , par la volonté de Dieu , à Vezelay ,
et que le départ pour Jérusalem était irrévocable-
ment fixé aux fêtes de Pâques. En témoignage de ce
serment , le roi Philippe envoyait sa charte au roi
d'Angleterre, et lui demandait d'en faire autant lui
et ses barons , pour être assuré de sa présence au
rendez-vous donné. Le roi d'Angleterre convoqua
les évêques et les grands du royaume à Westminster.
Les ambassadeurs prêtèrent serment sur l'âme du roi
de France qu'il partirait définitivement ; et au nom
de Richard , le comte Guillaume , son maréchal , jura
sur l'âme de son roi que ledit roi , au terme fixé et
avec l'aide de Dieu , se trouverait à Vezelai avec le roi
de France pour se rendre ensemble à la Terre-Sainte.
Munis de cette promesse , les ambassadeurs retour-
nèrent chez eux.
Vers le mêinetempsjlecinquièmejour de décembre,
le roi Richard passa par Canlorbéry, où il jeûna,
veilla , pria, fit des offrandes, et promit d'observer,
pour l'honneur de l'église et selon le désir constant
du martyr, les libertés que le bienheureux Thomas
avait déCendues au prix de son sang. De là , étant
parti pour Douvres afin de s'y embarquer, il aborda
en Flandre, la veille de Sainte-Lucie. Dans la traver-
sée il fit vœu de bâtir en Terre-Sainte une chapelle en
l'honneur du martyr, afin que le bienheureux Tho-
mas fût son guide et son patron sur terre et sur
mer, vœu qu'il accomplit dans la suite à Ptolémaïs
comme nous le dirons plus bas. Il fut reçu en Flan-
dre avec grande joie et liesse par le comte Phi-
ANNEE ^^89. Aô\
lippe, que le roi emmena en Normandie avec lui.
En partant, Richard avait partagé le gouvernement
de l'Angleterre entre Hugues évêque de Durham,
Guillaume, évêque d'ÉIy, son chancelier, Hugues
Bardolf et Guillaume Bruer, en les chargeant d'ob-
server les bonnes et louables coutumes d'Angle-
terre, et de rendre à tout plaignant exacte justice.
Mais ceux qu'il avait investis de la plus grande au-
torité, étaient Hugues, évêque de Durham, et Guil-
laume, évêque d'Ély. L'évêque de Durham avait la
haute justice depuis le grand fleuve Huniber * jus-
qu'à la mer d'Ecosse ; Tévêque d'Ély avait la haute
justice depuis le fleuve Humber jusqu'aux côtes méri-
dionales et jusqu'à la mer de Gaule. Il avait aussi sous
sa garde le sceau du roi et la tour de Londres. L'évê-
que de Durham supportait avec peine le pouvoir de
l'évêque d'Ély, et commençait à comprendre que le
roi ne Tavait pas établi justicier par zèle pour la jus-
tice, mais pour lui extorquer de Targent, comme
nous l'avons dit. Aussi le chancelier et lui étaient-
ils rarement d'accord , selon le mot du poëte :
Tout homme au pouvoir ne peut souffrir de rival...
Consécration des évêqces élcs. — Jean-sans-Terre
RELEVÉ DE l'iNTERDIT. EXACTIONS DE KiCHARD —
Cette même année, aux calendes de novembre, Go-
defroi de Lucy, élu à Winchester, et Hubert Gaul-
tier, élu à Salisbury, reçurent la consécration épis-
copale des mains de Baudouin , archevêque de Can-
* Adopté Taddition Uumhrœ.
152 RICHARD F'.
lorbéry, dans la chapelle de sainte Catherine, à
Westminster. -
Vers le même temps, Jean, frère du roi , se plai-
gnit amèrement devant le légat du pape et devant les
évêques de ce que, malgré Fappel qu'il avait inter-
jeté en cour de Rome, Farchevêque de Cautorbéry
avait mis toute sa terre sous interdit, pour avoir
épousé la fille du comte de Glocester, qui était sa pa-
rente au troisième degré. Le légat écouta sa plainte,
confirma son appel , et leva la sentence d'interdit lan-
cée sur ses possessions. — Vers le même temps on
leva dans toute FAngleterre un impôt général du
dixième sur les biens meubles, sous prétexte d'em-
ployer ce subside aux besoins de la Terre-Sainte.
Cette exaction violente qui mécontenta le clergé et
le peuple, n'était sous le nom d'aumône, qu'un acte
de véritable rapacité. Ce ne fut pas assez de cette vexa-
tion que TAngleterre eut alors à subir : le roi , dont
l'avidité cherchait tous les moyens de se procurer
de l'argent, feignit d'avoir perdu le sceau royal, et
eh fit fabriquer un neuf. Alors il fit publier et pro-
clamer dans chaque comté, par la voix des crieurs,
que quiconque désirait posséder en sécurité les biens
qu'il tenait par charte, eût à venir au plus tôt faire
signer ces chartes du nouveau sceau. Il fallut par
conséquent qu'une foule de personnes, ne trouvant
plus le roi en Angleterre, passassent la mer, et entras-
sent en composition avec lui , au prix qu'il lui plut,
pour obtenir que le nouveau sceau fût appliqué sur
les chartes déjà signées. Vers le même temps, Ri-
ANNEE ^490. ^35
chard, élu à Londres, et Guillaume, élu à Ély, fu-
rent consacrés à Laaibetb, la veille des calendes de
janvier.
Accord du roi de France et du roi d'Angleterre,
POUR LE voyage DE JÉRUSALEM. — TeNEUR DE LA CONVEN-
TION. — Richard l^'^ obtient du pape le titre de lé-
gat POUR Guillaume Longchamp.— L'an de la nativité
du Christie 90, le roi d'Angleterre, Richard, arriva
à Bure*, en Normandie, vers les fêtes de Noël, et il
y tint cour plénière, avec les barons de cette province.
Après les fêles de Noël il y eut une entrevue entre les
rois de France et d'Angleterre, au gué de saint Remy,
et il fut convenu entre eux que, sous la conduite du
Seigneur , ils partiraient de compagnie pour le
voyage de Jérusalem. Le pacte d'alliance fut con-
firmé par caution juratoire, le jour de la fête de saint
Hilaire, en présence des évêques et des grands de
chaque royaume. Ce pacte fut ensuitcTédigé par écrit
.sous cette forme : « Moi , Philippe, roi de France, je
garderai bonne foi à Richard, roi d'Angleterre, comme
à mon ami et féal pour sa vie, ses membres et Thon-
neur de sa terre. Et moi, Richard, roi d'Angleterre,
j'agirai de même à l'égard du roi de France, pour sa
vie et ses membres , comme à l'égard de mon sei-
gneur et ami. Nous élablissons que chacun de nous
portera aide à l'autre, si besoin en est pour la dé-
fense de sa terre, ainsi que chacun de nous défendrait
la sienne propre , et la maintiendrait intacte. » Les
* Château près de Gacn. *
•154 ' ^ RICHARD^!*'.
comtes et barons des deux royaumes jurèrent qu'ils
ne s'écarteraient pas de la fidélité promise aux deux
rois, ni n'exciteraient guerre jusqu'à ce que les deux
rois fussent revenus de leur pèlerinage, et eussent
séjourné en paix dans leurs terres pendant quarante
jours. Chacun des deux rois jura la même chose pour
son compte. Les archevêques et les évêques des deux
royaumes jurèrent qu'ils lanceraient sentence d'ex-
communication contre les transgresseurs de ce pacte.
Il fut établi en outre que si l'un des deux rois mou-
rait en route, celui qui survivrait disposerait de Tar-
gent et des hommes du défunt, pour continuer le
service de Dieu. Comme le traité conclu entre les
deux rois ne pouvait avoir toute sa force au terme
précédemment fixé, ils convinrent él'un délai , jus-
qu'à la nativité de saint Jean-Baptiste, époque où dé-
finiiivement les deux rois, ainsi que tous ceux qui
avaient pris la croix, devaient se trouver au rendez-
vous de Vezelay, afin de se mettre en route pour le
pèlerinage de Terre-Sainte. Enfin il fut statué que
quiconque oserait venir à l'encontre dudit pacte, se-
rait puni daqs sa terre par l'interdit ecclésiastique,
et dans sa personne par la peine de Texcommuni-
cation. Ces conventions faites, l'assemblée fut rom-
pue. Vers le même temps, Baudouin, archevêque de
Cantorbéry , tint un concile à Westminster, et là ,
disant adieu à ses frères, il se mit en route pour Jé-
rusalem en superbe équipage.
Le roi d'Angleterre Richard envoya au pape Clé-
ment des ambassadeurs chargés de parler au nom de
ANNEE H 90. 455
Guillaume , évéque d'Ély ' ; ils obtinrent un rescrit
conçu en ces termes : « Clément, évêque, etc., d'après
le recommandable désir de notre très -cher fils en
Jésus-Christ, Richard, illustre roi d'Angleterre, nous
avons jugé bon, en vertu de l'autorité apostolique,
de confier à votre fraternité les fonctions de légat ,
dans toute l'Angleterre et le pays de Galles, vous don-
nant pouvoir, tant dans l'archevêché de Cantorbéry
que dans celui d'York, et même dans ces contrées de
l'Irlande , où le noble sire Jean , comte de Mortain ,
frère du roi , tient puissance et seigneurie. Donné
aux nones de juin, Tan troisième de notre ponti-
ficat. »
Absolution de l'évêque de Coventry. — Massacre de
Juifs en Angleterre. — Résolution héroïque des Juifs
d'York.— (Cette même année, Baudouin, archevêque
de Cantorbéry, écrivit à Tévêque de Londres, eu ces
termes : « Pendant notre séjour à Rouen, nous avons
suspendu du service divin noire frère Hugues, évêque
de Coventry, qui avait recherché et obtenu la charge
de vicomte : ce qui est contre la dignité de l'état epi-
scopal. Comme depuis, il nous a fermement promis
de résigner cet office de vicomte entre les mains du
roi, et de ne plus s'immiscer, à l'avenir, dans des af-
faires de cette nature , il a mérité que nous lui accor-
dions le bénéfice d'absolution. Nous vous envoyons
donc ledit évêque , avec des lettres de nous, vous re-
commandant de vous adjoindre l'évêque de Rochester
* Nous adoptons la variante pour cette phrase.
436 RICHARD P'.
et le chapitre de Cantorbéry, de fixer audit évêque
Hugues un lieu et un jour déterminés, et de ne pas
oublier de statuer, ainsi qu'il vous semblera juste,
sur les articles qui ont motivé sa suspension *.»)
Cette même année , beaucoup de gens qui se dis-
posaient en Angleterre à faire le voyage de Jérusalem ,
résolurent de faire d'abord la guerre aux Juifs. Tous
les Juifs qu'on trouva dans leurs maisons, à Nor-
wich, furent massacrés : quelques-uns trouvèrent
un refuge dans la citadelle. Plus tard,' aux nones
de mars , à Stanford, il y en eut beaucoup de tués à
Tépoque de la foire. Le quinzième jour avant les ca-
lendes d'avril, dans le bourg de Saint-Edmund, il y
en eut, dit-on, cinquante-sept d'égorgés. Enfin, par-
tout où se trouvaient des Juifs, ils tombèrent frappés
par la main des croisés. Ceux-là seuls échappèrent ,
qui trouvèrent un asile derrière les murailles des for-
teresses. Ces cruautés contre les Juifs n'étaient pas
approuvées des hommes éclairés, puisqu'il est écrit :
« Ne les tuez pas, de peur qu'un jour ils n'oublient
mon peuple, m
Cette même année , au temps du carême , le dix-
septième jour avant les calendes d'avril , les Juifs
de la ville d'York, au nombre de cinq cents , sans
compter les petits enfants et les femmes , redoutant
contre eux un soulèvement des habitants , s'enfer-
mèrent dans la tour, avec le consentement du vicomte
JfZ ' Intercalation fournie parle manuscrit de Cotton et le texte de Wen-
dover. Nous ne traduisons que ce qui est en dehors du texte de Matthieu
Taris.
ANNÉE ^^90. ^57
et du châtelain lui-même. Ceux qui étaient chargés
de la garder la leur ayant redemandée , les Juifs ne
voulurent pas la rendre : mais voyant qu'on assié-
geait la tour sans relâche le jour et la nuit, ils
rentrèrent en eux-mêmes, et offrirent une grande
somme d'argent pour obtenir la vie sauve. Le peuple
refusa de l'accepter. Alors un des leurs , savant dans
leur loi , se leva et dit : « Enfants d'Israël , écoutez-
« mon conseil. Mieux vaut mourir pour notre loi,
« que de tomber dans les mains de nos ennemis.
« C'est notre loi qui l'ordonne. » Tous adoptèrent cet
avis. Chaque chef de famille se saisit d'un rasoir bien
aiguisé et commença par couper la gorge à sa femme,
à ses fils, à ses filles et à tous les siens. Puis ils jetèrent
du haut des murailles, sur la tête des chrétiens , ces
morts qu'ils avaient sacrifiés aux démons. Quant à
eux, ils s'enfermèrent avec le reste des cadavres dans
la citadelle, et y mettant le feu, ils se brûlèrent eux-
mêmes avec le palais du roi. De leur côté, les habi-
tants et les soldats détruisirent par l'incendie les
habitations des Juifs , anéantirent les cédules de
créance et se partagèrent les trésors.
Impôt ordonné par l'évéque d'Ély. — L'archevéqce
d'York, Geoffroi, est ordonné prêtre. — A la même
époque, Guillaume, évêque d'Ély, chancelier du roi
et justicier d'Angleterre , exigea pour le service du
roi, de chaque ville du royaume, deux palefrois et
autant de chevaux de charge; de chaque abbaye,
un palefroi et un cheval de charge. Vers le même
458 RICHARD I«^
temps, Jean, évêque de Wilhern \ suffragant de l'é-
glise d'York, ordonna prêtre Geoffroi qui avait été
élu archevêque dTork. Vers le même temps , ledit
élu Geoffroy, fut confirmé par le pape Clément, qui
écrivit à ce sujet au chapitre d'York, et terminait en
disant. « Nous vous avertissons tous tant que vous
êtes , et nous vous recommandons par cet écrit apo-
stolique de vous empresser de rendre à celui-ci ,
comme à votre prélat, honneur et respect , afin qu'à
cause de cela vous puissiez paraître louables aux yeux
de Dieu et des hommes. Donné au palais de La-
tran ^, aux nones de mars, Tan troisième de notre
pontificat. » .
Disposition de l'armée des chrétiens au siège
d'Acre. — Les chefs de l'armée de Saladin. — Vers
le même temps, l'armée des chrétiens devant Acre
était disposée de la manière suivante. Devant la mon-
tagne de Musard, le long de la mer, s'étendaient les
lignes des Génois , des hospitaliers et du marquis de
Montferrat; venaientensuiteetsuccessivementHenri,
comte de Champagne , Guy de Dampierre , le comte
de Brienne , le comte de Bar , puis le comte de Cha-
lons^, puis Robert de Dreux et Tévêque de Beau-
vais , puis l'évêque de Besançon. A partir de ce point,
du côté de la plaine , s'élevaient les tentes du comte
Thibaut, du comte de Clermont , d'Hugues de Gour-
* En latin Candida casa y ville d'Ecosse , au pays de Galloway.
2 Adopté Taddition.
^ Calunsis comes. Guillaume, comte de Chûlons-sur-Saône, figurait
en effet parmi les croisés.
ANNEE H 90. 459
nay et crOthon de Trésoni, de Florent de Haugi et
de Gaulcelin de Ferrières, puis les quartiers des
Florentins , puis ceux de Tévêque de Cambray et
non loin Tévêque de Salisbury avec tous les Anglais ;
après eux le grand maître d'hôtel de Flandre avec
Jean de Nesles, Eudes de Ham et les Flamands. Se
présentaient ensuite le seigneur dlssoudun , le vi-
comte de Turenne; près d'eux le roi de Jérusalem,
Hugues de Tàbari avec ses frères, puis les templiers,
puis Jacques d' Avesnes, puis le Landgrave et le comte
de Gueldre accompagnés des Allemands, des Daces,
des Teutons et des Frisons. Au milieu d'eux le duc
de Souabe avait placé ses tentes sur la colline de Ma-
hameria. Le Turon était occupé par le patriarche,
l'évêque de Césarée * , Tévêque de Bethléem , le vi-
comte de Châtellerault , Regnauld de la Flèche et
Humfroi de Thoron , et les changeurs de l'armée.
A l'extrémité , du côté du port , se tenaient l'arche-
vêque de Pise avec les Pisans , et enfin les Lombards.
Vers celte époque , au commencement du siège
d'Acre, un chapelain nommé Guillaume, Anglais
de nation et ami de Raoul de Diceto^, doyen de
Londres , fit vœu , en se rendant à Jérusalem , de
construire à ses frais, s'il entrait heureusement dans
le port d'Acre , une chapelle en l'honneur du bien-
heureux martyr Thomas, et d'y joindre le terrain
consacré d'un cimetière : ce qu'il fit. Beaucoup de
concurrents se présentant pour desservir cette cha-
* Oq d'Accaron, qui est le vieux nom de Césarée.
- Adopté Diceto, au lieu de CÎUcio. Il s'agit de riiistorien de ce nom.
^40 RICHARD I»^
pelle, le jugement des chrétiens y établit ce même
Guillaume sous le titre de prieur. Ce dernier se
montra le fidèle soldat du Christ : il s'occupait sur-
tout de soulager les pauvres , et il pourvoyait avec
un «oin infatigable à la sépulture de ceux qui mou-
raient tant de leur fin naturelle que moissonnés par
le glaive. * , : •
Celui qui commandait à Acre au nom de Saladin
s'appelait Karacoush. Il avait été revêtu de l'armure
militaire de la main de Corboran , au siège d'An-
tioche ; c'était lui qui avait élevé Saladin. Il avait
sous ses ordres Gemaladin , Gurgi , Suchar , Sim-
cordoedar , Belphagessemin , Fecardincer et Cerau-
tegadin \ Les principaux chefs de l'armée de Saladin
étaient ses quatre frères, Saphadin, Felkedin , Sefel-
selem , Melcallade ^; ses trois fils, Methalech, Mera-
lis , Melcalethis; ses deux neveux , Neheaedin et Be-
nesemedin ; après eux Conlin , Élaisar , Bederim ,
Mustop , Hazadinnersel. Tous ces chefs ont sous leur
pouvoir les provinces de Roum (?) , de Korasan et de
Bir ^ ; les Persans , les Turcs , ceux d'Émèse , Alexan-
drie , Damiette , le pays d'Alep , le pays de Damas ,
* Même observation pour tous ces noms que pour ceux des chefs de
Tarmée de Corboran, à la première croisade. ( Page •< 70 du premier vo-
lume. )
2 On lirait volontiers Melek-Adhel , s'il ne fallait pas réserver à ce
prince le nom de Saphadin , que lui donnent tous les historiens des croi-
sades. Nous avons cherché à mettre quelque ordre dans ce passage mal
orthographié et mal ponctué , pour lequel les autres éditions ne fournis-
sent pas de secours.
> Birenses nous semble bien indiquer les habilauts du Diarbeck, dont
ANNEE ^^90. ^4^
toute la terre jusqu'à la mer Rouge et au delà dii
côté de la Barbarie. Métalech gouverne la Babylonie,
et les quatre frères de Saladin gouvernent TAbyssi-
nie, TYéinen, le pays des Maures et la Nubie; Témir
Élaisar, le pays d'Ascalon; Témir Bederim, Naza-
reth , Naplouse et Ramla ; Mustoplice , Manith et Ha-
zadinnersel , Montréal , Krach ^ , le Kurdistan (?), et
une partie de l'Arménie ; au-dessus de tous règne et
commande Saladin.
Les machines de guerre des chrétiens détruites par
LES Sarrasins. — Trahison de qdelques chrétiens. —
Pouvoirs donnés a l'évéque d'Ely. — Cette même an-
née , les Sarrasins, assiégés dans la ville d'Acre , lan-
cèrent du haut des murs le feu grégeois sur trois ma-
chines que les chrétiens avaient construites à grands
frais pour soumettre la ville. En un instant elles
furent brûlées complètement et réduites en cendres,
le troisième jour avant les nones de mai. Vers le
même temps , Ansier de Montréal avait trahi la
cause des chrétiens ainsi que Tévêque de Beauvais ,
le comte Robert son frère , Guy de Dampierre , le
Landgrave et le comte de Gueldre. Ils avaient reçu de
Saladin trente mille besants et cent marcs d'or. Le
Landgrave eut en outre quatre chameaux, deux léo-
Bir est la capitale. Nous ne pouvons que proposer avec cloute Roum pour
Joramenses.
* Ou mieux Karrac ; car Krach est aussi le nom de Montréal, Il y
avait deux villes du nom de Karrac ou Krach , comme l'atteste la lettre
du templier Thierry à Henri TI , dans Roger de Hovedeo.
142 RICHARD I«^
pards , et quatre éperviers ^ . Corrompus par ces pré-
sents et par d'autres encore, il différèrent Tassant et
laissèrent brûleries ouvrages qu ils avaient construits.
Vers le même temps , Richard , roi d'Angleterre ,
écrivit à tous ses féaux, en Angleterre, une lettre dont
voici la teneur : « Richard , par la grâce de Dieu^ etc.
Nous vous recommandons et vous enjoignons d'o-
béir en tout, si vous nous aimez, nous et notre
royaume , et si vous tenez à vous-mêmes et à tout ce
que vous possédez , à notre aine et féal chancelier,
Tévêque d'Ély , sur tous les points qui sont de notre
ressort, et d'agir à son égard comme vous agiriez
envers nous, si nous étions dans le royaume, sur
tout ce qu'il vous commandera en notre nom. Fait
sous nos yeux à Bay eux. »
Justiciers choisis par Richard pour la flotte qui se
RENDAIT A LA TeRRE-SaINTE. — La CHARTE QUI LEUR FUT
DOïNNÉE. — Vers la même époque , Richard , roi d'An-
glerre , sur l'avis de ses barons , choisit Girard , ar-
chevêque d'Auch, Bernard , évêque de Bayeux^, Ro-
bert de Sable , Richard de Canville et Guillaume de
Forêt, qu'il établit justiciers sur toute la flotte d An-
gleterre , de Normandie , de Bretagne et de Poitou ,
qui devait se rendre à la Terre-Sainte. Il leur donna
une charte ainsi conçue : « Richard , par la grâce de
Dieu, roi d'Angleterre, à tousses hommes qui doi-
* Ne serait-ce pas quatre de ces faucons de chasse si précieux? Douze
faucons blancs furent au moyen âge la rançon d'un roi.
* harvia n'a point de sens. Nous lisons Bajocia.
ANNEE ^^90. ^Vy
vent aller par mer en Terre-Sainte , salut. Sachez que,
sur Tavis de nos prud'hommes , nous avons établi
les règlements suivants : Que celui qui aura tué un
homme sur le vaisseau , soit lié au mort et jeté à la
mer; que celui qui aura lue un homme sur terre,
soit lié au mort et enterré avec lui. Si quelqu'un a
été convaincu d'avoir tiré un couteau pour frapper
un autre, ou de l'avoir frappé jusqu'au sangr^ qu'il
ait le poing coupé. Que celui qui aura frappé avec la
paume de la main, soit plongé trois fois dans la mer.
Si quelqu'un prononce contre son compagnon op-
probre, insulte ou malédiction de Dieu, qu'il lui
paie autant d'onces d'argent qu'il l'aura insulté de
fois. Si quelqu'un est dénoncé et conv.aincu pourvoi,
qu'on lui verse sur la tête de la poix bouillante , et
qu'(m y secoue de la plume d'oreiller' afin de le re-
connaître ; qu'il soit ensuite abandonné sur la pre-
mière terre où le vaisseau touchera. » Il fit prêter ser-
ment à tous d'observer ces constitutions et d'obéir
aux justiciers que nous avons nommés. Ensuite ii
ordonna aux chefs de sa flotte de mettre à la voile
aussitôt et de venir le retrouver à Marseille.
Les rois de France et d'Angleterre a Vezelay.
— Leur départ pour la 1'erre-Sainte. — Accident
ARRIVÉ A Lyon ou les deux rois se séparent. —
lUcHARD REFUSE d'aller A RoME. — Vers le même
temps, les deux rois de France et d'Angleterre se
réunirent pendant l'octave de saint Jean-Baptiste a
' Nous traduisons cette phrase avec laddition de la variante.
444 RICHARD I".
Vezelay, où repose le corps de sainte Marie-Magde-
leine, et ils s'y arrêtèrent deux jours. Le roi d'An-
gleterre y reçut la besace et le bourdon dans Téglise
de Saint-Denis ^ Ensuite les rois s'étant mis en mar-
che avec leur armée , se rendirent à Lyon sur le
Rhône. Au moment où ils venaient de traverser le
pont du Rhône avec la plus grande partie de leurs
troupes, ce pont s'écroula et fit tomber dans les flots
plusieurs individus hommes et femmes. A Lyon, les
deux rois se séparèrent à cause de la trop grande
multitude qui les accompagnait; car cette masse
d'hommes ne pouvait être contenue dans le même
lieu. Aussi le roi de France se dirigea-t-il vers la
cité de Gênes, et le roi d'Angleterre vers Marseille.
Lorsqu'il y fut arrivé, il trouva un grand nombre de
pèlerins. qui , ayant demeuré longtemps dans cette
ville , avaient dépensé tout leur argent. Le roi Ri-
chard en retint la plupart auprès de lui, et les in-
corpora dans son armée. Cependant il resta huit
jours à Marseille, attendant à chaque instant l'arrivée
de sa flotte. Trompé dans son espoir, il loua dix
vaisseaux de haut bord et neuf galères bien armées
sur lesquelles il s'embarqua, fort inquiet du retard
de sa flotte. Mais, pour qu'on ne pût l'accuser
d'inaction, il passa , accompagné d'une troupe nom-
* Cette assertion n'est pas admissible, et Ton doit soupçonner quelque
faute de texte. Le roi de France alla prendre le bourdon bénit à Tabbaye
de Saint-Denis, et le roi d'Angleterre à celle de Saint-Martin de Tours.
On remarqua, comme un mauvais augure, que Richard, en voulant s'ap-
puyer sur le bourdon, le rompit.
ANNEE ^^90. U5
breuse et bien armée, par l'île de Saint-Etienne, par
Aquilée (?), par Noirmont (?) \ par l'île de Sainl-
Honorat, par la ville de Nice et par celle qu'on
nomme Vintiniille. Delà, il se rendit au château
qu'on appelle Savone (?), et s'y entretint le même jour
avec le roi de France, qui y était tombé malade. Le
quatorzième jour du mois d'août , le roi d'Angle-
terre se rendit à Porto-Fino, et y resta cinq jours.
Là, le roi de France lui envoya demander qu'il lui
prêtât cinq galères. Le roi d'Angleterre lui en offrit
trois que le roi de France refusa. Le 24 août, le roi
d'Angleterre arriva à Porto-Venere, qui se trouve à
moitié chemin entre Marseille et Messine , et ainsi
parcourant divers lieux, il arriva à l'embouchure du
Tibre dont l'entrée est défendue par une fort belle
tour. Là, Octavien, évêque d'Ostie, vint se présenter
au roi, et lui dit que le seigneur pape serait charmé
de le voir à Rome ; mais le roi refusa , reprocha à
Octavien sa simonie , s'emporta contre la concupis-
cence romaine , et, entre autres réprimandes, il lui
dit que la cour papale avait reçu sept cents marcs
pour la consécration de l'évêque du Mans , quinze
cents marcs d'argent pour nommer légat Guillaume,
évêque d'Ely, et une somme énorme de l'archevêque
de Bordeaux, qui était accusé par ses clercs du crime
de simonie. Le roi Richard ayant donc refusé d'al-
ler à Rome, entra dans l'Apulie près de Capoue.
^ Plusieurs points de cet itinéraire sont contestables. Pour ne pas mul-
tiplier ici les remarques , nous renvoyons à la note I , à la fin du vo-
lume.
II. 40
446 RICHARD 1".
Paix entre Tancrède , roi de Sicile, et Richard P*".
— Arthur , nevec de Richard , est choisi pour son
héritier. — Faits divers. — Mort de Frédéric Bar-
BEROUSSE. — Vers le même temps, Tancrède, roi de
Sicile, qui avait succédé au roi Guillaume, fît la
paix avec le roi Richard. Il lui donna vingt mille on-
ces d'argent et vingt mille onces d'or pour qu'il se
relâchât de toutes ses prétentions ; pour qu'il n'éle-
vât plus aucune réclamation à cause du testament
que le roi Guillaume avait fait en faveur du roi Henri,
père de Richard; et, enfin, pour qu'eût lieu le mariage
stipulé entre Arthur, duc de Bretagne, et la tille du-
dit roi Tancrède. C'est alors que le roi Richard in-
stitua pour son héritier légitime ce même Arthur,
dans le cas où il viendrait à mourir sans enfants.
Après la conclusion de ce traité, Richard se hâta de
continuersa route. Vers le même temps, la reineAlié-
nor, qui voulait d'abord accompagner le roi son fils à
la croisade, passa à Montejan, et, après avoir traversé
les plaines d'Italie, elle rejoignit enfin son fils. Mais,
quand elle eut resté quatre jours auprès de lui, elle
obtint la faculté de retourner en Angleterre, et elle
partit, laissant Bérengère , fille du roi de Navarre ,
que le roi Richard devait prendre pour épouse ; car
ledit roi avait donné dix mille livres au roi de France,
pour qu'il n'élevât plus aucune réclamation au sujet
du mariage de sa sœur. Par le même traité, Phi-
lippe se désista à perpétuité de toutes les prétentions
qu'il avait sur le château de Gisors et sur tout le
Vexin. Cette même année, Frédéric, empereur des
ANNEE ^^90. ^47
Romains, dans la quarantième année de son règne,
s'était mis en route pour Jérusalem : il ira versa la
Bulgarie, arriva à Iconium; mais, au moment où il
se dirigeait dlconium vers Antioche, et pendant que
son armée traversait heureusement le fleuve Sélef,
son cheval le renversa dans les eaux : il s'y noya\
Apparition de Thomas acx chefs de la flotte de
Richard P*". — Arrivée de la flotte a Marseille.—
Cette même année , la flotte du roi d'Angleterre ^
après avoir éprouvé de violentes tempêtes, se dirigea
vers Lisbonne, dépassa une pointe de lerre qui s'a-
vance dans la mer, et qu'on nomme Godesler^, se
trouva avoir Saint-Matthieu de Finistère à sa gauche,
et la grande mer par laquelle on va à Jérusalem, à sa
droite. Après avoir côtoyé à gauche le Poitou et la
Gascogne, la flotte entra dans la mer d'Espagne, où
le jour de l'ascension du Seigneur elle fut assaillie
par une épouvantable tempête qui en un moment
sépara les vaisseaux les uns des autres. Au plus fort
de l'orage, pendant que tous les passagers, plongés
dans Tangoisse, criaient vers le Seigneur, le bien-
heureux martyr Thomas , archevêque deCantorbéry ,
apparut visiblement par trois fois à trois personnes
t Une version , généralement accréditée, parce qu^elle établit un rap-
prochement entre le héros macédonien et Frédéric Barberousse , prétend
que ce dernier prince mourut pour s^étre baigné tout en sueur dans le
Cydnus. Mais Frédéric ne pénétra pas si loin en Asie; et l'autre version,
celle qui est conforme au récit de Matt. Paris , a été reconnue pour la
seule qu'on pût admettre.
^ INous adoptons cette variante.
^48 RICHARD F'.
qui se trouvaient sur le vaisseau des habitants de Lon-
dres, et leur dit : « N'ayez point peur, car le bien-
« heureux martyr Edmond, le saint confesseur Nicolas
« et moi , avons été envoyés par le Seigneur, pour
« protéger cette flotte du roi d'Angleterre. Si les hom-
« mes et les chefs de cette flotte se gardent des œuvres
« mauvaises et font pénitence de leurs fautes passées,
« le Seigneur leur accordera une route heureuse, et
« dirigera leurs pas dans ses sentiers. » Après avoir fait
entendre ces paroles par trois fois, l'apparition s'é-
vanouit, et la tempête cessa aussitôt. Sur ce vaisseau
étaient montés Guillaume, fils d'Osbert, et Geoffroi
l'orfèvre , et avec eux plusieurs citoyens de Londres.
Après avoir dépassé Lisbonne et le cap Saint- Vincent,
ils arrivèrent près de la ville de Sylves. C'était à cette
époque la ville qui bornait les possessions chrétien-
nes en Espagne. La foi du Christ y était établie tout
récemment, puisque Sylves n'avait été arrachée par
les chrétiens aux mains des infidèles que l'année pré-
cédente. Lorsqu'ils eurent navigué quelque temps en
vue de la ville, et qu'ils eurent connu, à des signes
certains, qu'elle était habitée par des chrétiens, le
vaisseau monté par les habitants de Londres y
aborda, et les nouveaux venus furent reçus avec de
grands honneurs par l'évéque et par tous les fidèles.
11 y avait sur ce vaisseau plus de quatre-vingts soldats
bien armés que le peuple de la ville et le roi de
Portugal retinrent à leur service, en crainte de l'em-
pereur de Maroc. Ils leur donnèrent toute sûreté
pour le paiement de la solde fixée, et ils fournirent
ANNEE ^^90. 119
de plus avec luxe et abondance à tous leurs besoins.
Dix autres vaisseaux du roi d'Angleterre qui avaient
été dispersés de côté et d'autre avec les chefs qui les
montaient , arrivèrent enfin à la ville de Lisbonne ,
guidés par leSeigneur, et y entrèrent en remontant le
fleuve qu'on appelle le Tage. Bientôt l'archevêque
d'Auch , Robert de Sable, Richard de Canville, et
Guillaume de Forêt en partirent avec la flotte ; ils
naviguèrent entre l'Afrique et l'Espagne ; et après
, plusieurs tempêtes abordèrent à Marseille pendant
l'octave de sainte Marie, avec toute la flotte qui leur
avait été confiée. Ils y trouvèrent le roi d'Angleterre,
et s'y arrêtèrent quelque temps pour les réparations
dont la flotte avait besoin.
L'archevêque de Caistorbéry et quelques autres
ABORDENT A TyR. — L'ÉVÊqUE DE NORWICH AGHETE SON
ABSOLUTION AU PAPE ET REVIENT EN ANGLETERRE. — CON-
FLIT ENTRE LES DEUX ARMEES A MeSSINE. — VerS le
même temps, Baudouin, archevêque de Cantorbéry,
Hubert, évêque de Salisbury, etRanuIf de Glanville,
jadis justicier d'Angleterre , qui s'étaient joints au
roi Richard pour se rendre à Jérusalem, prirent le
chemin direct, laissèrent à gauche la Sicile; et enfin
après beaucoup de périls, ils abordèrent à Tyr vers
la fête de saint Michel. Quant à Jean, évêque de Nor-
wich, il alla trouver le pape, et lui offrit une somme
d'argent que le seigneur pape reçut de grand cœur.
Alors ayant vidé ses coffres de peur qu'ils ne fussent
trop lourds, et ayant obtenu facilement la permission
150 RICHARD I".
de rebrousser chemin, il revint absous en Angleterre.
Mais cette conduite était honteuse, et cet exemple
dangereux pour Tarmée des croisés.
Vers le même temps , le roi de France Philippe
aborda à Messine, le seizième jour avant les calendes
d'octobre, et fut logé dans le palais du roi Tancrède.
Lorsque Richard arriva à son tour, le neuvième jour
avant les calendes du même mois, il ne put obtenir
l'entrée de la ville, car les Français craignaient que
les vivres ne pussent suffire aux armées si nombreu-
ses qui accompagnaient les deux rois. Le roi Richard,
à cette nouvelle, envoya ses maréchaux aux chefs de
la ville pour leur demander qu'ils fissent établir un
marché où les vivres seraient vendus au prix coûtant
à son armée, sans quoi il était exposé à mourir de
faim. Les chefs de la ville voulurent ouvrir leurs
portes à un si grand prince, ei le recevoir honora-
blement. Mais les Français orgueilleux (et tout or-
gueilleux ne peut souffrir de rival) s'y opposèrent
formellement, et ils coururent en armes sur le rem-
part, pour fermer toutes les entrées. Le roi Richard,
enflammé de colère, et non sans raison, ordonna à
ses chevaliers de s'armer, d'attaquer les ennemis, et
d'ouvrir le passage pour lui et pour eux. Ceux-ci ,
obéissant à l'ordre de leur roi, attaquèrent vive-
ment les portes, et entrèrent de force, après avoir
tué quelques Français. Ceux qui avaient eu à souf-
frir de cette violence, en ayant porté la nouvelle au
roi de France, celui-ci en conçut contre Richard un
profond ressentiment , qu'il garda toujours vif et im-
ANNÉE H 90. I5^
placable dans son cœur. Quoiqu'il le dissimulât, ce
ressentiment ne fit qu'augmenter de jour en jour.
Le vieil eimemi des hommes sut Tallumer et Ten-
Iretenir. ''^^''
Premières opérations de Richard en Sicile. — Rè-
glements POUR l'église en Normandie. — Vers le même
temps, c'est-à-dire le huitième jour avant les calendes
d'octobre, le roi de France s'embarqua ; mais comme
le vent lui était contraire , il rentra le jour même à Mes-
sine. La veille des calendes d'octobre , le roi Richard
passa le fleuve nommé Phare^ et prit en Calabre un
lieu très-fortifié qu'on nomme Bagnara. 11 y établit
sa sœur Jeanne, jadis reine de Sicile. Le lendemain il
s empara d'un château entre la Calabre et Messine ,
château qu'on appelle le monastère des Griffons. Les
Griffons y ayant attaqué Hugues-le-Brun, comte de la
Marche, furent repoussés par le roi Richard. Alors
ils s'enfermèrent dans la ville, se portèrent sur les
remparts et sur les murailles, tuèrent au roi beau-
coup d'hommes et de chevaux, et en blessèrent plus
encore. Richard, irrité, brisa les portes de la ville,
s'en empara deforce, et y établit ses hommes, le qua-
trième jour avant les nones d'octobre. Le troisième
jour avant les nones du même mois, les chefs de la
ville lui donnèrent des otages pour le maintien de la
paix. Ensuite il fortifia dans ce lieu un château qu'il
* Les opérations de Richard en Sicile présentent des faits historiques
assez difficiles à éclaircir. ( Voir la note 1 à la fin du volume. ) Ici nous
ne faisons que traduire.
m RICHARD P'.
appela Mategrive \ A cette époque, un concile pro-
vincial fut tenu à Westminster, sous la présidence
de Guillaume, évéque d'ÉIy, légat du saint-siége
apostolique, aux ides d'octobre; mais on y fit fort
peu de chose, ou pour mieux dire rien, relativement
à l'édification de l'église d'Angleterre.
A cette époque aussi, Téglise de Dieu, en Norman-
die , fut délivrée du long joug de la servitude , de
l'aveu et par le bon vouloir du glorieux roi Richard.
Il fut décidé, en premier lieu, et octroyé par le roi,
que les clercs ne seraient saisis en aucun cas par le
pouvoir séculier, comme cela avait lieu ordinaire-
ment, siée n'était pour homicide, vol, incendie, ou
énormité de pareille sorte. Ceux-ci, sur la première
réquisition des juges ecclésiastiques, devront être re-
mis, sans réclamation et sans délai, à la cour ecclé-
siastique pour y être jugés. Item , toutes les affaires
généralement relatives au manque de foi , ou à la
transgression de serment, devront être traitées dans
la cour ecclésiastique. Item, les affaires relatives aux
dots ou donations, à cause de noces ^, quand il s'agira
^ Allusion sans doute à la défaite des Griffons.
^ Quœstiones de dote vél donatione propter nuptias. ( Texte hic. }
On voit que le droit canon accepte les termes du droit romain. Nous
renvoyons aux Institutes de Justinien, lib.ii , titul. vil, 3, et au Corn-
mentaire de M. Ducaurroy, pour l'explication de ce genre de contrat.
Rappelons seulement qu'on entendait par là la donation faite par le fiancé
à la fiancée ou par le mari à l'épouse , et que c'était en quelque sorte un
échange de la dot. La donation propter nvptias différait «essentiellement
des présents réciproques faits entre fiancés ( sponsalitia largitas), les-
quels n'avaient d'effet que si le mariage était contracté. Au moyen âge,
ANNÉE U90. ^55
de meubles , ou de choses qui se meuvent , devront
être déférées à l'église. Item, dans les églises conven-
tuelles , les abbés , ou prieurs , ou abbesses , devront
être élus avec Tassentiment de leur évêque. Item, au-
cune enquête juridique n'aura lieu dans la cour sé-
culière, si l'on peut prouver, par charte ou par toute
autre manière, que la possession contestée aux ecclé-
siastiques provient d'aumône; mais il faudra en ré-
férer aux juges ecclésiastiques. Item, le partage des
biens laissés par testament se fera par l'autorité de
l'église, et la dixième partie n'en sera point soustraite
comme auparavant. Item, quant aux biens des clercs,
s'ils ont la réputation d'avoir été usuriers , de quel-
que manière qu'ils soient morts , rien n'en pourra
revenir au pouvoir séculier; mais ces biens seront
distribués en œuvres pieuses par l'autorité épiscopale.
Item, tout ce que les laïques auront cédé en donations
la donation propter nuptias se confond souvent avec le douaire ( dotali-
<iwm), et en Allemagne, nous la trouvons appelée morgengave (mor-
ganaticum , morganegiba ) , don du matin , défini ainsi dans une charte
de ^1463 : « Pretium in ma»e quandà surreait { uxor ) de Jecto. »
Nous voyons , dans le passage du texte , que le tribunal ecclésiastique se
réserve les procès soulevés par suite de conventions matrimoniales. Ce-
pendant cet usage , en France du moins et au treizième siècle , n'était
point absolu ; car on lit dans un arrêt du parlement de Paris , à l'an-
née 1209 : « Comme, selon la coutume de France, les dames ont la fa-
« culte de s'adresser pour leurs douaires à la cour qu'elles voudront, soit
« à la cour ecclésiastique, soit à la cour du seigneur féodal , soit à la cour
« du seigneur supérieur, etc. » La donation propter nuptias est souvent
désignée sous les noms à^agentiamenium ^ antefactum, augmentum
doiis , quelquefois même simplement sous celui de dos , comme on le
voit ici.
154 RICHARD V'.
pendant leur vie, ou auront aliéné à un titre quelcon-
que , ne pourra être révoqué après leur mort, même
quand ils auraient la réputation d'avoir été usuriers.
Quant aux biens qui ne se trouveront pas aliénés après
la mort du propriétaire, ils seront confisqués, s'il
est prouvé que celui-ci ait été usurier à l'époque de
sa mort. Item, si un mort a eu un certain gage, dont
il ait retiré sou principal, la portion libre de ce gage
reviendra à celui qui s'était engagé ou à ses héri-
tiers. Même chose aura lieu à l'égard des portions de
sa femme et de ses enfants, après la mort de ceux-ci.
Si quelqu'un a été surpris par une mort subite, ou
par tout autre accident, en sorte qu'il n'ait pu dis-
poser de ses biens , la distribution de ses biens sera
faite par l'autorité ecclésiastique.
Mort de Baudouin, archevêque de €antorbér¥. —
Résistance de la ville d'Acre.— Accusations contre
Richard. — Vers le même temps, Baudouin, arche-
vêque de Cantorbéry, étant tombé malade sous les
murs d'Acre , et se voyant à l'extrémité , légua tous
ses biens à l'entretien de la Terre-Sainte. Après sa
mort, Hubert, évêque de Salisbury, nommé par lui
son exécuteur testamentaire, distribua fidèlement les
biens du défunt, d'après ses pieuses intentions. 11
s'occupa surtout de ceux qui veillaient à la sûreté du
camp. Pendant longtemps , et comme l'avait décidé
l'archevêque en son vivant, il paya la solde à vingt
t'hevaliers et à cinquante sergents. Il prit aussi soin
lies pauvres, abaissa ses regards sur ceux qqi avaient
ANNÉE ^490. 455
besoin de secours , et remplit enlîn tous les devoirs
d'un bon prélat ^ Cependant la ville d'Acre résistait
vigoureusement à des assauts qui se multipliaient de
toutes les manières ; car elle était munie de bons
remparts, pleine de soldats, et bien garnie de vivres.
En outre^ Saladin harcelait sans cesse les assiégeants,
avec son immense armée, et faisait le plus de mal
possible aux chrétiens , qui voyaient la désertion se
mettre dans leurs rangs, et qui ne pouvaient enlever
leurs morts. Cependant les chrétiens , plaçant dans
le Christ leur confiance et leur consolation, espéraient
être en état de soutenir les fatigues et les incommo-
dités du siège jusqu'à l'arrivée des deux rois, pourvu,
toutefois , que cette arrivée eût lieu à la prochaine
fête de Pâques; autrement toutes les ressources leur
auraient manqué, et l'espérance d'être secourus par
les hommes se serait évanouie pour eux ^. On assure
(faut-il le croire?) que le roi Richard reçut secrète-
ment, devant Acre, des dons et des présents de Sa-
ladin. C'étaient des pierreries fort précieuses , des
trésors, de l'or épuré par le feu, de première qualité
et d'une grande valeur, et un hoqueton ^ assez léger,
impénétrable à tout javelot. Cependant le roi Ri-
chard, pour s'excuser de son avarice, disait à ses ser-
viteurs : « Laissez -le perdre en prodigalités ce qui
« est à lui. »
< Adopté l^addition pour cette phrase.
^ Nous donnons, pour ce passage, plus de développement au texte, en
?uivant les variantes de Cotton et de Wendover,
^ AlcattOy dit le texte.
456 RICHARD l«^
Orgueil de Guillaume, évêque d'Ely. — Son ava-
rice. — Vers le même temps, Guillaume, évêque
d'Ely, justicier d'Angleterre et légat du siège aposto-
lique, fit environner la tour de Londres d'un fossé très-
profond , espérant pouvoir conduire dans la ville les
eaux de la Tamise. Mais , après d'énormes dépenses
prises sur le fisc, il fut obligé de renoncer à ce tra-
vail inutile. Ce chancelier était en ce moment Thomme
le plus puissant de l'occident : il était à la fois le roi
et le pontife d'Angleterre. Néanmoins il comptait
pour rien cette élévation : non content de la dignité
épiscopale, il montra bientôt qu'il portait son ambi-
tion plus haut. Dans la première des lettres qu'il
écrivit, il prouva cette vanité et cet orgueil qu'il éta-
lait impudemment; il disait : « Guillaume, par la
grâce de Dieu, évêque d'Ely, chancelier du seigneur
roi, justicier de toute l'Angleterre, et légat du saint-
siége apostolique, salut, etc. » Il se servait de toutes
ces dignités acquises à prix d'argent pour exercer
d'intolérables exactions. Il voulait remplir ses cof-
fres , qu'il avait vidés afin d'obtenir de si hautes
charges. Il prêtait son argent au mois, pour que cet
argent lui revînt accru par les usures qu'il extorquait.
En remplissant les fonctions de légat, fonctions qu'il
avait achetées pour mille livres d'argent , il se con-
duisit avec tant de violence qu'il était deveuu insup-
portable à toutes les églises d'Angleterre, tant cou-
vents que cathédrales. Il ne voyageait jamais qu'ac-
compagné de quinze cents chevaux , d'une foule de
clercs, et entouré d'une haie d'hommes d'armes : il
ANNÉE ^^90. ^57
se plaisait à outrepasser l'appareil permis à un évê-
que. Il avait à sa table tous les jeunes gens de race
noble, qu'il avait alliés par mariage à ses nièces et aux
jeunes filles de sa famille. On s'estimait heureux d'être
admis dans sa familiarité : il n'y avait pas de terre
à vendre qu'il ne Tachetât; d'église ou d'abbaye va-
cante qu'il n'en disposâtou ne la retînt entre sesmains;
de châteaux ou de manoirs à garder qu'il n'en devînt
le maître, soit à prix d'argent, soit par l'effroi qu'il
inspirait. Par ces moyens et d'autres semblables, il
était pour tout le monde un objet de terreur. L'An-
gleterre se taisait devant sa face , et il n'y avait per-
sonne qui murmurât : car tout le monde était à lui.
11 se faisait suivre par :
Un cortège de musiciennes courtisanes, de charlatans.
De mendiants , d'histrions, de farceurs et autres gens
de même espèce * ;
Tous l'accompagnaient au son des instruments et
des chansons : et cet homme, sur la terre, voulait être
loué, comme Dieu dans le ciel est célébré par les can-
tiques des anges. Il semblait, dans toute sa conduite,
vouloir rivaliser avec le Seigneur. Nous n'oublierons
pas, dans la suite du récit, et quand il sera temps,
de montrer comment cet orgueil fut abaissé. En vertu
du titre de légat qu'il avait obtenu du pape , il tint
un concile à Londres dans l'église de Westminster.
Le cinquième jour avant les calendes d'avril, mouru
' Horace , livre i, satire 2.
RICHAKD I".
rent Guillaume^ évêque de Worcester, et Guillaume,
abbé de Westminster.
Morts illustres au siège d'Acre. — Départ du roi
DE France. — Richard aborde en Chypre et détrône
Isaac. — Son mariage avec Bérengère. — Faits divers.
— L'an de la nativité du Seigneur 4 4 9^1, après la
mort du vénérable Baudouin, archevêque de Cantor-
béry, de nobles et braves seigneurs moururent au
siège d'Acre : Ranulf de Fougères, Robert, comte du
Perche , Thibaut de Blois , le com le Etienne son frère ,
le comte Frédéric , fils de l'empereur Frédéric , le
comte deFerrières, Robert, comte de Leicester, (Ra-
nulf de Glanville, Raoul de Hauterive, l'archidiacre
de Colchester, et une foule d'autres avec eux, qui fu-
rent emportés, dit-on, par un air pestilentiel. Cepen-
dant les deux rois de France et d'Angleterre étaient
toujours en Sicile, jusqu'à ce qu'arrivât l'époque du
printemps, alors que la mer offre moins de dangers)*.
Cette même année, le pape Clément, après avoir oc-
cupé la chaire romaine pendant un ^ an et deux mois,
expira, et eut pour successeur Célestin, appelé précé-
demment Hyacinthe.
Cette même année, le quatrième jour avant les
<!alendes d'avril, le roi de France s'embarqua à Mes-
sine, et se dirigea en ligne droite vers Jérusalem. Le
* Tout le passage compris entre parenthèses est intercalé d'après les
variantes.
2 Nous ne pouvons nous expliquer cette erreur. Clément fut pape trois
ans et trois mois, de H87 à H.91. D'ailleurs on lit dans les lettres pré-
cédentes : « L'an troisième de notre pontiCcat. » i
ANNEE ^^9^. ^59
roi Ridiard partit glorieusement à son tour, le qua-
trième jour avant les ides d'avril. Sa flotte était com-
posée de treize vaisseaux de haut bord, qui présen-
taient au vent une triple rangée de voiles ; il avait
en outre cent vaisseaux de charge et cinquante galè-
res à trois rangs de rames. Après vingt jours de na-
vigation, il toucha à Rhodes, et, dix jours après,
il aborda dans Tîle de Chypre. Cursac*,qui en
était maître et qui prenait le titre d'empereur, se
présenta sur le rivage avec une troupe nombreuse
de soldats, pour interdire le débarquement au roi.
Il se saisit de plusieurs croisés dont les vaisseaux
avaient échoué sur le rivage; il les dépouilla et les jeta
en prison pour qu'ils y mourussent de faim. A cetle
nouvelle, l'illustre roi d'Angleterre entra dans un
violent courroux; il présenta la bataille à Tennemi,
remporta la victoire en un instant, s'empara de Cur-
sac, qu'il enchaîna, et devint maître de la fille unique
de l'empereur, ainsi que de l'île entière et de toutes
les places fortes. Cursac était convenu avec le roi qu'il
ne serait pas chargé de chaînes de fer : le roi, fidèle
observateur de sa parole, le fit charger de chaînes
d'argent et enfermer dans un château près de Tri-
poli, qu'on appelle Margeth*. Quant à la fille de
* Ce prince, nommé Isaac, appartenait par sa mère à la famille impé-
riale des Comnènes. L'empereur Manuel l'avait fait gouverneur de l'île
de Chypre; mais ce gouverneur se révolta, prit même la qualité d'empe-
reur, et, sous le faible règne d'Isaac l'Ange, il demeura maître absolu de
cette île. Richard , après l'avoir vaincu, se fit couronner roi de Chypre
en présence de Guy et de Geoffroi de Lusignan.
- Probablement Margat.
4 60 RICHARD r.
Cursac, il la donna en garde aux deux reines, et veilla
à ce qu'elle fût traitée avec égards. Le roi Richard,
dans sa sagesse, avait voulu aborder en Chypre sans
nuire à personne, avec l'intention de se refaire lui et
les siens, et de se procurer des vivres frais, après les
fatigues et les ennuis d'un voyage sur mer. Mais
comme ledit Cursac s'était opposé à ce qu'on entrât
sur son territoire ; comme il avait défendu à ses su-
jets de vendre aucunes provisions à l'armée du roi
d'Angleterre et de faire aucun commerce avec elle,
Richard avait été indigné, et l'avait chassé du trône
en punition des outrages qu'il en avait reçus. Ri-
chard ayant obtenu toutes les richesses de l'île et y
ayant établi des gouverneurs à son gré, y célébra son
mariage^ avec la fille du roi de Navarre nommée Bé-
rengère, que la reine Alienor avait amenée au roi
pendant son séjour en Sicile. Vers le même temps,
pendant les solennités de Pâques, quatrième férié, le
pape Célestin consacra empereur Henri, fils de l'em-
pereur Frédéric. Vers le même temps , le comte de
Flandre Philippe, qui avait accompagné le roi de
France à la Terre-Sainte, mourut sans enfants.
Geoffroi, archevêque d'York, consacré a Tours.
Se rend en Angleterre. — Il est emprisonné a
* Richard devait d'abord épouser Aliz, sœur de Philippe. Mais quand
il eut prouvé par témoins que Henri 11 , selon son usage, avait séduit ou
violé cette jeune fille commise à sa garde, le rei de France, comme on
Ta vu, dispensa Richard de sa promesse , moyennant une pension de dix
mille livres « et lui octroya à ce prix, dit Roger de Hoveden, licence
d'épouser la femme qu'il voudrait.
ANNÉE ^^9I. ^61
Douvres. — Puis mis en liberté. — Éclipse de soleil.
— A la même époque, sur un ordre exprès du sou-
verain pontife, Barthélémy, archevêque de Tours,
consacra Geoffroi élu archevêque d'York. Celui-ci,
après sa consécration, fit voile vera T Angleterre, et
aborda à Douvres avec les siens. Matthieu de Clare,
gouverneur du comté, avait reçu peu auparavant de
Guillaume, évêque d'Ély et chancelier, une lettre
ainsi conçue : « Si celui qui a été élu à York ou quel-
qu'un de ses messagers aborde à Tun des ports de
votre bailliage, failes-le saisir, jusqu'à ce que nous
vous ayons fait savoir notre volonté à ce sujet; et
nous vous enjoignons semblablement de faire saisir
toutes les lettres du seigneur pape ou de quelque au-
tre grand personnage qui auraient été apportées par
cette voie. » Matthieu de Clare, apprenant le débar-
quement de Tarchevêque, s'occupa d exécuter les or-
dres qui lui avaient été transmis, et y fut décidé par
la sœur de l'évêque d'Ely, laquelle avait alors le châ-
teau sous sa garde. Pendant six jours*, il le fit mé-
chamment assiéger dans le prieuré de Saint-Martin,
et il le tint si étroitement serré, qu'à peine, dans cet
espace de temps, Geoffroi et ses amis purent-ils se
procurer des vivres obtenus de la charité publique.
Cependant la malict de ces perfides ayant été poussée
au comble, les soldats de l'évêque d'Ely se précipitè-
rent dans ladite église, accompagnés d'une multitude
de gens armés d'épées ou de bâtons, et ils déclarè-
* Il nous a paru nécessaire, poiff la clarté du récit, de traduire la lin
de cet alinéa, en intercalant les additions à mesure.
II. ^1
^62 RICHARD P^
rent formellement à Farchevêque qu'il eût à sortir du
royaume au plus tôt et à faire voile vers la Flandre,
sMI ne voulait qu'il lui arrivât pire mal. L'archevê
que s'y étant refusé, fut arraché de Tautel, quoiqu'il
eût Tétole au cou et la croix à la main, fut tiré par
les pieds, par les jambes, par les bras ; sa tête heurta
violemment sur le pavé, et enfin il fut traîné jusqu'à
la citadelle par un chemin boueux, par des lieux rem-
plis d'immondices, lui, ses clercs et tousles religieux
qui étaient venus le voir à son arrivée : alors il fut jeté
en prison et gardé étroitement pendant huit jours. A
celte nouvelle, Févêque de Londres se rendit en toute
hate auprès du chancelier, et, après beaucoup de sup-
plications, il obtint enfin la liberté de Tarchevêque,
en mettant son évêché en gage. L'archevêque étant
sorti de prison, se rendit à Londres où il fut reçu
en procession solennelle par l'évêque de Londres,
par le clergé et le peuple de la ville qui le comblè-
rent de témoignages de respect. Cette arrestation vio-
lente fut (comme nous le verrons dans la suite) une
des principales causes de la chute du chancelier.
L'archevêque excommunia alors tous ceux qui l'a-
vaient outragé et qui avaient osé porter sur lui des
mains impies et violentes.
Cette même année, au mois de juin, la veille de
saint Jean-Baptiste, un jour de dimanche, le jour de
la lune étant XX Vil', le soleil étant entré dans le si-
* H est évident quUl faut entendre ici ce qu'on appelle vulgairement
l'âge de la lune, et non ses quartier» Pour trouver l'âge de la lune, di-
sent les computistes, à un ou deux jours près , il faut ajouter l'épacte
ANNEE H94. ^^^ô
gne de TÉcrevisse, il y eut une éclipse de soleil qui
commença à la septième heure du jour et qui dura
jusqu'à la huitième.
Le roi de France a Saint- Je an-d' Acre. — Richard
s'y rend a son tour. — Prise du vaisseau le Dromant.
— Prise de la ville. — Vers le même temps, le roi
de France Philippe débarqua à Saint-Jean-d'Acre,
le douzième jour avant les calendes d'avril. Le roi
Richard mit à son tour à la voile dans l'ile de Chypre,
après s'être abondamment pourvu de vivres. En ef-
fet, apprenant que l'armée des croisés souffrait sous
les murs d'Acre d'une famine et d'une disette terri-
bles, en sorte qu'un setier de froment se vendait
soixante marcs , il chargea plusieurs vaisseaux de
nombreuses provisions, et se hâta d'aller porter re-
mède à tant de misère et de souffrances. Pendant
qu'il naviguait vers Acre avec un vent favorable, il
rencontra, le huitième jour avant les ides de juin, un
gros vaisseau nommé Dromant^ que Saphadin, sou-
dan de Babylone et frère de Saladin, envoyait chargé
de richesses de Beryte à Acre, pour porter secours
aux assiégés. Ce vaisseau était défendu par le feu gré-
geois, par un grand nombre de vases remplis de
serpentins enflammés*, et il était monté par quinze
courante au nombre des jours du mois dont il s'agit et au nombre des
mois écoulés depuis le mois de mars inclusivement. Si ces trois nombres
ajoutés ensemble ne dépassent point trente , c'est le jour de la lune; s'ils
vont au delà , on retranche trente jours.
' Adopté iguiiorum^ au lieu àHgnotorum.
4U RICHARD F'.
cents guerriers. Aussitôt le roi Richard fît armer ses
soldats : le vaisseau est entouré par les galères chré-
tiennes, et un combt acharné s'engage. Cependant
le navire sarrasin, n'étant pas secondé par lé vent,
restait immobile; alors un des rameurs du roi Ri-
chard, habile plongeur, nage sous les flots et s'appro-
che du Dromant qu'il perce en plusieurs endroits.
Bientôt Feau s'élance en bouillonnant, et remplit
non-seulement la carène et la sentine du Dromant,
mais encore les sabords et le pont. Le vaisseau fut
pris sans espoir d'échapper ; et le roi fit noyer treize
cents de ceux qui le montaient, s'en réservant deux
cents en vie pour en tirer rançon.
Le roi Richard, après avoir fait transporter sur ses
galères lesdépouilles du Dromant, s'approcha, poussé
par un bon vent, delà ville d'Acre, but de son voyage.
Enfin, le sixième jour avant les ides de juin, il entra
dans le port au son des clairons et au bruit des trom-
pettes. Le fracas de tous les joueurs d'instruments
remplissait le rivage, et retentissait dans tous les
lieux d'alentour. Cette entrée triomphale, qui annon-
çait dignement l'arrivée d'un grand prince, ranima
le courage des chrétiens, et jeta au contraire la terreur
dans l'âme des Sarrasins assiégés *. Alors le roi Ri-
chard donna à tous la preuve de sa générosité , en
distribuant des vivres à cette armée affamée. Les deux
rois, accompagnés de leurs chevaliers et soldats, dis-
posèrent autour de la ville leurs pierriers et leurs
* La variante ajoute r siiperhia Francqrvm ob(jrunnivii : la vanité
des Français en grogna.
ANNÉE ^^9^. U5
machines. Jour et nuit ils battirent les murailles à
coups de pierres énormes, et bientôt la consternation
•se mit chez les infidèles, qui perdirent l'espoir de
pouvoir résister plus longtemps. Enfin ils délibé-
rèrent et résolurent de traiter de la paix; elle fut
conclue, à condition que Saladin rendrait pour leur
rançon la vraie croix, dont il s'était emparé dans la
guerre, qu'il mettrait en liberté quinze cents captifs
chrétiens, au choix des vainqueurs, et que les infi-
dèles paieraient de plus, pour assurer la paix, sept
mille besants. Alors la ville fut remise aux deux rois,
le quatrième jour avant les ides de juillet, avec toutes
les armes et toutes les richesses qu'elle contenait :
les Sarrasins eurent seulement la vie sauve. Quand
arriva le jour fixé pour les restitutions, Saladin n'ac-
complit aucune de ses promesses. En punition de
cette violation du traité, deux mille six cents Sarrasins
eurent la tête coupée \ On n'en épargna que les prin-
cipaux, qui furent chargés de fers et mis à la dispo-
sition des rois.
Jalousie de Philippe-Augdste. — Il veut revenir
EN France. — Motifs de dissension entre les deux
ROIS. — Après la prise de la ville d'Acre, le roi de
France se disposa à retourner dans ses états, comme
« Geoffroi de Vinisauf donne à peu près le même nombre. Koger de
Hoveden dit cinq mille. Le duc de Bourgogne etsurtout Richard signa-
lèrent leur cruauté en cette circonstance. On assure que Richard exerça
son adresse en décapitant d^e sa main plusieurs prisonniers; mais Jacques
de Vitry assure que Philippe-Auguste consentit à rendre la liberté à ses
prisonniers, moyennant rançon.
-166 RICHARD F^
si le but de la crosiade était atteint. Il ressentait au
fond du cœur un violent dépit de voir que tout ce
qui se faisait de grand dans Tarmée chrétienne était
attribué au roi Richard ; aussi, prétextant la pauvreté
et la pénurie de ses finances, il annonça qu'il ne
pouvait rester plus longtemps. L'illustre roi d'An-
gleterre Richard, qui désirait ardemment mettre à
terme la grande affaire ^e Texpédition, promit au roi
de France de partager avec lui, par moitié, tout ce
qu'il possédait en or, en argent, en amas de vivres,
en chevaux, en armes et en vaisseaux, s'il voulait
rester et travailler avec lui à chasser de la Terre-
Sainte les ennemis du Christ. Mais le roi de France,
qui avait juré de revenir, et qui avait pris irrévoca-
blement cette détermination, malgré les réclamations
des siens et au milieu de la consternation de toute
Tarmée, s'embarqua accompagné de peu de monde,
pour revenir dans son royaume. 11 y avait en outre
entre les deux rois une cause secrète de dissension.
Le roi de France voulait et s'était mis en tête de don-
ner au marquis de Monlferrat la ville d'Acre et toutes
les villes, châteaux ou terres qui seraient prises par
la suite, et d'établir ledit marquis, roi de la Terre-
Sainte. Le marquis avait épousélafille du roi Amaury,
sœur de la reine de Jérusalem, morte récemment. Le
roi Richard s'était constamment opposé à ce projet.
Il lui remontrait, avec raison, qu'il était plus juste
de rendre au roi Guy un royaume, dont il était depuis
longtemps dépouillé, que d'y établir un autre du vi-
vant même de Guy, puisqu'il était constant d'ailleurs,
ANNÉE M9^ 167
qu'il avait perdu son royaume, non point par lâ-
cheté, mais plutôt par trop de courage, en affrontant
avec une armée peu nombreuse une multitude d'en-
nemis, et en succombant dans une terrible bataille ,
où il avait été pris, lui et la sainte-croix, par les Sar-
rasins. Nous avons déjà dit qu'il existait entre les
deux rois des semences de discorde, qui dataient de la
querelle élevée à Messine, et ce désaccord, longtemps
dissimulé, s'était encore accru à l'occasion d'un jeu
de cannes *. En partant, le roi de France laissa le
duc de Bourgogne avec mille hommes d'armes^,
sous prétexte d'aider le roi Richard , mais en effet
* « Pendant le cours du siège, dit M. Michaud, on célébra dans la
« plaine de Ptolémaïs plusieurs tournois , où les musulmans furent in-
« vités. Les champions des deux partis , avant d'entrer en lice , se ha-
rt ranguaient les uns les autres. Le vainqueur était porté en triomphe,
« et le vaincu, racheté comme prisonnier de guerre. Dans tes fêtes
« guerrières, qui réunissaient les deux nations, les Francs dansaient sou-
« vent au son des instruments arabes , et leurs ménestrels chantaient en-
« suite pour faire danser les Sarrasins. » Nous ne pensons pas néanmoins
que ce soit une de ces joutes qui ait donné lieu au ressentiment dont il
s'agit ici, et nous trouvons dans la chron. de Brompton etdans le Père
d'Orléans {Hist.des Hév. d'Anijl.) un renseignement très-circonstancié,
([ui explique évidemment la brève indication du texte. Un soir, à Messine,
Richard s'amusa à rompre des cannes avec Guillaume des Barres , che-
valier français. Irrité de ce que celui-ci n'avait pas eu la complaisance
de se laisser abattre de cheval, il lui adressa de dures paroles, et lui
défendit de reparaître en sa présence. Quelques instances que pût faire
Philippe-Auguste, Richard refusa de pardonner à des Barres, et donna
un nouvel exemple de cette opiniâtreté hautaine qui devait ruiner l'ami-
tié de deux rois.
2 Tous les historiens disent dix mille soldats et cinq cents che-
valiers.
168 RICHARD F^
pour le trahir meclianiQient : car il lui donna en par
tant des instructions de trahison. Chaque jour le roi
de France voyait tous les pèlerins, qui se rendaient en
foule à la Terre-Sainte, se mettre sous la protection du
roi Richard. Chaque jour la réputation de son rival
augmentait. Richard était plus riche en trésors, plus
libéral à octroyer des présents , accompagné d'une
armée plus nombreuse, plus ardent à attaquer les
ennemis : aussi Philippe, redoutant pour sa propre
gloire cette concurrence désavantageuse, voulaits'em-
barquer au plus tôt V Ce qui décidait encore Philippe
à hâter son départ, c'était la mort du comte de Flan-
dre, dont ledit roi de France convoitait la terre. Enfin,
après avoir prêté caution juratoire qu'il n'envahirait
point à main armée la terre du roi d'Angleterre ou
celle des autres seigneurs qui restaient avec lui , il
partit. Le roi Richard, resté seul, fit déblayer les fossés
d'Acre, réparer les brèches des murs, et y établit une
bonne garnison.
Richard continue la guerre. — Il rend compte des
OPÉRATIONS de l'aRMÉE A l'aRCHEVÉQUE DE RoUEN.
Après avoir mis Acre en état de défense, le glorieux
Richard sortit fièrement de la ville à la tête de ses
compagnons d'armes, la veille de l'assomption de la
bienheureuse Vierge, pour assiéger et soumettre les
villes maritimes. 11 fit placer ses tentes en vue de
l'armée de Saladin, qui était près de là, dans le lieu
• Nous u'a vous traduit de l'iutercalalion que ce qui n'était point dans
le texte de Matthieu Paris.
ANNÉE ^^9l. ^6^
même où avaient été décapités, ainsi que nous Tavons
dit, les deux mille six cents Sarrasins qui faisaient
partie de la garnison de Ptolémaïs. Dès que les Sar-
rasins qui occupaient les villes maritimes eurent
appris l'expédition de Richard, ils craignirent d'être
victimes de sa colère , comme l'avaient été ceux de
Ptolémaïs j et, ne comptant pas être secourus par Sa-
ladin, qui avait refusé de payer la rançon stipulée
pour la garnison d'Acre, ils abandonnèrent leurs
villes et prirent la fuite, à la nouvelle de l'arrivée du
roi. C'est ce que firent ceux qui habitaient Cayphas,
Césarée , Arsuth , Joppé , Ascalon et Gaza. Ainsi par
la volonté de Dieu, tout le pays qui formait la côte ma-
ritime fut pris par les chrétiens qui s'y établirent ;
mais ce ne fut pas sans de grandes peines, car les
cavaliers de Saladin voltigeaient sur les flancs de
l'armée chrétienne, et tombaient vigoureusement sur
l'arrière-garde dans les lieux étroits et de difficile
abord. Aussi y eut-il souvent des morts de chaque
côté. Après avoir établi des garnisons dans les villes
que j'ai nommées, l'illustre roi Richard rentra triom-
phant dans Acre.
Mais ce que nous racontons ici sera mieux compris
si nous reproduisons la lettre que le roi écrivit à ce
sujet à Guillaume, archevêque de Rouen : « Richard,
par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre, etc Vous
saurez qu'après le départ du roi de France pour ses
états , et la réparation des ruines et brèches de la
ville d'Acre, nous nous sommes dirigés vers Joppé,
afin de travailler pour la cause du Christ et pour Tac-
' 1
^70 RICHARD l«^
eomplissemeiit de notre vœu. Nous étions accompa-
gnés du duc de Bourgogne avec les Français, du
comte Henri avec les siens, et de beaucoup d'autres
comtes et barons. Mais comme entre Acre et Joppé
il y a un grand espace et une longue route à parcou-
rir, nous sommes descendus à Césarée avec de gran-
des peines et de grandes fatigues. Saladin lui-même,
en nous attaquant en chemin, a perdu plusieurs de
ses soldats. L'armée du Christ, après s'être reposée
quelque peu à Césarée \ a repris sa marche. Notre
avant-garde précédait et devait prendre les mesures
du camp près d'Arsulb. En ce moment, Saladin et
ses païens sont tombés avec impétuosité sur notre
arrière-garde; mais, par la grâce favorable de la mi-
séricorde divine , ils ont été mis en fuite, quoiqu'ils
n'eussent en tête que quatre corps de bataille, et pour-
suivis dans leur fuite l'espace d'une lieue. La veille de
la fête de la bienheureuse Marie, les nôtres ont fait près
d'Arsuth un si grand carnage d'illustres Sarrasins,
que depuis quarante ans Saladin n'avait pas éprouvé
un pareil désastre. Enfin, guidés par le Seigneur, nous
sommes arrivés à Joppé ; nous avons fortifié la ville
par des fossés et par des murs, ayant bien l'intention
d'avancer l'affaire de la croisade, selon notre pouvoir,
dans tous les lieux où nous pourrions parvenir. De-
puis le jour de sa défaite , Saladin n'a plus osé atta-
quer les chrétiens de près; mais il se tient toujours
caché, en embuscade, comme un lion dans sa
Ml y a loppen dans le texte; mais cVst une faute évidente.
ANNÉE ^^9^. m
caverne, afin d'égorger les amis de la croix ainsi que
des agneaux qui tombent sous le couteau. Ayant ap-
pris que nous nous dirigions en toute hâte vers Asca-
ion, il a détruit cette ville, et Ta complètement rasée.
11 semble privé de conseils et de secours; déjà il
renonce à défendre la Syrie et nous Tabandonne :
c'est pourquoi nous avons bon sujet d'espérer que
dans peu , avec la protection de Dieu , l'héritage du
Seigneur sera pleinement recouvré. Portez-vous bien,
porlez-vous bien. »
Le roi Richard donne le royaume de Jérusalem a
SON neveu Henri. — Il achète toutes les reliques de
LA Terre -Sainte. — Le roi Richard étant rentré,
comme nous l'avons vu , à Ptolémaïs , donna à son
neveu Henri le royaume de Jérusalem, avec la femme
du marquis de Montferrat , héritière de ce royaume ,
comme sœur de la feue reine de Jérusalem. Guy de
Lusignan, l'ancien roi de ce pays, consentit à céder
ses droits : et pour l'établissement de la paix , l'île
de Chypre, dont le roi [Isaac] avait été dépouillé par
le roi Richard, fut abandonnée à Guy, qui dut prêter
• hommage. Or , le marquis de Montferrat venait
d'être tué à Tyr par les Assissins Sarrasins : aussi le
royaume de Jérusalem revenait-il à sa femme par
droit héréditaire, comme nous l'avons dit plus haut.
Lorsque Guy, roi de Jérusalem , eut été pris avec
la sainte croix dans la bataille de Tiberiade , et que
Saladin fut venu mettre le siège devant Jérusalem ,
les habitants qui occupaient la ville étaient tombés
172 RICHARD V\
dans la consternation ; et, désespérant de pouvoir ré-
sister à Saladin, s'étaient empressés de lui rendre la
ville. Celui-ci n'avait permis à personne d'en sortir
qu'il n'eut p9yé auparavant dix besants pour rançon :
les riches se rachetèrent, mais il y eut encore qua-
torze mille hommes à Jérusalem qui n'avaient pas
le moyen de se racheter. Les premiers, compatissant
à leur malheur, disposèrent, sur l'avis commun, des
croix d'or et d'argent, des calices et des reliquaires \
Ils dépouillèrent le Saint-Sépulcre de sa garniture
précieuse, prirent dans les églises tous les ornements
qui s'y trouvaient, et rachetèrent les pauvres. Les ha-
bitants réunirent aussi toutes les reliques des saints
qu'ils purent trouver dans les lieux consacrés, et ils
les déposèrent dans quatre grands coffres d'ivoire.
Saladin les ayant aperçus au milieu du butin de la
ville conquise, voulut savoir ce qu'ils contenaient, et
ordonna qu'on les fît porter à Bagdad et qu'on les
remît au calife, afin que les chrétiens ne se glorifias-
sent plus sur des os de morts, et qu'ils ne s'imaginas-
sent plus avoir pour intercesseurs dans le ciel ceux
dont ils vénéraient les os sur la terre. Cependant le
prince d'Antioche, le patriarche et d'autres fidèles,
ne voulant pas être privés d'un si grand trésors pro-
mirent, sous la foi du serment, de racheter ces reli-
ques pour cinquante deux mille besants; et ils s'en-
gagèrent à les remettre entre lesmains de Saladin, s'ils
ne pouvaient acquitter cette somnîe au temps fixé. 11
arriva donc que le prince d'Antioche emporta avec lui
' Non» lisons philncteria , au lieu do philaterna.
ANNÉE ^^9^. ns
lesdites reliques , dans un coffre scellé ; mais quand le
lermefixé par Saladin approcha, ousles fidèles de la
chrétienté tombèrent dans une grande douleur et dans
une grande consternation. Le prince d'Antioche allait
se voir forcé de rendre les reliques à Saladin , bien
scellées , comme il les avait reçues. Le glorieux roi
d'Angleterre Richard, se trouvant à Furbie (?), ap-
prit l'embarras des chrétiens ; il s'informa des con-
ditions du traité, et bientôt paya la somme à Saladin,
pour le rachat desdites reliques , gages sacrés qu'il
garda pieusement, afin que les saints dont il avait ra-
cheté les restes sur la terre, des mains des impies, ser-
vissent, par leurs prières dans le ciel> au salut de son
ame. Le coffre qui les contenait était d'une telle ca-
pacité et d'une telle lourdeur, que, pour le porter un
peu de temps, quatre hommes suffisaient à peine.
OiN DÉCOUVRE LES RESTES DU ROI ArTHUR. — DiSGRACE
DU CHANCELIER d' ANGLETERRE. — SuiTES DE CET EVENE-
MENT. — Fuite du chancelier. — Son déguisement. —
r
Anecdote relative a un aigle marin. — Celte même
année , furent découverts près de Glaston * les osse-
ments du fameux roi de Bretagne Arthur ^. Ils étaient
* Glasconiam^ évidemment Glastoniam.
^ M. Aug. Thierry révoque en cloute, avec raison , l'authenticité de
cette découverte. Il raconte ainsi ce fait, qu'il place à l'année -H 89 : « Un
« neveu du roi , nommé Henri de Sully , gouvernait le couvent de Glas-
« tonbury, situé au lieu même où la tradition populaire racontait que le
« grand chef cambrien s'était retiré pour y attendre la guérison de ses
« blessures. Cet abbé publia tout à coup qu'un barde du pays de Pem~
'i broke avait eu des révélations sur la sépulture du roi Arthur ; et l'on
MA RICHARD l*^^
enfermés dans un sarcophage de la forme la plus
antique, à côté duquel s'élevaient deux vieilles pyra-
mides qui portaient une inscription ; mais la bar-
barie du langage et la mutilation des lettres rendaient
cette inscription illisible. Voici à quelle occasion
cette découverte eut lieu. En creusant la terre pour
ensevelir un moine qui pendant sa vie avait mani-
festé le plus vif désir d'avoir ce lieu pour sépulture,
on trouva un sarcophage surmonté d'une croix de
plomb sur laquelle étaient tracés ces mots : « Ci-gît
« Tiliustre roi des Bretons Arthur, enterré dans Tîle
« d'Avalon. » Ce lieu, entouré de marais de toutes
parts, s'appelait en effet, dans les temps anciens, Tîle
d'Avalon, c'est-à-dire l'île des fruits. Cette même
année, Robert, chanoine de l'église de Lincoln, et
ills de Guillaume, sénéchal de Normandie, fut con-
sacré évêque de Worcester à Cantorbéry, par Guil-
laume, légat du saint-siége apostolique.
A cette époque, des plaintes violentes et multi-
pliées , causées par l'orgueil du chancelier et par les
injustices dont il avait accablé beaucoup de gens ,
furent portées aux oreilles du roi , qui écrivit en ces
« commença des fouilles profondes dans Tintérieur du monastère, ei»
« ayant soin d'enclore le terrain où se faisaient les recherches , pourécar-
« ter les témoins suspects. La découverte ne manqua pas, etc. » Toni. IV,
page 25. — Arthur n'était pas mort, disait-on. On l'avait vu au pied du
mont Etna, ou dans les forêts de la Basse-Bretagne. Il reviendrait pour
délivrer glorieusement la race cambrienne. Quoique les conquérants ap-
pelassent cet espoir patriotique « l'erreur ridicule des brutes Bretons »,
ils n'en conservaient pas moins un vague effroi, que cette découverte de-
vait faire cesser, en détruisant une superstition populaire.
ANNEE ^^9\. ^75
termes à quelques grands d'Angleterre. « Richard, roi
d'Angleterre, à Guillaume^ maréchal ; à Geoffroi, fils
de Pierre ; à Hugues Bardolf et à Guillaume Bruer,
pour valoir en circulaire * , salut. S'il arrive que notre
chan celier, à qui nous avons confié les affaires de notre
royaume, ne gère pas fidèlement, nous vous autori-
sons à agir comme vous Tentendrez sur ce qu'il y aura
à faire dans le royaume , vous donnant pouvoir tant
sur nos échutes^ que sur tous autres droits. » Vers
le même temps, Guillaume, archevêque de Rouen,
se rendit en Angleterre avec des lettres du roi qui por-
taient : « Richard par la grâce de Dieu, roi d'Angle-
terre , à Guillaume , maréchal , et autres pour valoir
* Patrihus salutem ( texte hic ). Nous adoptons la variante appari-
bus^ confirmée d^ailleurs par le texte de Raoul de Diceto. Ducange voit
dans ce mot apparibus une formule usitée surtout par la chancellerie
romaine pour signifier une lettre dont les copies conformes doivent être
répandues ( une circulaire) , et y lit à paribus , ictotuttw;. 11 cite même,
pour exemple, la lettre de Richard. Cependant la nature de la phrase
nous ferait douter decette interprétation. Ne peut-on pas voir dansappa-
ribtis le même mot que comparibus { pares , pairs )? N'est-ce point là
un titre d'honneur donné à des tenanciers immédiats qui, égaux en droits,
sont dans des circonstances plus favorables pour s'unir sans rivalité ? Ce
qui semble le prouver, c'est qu'il y a plus bas : aliis Angliœ patribus
( lisez apparibus ) On sait qu'en Angleterre le titre de pairs resta com-
mun à tous les grands barons qui tenaient à raison d'hommage ; et si
quelques chroniqueurs anglais et écossais parlent de pairs restreints au
nombre de douze, ils ajoutent ad moiium Franciœ , sans qu'on puisse
y voir aucune modification légale et reconnue de la pairie primitive.
2 Proprement droits casueb. Nous renvoyons à Ducange, pour les
nombreux sens du mot Eschaeia. Sa signification la plus ordinaire est
saisie des biens meubles ou immeubles pour forfaiture , refus de ser-
vice militaire ou autre délit. La fiscalité anglo-normande avait fait de
l'échute la principale source du revenu royal.
176 RICHARD I".
en circulaire, salut. Sachez que nous chérissons notre
vénérable père Guillaume , archevêque de Rouen :
il vient d'être rappelé de Terre-Sainte par le consen-
tement du souverain pontife, et nous avons jugé bon
de vous renvoyer pour qu'il protège et dirige notre
royaume. Aussi nous vous recommandons et vous
enjoignons formellement de traiter nos affaires en
prenant son avis, voulant et ordonnant que, tant que
nous serons en ce pèlerinage , tout soit fait par lui
d'après votre conseil, par vous d'après le sien. » Cette
même année mourut le pape Clément, qui eut pour
successeur Célestin. Ce dernier couronna Henri em-
pereur, la veille de saint Jean-Baptiste *.
Hugues de Nunant ayant expulsé les moines de
Téglise de Coventry, y établit des clercs séculiers.
Vers le même temps, à Tinstigation du comte Jean,
frère du roi d'Angleterre, les seigneurs du royaume se
trouvèrent réunis au pont deLoedon^, entre Reading
et Windsor, le premier samedi après la fête de saint
Michel, pour aviser aux grandes et difficiles affaires
du roi et du royaume. Le lendemain, les archevêques
de Rouen et d'York, ainsi que tous les évêques qui
s'étaient rassemblés à Reading afin d'assister à l'en-
trevue, excommunièrent dans la forme la plus terri-
ble, à la lueur des cierges, tous ceux qui avaient
donné conseil, aide ou ordre pour que l'archevêque
d'York fût tiré hors de l'église, indignement traîné
» * Ce fait est déjà mentionné plus haut.
^ Ou plutôt au pont du Loddon , petite rivière en Barkshire, qui se
jette dans la Tamise.
ANNÉE M9^. 477
daus les rues, enfin jeté en prison ; et nominalement
Albert de Marines et Alexandre Puintil. Le lundi sui-
irant, ledit comte Jean, dont le chancelier redoutait la
violence, lui offrit, pour dissiper sa méfiance, deve-
nir à une entrevue dans un lieu sûr, près du château
de Windsor, comme lui-même l'avait demandé ; et
il lui fit remettre auparavant un sauf-conduit par l'é-
vêque de Londres. Mais le chancelier, ne se conten-
tant pas de cette assurance, prit aussitôt la fuite et
alla s'enfermer dans la tour de Londres. Le comte,
apprenant la fuite du chancelier, se rendit à son tour
à Londres; mais, au moment où il voulut entrer
dans la ville, il en fut empêché par plusieurs cheva-
liers de la suice du chancelier, qui, armés de toutes
pièces et Tépée nue, se jetèrent sur lui et sur les siens :
ils tuèrent même un noble seigneur appelé Roger de
Planes. Le mardi, ledit comte Jean tint séance dans
Téglise de Saint- Paul, avec les archevêques, les évê-
ques, les comtes et les barons, en présence du chan-
celier. Après de longs débats , tous jurèrent fidélité
au roi Richard : le comte Jean le premier, les deux
archevêques et les évêques après lui , enfin tous les
comtes et barons qui composaient rassemblée. Le
jeudi suivant, une entrevue eut lieu dans la partie
orientale de la tour de Londres, en présence des sei-
gneurs dont nous avons parlé, et qui tous avaient dé-
cidé unanimement qu'il n'était plus possible de laisser
le gouvernement de l'Angleterre à un homme qui
couvrait de honte l'église de Dieu, et qui réduisait le
peuple à la misère ; car le chancelier et ses satellites
II. 4 2
im RICHARD 1".
avaient commis dans le royaume de si épouvantables
rapines, que pas un chevalier ne pouvait garder sou
baudrier plaqué d'argent, ni une femme son collier,
ui un noble son anneau d'or, ni un juif ses marchant
dises ou son argent. Ils avaient tellement pillé le
trésor du seigneur roi, qu'au bout de deux ans, il
jè'y avait plus que les clefs aux cassettes et des sacs
vides dans les coffres. Alors il fut stipulé que tous les
châteaux dont le chancelier avait arbitrairement con-
fié la garde à ses satellites seraient restitués, à com-
mencer par la tour de Londres : le chancelier jura
de se conformer à cette décision. Après cette capitu-
lation, il sortit de la tour de Londres avec toutes ses
richesses, le jeudi de la semaine suivante, et se rendit
à Bermundshei, après avoir traversé la Tamise : ses
deux frères Henri et Osbert furent donnés en otages,
jusqu'à la reddition des châteaux; lui-même avait
juré de ne pas sortir du royaume avant d'avoir fait
cette remise. De là il se rendit à Cantorbéry, et quitta
pour la croix de pèlerin la croix de légat qu'il avait
portée pendant un an et demi , depuis la mort du
pape Clément, au grand préjudice tant de Téglisede
Rome que de l'église d'Angleterre ; ensuite il se diri-
gea vers Douvres, accompagné de Gilbert, évêque de
Rochester, et de Henri de Cornouailles, vicomte de
Kent. Là, il essaya de se dérober aux yeux des mate-
lots , en recourant à un nouveau genre de ruse :
d'homme il se fit femme et changea Thabit de prêtre
en un habit de coureuse. Par-dessus ses vêtements
d'homme, il mit une jupe de femme de couleur verte,
ANNÉE ^^9^. 479
endossa une cape de même couleur, se couvrit la tête
d'un voile épais, comme en portent les femmes, et
descendit sur le rivage, tenant, comme une mar-
chande, un ballot de toile sous le bras. Le prélat,
ainsi transformé, alla s'asseoir sur une pierre au bord
de la mer, attendant que le vent permît de mettre à
la voile. Un matelot, voyant une femme, s approcha
pourbadineravec elle; mais, sousla jupe, il remarqua
avec étonnement un haut de chausses; aussilôl il se
mita crier : « Accourez, accourez tous ! venez voir une
« chose fort drôle, un homme en femme! » A sa voix,
une troupe de femmes accourut, et lui demanda ma-
lignement le prix de la toile qu'elle avait à vendre.
Comme le chancelier ne répondait rien, faute de sa-
voir un seul mot d'anglais, elles se mirent à bavar-
der entre elles, et, se doutant de quelque tour, elles
soulevèrent le voile qui lui couvrait la bouche et le
menton ; puis, se baissant pour lui voir le bas de la
figure, elles aperçurent un visage d'homme dont la
barbe noire était fraîchement rasée; elles crièrent à
leur tour . « Holà ! ici ! que nous lapidions cet ani-
« mal monstrueux, qui n'est ni d'un sexe ni d'un au-
« tre ! » A leur voix, il se fît un grand concours
d'hommes et de femmes : les uns lui enlevèrent le
voile qui lui couvrait la tête, les autres le jetèrent
par terre, et le tirant par les manches et par le ca-
puce, le traînèrent ignominieusement à travers le sa-
ble et les cailloux, au grand détriment de la dignité
pontificale. Enfin ses serviteurs accourent pour
délivrer leur maitre , ils n'y réussissent pas; la
H 80 RICHARD !«'.
populace le poursuit avec une joie cruelle, Taccable
d'outrages etde soufflets, le couvre de crachats, l en-
traîne par les rues, et finit par Tenfermer dans une
cave attenante à la prison de la ville. Ainsi il devint
pour tout le peuple un objet de risée. Plût à Dieu
que dans cette aventure Thomme seul eût été mal-
traité, et que la dignité sacerdotale n'eut point été
souillée! Celui qui avait traîné Ta rchevéque d'York
fut traîné à son tour ; celui qui Tavait saisi fut saisi ;
celui qui l'avait enchaîné' fut enchaîné; celui qui
l'avait emprisonné fut emprisonné; afin que cette in-
digne violence fût punie par une juste ignominie.
Après avoir de celte façon compromis les otages,
violé le serment qu'il avait fait de ne pas sortir du
royaume avant d'avoir fait la remise des châteaux, le
chancelier obtint enfin la permission de passer en
Normandie, le quatrième jour avant les calendes de
novembre.
Cette même année, un jeune homme qui faisait
partie de la maison de l'évéque de Londres, avait un
aigle de mer qu il avait dressé à poursuivre de près
les crécerelles. Aussi , au son de cet instrument
que les moissonneurs appellent Thabur^, une cré-
cerelle partit tout à coup, et prit son vol à tir d'ailes.
' Nous traduisons ligatus ^ ligaverat^ au lieu de Ugnatus , ligna-
verat.
* C'est très-probablement le même mot que tàburcinus , tambour ou
tambourin. lUpaiores^ que nous traduisons par moissonneurs , répond à
reapers plutôt qu'à ripiers ( riparii ) , nom donné aux marchands de
marée qui parcouraient les rues à cheval. Nous ne voyons cependant pas
de rapport naturel entre ripator et thabur.
ANNÉE ^^92. ^8^
L'aigle , se trompant de direction , arrêta un loup
marin et un brochet qui nageaient sous les eaux, s'en
saisit et traîna sur la plage cette proie d'une nouvelle
espèce, Tespace de quarante pas environ. L'évêque,
étonné de la nouveauté d'un fait si extraordinaire ,
envoya au comte Jean, le onzième jour avant les ca-
lendes de novembre, le loup marin et Taigle mémo-
rable dans les siècles futurs.
Mort de Regnaclt élu archevêque de Cantorbéry.
— Retour du roi de France. — Richard prend le
Chateau de Daroun. — D'accord avec le duc de Bour-
gogne, IL SE DIRIGE ^TRS JÉRUSALEM. — FaITS DIVERS.
— L'an de l'incarnation de notre Seigneur >1^92,
Regnault , évêque de Bath , qui avait été élu arche-
vêque par le chapitre de Cantorbéry, expira le jour
de Noël , quarante-neuf jours après celui de sa no-
mination. 11 fut enterré à Bath^ dans son église, près
du maître autel.
Vers le même temps, le roi de France, de retour
de son pèlerinage , fut reçu à Paris en procession so-
lennelle^ le sixième jour avant les calendes de jan-
vier.
Cette même année , après la solennité de Pâ-
ques , le roi Richard se rendit au château de Daroun,
qui est sur la limite des possessions chrétiennes, du
côté de Babylone \ 11 l'assiégea cinq jours, le prit
i Od sait que les hisiorieDS des croisades nommaient Babylone le vieux
Caire en Egypte. On ne devra donc pas s'étonner, si Ton voil, dans la
suite, Matt. Paris appeler sultan de Babylone le sultan d'Egypte.
182 RICHARD 1".
de force, et permit aux assiégés de se retirer, moyen-
nant une grosse rançon.
Après cette victoire, ie duc de Bourgogne et les
chevaliers qu'il commandait comme général et chef
suprême, en vertu de l'autorité du roi de France, vint
se joindre au roi Richard. Ce dernier lui avait précé-
demment donné, dans la fête de Pâques, trente mille
besans pour qu'il agît vigoureusement et de concert
avec lui contre les ennemis du Christ. Tous deux ,
après en avoir conféré, résolurent de marcher défi-
nitivement sur Jérusalem. Le roi Richard était arrivé
avec toute son armée à Châtel-Ernauld * et à Belono-
ble , près d'Emmaûs , lorsque quelques Bédouins
qui s'étaient voués à son service vinrent lui annon-
cer qu'une nombreuse troupe de marchands, appe-
lée vulgairement caravane, se dirigeait de Babylone
vers Jérusalem, avec sept mille chameaux chargés de
toutes sortes de richesses, et surtout de vivres^ : fro-
ment , dattes, figues, raisins cuits au soleil, et autres
choses semblables. Cette caravane était conduite par
cinq guerriers d'élite détachés de l'armée de Saladin.
Le roi, accompagné de quelques hommes d'armes,
s'élança à la rencontre du convoi , Tattaqua près de
la Citerne Trouble^, s'empara des chameaux, ainsi
* On l'appelait aussi la Roche-Arnaud. La nature du passage nous
fait penser qu'il s'agit du lieu nommé Chateau- Bernard à la page 297
du premier volume. ( Bernardi au lieu d^Ernaldi. ) — H y avait aussi
une autre îNebo au delà du Jourdain, probablement la même que Beth-
nopolis ( tribu orientale de Manassé. ) Voir l.amartinière.
- Nous adoptons., pour cette phrase, les additions et variantes.
^ Trois variantes donnent rubeam au lieu de turbotam.
ANNÉE ^492. ISr,
que des richesses qu'ils portaient, dont il fit libéra-
lement la distribution à son armée ; la plus grosse
part cependant fut donnée aux Normands , qu'il af-
fectionnait plus que tous les autres. Ensuite il revint
au château dont nous avons parlé, et mit avec pru-
dence des garnisons dans les villes et dans les châ-
teaux d'alentour.
<
Le duc d'Autriche se rend a la Terre-Saintk. —
Comment il est accueilli. — Il quitte la Terre-
Sainte. — Vers le môme temps, le duc d'Autriche
se rendit à la Terre-Sainte pour accomplir son vœti
de pèlerinage, servir fidèlement le Seigneur dans
Tarmée chrétienne, et y adorer la trace des pas du
Sauveur. 11 avait fait prendre les devants à ses maré-
chaux, pour qu'ils lui préparassent des logements et
tout ce qui était nécessaire. Un chevalier, Normand
de ualion, et familier du roi Richard, survint pré-
cipitamment, et avec la sotte et bouillante jactance
de son pays, prétendit qu'il avait plus de droit sur ce
logement que qui ce fût, puisqu'il y était arrivé le
premier, et qu'il avait retenu la place pour lui et
ses compagnons. Des deux parts on en vint aux in-
jures, et le bruit arriva aux oreilles du roi. Richard ,
dont l'esprit partial était tout disposé à donner gain
de cause au Normand , se mit en colère contre les
vassaux du duc: il ne se rappela pas les paroles dou-
ces et modérées du Sauveur : « Je descendrai el je
verrai. » Il ordonna avec précipitation, el au mépris
de toute convenance, que la bannière du duc, pla-
f84 RICHARD I«^
cée comme signal sur le logement, fût jetée dans un
égout. Lorsque le duc, cbassé du lieu qu'il avait
choisi , et poursuivi par les huées du Normand, eut
appris ce nouvel outrage, il alla se plaindre au roi ;
mais il n'y gagna que des railleries. Alors le duc,
méprisé par le roi , se tourna vers le roi des rois ,
et invoqua en pleurant le seigneur Dieu, demandant
à celui qui a dit: « C'est à moi qu'est réservée la
vengeance, et je l'exercerai,» qu'il le consolât d'un si
grand affront , en punissant et en abaissant l'orgueil^
ieux. Bientôt après le même duc, couvert de confu-
sion et la rougeur au front, se hâta de revenir dans
ses états. Richard eut honte plus tard de son empor-
tement , quand il lui fut amèrement reproché.
Avis DONNÉS A Richard par une religieuse. — Le
DUC DE Bourgogne séduit par les présents de Saladin.
— Colère de Richard. — Départ du duc — Un er-
mite PRÉDIT a Hic hard qu'il ne délivrera pas la Terre-
Sainte. — Cependant le roi Richard était revenu
vainqueur et joyeux avec tout son butin à Chatel-Er-
nauld, qui est éloigné de Jérusalem de trois milles
seulement. Alors il exhorte vivement chacun des
chefs à marcher sur Jérusalem, et à l'assiéger en ce
moment où l'armée est abondamment fournie de
vivres et de provisions, ainsi que d'animaux pour
le transport des fardeaux. Il leur rappelle tous les
bienfaits dont la clémence divine les a comblés
dans le cours de leur pèlerinage. Le roi était surtout
encouragé à l'entreprise par une religieuse Syrienne
ANNEE ^J92. ^85
de nation qui habilait à Jérusalem : cette femnie lui
faisait passer des avis sur l'état intérieur de la ville ;
elle lui mandait que les Sarrasins étaient devenus
timides ; que le bruit de son arrivée les avoit plon-
gés dans la consternation ; que toutes les portes étaient
bouchées avec de la terre, excepté la porte de Saint-
Étieune, du côté du nord , contre laquelle elle lui
conseillait de diriger les efforts de son armée. Elle
lui envoyait enfln une clef avec laquelle le roi pou-
vait ouvrir la serrure. Mais au inomeut où tous les
chefs avaient résolu d'assiéger Jérusalem, le duc de
Bourgogne tint conseil avec les templiers et les che-
valiers français, et fut détourné de ce projet : on lui
renjontra qu'il tomberait , lui et tous les Français ,
dans la disgrâce du roi de France, si le roi Richard
triomphait d'une si grande et si fameuse cité, par leur
secours, et qu'il ne leur reviendrait à lui et aux
siens aucune portion de la gloire causée par la prise
de Jérusalem , quand bien même ils l'auraient con-
quise eux-mêmes.
Cependant des messagers furent envoyés par le duc
à Saladin : ce qu'ils firent, les faits et œuvres qui
vont suivre nous l'expliquent. Le roi d'Angleterre
était alors à Châtel-Ernauld , le duc avec les siens à
Betonoble. Une nuit , un espion du roi Richard ,
appelé Jumas , entendit des pas de chameaux et
d'hommes qui descendaient la montagne. Il se glissa
à leur suite, et il s'aperçut que c'étaient des messa-
gers envoyés au duc par Saladin avec cinq chnmeaux
chargés d'or , d'urgent , de trésors , de ballots de soie
186 RICHARD !«'.
et autres présents. L'espion revint en grande hâte
au camp du roi , lui raconta tout , et se faisant ac-
compagner par quelques chevaliers de Richard , il
alla se poster en embuscade sur la route par laquelle
les messagers devaient s'en retourner; ils furent en
effet saisis et amenés au roi. Richard en fit mettre
un à la torture et lui arracha l'aveu de tout ce que
Saladin avait envoyé ou fait dire au duc. Au lever
de Taurore , le roi , après avoir fait mettre à l'écart
les messagers , manda auprès de lui le duc , le pa-
triarche et le prieur de Bethléem. Après les avoir
amenés dans un lieu retiré , le roi jura aussitôt en
leur présence et sur les saintes reliques , qu'il était
, prêt, lui et son armée , à marcher sur Jérusalem , à
s'en emparer ainsi que de la ville de Béryte (?), sans
la possession de laquelle le roi de Jérusalem ne peut
être couronné, à exécuter enfin ce qu'ils s'étaient
tous proposé, ce qu'ils avaient juré même d'accom-
plir. Le roi, après avoir prêté ce serment, demanda
au duc d'en faire autant que lui. Celui-ci s'y refusa ;
aussitôt le roi entra dans une furieuse colère ; il l'ap-
pela traître , lui reprocha les dons qu'il avait reçus
de Saladin , ainsi que leurs ambassades et leurs con-
fidences réciproques. Comme le duc s'en défendait
et niait la vérité de ces accusations, le roi fit ame-
ner les messagers que l'espion avait arrêtés en roule;
puis lorsqu'ils eurent été introduits et qu'ils eurent
eux-mêmes porté formellement témoignage , il or
donna à ses serviteurs de les percer de flèches à la
vue de toute l'armée , qui s'étonna fort de cet acte de
ANNÉE H 92. 187
cruauté, ignorant ce qu'avaient fait ces hommes et
d'où ils venaient. Le duc , convaincu de trahison ,
couvert de honte et la rage dans le cœur, se dirigea
en toute hâte vers Acre accompagné des Français.
Mais, à cette vue, le roi Richard manda aux gouver-
neurs de la ville qu'ils n'y laissassent entrer aucun
Français. Ceux-ci furent obligés de camper hors de
la ville.
La nuit qui suivit le départ du duc, un religieux
vint trouver le roi Richard, et lui fît part du désir
d'un saint ermite qui voulait recevoir sa visite. Ri-
chard se leva au milieu de la nuit, et se faisant ac-
compagner de cinq cents hommes d'armes, il se
rendit à la demeure de Thorome de Dieu. Ce der-
nier demeurait depuis longues années sur une mon-
tagne près de Saint-Samuël , et il avait le don de
prophétie. Depuis le jour où la croix du Seigneur
avait été prise et la Terre-Sainte perdue, il ne vivait
plus que d'iîerbes et de racines : sa tète n'était cou-
verte que par ses cheveux épars , et il avait une barbe
en désordre. Le roi, après l'avoir longtemps considéré
avec admiration, lui demanda ce qu il désirait de lui.
Joyeux de l'arrivée du roi, l'ermite le conduisit dans
son oratoire, et enlevant une pierre de la muraille,
il tira de la cachette une croix de bois longue d'une
coudée, qu'il présenta pieusement au roi, en lui
affirmant qu'elle était faite avec le bois de la vraie
croix du Sauveur. 11 dit au roi , entre autres choses,
que , malgré sa noble et courageuse conduite , il ne
lui était pas réservé de délivrer la Terre-Sainte; et
^88 RICHARD P'.
pour que le roi ne pût pas douter de la vérité de ses
paroles , « Cela est aussi vrai , ajouta-t-il , qu'il est
« vrai que dans sept jours je ne serai plus de ce
« inonde. » Richard l'emmena avec lui dans son
camp afin de voir si Tévénement justifierait la pro-
phétie. L'ermite expira en effet le septième jour ,
comme il Favait prédit.
• ..
Mort misérable du doc de Bourgogne. — Richard
va au secours de joppé. — ïl bat, avec une poignee
DE SOLDATS, SOIXANTE-DEUX MILLE INFIDELES. — Le len-
demain, Richard leva son camp, et suivant la même
route que le duc de Bourgogne, il vint placer ses
lentes près de celles du duc, hors de l'enceinte d'Acre.
Après s'être reposé là trois jours avec son armée fa-
tiguée, il vit arriver des députés , que ceux de Joppé
envoyaient à la reine [Bérengère ? ] ; ils annoncèrent
avec douleur que Saladin, avec toute son armée, était
venu assiéger Joppé, et qu'à moins d'un prompt se-
cours qui délivrât les habitants , la ville ne pouvait
manquer d'être bientôt prise, et les chevaliers et ser-
gents chargés de la défendre, massacrés par les in-
fidèles. A cette nouvelle , toute l'armée fut saisie de
terreur et de tristesse ; Richard, lui-même, partageant
la consternation générale , chercha à se rapprocher
du duc de Bourgogne, qu'il avait offensé, et voulut
le ramener à la paix par des démarches qu'il tenta
lui-même , ou qu'il fit tenter par d'autres. Le duc ,
<lédaignant toutes leurs prières, et sans s'occuper de
leur demande, partit pour Tyr, la nuit même, avec
ANNEE ^^92. ^89
les siens. Mais à son arrivée, frappé par la main ter-
rible dn Seigneur, il perdit la raison , et termina sa
vie par une mort misérable.
Après la mort ignominieuse du duc, le roi Richard,
accompagné de peu de monde, s'embarqua en toute
hâte sur des navires à éperons, et s'empressa d'aller
porter secours aux assiégés de Joppé. Mais les vais-
seaux, contrariés par le vent, et poussés en sens in-
verse par la fureur des flots, semblaient devoir abor-
der en Chypre. A cette vue, ceux qui étaient restés à
Acre crurent un instant que Richard avait l'inten-
tion de retourner dans ses étals. Mais le roi et
ceux qui étaient avec lui ramèrent vigoureusement,
et fendant les flots de côté , afin de triompher de la
violence des vents, abordèrent enfin au port de Joppé
avec trois vaisseaux seulement, le troisième jour, aux
premiers feux de l'aurore. Pendant ce temps, Saladin,
par des assauts réitérés, avait forcé la ville et en avait
massacré tous les défenseurs infirmes ou blessés, à qui
leur épuisement n'avait pas permis de prendre la fuite.
Cinq * chevaliers plus hardis, à qui le roi avait confié la
garde de la ville, cherchèrent un asile dans le château
et S'occupèrent d'en faire remise aux infidèles, avant
qu'il fût pris de force et d'assaut. Us eussent exé-
cuté ce projet , si le patriarche , qui restait libre de
ses mouvements entre les deux armées , ne fût venu
leur dire que, quand bien mênie ils auraient reçu de
Saladin la permission de se retirer sans être inquiétés,
* Si Ton maintient quiuque ^ il Faut entendre avec une troupe d'hom-
mes d'armes.
190 RICHARD I'''.
les soldats de Saladin avaient juré de les mettre tous
à mort, pour venger leurs auiis et leurs parents à qui,
en plusieurs occasions , le roi d'Angleterre avait fait
couper la tête sans pitié. Cette nouvelle, qui leur an-
nonçait un grand danger de mort, les mit dans un
terrible embarras. Ils voyaient leur petit nombre, la
multitude et la férocité de leurs ennemis, et n'espé-
raient plus être secourus par le roi. Mais lorsqu'ils
apprirent le débarquement de Richard, leur courage
se ranima et ils se défendirent avec iiitrépidité. Le roi,
sachant qu'après un furieux combat entre les assié-
geants et les assiégés, le château de la ville n'était pas
encore pris, s'élança aussitôt tout armé, ainsi que les
siens, hors de son navire, et se jeta audacieusement
au milieu des troupes ennemies, comme un lion qui
égorge à droite et à gauche. Les Turcs, surpris, cé-
dèrent à ce choc impétueux, et, pensant qu'il avait
amené avec lui une armée nombreuse , abandon-
nèrent leurs lignes de siège en toute hate, s'exhortant
mutuellement à la fuite, et s'annonçant les uns aux
autres l'arrivée de leur terrible ennemi. Ils ne s'arrê-
tèrent , da^s leur déroute , qu'à leur entrée dans la
ville de Ramla : Saladin, monté sur son char, les pré-
céda tous dans sa fuite rapide. Le roi, après la défaite
des infidèles , fit audacieusement planter ses tentes
dans une plaine hors de la ville, à la grande et sou-
daine joie des assiégés.
Le lendemain, lorsque Saladin apprit que le roi
était arrivé avec une petite armée et qu'il n'avait
avec lui que quatre -vingts chevaliers et un corps de
ANNEE ^^92. ^9f
quatre cents arbalétriers , il entra dans une violente
fureur et s'indigna contre ses troupes, en voyant que
tant de milliers d'hommes s'étaient laissé battre par
une poignée de soldats. Alors , pour les combler de
honte, il fît le dénombrement de ses troupes, qui
s élevaient à soixante-deux mille; il leur ordonna, par
un édit souverain, de retourner au plus vite à Joppé,
et de lui amener, le lendemain , le roi vivant et pri-
sonnier. Richard et les siens avaient passé la nuit
dans leurs tentes , ne soupçonnant aucun événement
funeste. Au point du jour, toute cette race de mé-
créants arrive et entoure le camp du roi. Afin de cou-
per toute retraite du côté de la ville, une grande
partie des Sarrasins va se poster entre Joppé et les
tentes du roi. Réveillés en sursaut par le bruit et par
les clameurs, Tillustre Richard et tous les chrétiens
furent plongés dans la stupeur en se voyant cernés
de tous côtés par les ennemis du Christ. A ce péril
soudain et imprévu, le roi revêt aussitôt son armure,
monte à cheval avec la légèreté d'un oiseau, et, loin
de craindre aucunement la mort, il anime, par des
paroles d'encouragement, les siens à bien combattre.
La multitude des ennemis semble accroître son au-
dace : alors il s'élance intrépidement au milieu des
Sarrasins, accompagné de onze cavaliers , qui seuls
avaient des chevaux. Sa lance se brise; il tire aussitôt
son épée du fourreau, et semble lancer la foudre par
les coups vigoureux qu'il assène sur les casques des
ennemis. 11 fait vider les arçons à plusieurs Sarrasins,
et donne leurs chevaux arabes à ses chevaliers qui
<$2 RICHARD P'.
combattaient à pied. Ceux-ci montent avec agilité sur
leurs nouveaux coursiers , et toujours guidés par le
roi , sèment la mort à droite et à gauche dans les
rangs ennemis, et tuent sans pitié tous ceux qui se pré-
sentent à eux. Les païens, en tombant, poussent d'af-
freux mugissements , et rendent au milieu des flots
de leur sang leurs âmes, que les démons emportent.
En tête marchaient les arbalétriers, qui.^ dans cette
journée, méritèrent les plus grands éloges. Leur in-
comparable courage repoussait le choc des ennemis,
dont Taudace et la férocité tombaient peu à peu. En
effet, tandis que les Sarrasins cherchaientà segarantir
de leurs traits, ils ne voyaient pas venir ^ les assaillants
et ne pouvaient éviter leur choc. L'intrépidité queleroi
déploya dans cette journée, le courage de ses cheva-
liers, tant de milliers d'ennemis obligés de quitter le
- champ de bataille, tout cela donnerait lieu à un récit
qui paMtrait incroyable , si l'on ne faisait attention
que la main de Dieu était là. Qui croirait en effet que
quatre-vingts chevaliers, luttant un jour entier contre
soixante-deux mille hommes , exposés aux coups de
tant de flèches , aux atteintes de tant de lances , aient
pu l'emporter tellement sur leurs ennemis, que non-
seulement ils échappèrent sains et saufs , mais que
même ils ne reculèrent point d'un pas du poste qu'ils
s'étaient choisi? Qui pourrait imaginer qu'ils renver-
sèrent partout leurs adversaires, et qu'ils remportè-
rent, par la fuite de leurs ennemis, une victoire aussi
* Nous adoptons la variante incircumapeciiùs , pour celte phrase un
peu confuse.
^ ANNEE U92. H 95
heureuse qu'inespérée , si l'on ne voyait dans cet évé-
nement un effet de la puissance de Dieu et de la pro-
tection qu'il accorde aux siens? EnOn, ceux qui étaient
restés dans la ville de Joppé pour la garder, s'aper-
cevant que le roi et les siens ont été invincibles, sor-
tent de la ville et tombent par derrière sur les enne-
mis : celte attaque soudaine, l'infatigable activité de
Richard et des siens, portent dans leurs rangs le plus
affreux désordre. Ils tournent dos, après avoir perdu
une grande partie des leurs , et vont se cacher dans
les antres et dans les cavernes.
L'armée des chrétiens va au secours de Richard.
— Saladin tranche la tête d'un croisé. — Peste. —
Le roi se dispose a revenir dans ses états. — Trêve
entre les CHRETIENS ET LES INFIDELES. — (Saladin , CU
apprenant cette étonnante victoire, ne put s'empê-
cher , quoique malgré lui , de rendre gloire au Christ,
Seigneur et Dieu des chrétiens; il ajouta que de tous
les princes de Tunivers, le plus digne, sans contre-
dit, d'admiration, serait le roi Richard, s'il était
moins prodigue de sa propre vie ; car il prétendait
qu'un roi ne devait pas s'exposer à tous les périls qui
se présentaient ; mais si quelque illustre souverain ,
s'écriait-il , avait avec lui mille compagnons d'armes
pareils au roi Richard , en peu de temps il soumet-
trait le monde entier^). Pendant ce temps , l'armée
qui était restée à Ptolémaïs , apprit que le roi , à
* Nous n'avons pas voulu négliger cette intercalation, qui confirme ce
que nous savons du caractère de Saladin.
n. 45
■j|§4 RICHARD I«'.
Joppé , était entouré de tous côtés par les ennemis ,
et qu'il était en grand danger de succomber si on ne
lui portait secours en toute hâte. Alors la crainte et
le chagrin s'emparèrent si bien de tous les chrétiens,
qu'ils méditaient déjà de fuir. Cependant les plus
braves chevaliers de l'armée se réunirent et se de-
mandèrent s'ils devaient faire quelques démonstra-
tions pour secourir le roi. Enfin ils partirent d'un
commun accord pour Césarée ,• mais ils n'osèrent
pas aller plus loin par la crainte que les ennemis leur
inspiraient. Quand ils eurent appris en ce lieu la
victoire inespérée du roi , ils furent transportés de
la joie la plus vive et rendirent des actions de grâces
au Seigneur qui délivre ceux qui sont à lui. Cette
bataille fut livrée le jour de la fête de saint Pierre ,
surnommé aux liens. Le même jour , Saladin , comme
pour se venger de sa défaite , se fît amener un captif
chrétien , jadis prince d'Antioche , et qu'une longue
captivité avait affaibli. Alors le regardant d'un œil
courroucé , il lui dit : « Si par la protection de ton
« Dieu il arrivait que je fusse enchaîné devant toi
« comme tu l'es aujourd'hui devant moi, que fe-
« rais-tu ? » Le captif ayant gardé quelque temps le
silence , Saladin l'adjura de nouveau de ne lui dégui-
ser en rien sa pensée. Alors le prisonnier lui répon-
dit avec fermeté : « Vous subiriez de ma part une
« sentence capitale ; comme vous êtes le plus cruel
c ennemi de mon Dieu , aucun trésor ne pourrait
« vous racheter; et comme vous persistez dans votre
« loi qui est bonne pour des chiens , je vous cou- .
ANNÉE ^^92. ^05
« pefais la lète de ma propre main , quoique vous
« soyez roi et que vous ne soyez pas mon inférieur. »
« Je ne pense pas que tu aies jamais un tel pouvoir ,
« reprit Saladin , aussi je te condamne par ta propre
« sentence, et c'est moi qui vais te couper la tête au
« même instant. » Il se fit alors apporter son sabre
nu. Le captif bondit de joie , et s'approchaill de lui
avec un visage serein , il lui tendit le cou en disant :
« Voilà ce que j'ai souhaité ; prenez ma tête , vous
« n'aurez rien de plus. Je me glorifie et du motif qui
« cause ma mort et de la grandeur de celui qui va
« me frapper. » Aussitôt Saladin fit tomber la tête
du captif dont les mains étaient liées derrière le dos.
Qui peut douter que ce ne soit là un glorieux martyr?
(Ce fait a été raconté par un témoin oculaire, maître
Ranulf Besace, physicien du roi Richard, qui fut
attaché dans la suite à l'église de Saint-Paul à Londres,
mais qui , à cette époque , était chargé de veiller sur
la santé du roi , car il fournit une longue carrière.
Il était venu avec un sauf-conduit de Saladin visiter
et soigner quelques captifs malades. Il vécut encore
plus de soixante ans, privé fort longtemps de la
vue^).
Après avoir remporté cette admirable victoire ,
le roi Richard rentra à Joppé où il demeura sept se-
maines. Pendant ce temps un maladie pestilentielle ,
provenant d'un air corrompu , fit courir de grands
dangers au roi et à presque tous les siens. Tous ceux
* Malt. Paris revient plus tard sur ce détail et assure l'avoir entendu
de la bouche de Ranulf lui-même.
4m RICHARD \".
, qui furent frappés de ce fléau contagieux moururent
en peu de temps ; mais le Seigneur accorda la santé
au roi et le garda sain et sauf. Cependant Richard
voyait diminuer peu à peu son trésor qu'il avait dis-
tribué inconsidérément et d'une main trop libérale à
ses chevaliers : les troupes de Français et d'autres
qu'il avait louées pour un an, et qu'il avait gar-
dées auprès de lui à grands frais , songeaient à le
quitter depuis la mort du duc de Bourgogne. Sa
• propre armée diminuait considérablement et par les
combats qu'elle avait livrés , et par les ravages de la
peste ; les forces des ennemis augmentaient au con-
traire de jour en jour. Aussi les frères du Temple,
les Hospitaliers et les autres chefs qui étaient avec lui,
lui conseillèrent-ils de retourner pour le moment dans
ses états, afin d'y faire une nouvelle levée d'hommes
et d'argent qui lui permît de revenir plus riche et
mieux accompagné faire le siège de la sainte cité :
engagement qu'il devait prendre en prêtant caution
juratoire. Ce qui déterminait encore Richard à se
rendre à ces raisons, c'est qu'on lui avait appris que
le comte son frère, qu'il avait laissé en Angleterre ,
cherchait à le supplanter dans ce royaume. Les faits
qui suivirent, prouvèrent en effet que tel était son
vouloir. Mais comme le départ d'un si grand prince
et d'une si belle armée ne pouvait se faire sans grand
danger pour ceux qui restaient , et sans grand dom-
mage pour le territoire conquis , à la demande et
sur l'avis des deux armées , une trêve fut conclue
entre les chrétiens et les païens : elle devait courir
ANNEE ^192. ^97
à partir de Pâques prochain et durer Tespace de trois
ans. Cette convention déplut beaucoup à Dieu parce
que le désaccord des chrétiens en était cause.
DÉPART DU ROI. — Tempête. — Circonstances de ce
VOYAGE. — Aventures en Allemagne. — Hichard a
Vienne. — Pendant la saison d'automne, les navires
étant prêts et toutes choses convenablement dispo-
sees , le roi Hichard s embarqua donc avec la reine
sa femme , sa sœur Jeanne, reine de Sicile, et les
autres seigneurs. Ils cinglaient à travers la mer Mé-
diterranée , lorsque tout à coup s'éleva une affreuse
tempête qui assaillit violemment les passagers au mo*
ment où ils allaient aborder : plusieurs furent sub-
mergés; plusieurs eurent leurs vaisseaux brisés et
furent jetés sur le rivage presque nus et privés
de tout. Un petit nombre aborda heureusement au
port du salut. Ceux qui avaient échappé aux périls
de la mer , rencontrèrent sur le rivage des troupes
ennemies qui le bordaient : ils furent saisis, dé-
pouillés sans pitié , et plusieurs eurent à payer uire
grosse rançon. Nulle part aucun moyen de fuir : on
eût dit que la terre et que la mer conspiraient éontre
les fugitifs de la croix ; ce qui prouve fort clairement
que le Seigneur n'avait nullement été satisfait deles
voir partir sans qu'ils eussent atteint le but de leur pèle-
rinage, lui qui avaitrésolude les glorifier sur cette terre
au bout de quelque temps , en les rendant vainqueurs
de leurs eimemis et en leur accordant la délivrance
de ces saints lieux pour lesquels ils avaient entrepris
4»* RICHARD 1".
un si pénible voyage. En effet , dans le carême qui
suivit le départ des croisés, Saladin , cet ennemi
de la chrétienté, ce conquérant de la Terre-Sainte ,
termina sa vie criminelle par une mort misérable. Si
les croisés eussent été plus persévérants , ils se se-
raient emparés très-facilement de la Terre-Sainte :
car les flls et les parents de Saladin se divisèrent après
sa mort, et se disputèrent à main armée Théritage
paternel.
Le roi Richard, accompagné de quelques-uns des
siens, après avoir souffert aussi de la violence de la
tempête, se trouva, au bout de six semaines, à la
hauteur des côtes de Barbarie, éloigné de Marseille
d'environ trois journées de marche. Alors, ayant ap-
pris que le comte de Saint-Gilles et d'autres seigneurs
sur les terres desquels il devait passer, s'étaient una-
nimejnent ligués contre lui et avaient préparé partout
des embûches sur ses pas, il se décida à regagner ses
états en traversant la Germanie incognito, et fit
tourner les voiles de ce côté. Enfin, il prit terre sur
les côtes d'Esclavonie, près d'une ville appelée Zara,
n'ayant pour compagnons que Baudouin de Béthune,
maître Philippe, son clerc, Anselme, son chapelain,
et quelques frères du Tenapl.e. Aussitôt ils envoyè-
reat un messager au cliaiteau le plus voisin pour ob-
teusir un sauf-conduit du seigneur de la province, qui
se trouvait être le neveu du» marquis de Monferral.
Le roi Richard, à son retour,, avait acheté à un négo-
ciant de Pise , pour la somme de neuf cents besanls ,
trois pierres précieuses de la nature des escarboucles,
ANNKE M 92. 190
elquoa appelle vulgairement rubis. Pendant la tra-
versée, il avait fait enchâsser un de ces rubis dans un
anneau d'or qu'il chargea ledit messager de remettre
au seigneur du château. « Qui sont ceux qui t'envoient
me demander passage? » demanda le seigneur deZara
au messager. — <« Des pèlerinsrevenant de Jérusalem,
répondit-il. Et comme le seigneur insistait pour sa-
voir leurs noms : « L'un s'appelle Baudouin de Bé-
« thune, reprit le messager, et l'autre Hugues, lemar-
« chand qui vous offre cet anneau. » Le seigneur ayant
considéré longtemps l'anneau avec attention : « Ce
« n est pas Hugues qu'il se nomme, s'écria-t il, c'est
« le roi Kichard ;w et il ajouta : «Quoique j'aie juré de
« me saisir de tous les pèlerins qui^aborderaient sur
« mes côtes, et de ne recevoir aucun présent de leur
« part, je ne veux point l'arrêter, parce^que c'est un
« prince magniGque et qu'il m'a honoré de ses dons
<( sans me connaître; je lui renvoie son présent et le
« laisse libre départir. » Le messager, de retour, raconta
cette aventure au roi. Richard et ses compagnons,
fort inquiets, firent seller leurs chevaux, sortirent
secrètement de la ville pendant la nuit, et cheminè-
rent quelque temps sans obstacle. Cependant le sei-
gneur de Zara, après leur départ, avait envoyé pré-
venir son frère que le roi d'Angleterre devait passer
sur son territoire, et qu'il pouvait le prendre. Le roi
était à peine entré dans la ville où commandait le
frère du seigneur dont nous avons parley que ce der-
nier fit venir auprès de lui un homme en qui il avait
la plus grande confiance. C'était un Normand nommé
200 RICHARD l«^
Roger, natif d'Argentan, qui lui était attaché depuis
vingt ans, et qui même avait épousé sa nièce. Il lui
donna aussitôt commission de visiter avec le plus
grand soin toutes les hôtelleries où les pèlerins s'ar-
rêtaient, et de voir s'il ne reconnaîtrait pas le roi
d'Angleterre au langage ou à quelque autre signe,
lui promettant, s'il réussissait à le faire saisir, la moi-
tié de sa ville à gouverner. Le Normand, ayant par-
couru toutes les hôtelleries, finit par découvrir le roi.
Richard essaya d abord de cacher qui il était; mais
enfin, poussé à bout par l'importunilé des prières et
par les larmes de cet homme qui ne le cherchait que
pour le sauver, il fut contraint de tout avouer. Roger
le conjura en pleurant de prendre sur-le-champ la
fuite, et lui fournit même une très-bonne monture;
puis il retourna vers son seigneur, lui dit que la nou-
velle de l'arrivée du roi n'était qu'un faux bruit, et
qu'il n'avait trouvé qu'un certain Baudouin de Bé-
thune et quelques autres qui revenaient de pèleri-
nage.xLe seigneur, furieux, les fit tous arrêter; mais
le roi était sorti secrètement de la ville, accompagné
seulement de Guillaume de l'Etang et d'un valet qui
savait parler la langue allemande. Pendant trois jours
et autant de nuits, ils voyagèrent sans prendre de
nourriture. Enfin, pressé par le besoin, Richard s'ar-
rêta dans une ville d'Autriche, nommée Vienne \
près du Danube ; pour comble de malheur, celui qui
y régnait alors était le duc d'Autriche [Leopold].
* Oynatia, dit le texte. Nous n'avons pu maintenir cette étniujrc
leçon, devant Funanimité des témoignages historiques.
ANNEE ^^92. 20 1
Le ddc d' a ctriche se venge de l'injure que lui a faitk
Richard a Saint-Jean-d'Acre. — Le roi prisonnier. —
Consécration DE l'évêqce DE Bath. — Après être arrivé
en Autriche, le roi Richard envoya son valet à la ville
de Vienne, pour qu'il y échangeât sa monnaie étrangère
et qu'il rapportât des vivres aux voyageurs mourant
de faim. Celui-ci étant venu au change, étala plu-
sieurs besauts d'or , et prit un air de dignité et des
manières d'homme de cour; aussitôt les habitants
Tarrêtèrent et lui demandèrent qui il était : il ré-
pondit qu'il était le domestique d'un riche marchand
qui devait arriver dans trois jours. Mis en liberté sur
cette réponse, il se rendit le plus secrètement possi-
ble au logis du roi, et lui conseilla de partir au plus
vite, lui racontant ce qui lui était arrivé; mais le
roi, après avoir éprouvé tant de fatigues sur mer,
désira prendre du repos et demeura encore quelques
jours. Cependant le serviteur dont nous avons parlé
se présentait souvent au marché public pour y ache*
ter les objets nécessaires. Le jour de saint Thomas,
apôtre, on remarqua à sa ceinture des gants du sei-
gneur roi qu'il y avait mis imprudemment; à cette
vue, les magistrats de la ville le firent saisir de nou-
veau : ils le mirent à la torture, l'exposèrent à divers
tourments, le couvrirent de blessures, et menacèrent
de lui couper la langue, s'il ne révélait sur-le-champ
la vérité. Contraint par d intolérables supplices, il
leur raconta la chose telle qu'elle était. Aussitôt les
magistrats font prévenir; le duc : l'hôtellerie du roi
est cernée ; les hommes d'armes le pressent de se
202 RICHARD I«^
rendre de bon gré. A toutes les clameurs qu'ils pous-
saient dans leur langage barbare, Richard restait im-
passible; mais, sentant que tout son courage person-
nel ne pouvait rien contre celte foule d'ennemis, il
dit qu'on fît venir le duc, et déclara qu'il ne se ren-
drait qu'à lui seul. Lorsque le duc se présenta, le roi
marcha à sa rencontre et lui remit son épée et sa
personne. Le duc, joyeux de cette bonne prise,
emmena le roi en le traitant avec égards j mais il
ne Ten fît pas moins enfermer dans une prison où
des soldats d'élite le gardaient de très-près jour et
nuit, et l'épée nue. On doit croire que ce malheur
arriva au roi Richard par la volonté du Dieu tout
puissant, volonté que nous ne pouvons comprendre ;
soit que Dieu voulût punir les péchés que la faiblesse
humaine avait fait commettre au roi, soit qu'il vou-
lût châtier ses sujets de leurs fautes, soit que ce fût*
un moyen d'amener Richard à se repentir et à don-
ner satisfaction dans son cœur, pour la conduite qu'il
avait tenue envers le roi Henri, son père selon la
chair. En effet, il l'avait assiégé dans la ville du Mans,
avec l'aide et le conseil du roi de France, tandis qu'il
était couché et malade ; et, s'il ne l'avait pas réelle-
ment frappé avec un glaive parricide, au moins n'est-
il pas douteux que, par ses attaques réitérées, il l'a-
vait forcé de quitter la ville, et qu'il avait causé sa
mort par les chagrins qu'il lui donnait. Cette même
année, Savaric, archidiacre de Northampton, fut élu
évêque de Bath; il partit pour Rome où il fut or-
donné prêtre, et, le treizième jour avant les calendes
\
ANNÉE ^i9ù. 205
d'octobre, il reçut la consécration des mains d'Alban,
évêque d'Albano.
Le duc D'AoTaicHE vend son prisonnier a l'empe-
REDR. — Courage du roi. — Accusations portées
CONTRE LUI. — Il les REPOUSSE AVEC HABILETÉ. — L'au
de la nativité du Christ ^>I95, le roi Richard, après
être resté quelque temps sous la garde du duc d'Au-
triche, fut vendu par lui à Henri, empereur des Ro-
mains, pour une somme de 60,000 livres d'argent,
poids de Cologne. L'empereur fit emmener son pri-
sonnier, la troisième férié après la fête des Rameaux,
et le fît garder avec le plus grand soin. Afin de dé-
terminer le roi à payer une somme énorme pour sa
rançon , il lui donna pour prison une forteresse du
pays des Triballiens*. Jusqu'alors, quiconque avait
mis le pied dans cette prison, n'en était plus sorti.
(La province où cette forteresse est située renferme
trois vallées très-profondes et très-sombres : c'est là
que les vieillards ou les malades étaient ordinaire-
* Richard fut transféré de Vienne à Worms. Philippe-Auguste, de-
puis l'assassinat du marquis de Montferrat, crime dont il accusait le roi
d'Angleterre, ne se montrait plus eu public qu'entouré de sergents d'ar-
mes, pour se garantir du poignard des assassins. Il songeait à mettre à
profit l'absence de Richard, et excitait habilement Tesprit remuant et am-
bitieux de Jean-sans-Terre. Aussi , quand il apprit la captivité de Ri-
chard, « il écrivit aussitôt à l'empereur, ditM. Aug. Thierry, poorle féKci-
« ter de sa prise et l'engager à la garder avec soin, parce que, disait-il,
u le monde ne serait jamais eu paix. si. uu pareil brouillon réussissait
« à s'évader. En conséquence, il proposait de payer une somme égale
•• ou même supérieure à la rançon du roi d^ Angleterre, si l'em|>ereur
« voulait le lui donner en garde. »
201 RICHARD I".
nient précipités par leurs fils qui croyaient accomplir
un devoir religieux. Les vieillards étaient amenés
sur des chars ornés pompeusement, selon la dignité
de chacun; puis ils assistaient à un dernier repas,
faisaient leurs adieux, et étaient lancés au fond de ces
précipices*.)
Aussi Aristote, au livre V, a dit : « C'est une vertu
« d^égorger son père, cliez les Triballins. » Et un
poêle après lui :
II y a des lieux , il existe des hommes chez qui c'est la coutume d'égor-
ger les vieillards.
Dans tous les lieux où Richard s'arrêta sur la
route , il se vit entouré d'une foule nombreuse de
chevaliers et de sergents, qui le gardaient jour et nuit
Fépée nue. Des gens apostés environnaient le lit du
roi et ne permettaient à personne de passer la nuit
avec lui. Ces vexations ne purent altérer la sérénité
du prince. Celui qui se montrait terrible et intrépide
dans Taction, savait se montrer aussi aimable et
joyeux dans ses paroles , selon que Texigeaint les
temps, les lieux, les choses et les personnes. Que de
fois il couvrit ses gardiens de ridicule, en se moquant
d'eux? Que de fois il s'amusa à les enivrer? Que de
fois il défia en jouant ces hommes au corps gigantes-
que? Ce sont là des détails que je laisse à d'autres le
soin de raconter.
Cet usa{][e barbare subsistait encore parmi plusieurs hordes slaves
«•t venèdes au commencement du quatorzième siècle ; nous ignorons com-
ment Matt. Paris peut placer Worms ou Haguenau dans le pays des an-
ciens Triballcs.
ANNEE ^^95. 205
L'empereur, qui depuis longtemps avait des mo-
tifs d'inimitié et de colère contre le roi, ne daigna
ni l'admettre en sa présence ni lui parler : mais il
rassembla contre lui et contre les siens plusieurs
motifs d'accusation , qu'il se proposait bien de faire
valoir. Enfin , par la médiation d'amis communs, et
principalement par celle de Henri, abbé de Cluny, et
de Guillaume, chancelier du roi, l'empereur se décida
à convoquer les évéques, les ducs et les comtes de
l'Allemagne : il fit traduire le roi devant eux, et l'ac-
cusa en leur présence sur plusieurs chefs : il se plai-
gnit d'abord d'avoir perdu le royaume de Sicile et
d'Apulie , qui lui revenait de droit héréditaire après
la mort du roi Guillaume, et cela par le conseil et
l'aide du roi Richard. Pour acquérir ce royaume,
disait-il, il avait levé une grosse armée qui lui coû-
tait beaucoup d'argent, et Richard lui avait d'abord
promis de lui prêter fidèle appui , pour enlever ce
royaume à Tancrède. En second lieu, il élevait des
plaintes au sujet du roi de Chypre, qui lui était uni
par quelques liens de parenté. Richard Tavait chassé
injustement de son royaume, et avait donné son île à
un étranger pour de l'argent. En troisième lieu, il
Taccusa de la mort du marquis de Montferrat , hé-
ritier [ du royaume de Jérusalem ], et prétendit qu'il
avait été tué par les Assissins\ sur les trahisons et
machinations de Richard. Il Taccusa aussi d'avoir
* Nous adoptons la variante. Néanmoins le mot Arsacidœ du texte est
remarquable, puisque! semblerait indiquer qu'on connaissait déjà l'exis-
tence des Assissins de Perse.
tu RICHARD P^
envoyé des gens chargés de tuer le roi de France ,
son seigneur , à lui Richard , et envers qui , dans
leur commun pèlerinage, il n'avait pas gardé la fidé-
lité qu'il devait , comme le serment juré en avait
fait une loi pour tous deux. Enfin il lui reprocha de
ravoir outragé dans la personne du duc d'Autriche,
son cousin , dont il avait fait jeter la baniûère dans
un égout, à Joppé, et qu'il avait couvert, lui et ses
Teutons qui voulaient visiter la Terre-Sainte, d'in-
jures et d'humiliations. Le roi d'Angleterre, sommé
par l'empereur de répondre sur ces accusations et sur
d'autres de même nature, se leva aussitôt et prit la
parole au milieu de l'assemblée. Alors il réfuta nvec
tant de noblesse et d'habileté les différents reproches
qu'on lui adressait, que tous Técoutèrent avec admi-
ration et respect, et que bientôt il ne resta plus dans
le cœur des assistants aucun doute sur son innocence.
En répondant par ordre à tous les points, il présenta
à l'appui , des assertions et une argumentation si
justes, qu'il fit tomber clairement tous les reproches
qu'on lui adressait, sans pour cela déguiser en rien
la vérité. Il repoussa avec fermeté l'imputation de
trahison quelle qu'elle fût, et le reproche qu'on lui
faisait d'avoir comploté la mort du marquis ou du
roi : il jura que sur de telles insinuations il serait
toujours prêt à prouver son innocence , par les
moyens que la cour impériale jugerait convenables.
Enfin, lorsqu'il eut longuement plaidé sa cause, avec
l'habileté d'un homme vraiment éloquent , en pré-
sence de l'empereur et des princes de l'empire, Tem-
ANNEE ^495. 207
pereur fut saisi d'admiration en entendant la noblo
défense de Richard : il se leva, le fit venir auprès de
lui et se jeta dans ses bras \ Désormais il se montra
doux et affable envers lui : depuis lors il ne cessa de
traiter le roi avec les égards les plus bienveillants.
Le Vieux de la Montagne essaie de disculper Ri-
chard DU meurtre DU MARQUIS de Monferrat. — (Le^ roi
Richard se voyant injustement accusé de la mort du
marquis , comme nous lavons dit, envoya une am-
bassade solennelle au chef des Assissins, le priant
d'écrire au doc d'Autriche ou à l'empereur une let-
tre qui témoignât de son innocence à ce sujet; il en
obtint la lettre suivante : « A Limpold, duc d'Autri-
che, le Vieux de la Montagne, salut. Attendu que
plusieurs rois et princes , dans les pays d'outre-mer,
imputent à Richard, roi et seigneur d'Angleterre, la
mort du marquis , je jure par le Dieu qui règne
éternellement, et par la loi que nous observons, que
* Cette réconciliation , apparente toutefois , fut hâtée par la complai-
sance que mit Richard à se reconnaître vassal de l'empereur et à flatter
la vanité du prétendu successeur des Césars. De son côté, Henri VI lui
donna, par charte authentique, le Viennois , le Lyonnais, Marseille,
Arles , provinces et villes sur lesquelles il n'avait que des droits incer-
tains et contestés, on pour mieux dire repoussés par les habitants. Mais
celui que les Normands d'Italie surnommaient le Cyclope se laissait rare-
ment guider par la bonne foi et la générosité. Il fallut que la seconde
diète , tenue à Haguenau , usât de son pouvoir pour faire mettre Richard
en liberté ; et, pendant que c* prince attendait à Anvers un vent favora-
ble , Henri VI , gagné par les intrigues de Philippe et de Jeau-sans-
Terre, l'aurait fait arrêter de nouveau, si Richard n'eût été averti à temps
de cette trahison.
' Tout cet alinéa compris entre parenthèses forme une intercalation
importante fournie par le texte de Wendovor.
im RICHARD 1"
le roi Richard n'a eu aucune participation à ce
meurtre. La cause de la mort du marquis est celle-
ci : un de nos frères, qui était parti de Satalie * sur
un VBisseau pour venir vers nous, fut poussé par la
tempête sur ies côtes deTyr; le marquis le fit saisir
et tuer, et s'empara de tout son argent. Nous en-
voyâmes alors des députés audit marquis, pour qu'il
s'accordât avec nous relativement à l'argent de notre
frère; mais il s'y refusa, méprisa nos députés, et
voulut rejeter la mort de notre frère sur llegnault ,
seigneur de Sidon ; cependant nous fîmes tant , par
nos amis, que nous obtînmes la certitude que le mar-
quis lui-même l'avait fait tuer et l'avait dépouillé ;
nous lui envoyâmes de nouveau un messager nommé
Ëdriz, qu'il voulut faire jeter à la mer; mais les amis
que nous avions àTyr Le firent sauver promptement ; il
revint vers nous en toute hâte, et nous raconta tout.
Dès ce moment nous résolûmes la mort du marquis,
et nous envoyâmes à Tyr deux de nos frères qui le
tuèrent ouvertement et presque sous les yeux de tout
le peuple de la ville. Telle a été la cause de la mort du
marquis ; et nous vous le disons en vérité, le sei-
gneur roi Richard est totalement étranger à cette
mort ; c'est à grand tort et fort injustement qu'on
veut mal au roi Richard à ce sujet; sachez pour sur
que nous ne tuons aucun homme par le désir d'une
récompense ou d'une somme d'argent quelconque ,
mais seulement quand il nous a offensés le premier ;
• Saltelvia. Nous lisons Sw/taïda.
ANNEE ^195. 209
sachez que nous avons fait les présentes en notre
maison et château de Messiac, à la mi-septembre, en
présence de nos frères, et les avons scellées de notre
sceau. Fan >I500 après Alexandre \)
Impôts levés en Angleterre pour payer la rançon
DU roi. — Faits divers. — On songea alors , par la
médiation d'amis communs, à traiter de la rançon
du roi. Après de longues négociations on finit par
convenir que pour ladite rançon, cent quatre-vingt
mille marcs d'argent, poids de Cologne, seraient
payés à Fempereur. Celte somme devait être soldée
avant la délivrance du captif; et l'on devait encore y
ajouter tous les frais que cette négociation avait cau-
sés, à l'empereur et aux autres, avant la convention
faite. Le jour des apôtres Pierre et Paul, les évoques,
ducs et barons promirent en prêtant serment, que du
moment où le roi aurait payé ladite somme, il pour-
rait en liberté regagner ses états. La nouvelle de cet
accord fut portée en Angleterre par Guillaume, évê-
que d'Ély, chancelier du roi, qui était chargé aussi
* Cette bizarre dépêche qu'on prétendait autographe et qui était écrite
en caractères hébraïques, grecs et latins, ne fut publiée qu'en -Il 95 , pen-
dant la guerre de Richard et de Philippe Auguste, Guillaume de Long-
champ, redeveim chancelier, Tenvoya ofliciellement aux princes étrangers
et aux moines qui étaient connus pour s'occuper de rédiger la chronique
du temps; sa fausseté manifeste ne fut point remarquée dans un temps
où la critique historique et la connaissance des mœurs orientales étaient
peu répandues en Europe. Elle affaiblit même à ce qu'il semble l'effet
moral des imputations du roi de France. Cette lettre se trouve aussi dans
les Script, rer. Francic, tome xvil, avec de légères variantes. Elle y
portepourdateMDV.ai>y4/eirandro. {Voy.M. Aug. Thierry, tomeiv,
liv. XI, elles notes de M. MlCHAUD, IlisL rff^s Crois.)
n. M
2^0 - RICHARD I«^
d'une lettre du seigneur roi, et d'une bulle d'or de
l'empereur. Aussitôt après son arrivée, les justiciers
royaux rendirent un édit par lequel tous les évêques
et clercs, comtes et barons, abbés et prieurs devaient
contribuer pour un quart de leur revenu à la rançon
du roi. On enleva pour cette œuvre pieuse les calices
d'or et d'argent. Jean, évéque de Norwich, prit dans
lout son diocèse la moitié du prix des calices, et
donna [aussi] au roi la moitié des biens acquis. Gua-
rin, abbé de Saint- Albans \ tira de tous ceux de son
église et de son diocèse une somme de cent marcs.
L'ordre de Cîteaux, qui jusqu'alors avait été libre de
tout impôt, donna toute sa laine pour la rançon du
roi. Enfin aucune église, aucun ordre religieux ne
fut dispensé de contribuer à celte délivrance. Le rang,
le sexe n'étaient pas un motif d'exemption. Ce grand
malheur fut présagé par des orages épouvantables,
des inondations, des coups de tonnerre accompagnés
d'éclairs terribles, qui se répétèrent trois ou quatre
fois par mois pendant l'hiver. Cette année fatale fut
suivie par une infertilité qui frappa les fruits de la
terre et les fruits des arbres.
Vers le même temps, Hugues évêque de Chester,
s'était mis en route pour aller trouver le roi avec de
grands présents qu'il s'était plu à lui réserver. Mais
la nnit , pendant son sommeil , il fut attaqué près de
Cantorbéry, et dépouillé de tous ses biens. Mathieu
de Clare, gouverneur de Douvres, qui avait prêté
son appui aux voleurs, fut excommunié par l'arche,
vêque : on ignore s'il donna satisfaction.
^ Nous adoptons l^addition pour cette phrase.
I
ANNÉE ^495. 2H
Mort de Saladin. — Son frère Saphadin lui suc-
cède, APRÈS AVOIR TUÉ SES NEVEUX. — PARTAGE DE l'eM-
piRE ENTRE SES FILS. — Vers le iriême temps, Ssladin,
cet ennemi juré de la vérité et de la croix, fut frappé
par la main vengeresse de Dieu; il mourut subite-
ment dans un festin à Nazareth * : son frère Sapha-
din s'empara aussitôt de son empire. Avec lui se
trouvaient sept fils de Saladin^, contre lesquels les
fils de Noradin , que Saladin avait privés de I héri-
tage paternel , se soulevèrent bieiitôt avec la multi-
Ml est certain que Saladio mourut à Damas , au commencemeot de
mars M 95. Vertot, dans son Histoire des chevaliers de Malte, raconte
que Saladin , en expirant, fit distribuer également ses aumônes aux sec-
tateurs des trois religions juive , chrétienne et mahométane, et qu'il fit
déployer un drap mortuaire au lieu d'étendard, pour avertir les hommes
de l'instabilité de la grandeur humaine. Mais Gibbon, d'après le silence
des historiens orientaux, doute de la vraisemblance de cette relation,
" Fuerunt auiem cum eo septem filii Sttlaadini : contra quos^ etc.
Peut-être faut-il lire Saphadini : ce qui signifierait simplement, Sapha-
din aidé de ses sept fils. Autrement cette phrase nous semble incompré-
hensible. Matt. Paris veut-il dire que sept fils de Saladin secondaient
les projets ambitieux de Saphadin? Pourquoi en compte-t-il neuf un
peu plus bas? Nous savons que Saladin laissa seize ou dix-sept enfants
mâles et une fille. De tous ces fils , trois seulement eurent un état
considérable : Aziz fut sultan du Caire; Afhdal, sultan de Damas,
avec Jérusalem et la Palestine; Dhaher eut en partage Alep et Bosra ;
c'est sans doute celui qui est désigné dans le texte sous le nom de Nora-
din. Cn quatrième fils fut établi à Hama. La famille de Shiracouh
domina à Émesse ; un petit-fils d'Ayoub, à Balbek ; divers émirs, dans les
villes de la Syrie septentrionale et de la Mésopotamie , entre autres à
Tell-Bascher, Kafartab , Adjiloun, etc. Malek-Adcl ( Saphadin ) eut les
contrées au delà de PEuphrate ( Mésopotamie proprement dite). Après
s'être emparé de presque tout l'empire de Saladin, par la violence , il est
vrai , mais non pas aussitôt après la mort de son frère , comme le dit
'Matt. Paris, il abdiqua volontairement.
212 RICHARD !«'.
tude des Persans. Il est bon pour la clarté de ce ré-
cit , de dire quelques mots de ces deux frères Saladin
et Saphadin, de leur race, de la succession de leurs
enfants. Cette famille, en effet, l'emportait en habi-
leté sur tous les princes du paganisme. Saladin mou-
rut , nous Tavons dit , laissant neuf fils héritiers de
son empire. Saphadin, son frère puîné, tua tous ses
neveux, à l'exception d'un seul qu'on appelait Nora-
din : celui-ci occupait le territoire d'Alep avec toutes
les villes, forteresses et châteaux d'alentour, au nom-
bre de plus de deux cents. Saphadin, après s'être
emparé du royaume de son frère et s'être débarrassé
de ses neveux, choisit sept d'entre les quinze fils qu'il
avait , et leur partagea cet héritage acquis par l'ho-
micide. Au premier de ses fils, nommé Melealin , il
donna Alexandrie, Babylone , le Caire, Damietle,
Canise ' (?), avec toute TEgypte, s'en réservant la su-
zeraineté. Son second fils, nommé Coradin, eut Da-
mas, Jérusalem et tout le territoire des chrétiens, qui
renferme plus de trois cents villes, châteaux et forte-
resses, sans compter les bourgades. Le troisième fils
Melchiphaïs, occupa la terre de la Chamelle^, avec
• Canisia., dit le texte. JNous n'avons retrouvé aucune explication sur
ce nom qui semble se [approcher de Kéné , Tancienne Coptos. Peut-être
faut- il lire simplement Thanis.
2 Le texte donne Gemella; mais nous lisons Kamela qui revient
plusieurs fois dans le texte de Matt. Paris et dans les lettres qu'il cite.
Touten adoptant la traduction suivie par Vertotetjpar d'autres écrivains,
nous ne prétendons pas fixer exactement la position de ce pays. Lamar-
tinière , dans son dictionnaire , parle d'un peuple nomme Camelitw ,
cité par Strabon, et qui habitait , dit ce géographe , à trois journées de
l'Kuphrate. Raynaldi, d'après Jordan , dit que les Tartares furent dé-
ANNÉE ^^95. 213
toute la province, qui comprend plus de quatre cents
villes et forteresses, sans compter plus de six cents
Imurgades. Le quatrième fils Mehemodain, gouverna
FAsie et plus de cinq cents forteresses \ Le cin-
quième, nommé Methisemachat , eut sous son pou-
voir le territoire de Sarcbo, où mourut Abel. Là
se trouvent plus de neuf cents villes, forteresses
et châteaux, sans compter les bourgades. Le sixième
fils , nommé Machinoth , règne sur la terre de
Bagdad : c'est là qu'habite le pape des Sarrasins,
qu'ils appellent calife. Dans leur religion, il est craint
et respecté par eux comme le pontife romain Test par
nous. Ce calife ne se laisse voir que deux fois par
mois. Alors, accompagné de ses sectateurs, comme
le pape de ses cardinaux, il se rend à la Mosquée, où
Inside Machomet, le dieu des Agaréniens ^. Là, incli-
faits par le Soudan d^Égypte, en 4282, dans le pays de Calamela, en
Syrie. Nous inclinerions donc à penser que ce nom était donné au pays
<|ui s'étend au nord de Damas jusqu'à TEuphrate.
' Nous ne savons d'après quelle relation Matt. Paris donne les noms et
les états des fils de Malek-Adel. Les quatre premiers, qui seuls jouent un
rôle dans l'histoire des croisades, sont appelés différemment dans Vertol,
et dans le chap, des Croisades : « Melic-el-Kamel, l'aîné de tous, dit
« Vertot, eut l'Egypte, et Coradin, la Syrie; Haran, ville de la Mésopo-
« lamie, fut le partage d'Achrof, et Bostra en Arabie, celui de Salech-Iy-
« maël. » Dans l'autre ouvrage, nous trouvons : « Kamel , son fils aîné,
« eut l'Egypte , la Palestine, une grande partie des villes de la Syrie et de
« la Mésopotamie ; Moadham-Scharfeddin-lssa, nommé mal à propos Con-
« radin , fut sultan de Damas ; Nodgemeddin fut roi de Khelath ; Scheha
« beddiu-Ghazi obtint le royaume de Miafarekin. »
* Fils d'Agar, c'est-à-dire Ismaéliens., F^es musulmans n'ont jamais
adoré Mahomet comme un Dieu. iVlais Matt. Paris partage l'opinion ac-
créditée de son temps, lui qui plus bas, donne à l'article arabe al le sens
toutoniquc de tout. Au reste, lex est la traduction exacte de Coran, en
remontant à l'étvmoloRie / leoere. lire. )
2f4 RICHARD 1«^n
liant la tête, le cortege fait une oraison selon le rite
de la loi sarrasine, puis niange et boit avant de sor-
tir du temple : ensuite le calife retourne, la couronne
en tête, à son palais. On va visiter et adorer ce Ma-
chornet , comme le peuple chrétien visite et a lore le
Christ mort sur la croix. Or, cette ville de Bagdad,
où est le temple de Machome t, et où réside le calife,
est regardée comme la capitale de la race des Aga-
réniens , ainsi que Rome est la capitale de la chré-
tienté. Le septième fils de Saphadin , nommé Sala-
phat, n'eut pas de terre en héritage ; mais il dut res-
ter avec son frère Melealin, et porter son étendard.
Chacun de ses frères fut aussi chargé de lui payer
par an mille [livres] sarrasines, et cent bezans [d'or],
et de lui fournir deux destriers complètement har-
nachés. Saphadin leur père, toutes les fois qu'il ve-
nait les visiter, avait la tête couverte d'un voile de
soie rouge. Ses fils venaient à sa rencontre en se pro-
sternant quatre fois à terre et en lui baisant le pied.
Alors celui-ci leur donnait son visage et sa main à
baiser. Chaque année il restait trois jours avec cha-
cun d^eux. Tous ses fils avaient au doigt un anneau
sur lequel était sculpté le portrait de leur père. Quand
Saphadin montait à cheval, il avait toujours la tête
couverte , et ne montrait son visage que dix fois dans
l'année. Quand il devait recevoir les ambassadeurs
d'un prince, il chargeait ses esclaves armés de les in-
troduire le premier jour dans son palais; le lende-
main il leur rendait réponse, selon l'objet de leur
mission, et ne se les faisait présenter qu'au bout du
troisième jour. Quant h ses huit autres fils, leur père
ANNEE ^^93. 215
leur assigna des revenus, de cette façon : deux d'en-
tre eux étaient préposés à la garde du saint sépul-
ci'e. Ils touchaient toutes les offrandes que les pè-
lerins déposaient sur le tombeau, et se les parta-
geaient; ce qui formait un revenu de vingt mille li-
vres sarrasines. Quatre autres fils avaient le revenu
du Nil , et ce revenu s'élevait à plus de quarante mille
[livres] sarrasines. Les deux plus jeunes frères, à
cause de la chasteté de leur âge, étaient chaque jour
présentés à Mahomet, et ils percevaient toutes les of-
frandes faites à Mahomet ; ce qui leur valait trente
mille livres sarrasines. Saphadin avait quinze fils et
autant de femmes : il couchait alternativement avec
chacune ; quand Tune d'elles avait enfanté un fils, il
couchait avec elle, à la vue de toutes les autres. Si
Tune de ces quinze femmes mourait, il en repre-
nait aussitôt une autre, selonja coutume de sa loi.
Cette loi que les Sarrasins prétendent avoir été écrite
par Mahomet, est contenue dans un livre qu'ils ap-
pellent Alcoran : al en arabe veut dire tout, et cho-
ran veut dire loi. Cette nation profane observe invio-
lablement les préceptes de ce livre, comme nous
autres chrétiens observons le texte de l'Évangile.
Le comte Jean , frère de Richard, aspire a la cou-
ronne. — Le roi de France veot s'emparer de la
Normandie. — - Il épouse Ingelrurge et la répudie.
— Tandis que le roi Richard, ainsi que nous l'avons
vu, était détenu par l'empereur, le comte Jean son
frère, apprenant le malheur qui lui était arrivé, et
21 B RICHARD P'.
pensant qu'il ne reviendrait plus , fit alliance et amitié
avec le roi de France Philippe ; poussé par un mé-
chant dessein, jl voulut se faire couronner en Angle-
terre à la place de son frère : mais il en fut empêché
par la louable résistance des Anglais.
A cette époque , le roi de France Philippe déploya
partout sa bannière contre le roi d'Angleterre, el en-
tra avec une nombreuse armée en Normandie. Rang,
sexe et âge, rien ne peut arrêter sa fureur. Gilbert de
Vascueil l'appelle à Gisors, qu'il lui livre par trahi-
son, ainsi que la chose était depuis longtemps conve-
nue entre eux. Ensuite il soumet, soit par la trahi-
son , soit par la force , tout le Vexin normand , le
comté d'Aumale jusqu'à Dieppe etVaudreuil, ainsi
que les principaux châteaux. Il range aussi sous son
obéissance la terre d'Hugues de Gournay, et de quel-
ques autres qui s'étaient donnés à lui* 11 vient assié-
ger Rouen avec ses chevaliers : mais la grande valeur
du comte de Leicester, et le courage des habitants,
l'obligent de se retirer avec honte et perte. Enfin il
s'empare de la ville d'Évreux , et la donne en garde
au comte Jean \
Vers le même temps, le roi de France prit pour
épouse une jeune fille d'une admirable beauté, qui
était sœur du roi des Danois, et qui s'appelait Ingel-
burge. Mais, quelque temps après son mariage, il la
répudia , la relégua dans un monastère de religieuses
à Soissons, et ordonna à tous les Danois qui étaient
venus avec elle de retourner dans leur pays. Cette
' Adopté Tadditiou Joatmi.
ANiNEE 4194. 247
même aiiuée, Hubert Gaultier, évêque de Salisbury,
fut élu canoniquement archevêque de Cantorbéry, et
fut installé dans son siège la veille de Saint-Léonard.
Un ordre du roi Richard confia à son habileté Tad-
ministration du royaume d'Angleterre, en remplace-
ment de Gaultier, archevêque de Rouen , que le roi
appela auprès de lui. Ce dernier passa en Allemagne
et fut accompagné par la reine Alienor, qui s'était mise
en route pour revoir soja fils.
Retour de fhcHARD. — Phénomène céleste.— Sou-
mission DE Jean-sans-Terre. — Le roi passe en Norman-
die. — Il chasse les Français de Verneuil. — L'an
de la nativité du Seigneur 4>I94, le roi Richard,
après avoir donné la plus grande partie de sa rançon,
et avoir livré des otages pour ce qui restait à payer,
fut mis en liberté le jour de la purification de la bien-
heureuse Marie ; et après être sorti des prisons de
l'empereur, il se dirigea tranquillement vers ses états.
Accompagné de sa mère et du chancelier, il traversa
le territoire du comte de Louvain , et arriva sur les
bords de la mer Britannique, où il s'embarqua, et
aborda en Angleterre au port de Sandwich, au milieu
de l'enthousiasme de tous, le dimanche après la fête
de saint George. A l'heure où le roi aborda avec les
siens, qui était la seconde heure du jour et le moment
où le soleil brille de tout son éclat, un corps lumi-
neux parut au milieu d'un ciel serein, à quelque dis-
tance du soleil. Ce phénomène avait la longueur et
la largeur du corps humain : son éclat était d'un
218 RICHARD \".
blanc tiraot sur le violet, à peu près de la couleur
de Tiris. A la vue de ce prodige, plusieurs pensèrent
qu'il annonçait le débarquement du roi. Aussitôt lU-
chard partit pour Cantorbéry, et se rendit pieusement
au tombeau du bienheureux Thomas : de là il arriva
à Londres, où il fut reçu avec des transports de joie.
Toute la ville était décorée et ornée magnifiquement :
pour recevoir son roi elle avait déployé la plus grande
pompe. Lorsque la nouvelle se fut répandue, les no-
bles, les vilains marchèrent dans une allégresse com-
mune à la rencontre du roi. Ils avaient le plus vif
désir de revoir, à son retour de la captivité, celui sur
l'arrivée duquel ils ne comptaient plus. Geoffroi ,
surnommé Hakesalt, Tun des serviteurs de l'abbé de
Saint-Albans Guarin, se présenta de sa part au roi
Richard, à Weslminster. 11 apportait au roi, au nom
dudit abbé , de riches présents en or et en argent ,
bien capables, non-seulement de satisfaire, mais en-
core de charmer la munificence royale. Le roi, me-
surant Tamitié au cadeau , chargea Geoffroi de re-
mercier Tabbé comme un ami infatigable et comme
un bon père qui ne peut oublier son fils ; et il appela
Tabbé son très-cher père, car il en avait Thabitude,
à cause de l'amitié qui existait entre eux. Dès lors ,
le roi ayant conçu pour l'abbé une bienveillance
plus grande qu'auparavant, le gratifia en toutes cho-
ses de son aide et de sa faveur. Le roi, après gvoir
demeuré un jour à peine à Westminster, se rendit
au bourg de Saint Edujond pour s'y mettre en priè-
res, et de là marcha sur Nottingham, pour y assiéger
ANNEE ii9Â. 2^9
et y prendre ceux qui avaient conspiré contre lui, et
qui s'étaient unis au comte Jean. Déjà Tarmée an-
glaise s'était emparée de tous les châteaux duditcona te;
celui seul de Nottingham tenait encore: il se défen-
dait même vaillamment, et les assiégés faisaient des
sorties fréquentes; mais, lorsqu'ils lurent bien cer-
tains de l'arrivée inattendue du roi, ils lui rendirent
le château, se remettant, eux et tous leurs biens, à sa
volonté et à sa merci. Il mit les uns en prison ; il im-
posa aux autres de fortes rançons, car la nécessité du
moment le rendait très-avide d'argent. Deux projets
le préoccupaient surtout : le premier, c'était de dé-
livrer, du côté de l'empereur, les otages qu'il avait
laissés à sa place; le second, de lever aussitôt une
armée nombreuse contre le roi de France, qui dévas-
tait sa terre par les incendies et les rapines. C'est
pourquoi, si, dans cette occasion , il exigea de l'argent
de ses sujets avec plus d'avidité qu'il ne convient à
un roi , on doit lui pardonner d'en avoir agi ainsi
plutôt que de manquer à ses devoirs de souverain.
Après avoir en peu de temps soumis tous ses en-
nemis d'Angleterre, le roi Richard, par le conseil
des grands de son royaume , et quoiqu'il s'y refusât
d'abord , se fit couronner à Winchester pendant l'oc-
tave de Pâques. Hubert, archevêque de Cantorbéry,
célébrait la messe, et Guillaume, roi d'Ecosse, était
présent. Il s'embarqua ensuite à Por^mouth , le jour de
la fêle de saint Nérée et de saint Achillée ; il aborda en
Normandie, et passa la nuit à Bruis (?) * . C'est là que le
* Nous li rions plus voloQ tiers Bure. Tout les historiens disent Barileur.
220 RICHARD I".
comte Jean, sou frère, poussé par une sage résolution,
vint se présenter au roi en suppliant ; il se jeta hum-
blement à ses pieds avec plusieurs chevaliers , et il
implora la merci de son frère en versant d'abondantes
larmes, il s'accusa , en beaucoup de choses, d'avoir
été guidé par sa propre folie et par la malice des mau-
vais conseils, et avoua qu'il avait été poussé par une
sorte d'entraînement inévitable : l'opinion commune
étant que le roi ne reviendrait pas \ Richard, dont le
caractèreétaitgénéreux, s'apitoya surlemalheurdeson
frère et ne put retenir ses larmes. Il le releva de cette
posture humiliante et lui rendit son ancienne bienveil-
lance : cependant il ne restitua point tout d'abord
au comte Jean les terres qui lui avaient été enlevées.
Le roi Richard , apprenant que le roi de France
avait assiégé Verneuil, et que depuis huit jours il ne
cessait de faire dresser despierriers , de faire appor-
ter de grosses pierres, de faire miner les murailles
par des excavations souterraines , et de blesser les as-
siégés dans leurs membres; Richard, dis- je , s'y
rendit en toute hâte. Le grand jour de la Pentecôte
approchait; mais, pour que dans ce saint jour les
Français ne pussent se vanter d'avoir remporté la
victoire , ils apprirent à la tombée de la nuit, que le
roi d'Angleterre s'était préparé pour le combat, et
qu'il arriverait le lendemain matin. Cette nouvelle
épouvanta les Français qui , ayant souvent éprouvé
rinlrépiditéde Richard , pensèrent qu'il valait mieux
^ Nous adoptons la variante pour cette phrase , en supprimant non
avant maliiinm.
ANNEE ^^94. 221
fuir que combattre, et abandonnèrent en effet leur
camp à leur grand désavantage et opprobre.
Herbert , élu évëqce de Salisbury. — Richard s'em-
pare DE Loches. — Le roi de France est repoussé de
TOUTES les provinces ANGLAISES. — TrÊVE. — ToURNOIS
en Angleterre. — Révolution a Constantinople. —
Vers le même temps, Herbert , surnommé le Pauvre,
archidiacre de Cantorbéry , fut élu canoniquement
évêque de Salisbury. Il fut ordonné prêtre le samedi
de la Pentecôte , et le lendemain consacré évêque à
Westminster par Hubert , archevêque de Cantorbéry.
Vers le même temps, le roi de France, en quittant
Verneuil , détruisit avec rage un château qu'on ap-
pelle Fontaines , afin de ne pas rester sans rien faire,
et il rentra dans ses états avec la gloire d'un succès,
tout mince qu'il fût.
Après cela , le roi Richard , en se dirigeant vers
Tours, reçut, à titre de présent, deux mille marcs
d^argent des bourgeois de Neufch«itel , où répose le
corps du bienheureux Martin. De là , il marcha vers
le château de Loches , sur les frontières de la Tou-
raioe. Le roi de France se Tétait fait livrer par les
baillis du roi d'Angleterre à titre d'otage , pendant
la captivité de ce dernier, et à une époque où ils n'o-
saient résister à ses sommations. 11 l'avait confié à la
garde de soixante chevaliers et de quatre vingts ser-
gents , avec des provisions suffisantes. En ce moment
le fils du roi de Navarre vint se joindre comme auxi-
liaire au roi d'Angleterre; il lui amenait une nom-
RICHARD l«^
breuse armée et iin corps de cent cinquante arba-
létriers qui lui servaient d'escorte. Les troupes de
Richard dévastèrent le territoire de Geoffroy de Ran-
çon * et celui du comte d'Angoulême.
Quelque temps après , le roi de France, Philippe ,
entra dans le pays de Tours, et vint poser ses tentes
près de Vendôme ; mais ayant appris par ses espions
^ que le roi d'Angleterre arrivait , il décampa de grand
matin et se rendit à Fréteval en toute hâte. Le roi
d'Angleterre le poursuivit , et s'empara de tous les
chariots et bagages du roi ainsi que de ceux des
• comtes et barons qui combattaient avec lui. Il se ren-
dit maître aussi de l'or, de Fargent, des machines
de siège , des tentes et d'un immense butin qu'il em-
mena avec lui. Alors passant dans le Poitou , Richard
fit en quelques jours reconnaître ses lois dans le ter-
ritoire et le château deTaillebourget dans toutes les
possessions de ses adversaires , du comte d'Angou-
lême, par exemple, et de Geoffroy de Rançon; en
sorte que depuis le château de Verneuil jusqu'à Char-
' roux^, il n'y eut plus aucun rebelle.
Vers la même époque , le roi de France envoya
• quatre messagers au roi d'Angleterre, pour lui pro-
poser par artifice des paroles de paix. 11 lui deman-
* dait d'épargner avec compassion les peuples qui
Vêtaient soumis à chacun d'eux. En effet, les deux rois
avaient vidé leur bourse à force d'y puiser l'or et
' De Ravemm., dit le texte; mais c'est évidemment le iHémr<juece-
iui dont il eel (||uesti«n à rannée 4^ 80.
^ Ad crurcm CaroH. Le récit des historicos plutôt qui* le tex(e mérae
nous fait adopter cette tr.iduction. •
AiNNEK ^^94. 223
rarjjent pour subvenir aux désastres de la guerre , el
ils avaient déjà versé le sang de beaucoup de gens
nobles des deux partis : c^est pourquoi il le priait de
s'en remettre , pour les questions qui les divisaient ,
à Texamen de cinq personnes. Les seigneui^s des deux
royaumes ont confiance dans cet expédient , disait-il ,
et attendent que, les armes une fois déposées, les ar-
bitres prononcent sur ce qu'il convient à chacun de-î
rois de céder en bonne justice. Cette proposition plut
très-fort au roi d'Angleterre , pourvu que le roi de
France , accompagné de quatre chevaliers , consentît
à paraître en champ clos devant le roi Richard , ac-
compagné du même nombre de champions, afin qu'à
nombre égal et avec les mêmes armes , ils se mesu-
rassent corps à corps ; ce que le roi de France refusa
de faire, au grand ébattement de plusieurs. Cette même
année , Robert , comte do Leicester , fut pris par le
roi de France et par le comte du Perche. Cette même
année, Henri Maréchal, frère de Guillaume Maré-
chal l'aîné , devint évêque d'Exeler. Enfin , par la
médiation d'hommes religieux , une trêve fut conclue
entre le roi de France et d'Angleterre ; mais des deux
côtés le commerce des marchands fut prohibé.
Vers le même temps , le roi Richard repassa en
Angleterre et institua des tournois dans des lieux dé-
lerminés. Son motif était peut-être celui-ci : les che-
valiers des deux royaumes qui s'y rendraient en foule
exerceriiient leurs forces en courant en cercle les uns
contre les autres ; de façon que s'ils avaient à faire
la guerre aux emiemis de la croix ou à leurs voisins,
224 • RICHARD l«^
ils deviendraient plus agiles au combat et plus lestes
aux exercices militaires. A cette époque, un certain
Alexis , fils de Manuel , anciennement empereur de
Constantinople , réunit une troupe de gens armés ,
attaqua Cursac * qui régnait alors à Constantinople ,
s'en empara , lui fit crever les yeux , puis le fit châ-
trer , l'enferma dans une prison perpétuelle et monta
sur le trône à sa place.
Richard se plaint au pape de sa captivité en A dtriche
— Le duc d'Autriche est excommunié.— Sa mort déplo
RABLE. — L'an de la nativité du Seigneur 4195 , le ro
Richard envoya une ambassade à Icour apostolique
les députés, admis en présence du seigneur pape, for
mulèrent devant lui une plainte ainsi conçue : « Saint
« père, notre seigneur, Richard, roi d'Angleterre,
« salue votre excellence et vous demande de faire
« justice de ce duc d'Autriche qui a mis la main sur
« lui au retour de son laborieux pèlerinage , qui Ta
« traité autrement qu'il ne convenait de Têtre pour
i< un prince tel que lui ; qui l'a vendu à l'empereur
« comme on vendrait un bœuf ou un âne ; qui enfin,
« de concert avec l'empereur, a frappé son royaume
« d'une rançon dont l'énormité est intolérable. Tous
« deux , quoiqu'ils fussent initiés aux lois de la foi
« chrétienne, ont prononcé contre un roi captif et
« malheureux une plus dure sentence que Saladin
■• Isaac l'Ange. Alexis était son propre frère , quoique cet usurpateur
eût rejeté le nom do ses pères pour le nom pompeux des Comnènos,
dont il descendait par les femmes. Tous deux étaient fils d'Andronic
l'Ange, et non de l'empereur Manuel.
ANNÉE 4195. 225
« lui-même ne Taurait fait , si notre sei{jneur , par
« semblable infortune , fut tombé dans ses mains ;
« et cependant pour le comballre il était parti de
« Textrémilé du monde , abandonnant un royaume
« qu'il venait d'obtenir 5 une patrie, des parents, des
« amis. Mais Saladin aurait su ,5 n'en pas douter,
« ce qu'il devait de déférence tant à la générosité et
« à la valeur du roi, qu'à la majesté royale ; tandis
« que cette nation barbare et intraitable s'est mon-
« trée sur ce point d'une bru.tale ignorance. Sans
« doute ils ont agi ainsi , pour que la prise d'un si
« grand roi leur fût comptée comme une louable
« victoire , eux qui n'auraient jamais osé l'attaquer
« de bonne guerre, s'il eût été entouré de sa vail-
« lante armée ; ou bien ils pensent peut-être que l'hu-
« miliation du roi ne doit pas leur être attribuée; ils
« disent que c'est là un effet de la main divine, qui n'a
« qu'à faire un geste pour que la roue de la fortune
« fasse monter les uns en haut , et précipite les autres
« en bas, abaisse celui-ci, élève celui-là. Mais ce qui
« émeut vivement notre seigneur le roi, c'est qu'on
« s est emparé de lui au moment où, à l'abri de votre
« paix et de la protection que vous avez accordée aux
« pèlerins pour trois ans , protection octroyée et con-
« firmée sous peine d'excommunication , il revenait
« de pèlerinage avec l'intention de retourner en
« Terre-Sainte ; c'est qu'ils l'ont mis en prison sous
« bonne garde , et lui ont imposé une énorme ran-
« çon. Que votre excellence veuille donc ordonner
« que les olages de notre seigneur le roi , livrés en
226 RICHARD 1*'.
« gage pour la partie de la rançon qui reste à payer,
u et détenus encore aujourd'hui dans les fers , re-
« çoivent du duc la permission de s'en aller libre-
« ment. Qu'elle ordonne aussi au duc de restituer
« intégralement la somme qu'il a reçue de notre
<( seigneur , malgré l'excommunication , et de don-
« ner satisfaction convenable pour l'injure qu'il lui a
« faite , à lui et aux siens. »
Après que les messagers royaux eurent donné con-
naissance au souverain pontife de ces plaintes et de
beaucoup d'autres, le seigneur pape prononça par
trois fois une admonition que le duc^ refusa d'enten-
dre; puis, se levant lui et ses cardinaux, il excom-
munia le duc nominalement, et généralement tous
ceux qui avaient porté des mains violentes sur le roi
et sur les siens. Il plaça sous l'interdit ecclésiastique
toute la terre du duc, et donna mission à l'évéque de
Vérone de faire publier, chaque dimanche et chaque
fête, dans tout le duché d'Autriche, la sentence d'in-
terdit et d'excommunication. « Si le duc, lui dit-il, se
résout à obéir à nos injonctions, ordonnez-lui, au
nom de Dieu, de mettre en liberté tous les otages du
roi d'Angleterre, de regarder comme nulles les con-
ditions du traité, de rendre intégralement non-seu-
lement ce qu'il a enlevé au roi par lui-même ou par
les siens, mais encore ce qu'il a touché sur l'injuste
rançon imposée au roi Richard; enfin de faire con-
duire en sûreté les susdits otages dans leur pays;
* C'est-à-dire ses représentants; car il n'était probablement pas pré-
sont , d'après ce qu'on lit plus bas.
ANNÉE H9o. 227
quMl ne retombe plus dorénavant dans de pareils at-
tentats, et que, néanmoins, il donne satisfaction con-
venable pour les injures et les torts dont il s'est rendu
coupable. »
L'évêque de Vérone transmit au duc les instruc-
tions qu'il avait reçues du pape ; mais le duc ayant
accueilli avec mépris les ordres apostoliques, sa terre
fut frappée d'une stérilité comme on n'en avait ja-
mais vu : la famine et la peste exercèrent de con-
cert leurs ravages. Le fleuve même du Danube s'en-
fla tout à coup sur un point de son cours, et, dans
l'inondation qui eut lieu, dix mille hommes furent
engloutis. Ces calamités ne purent vaincre l'endur-
cissement du duc , et ne firent qu'augmenter sa fu-
reur. Alors il fut lui-même frappé terriblement par
le jugement de Dieu. En effet, le jour de ^aint
Etienne, tandis qu'il faisait une partie de cheval avec
ses compagnons, le cheval sur lequel le duc était
monté fît un faux pas , et , en tombant, lui fracassa
sans remède la jambe et le pied. Aussitôt la blessure
devint noire : il s'ensuivit un gonflement qui ne put
céder à tous les cataplasmes des médecins , et bientôt
le duc souffrit d'intolérables douleurs : le feu qu'on
appelle infernal s'était joint à l'enflure. Le duc, hors
d'état de supporter les tourments qu'il endurait,
voulut qu'on lui coupât le pied ; mais il fut obligé de
se servir lui-même de l'instrument tranchant, tous
s'y étant refusés, tant était grande l'horreur qui les
glaçait. Cependant il n'échappa point pour cela à la
douleur : bientôt ce feu abominable gagna la cuisse
228 RICHARD l«^
et le reste du corps. Enûn, il reconnut l^injustice et
la méchanceté de sa conduite envers le roi et les siens;
sur le conseil des évêques qui étaient présents, il pro-
mit de délivrer les otages ^ s'engagea à remettre ce
quMl avait reçu sur la rançon du roi et sur ce qui
restait encore à recevoir, et jura de se soumettre désor-
mais aux censures ecclésiastiques. Alors les évêques
présents, le voyant dans une position si fâcheuse et
si désespérée, le relevèrent de la sentence d'excom-
munication, et 1 admirent à la communion des fidè-
les. Peu après, il rendit le dernier soupir au milieu
des plus atroces souffrances. Son corps resta long-
temps sans être enseveli, et il fournissait déjà une
horrible pâture aux vers; car le fils du duc se refu-
sait à exécuter la promesse de son père, lorsque, en-
fin, pressé par ses amis, il mit les otages en liberté,
et leur accorda la permission de revenir dans leur
patrie.
L'empereur Heinri s empare du royaume de Fouille
ET DE Sicile. — Le roi de Maroc envahit l'Espagne.
— Mort de l'arbé de Saint- Albans. — Faits divers.
— L'empereur Henri, à cette époque, subjugua les
royaumes d'Apulie et de Sicile, après la mort de Tan-
crède, successeur illégitime de Guillaume. L'empe-
reur, en effet, avait épousé la sœur du m Guil-
laume, «et le royaume revenait de droit à cette prin-
cesse ^ .
* La postérité mâle légitime de Tancrède de H^uteville s'était éteinte
par la mort de Guillnnme II; mais sa tante Constance, fille de Roger II,
ANNÉE ^^95 229
Vers le même temps, le très-puissaul roi de Ma-
roc, appelé ordinairement TAdmirable-du-Monde ou
mieux TAdmiral-Murmelin^ ce qui veut dire Tad-
miral belliqueux et victorieux, a'borda en Espagne,
accompagné de trente rois et d'une innombrable ar-
mée. H désola toutes les provinces qu'il traversa par
le pillage et l'incendie , n'épargna ni sexe, ni rang,
ni age : ceux-là seuls trouvèrent grâce, qui reconnu-
rent ses lois impies. Son armée se composait de seize
fois cent mille combattants. L'arrivée soudaine de
cette multitude fit trembler et épouvanta toute la
chrétienté : un déluge d'eaux avait présagé cette in-
vasion amenée par le courroux de Dieu. Les mois-
sons avaient été détruites, et une famine terrible en
résulta. (Ces barbares apprirent enfin que le pape
avait réuni un concile, qu'il y avait proposé la pré-
dication d'une croisade générale contre eux, et que le
chef de l'expédition serait l'illustre roi des Anglais,
Richard, dont la renommée avait rempli tout l'O-
rient, et inspiré la plus grande terreur aux Africains.
Or, ils avaient eu connaissance de son emprisonne-
avait épousé Henri VI. L'habileté et la valeur du bâtard Tancrcde retar-
dèrent la conquête du royaume des Deux-Siciies. Après lui, sa femme et
son fik eo'bas âge tombèrent 4u trône sans résistauce. Henri marcha en
vainqueur de Gapoue à Palerme, viola les tombeaux, dispersa les osse-
ments deTancrède, fît périr dans d'affreux supplices le comte Giordano
et les principaux défenseurs d'une cause malheureuse , et sijjnala sans
rougir cette cupidité insatiable dont il avait donné la preuve pendant la
captivité de Richard.
* Mirahilcm mundi , admiralium MurmvUu (Kmiral moumeuin),
par corruption et vulgairement IMiramolin.
250 RICHARD 1".
ment et de sa délivrance, et savaient qu'à son re-
tour il avait forcé le roi de France à la retraite;
aussi tous ces incrédules retournèrent-ils dans leur
pays'-)
Celte même année, maître Guarin, renommé pour
sa science et ses bonnes mœurs, abbé de l'église du
bienheureux Albans, qu'il avait gouvernée onze ans
huit mois et huit jours, ferma les yeux le troisième
jour avant les calendes de mai. 11 eut pour successeur
maître Jean , dit de la Chapelle, homme de grande
religion et de grande science , moine de cette même
église, prieur de la chapelle de Wallingford, qui fut
élu abbé le treizième jour avant les calendes d'août;
il reçut la bénédiction le troisième jour avant les ca-
lendes du même mois, des mains de Richard, évé-
que de Londres. Vers le même temps, le prieur de
THôpital, à Jérusalem, devint évêque de Bangor.
Cette même année, mourut Hugues de Pusat, évê-
que de Durham , ainsi que Henri, évêque de Wor-
cester.
Hubert, archevêque de Cantorbéry, légat du pape.
— Le roi de France admonesté par le pape pour avoir
RÉPUDIÉ Ingelburge. — Les évêques d'Angleterre exci-
tés a la prédication DELA CROISADE. PlEUX ZELE DE Rï-
CHARD. — Vers le même temps, le pape Célestin écri-
vit en ces termes à tous les prélats d'Angleterre :
« Célestin, évêque, à ses vénérables frères rarchevê-
que d'York, les évêques, abbés, prieurs et autres pré-
< Intercalation fournie par le manuscrit de Cecil.
ANNEt: ^^95, 2ô{
lais d'églises instilués dans le royaume d'Angleterre,
salut, etc * Comme nous sommes tenu , d'après
les devoirs de sollicitude pastorale dont nous sommes
chargé, de pourvoir à toutes les églises, et que nous
considérons spécialement , pour le moment , l'église
anglicane avec les yeux d'une attention paternelle ,
nous avons décidé pour son salut , et sur le conseil
commun de nos frères, que notre vénérable frère Hu-
bert, archevêque de Cantorbéry, dont les mérites, la
vertu , la sagesse et la science , sont un sujet de joie
pour l'église universelle, serait investi des fonctions
de légat ; qu'il nous remplacerait dans tout le royaume
d'Angleterre pour l'honneur de l'église, le salut et la
paix du royaume; et cela librement, sans qu'il ait
besoin de s'arrêter à aucun privilège ou à aucune
exception faite en votre faveur, ou en faveur de votre
église, frère archevêque, ou en faveur de tout autre.
C'est pourquoi, par l'autorité des présentes, nous vous
recommandons à vous tous tant que vous êtes, et vous
enjoignons par ce rescrit apostolique de témoigner
audit Hubert, comme légat du saint-siége apostolique,
l'honneur et le respect que vous lui devez. »
A peu près à la même époque, le pape Célestin
écrivit, entre autres choses, cette lettre à l'archevêque
de Sens : « Aussi comme nous portons le roi
de France spécialement dans les entrailles de notre
charité, nous l'avons fait prier par la bouche de no-
tre cher fils Ciucio ', sous-diacre, légat du saint-siége
* Il y avait deuslégats : celui-ci et Melior.cardinal-prétre, nommé par
Fleury. Cincio est seulement désigné par Tinitiale G. dans le texte.
23^ UICHARD ^^
apostolique, et envoyé ad hoc, de traiter avec une af-
fection maritale la reine qu'il avait éloignée de lui
par une résolution mauvaise, et de ne pas prêter
l'oreille aux paroles de ceux qui pensent qu'ils re-
cueilleront beaucoup en semant parmi les hommes
la haine et la discorde. C'est pourquoi, d'après le
conseil de nos frères, nous déclarons nulle et de nul
eifel la sentence de divorce prononcée au mépris de
tout droit, et recommandons, enjoignons même à
votre fraternité, par ce rescrit apostolique, d'avoir
grand soin, en vertu de l'autorité apostolique, de faire
défense audit roi, dans le cas où il voudrait prendre
une autre épouse, du vivant de celle-ci. »
Vers la même époque , le pape Célestin écrivit à
Hubert, archevêque de Cantorbéry, et à ses suffra-
gants, relativement à l'affaire de la Terre-Sainte, une
lettre dont voici un passage : « Pour vous, mon frère
Tarchevéque et mes frères lés évêques, à qui le soin
et la sollicitude des âmes ont été confiés , engagez
sans cesse, par vos ardentes prières au Seigneur, les
populations qui vous sont soumises à prendre le si-
gne de la croix et à s'armer pour confondre les per-
sécuteurs de la foi chrétienne. Nous espérons en effet,
et vous devez espérer comme moi , que le Seigneur,
par le moyen de vos prédications et de vos prières,
étendra le filet pour la capture. Ceux-là surtout se
lèverontpour la défense du royaumechrétien d'Orient
en qui Dieu se réjouira plutôt par la grandeur des
mérites que par la confiance des armes; ses ennemis
seront dissipés, et ceux qui le haïssent fuiront de-
ANNEE ^^93. 255
\ant sa face. Quant à ceux qui , par amour pour la
Divinité, se feront un devoir d'entreprendre <?e labo-
rieux pèlerinage et de le mettre à terme autant qu'il
sera en eux, nous leur accorderons, en vertu de cette
autorité que le Seigneur nous a conférée, la rémission
de la pénitence que le ministère sacerdotal pourrait
leur avoir imposée; rémission que nos prédécesseurs
ont accordée de leur temps; en sorte que ceux qui
entreprendraient ce pèlerinage avec un cœur contrit et
on esprit humilié, et qui se mettraient en route en
pénitence de leurs péchés, obtiennent, dans le cas où
ils décéderaient dans la foi, indulgence plénière pour
leurs crimes et espérance de la vie éternelle. Que leurs
biens , à partir du jour où ils auront reçu la croix ,
eux et les leurs, soient placés sous la protection de
Téglise romaine , ainsi que des archevêques et autres
prélats de Téglise ; qu'ils n'éprouvent ni perte , ni
contestation , ni enquête sur les biens qu'ils possé-
daient tranquillement à l'époque où ils auront pris
la croix, jusqu'à ce qu'on ait quelque nouvelle cer-
taine de leur retour ou de leur mort ; mais que leurs
biens restent, pendant ce temps, intacts et libres de
toute contestation ; que ceux qui auront pris sur leurs
biens pour subvenir aux frais de l'entreprise obtien-
nent grâce pour leurs péchés , selon que leurs * pré-
lats le jugeront possible. C'est à vous, frère archevê-
que, que nous avons songé pour vous conGer ce pieux
fardeau, vous recommandant d'agir auprès de notre
* Adopté la var. suo)*tn», au lieu de $ua.
254 RICHARD 1".
très-cher fils en Jésus-Christ, l'illustre roi d'Angle-
terre, qui a établi dans la Terre-Sainte une trêve de
trois ans , afin qu'il envoie à la défense des lieux con-
sacrés des chevaliers et des fantassins bien équipés.
Ainsi donc ne vous faites faute d'exhortations assi-
dues : parcourez la province d'Angleterre; semez
partout les prédications opportunes ou importunes ,
pour que beaucoup de gens défendent la chrétienté,
prennent le signe de la croix, et aillent visiter la terre
d'outre-mer. » Lorsque ces faits furent venus à la
connaissance du roi , il se sentit enflammé d'un zèle
ardent et enflamma par ses paroles les braves comme
lui à entreprendre cette oeuvre de la croix, à laquelle *
il avait déjà tant contribué. Il leur conseilla de s'armer
sans tarder pour cette glorieuse expédition , et leur
parla tant au nom du salut de leur roi et de celui de
leurs propres âmes, qu'au nom de la glorification de
l'église. Et comme il en trouva quelques-uns qui se
montraient peu touchés de cet avertissement salutaire,
il les réprimanda d'une manière gracieuse en prenant
le rôle de prédicateur, et en répétant plusieurs fois
aux assistans la parabole suivante.
Aventure d'un habitant de Venise. — En ce temps-
là, il arriva à un habitant de Venise , riche et avare,
une aventure digne d'être racontée ; et nous avons
jugé bon de l'insérer dans cette histoire, à cause de la
multitude des ingrats. Cet habitant, nommé Vitalis,
était sur le point de marier sa fille, et voulait donner
* Nous lisons quod, au lieu de quos.
ANNEE U9o. 235
un festin splendide. 11 alla donc chasser dans une
forêt très-vasle et très-déserte , située au bord de la
mer. Tandis qu'il errait seul, à travers les détours
de la forêt , portant son arc tendu et ses flèches , et
désirant vivement tuer quelques bétes fauves , il
tomba par malheur, dans une fosse, piège adroite-
ment préparé pour prendre les lions, les ours et les
loups; il y trouva deux animaux féroces, un lion et
un énorme serpent qui avaient été pris au même piège ;
mais tout affamés et cruels qu'ils étaient, ils ne firent
aucun malà Vitalis, qui leur avait opposé le signe de
la croix. Il y resta toute la nuit et le jour suivant,
criant, se lamenlant douloureusement, et se désolant
de la mort ignominieuse qui Tattendait. Il arriva
pourtant, qu'un pauvre charbonnier qui demeurait
dans la forêt entendit des cris et des gémissements
qui semblaient venir de dessous terre, tandis qu'il
était occupé à ramasser, de côté et d'autre, des brins de
bois. Il marcha dans la direction de la voix, arriva
au bord de la fosse, et y jetant les yeux ; « Qui es-tu?
« dit-il. Quel est celui que j'entends ? » Vitalis, ranimé
et joyeux au delà de toute expression, se hâta de lui
répondre : « Je suis un malheureux Vénitien, nommé
« Vitalis ignorant qu'il y avait ici des pièges et des
« fosses , j'y suis tombé, pour devenir sans doute la
« proie des bêtes féroces : je meurs de faim et de
« peur ; car il y a ici deux animaux , un lion et
« un serpent dont je redoute la cruauté. Jusqu'ici
0 j'ai fait le signe de la croix qui porta le Seigneur, et
« le Seigneur m'a prolégé. Ils ne m'ont pas fait de mal :
âSB RICHARD I''^
, « et j'ai été sauve pour fêlre utile: iire-moi d'ici et
« tu t'en trouveras bien : je te donne la moitié de mes
. « biens, c'est-à-dire cinq cents talents, car j'en possède
»( mille. » Alors le pauvre homme : « Si les faits re-
ft pondent aux paroles, je ferai ce que tu désires et ce
« que tu attends de moi. » Vitalis prononça aussitôt les
serments les plus solennels, et prit en quelque sorte
Dieu pour caution de sa parole et de sa promesse.
Tandis qu'ils s'entretenaient, le lion fit un mouve-
ment de queue et un saut joyeux, le serpent se roula
doucement et avec grâce : ils semblaient chercher à
intéresser le charbonnier et lui demander comme
Vitalis leur délivrance. Le paysan retourna en toute
hâte à sa cabane ; il s'y munit précipitamment d'une
échelle et des cordes qu'il croyait nécessaires, revint
à la fosse et y jeta l'échelle. Aussitôt le lion et le ser-
. pent montèrent, l'un après l'autre, à l'aide des éche-
lons, s'approchèrent du pauvre homme, se roulèrent
à ses pieds, lui témoignant leur joie, et en quelque
sorte leurs actions de grâces pour leur délivrance.
Vitalis monta le dernier, le pauvre lui tendit la main,
et lui dit en l'embrassant : « Vive cette main! Ah!
« ah ! que je suis content : j'ai mérité que mes vœux
« fussent comblés. » Alors il le conduisit, jusqu'à ce
qu'il l'eut remis dans son chemin. Lorsque Vitalis
fut sur le point de le quitter, le pauvre Sylvain lui
dit : « Quand et oij vous acquitterejs-vous envers moi?
« Dans quatre jours, lui répondit Vitalis; à Venise,
« dans mon palais : il est bien connu et facile à trou-
« ver. » Sylvain retourna danssa cabane pour y dîner.
I
ANNEE H95. 257
Au moQient où il se mettait à table, voici que le lion
qu'il avait délivré entre dans la hutte tenant à la
gueule un faon, qu'il pose sur la table avec les signes
de la plus grande douceur. Il venait apporter son
présent en récompense du bienfait qu'il avait reçu,
et il s'en alla avec tranquillité, sans rugir et sans faire
la moindre manifestation hostile. Sylvain le suivit,
tandis que Tanimal jouait devant lui et lui léchait
les pieds , afin de savoir où était ,sa tanière ( car il
s'étonnait d'une si grande douceur dans un lion);
puis il revint pour dîner. Au moment où il se servait
à manger^ le serpent qu'il avait sauvé se présente,
portant à sa gueule une pierre précieuse, qu'il pose
devant Sylvain, commedevantson libérateur, et après
l'avoir placée dans son assiette, il se roule autour de
lui en spirales, semble l'applaudir en se jouant,
comme s'il le remerciait pour le bienfait qu'il en
avait reçu; enfin il se retire en poussant un gracieux
sifflement et sans lui faire le moindre mal. Fort sur-
pris, Sylvain le suivit aussi, afin de savoir où était sa
caverne. Lorsque deux ou trois jours se furent écou-
lés, Sylvain emporta avec lui la pierre précieuse que
le serpent lui avait apportée , et se rendit à Venise ,
pour réclamer de Vitalis Texécution de sa promesse.
Il le trouva à table avec les habitants ses voisins, et
célébrant son heureuse délivrance. Sylvain le prit à
l'écart et lui parlant bas (car il fit semblant d'être
un étranger pour lui) :« Mon ami, dit-il, rendez-moi
« ce que vous me devez. » Vitalis le regardant de tra-
vers, lui répondit : « Qui es-tu? que veux-tu? — Je
m^ RICHARD F^
« veux les cinq cents talents que vous avez promis et
« juré de me payer pour le service quejevous ai rendu.
« —Eh ! mais, à ce compte, tu t'enrichirais très-com-
« modément avec un argent que j'ai amassé avec tant
« de peine et de fatigue.» En même temps, Vitalis or-
donna à ses valets de s'emparer de cet homme: «C'est
« un fou, s'écria-t-il, et sa témérité mérite la prison. »
Sylvain, en entendant ces paroles, fit un brusque
mouvement en arrière, et sortant de la maison, il se
rendit au tribunal, où il raconta la chose tout au long
aux juges de la ville. Comme sa narration leur pa-
raissait incroyable, qu'ils hésitaient à y ajouter foi,
il leur montra la pierre précieuse que le serpent lui
avait donnée par reconnaissance. Aussitôt un des ha-
bitants, connaissant la valeur de cette pierre, en fit
l'acquisition pour une grosse somme. Enfin, pour
dissiper tous les doutes des assistants , Sylvain prit
avec lui quelques-uns des citoyens, et les conduisit à
la tanière du lion et à la caverne du serpent. Ces
animaux témoignèrent de nouveau leur gratitude à
Sylvain comme à leur libérateur. Les juges de la ville
ayant alors acquis la certitude de la vérité du fait ,
forcèrent Vitalis à payer ce qu'il avait promis , et à
donner satisfaction pour l'outrage qu'il avait fait
éprouver à Sylvain. Telle est l'histoire que l'illustre
roi Richard se plaisait à raconter pour confondre les
ingrats.
Richard a Poitiers. — Convention de Louviers en-
tre LE roi de France et Richard. — Le roi de France
ANNl^E ^196. 259
ROMPT LA CONVENTION. — HOSTILITES. — L'an de la
nativité du Seigneur ^196, le roi d'Angleterre Ri-
chard se rendit dans la ville de Poitiers, le jour de
Noël. Le mois suivant, le jour de la fête de saint Hi-
laire, Philippe, roi de France, et Richard, roi d'An-
gleterre, eurent une entrevue à Louviers. Voici ce
qui fut convenu entre eux : le roi de France renonça,
en faveur du roi Richard et de ses héritiers, à toutes
ses réclamations sur la ville dlssoudun et sur ses
dépendances, ainsi que sur les droits qu'il avait en
Berri , en Auvergne et en Gascogne. Il lui restitua
aussi le château d'Arqués, le comté d'Aumale et
plusieurs autres châteaux dont il s'était emparé
après son retour de la Terre-Sainte, pèlerinage qu'il
voulait recommencer. De son côté, le roi d'Angle-
terre se désista de toutes prétentions sur le château
de Gisors et sur tout le Vexin Normand. Pour rati-
fier et confirmer ces conventions , des cautions fu-
rent données de part et d'autre, et il fut stipulé qu'en
cas de dédit quinze mille marcs d'argent seraient
payés. Peu après, le roi Richard ayant exercé ses
nouveaux droits, le roi de France se repentit de Par-
rangement auquel il avait consenti , et réunissant une
nombreuse armée, vint mettre le siège devant Au-
male. A cette nouvelle, le roi d'Angleterre fit con-
fisquer à son profit tous les biens et possessions des
abbés du grand monastère de Cluny, de Saint-Denis,
du prieur de la Charité qui s'étaient constitués cau-
tions du côté du roi de France, pour le traité dont
nous avons parlé. Ceux-ci, qui s'étaient engagés
Sm RICHARD l«^
à payer la somme au roi d'Angleterre , si le roi. de
France n'observait pas la convention, en voulurent
beaucoup à ce dernier pour cette énorme violation
de la foi promise. Cependant le roi de France s'était
emparé du château d'Aumale et Tavait détruit. Le
roi d'Angleterre lui donna trois mille marcs d ar-
gent sur la somme stipulée, pour la rançon de ses
chevaliers et de ses sergents , aûn qu'ils eussent la
permission de se retirer librement avec leurs che-
vaux et leurs armes. Ensuite le roi de France, enflé
et glorieux de sa victoire, se saisit de Nonantcourt :
le roi Richard , de son côté , prit le château de Ju-
miéges. Ainsi de jour en jour s'envenimait une ini-
mitié sanglante entre les deux rois et les deux royau-
mes. Le vieil ennemi du genre humain semait le
mauvais grain de la haine et l'ivraie de la discorde.
SÉDITION A Londres. —-Mort de Gcillaume-Longue-
Barbe. — A cette époque il s'éleva un différend et
une querelle dans la cité de Londres, enlre les pau-
vres et les riches, relativement à la perception d'un
taillage que les officiers royaux avaient imposé au
grand avantage du fisc. Les chefs de la bourgeoisie,
qu'on appelle chez nous maires et aldermen , ou-
vrirent la délibération dans leur Husting, et cherchè-
- rent à se décharger de tout paiement , ou bien à ne
pas se fouler beaucoup , et à rejeter tout le fardeau
sur les plus pauvres gens. Un certain Guillaume, fils
de Robert, et surnommé à la barbe (car j d'après une
. coutume observée par sa famille, il négligeait de se
ANNÉE ^^96. 24 ^
raser la barbe, en haine des Normands) , s'opposa
vivement à cette répartition, el s'écria que les maires
de la ville étaient traîtres au roi. Il en résulta une sédi-
tion \iolente, qui alla jusqu'à faire prendre les armes
au peuple. Guillaume, en effet, excitait et animait
contre le maire et les aldermen, une foule de pau-
vres et de gens d'humble condition. Mais il se trouva
parmi eux des hommes pusillanimes et au cœur dé-
généré : bientôt la société des habitants confédérés
avec Guillaume, se trouva dissoute et hors d'état de
résister aux oppresseurs. Profitant de Tinertie des
humbles et des pauvres, le roi, les officiers royaux
et les chefs de la bourgeoisie de Londres firent re-
tomber tout le crime sur Guillaume. Bientôt il se vit
cerné par des gens armés, que les justiciers avaient
envoyés pour le prendre. Mais Guillaume qui était
un homme de bonne race et de grande réputation
dans la ville, et outre cela qui était grand, vigou-
reux et intrépide, se délendit à Taide de son long cou-
teau, et réussit à leur échapper. Il s'enfuit dans l'é-
glise de Sa inte-Marie-des-Arcs, afin de se soustraire à la
captivité ou à une mort imminente. Là il implora la
paix et la protection du Seigneur, de la bienheureuse
Vierge et de la sainte église: il assura qu'il n'avait
eu d'autre motif en résistant à l'inique jugement des
puissants , que de réclamer pour tous une charge
égale, et de faire taxer chacun selon ses moyens. On
n'écouta pas ses raisons; les aldermen eurent gain
de cause, et larchevêque ordonna, non sans exciter
de vifs murmures, que Guillaume fût tiré hors de
n. ^6
242 RICHARD V\
l'église, afin tie subir un jugement oomnie provoca-
teur de sédition et perturbateur de la paix publique.
Guillaume ayant appris cette nouvelle, se retira en
toute bate dans le clocher de Téglise : car il savait
bien que les maires auxquels il avait osé résister, en
voulaient à sa vie. Ceux-ci, persévérant dans leur
cruel projet, firent mettre le feu à Téglise, qu'ils
brûièrent en grande partie, sans s'inquiéter d'un pa-
reil sacrilège. Guillaume se vit contraint de descen-
dre du clocher à demi suffoqué par la chaleur et par
la fumée. Aussitôt il fut saisi, tiré violemment hors
de,réglise, et dépouillé de ses vêlements; on lui garrotta
les pieds, on lui lia les mains derrière le dos , enfin
on l'attacha à la queue d'un cheval , et on le traîna
ainsi jusqu'à la prison de la tour de Londres. Alors
l'archevêque, dont la colère était excitée par les chefs
delà bourgeoisie, et par les officiers royaux, ordonna
qu'il fût à l'instant lié de nouveau à la queue du
même cheval , et traîné de la tour de Londres , par
les rues, jusqu'aux Ormes*; spectacle douloureux
pour ses concitoyens et pour sa famille, qui était il-
lustre dans la ville. Enfin il fut pendu au gibiet avec
une chaîne. Ainsi fut livré à une mort ignominieuse,
et par ses concitoyens, Guillaume, surnommé lon-
gue barbe ou le barbu; il périt pour avoir embrassé la
défense de la vérité et la cause des pauvres. Si la
cause fait le martyr, nul mieux que lui et à plus juste
litre ne peut être appelé martyr. Neuf personnes de
* î'fmpivm {nlmvs), c'est sans doute le lieu connu sous le nom <les
erinesde Tyburn. Wendovcrdit ad Furcas propé Tibureinam.
ANNEE i\96. 243
son voisinage ou de sa maison , qui avaient été les
zélés compagnons de Guillaume dans cette affaire,
furent pendus avec lui *. — Celle mérne année, Jean,
doyen de Rouen, fut élevé à Tévêché de Worcester.
II reçut la consécration des mains de rarchevêque de
Cantorbéry, le treizième jour avant les calendes de
novembre.
La Normandie mise en interdit. — L empereur et
LE CHAPITRE DE CiTEADX. HoGUES DE ChACMONT ,
PRISONNIER, PUIS SAUVÉ. — BRIGANDAGES DES ROUTIERS AU
* Maft. Paris omet ou ignore quelques circonstances de ce drame , re-
marquable en ce qu'il représente une des dernières luttes de la population
vaincue contre les Normands. Les mots mêmes employés dans le texte
indiquent combien était incomplète encore la fusion de la société. Maire
( major ) est un mot normand ; Aldermen , un mot saxon , comme bus-
ting (maison du conseil). Guillaume à la longue barbe alla trouver le
roi Richard sur le continent et se plaignit à ce prince , qui promit de
faire justice et oublia sa promesse. Le Saxon organisa alors une société
où s'engagèrent, dit-on, cinquante mille personnes , prépara des armes et
des moyens de résistance, et harangua fréquemment cette multitude. Mais
Hubert Gaultier, archevêque de Cantorbéry et grand justicier d'Angle-
terre, trouva moyen de semer la défiance et le découragement parmi les
confédérés , et réussit à se faire livrer des otages. Dès lors tout le poids
de l'animosité des Normands et de la haute bourgeoisie retomba sur Guil
laume , qui fut pris dans Téglise que Roger de Hoveden appelle Sainte-
Marie de l'Arche ( texte hic des Arcs ), Mais le peuple, qui l'avait laissé
périr, le révéra comme un saint. Le gibet fut enlevé et les morceaux en
devinrent des reliques. La terre même qui avait touché le pied du bois
fut regardée comme un objet sacré, et chacun voulut s'en procurer. Il v
eut un pèlerinage assidu à ce lieu, où la piété des Saxons avait formé une
excavation profonde ; et il fallut que les Normands employassent la force .
pourrtettrc un terme à ces honneurs, qui leur faisaient affront. ( Voir
M. AcG. Thierry, livre \i , pag. 120 à 437. )
2M RICHARD P^
SERVICE DE Richard. — L'évéque de Beau vais et son
ARCHIDIACRE PRISONNIERS. DÉBORDEMENT DE LA SeINE.
— Cette même année, Richard, roi d'Angleterre, for-
tifia un château neufdansl'ile d'Andeiy, contre la vo-
lonté de Gaultier, archevêque de Rouen ; et , comme il
refusa d'interronipre ces constructions, malgré de fré-
quents avertissements, ledit archevêque, à l'instiga-
tion du roi de France, mit en interdit la Normandie
tout entière, et se rendit ensuite à la cour de Rome.
Vers le même temps, Tempereur légua au chapitre
de Cîteaux trois mille marcs d'argent , sur la rançon
du roi Richard, destinés à la confection d'encensoirs
d'argent pour toutes les abbayes de l'ordre. Mais les
abbés, détestant l'empereur aussi bien que son pré-
sent, refusèrent d'accepter un don provenant d'un
gain si honteusement acquis. Le roi Richard, ayant
appris cette conduite, en tint grand compte aux abbés
qui, dans cette occasion, avaient fait taire leur avarice
habituelle.
Cette même année, dans une rencontre qui eut
lieu entre des chevaliers anglais et français, Hugues
de Chaumont, ami intime et chéri du roi de France,
fut pris et présenté au roi d'Angleterre. Celui-ci en
confia la garde à Robert de Ros, lui recommandant
de veiller sur lui comme sur sa propre vie. Robert,
à son tour, donna secrètement la garde du prison-
nier à Guillaume d'Espinet, son serviteur. A force
de présents et de promesses plus magnifiques encore,
Hugues corrompit Guillaume : il descendit du haut
des murs et s'enfuit, au grand détriment du roi. Puis,
joyeux el se moquant de ses gardiens, il salua du
derrière le château de Bonneville sur la Touque , où
il avait été renfermé. Le roi d^Angleterre fut violem-
ment irrité et non sans raison contre Robert de Ros ;
il exigea de lui douze cents marcs, pour le punir de sa
négligence et de sa désobéissance aux recommanda-
lions royales : c'était la somme qu'il avait l'intention
d imposer à Hugues de Chaumont pour sa rançon.
Quant à Guillaume d'Espinet, il le fit pendre.
Vers la même époque, le comte Jean, irèredu roi
Richard, que ledit roi excitait à guerroyer, quoiqu'il
ne restât pas cependant dans l'inaction, et les féro-
ces chefs de rouliers Markade, Algais et Lupescare,
provençaux de nation, qui comptaient pour rien Tef-
fusion du sang humain, le pillage et l'incendie, por-
tèrent, par les ordres du roi Richard, d'épouvanta-
bles ravages sur le territoire du roi de France, sans
épargner les églises, sans s'occuper de l'âge ni du
rang. Ils en voulaient surtout à Philippe, évéque de
Beauvais, et à son archidiacre, qui, respectant beau-
coup moins qu'il ne convenait les bornes imposées
à leur état, se livraient avec assiduité aux travaux
guerriers, et avaient fait supporter de grands dom
mages au roi Richard. En effet, à la tête d'une armée
nombreuse, ils s'étaient emparés par force de plu-
sieurs rhâteaux apparlenants au roi Richard, avaient
mis la main sur ses chevaliers et sur ses sergents,
avaient massacré ceux qui leur résistaient : ni jour ni
nuit, ils ne cessaient de guerroyer de cette façon ;
car ils étaient braves, puissants et de grande nais-
246 RICHARD l»^'.
Fance. Un jour, lesdits Markade et Lupescare, chefs
de ces bandes qu'on appelle routiers, sous les ordres
du comte Jean.^ frère du roi Richard, firent une
-course de cavalerie aux portes de la ville deBeauvais,
se livrant au pillage et s'eniparant de ce qu'ils ren-
contraient. L'évêque de la ville, Philippe, et son ar-
chidiacre s^indignèrent de cette audace, et ils sorti-
rent avec une troupe d'habitants armés de pied en
cap pour repousser et punir vigoureusement les agres-
seurs. Guillaume deMello que le roi de France ché-
rissait à juste titre, à cause de sa valçur, se joignit à
eux avec de braves et nombreux chevaliers, quoi-
qu'ils semblassent n'( n avoir pas besoin , tant leurs
cavaliers et leurs fantassins étaient bien armés et
bien rangés. Un com bat furieux s^engagea : beaucoup
de gens des deux côtés restèrent sur la place. Enfin,
dans cette mêlée, les Français t*urent le dessous;
tous les personnages de marque furent pris. Parmi
les fantassins, la plus grande partie fut tuée, les uns
criblés de traits , les autres percés par la lance ou
par Tépée, d'autres encore foulés aux pieds des che-
vaux. L'évêque de Beauvais et son archidiacre furent
pris par Markade qui les présenta, tout armés qu'ils
étaient encore, au roi Richard, en lui disant* :
(( Roi Richard, je vous ai pris et je vous donne
« rhomme aux cantiques et Thomme aux répous;
4 Le manuscrit de Cecil diffère peu du texte que nous suivons. On y
trouve seulement cette indication : Markade présenta son prisonnier a
Richard eu lui disant, par dérision, dans la langue de son pays : Prins
ai le canihaihur e le respondeihur.
ANNKE H 96. 2i7
« k^iiez-les et gardez-les bien, si vous le savez faire. »
Le seigneur pape, à qui le chapitre de Beauvais
adressa des plaintes amères à ce sujet, écrivit gra-
cieusement au roi Richard, lui demandant qu^il mît
l'évèque en liberté, et, pour décider le roi à y con-
sentir, il se servit, en parlanl de l'évêque, des ter-
mes de très-cher frère, très-cher fils de lui-même
et de rÉglise. Le roi, par respect pour le pape, fil
enlever à Tévéque son armure, et chargea les mes
sagers de la lui présenter, en lui disant : « Voyez si
« c'est la tunique de votre fils ou non. » Alors le
pape : « Celui-là n'est point mon fils ni le fils de Té-
« glise ; qu'il soit mis à rançon selon la volonté du
« roi, car c'est plutôt un soldat de Mars qu'un sol-
« dat du Christ. » Cette année, la Seine sortit de son
lit habituel, et l'inondation effraya tellement les ha-
bitants de Paris, que le roi, abandonnant son palais,
se retira à Sainte-Geneviève avec son fils Louis, et
l'évêque Maurice à Saint-Victor.
Vision MIRACULEUSE d'un MOINE. — Détails curieux.
— Description du purgatoire , de l'enfer et du para-
dis. — A la même époque, un moine d'Evesham,
étant tombé en langueur depuis un an et trois mois,
souffrait d'une terrible incommodité : il avait un tel
dégoût pour la nourriture et pour la boisson, que,
pendant neuf jours durant, il ne se soutint qu'avec
une petite portion d'eau tiède. Tout l'art des médecins
ne pouvait le guérir; il no vivait que par l'esprit et
ressemblait à un spectre : les remèdes de la médecine
248 RICHARD I*"".
lie pouvaient rien à son mal. il était donc étendu dans
son lit , accablé d'une langueur et d'une faiblesse telles
qu'il ne pouvait changer de place sans le secours de
de ses serviteurs. Lorsque le jour de la résurrection
du Seigneur approcha , il se sentit un peu mieux et
réussit à marcher dans Tinfirmerie , appuyé sur un
bâton. La nuit qui précéda le jour de la cène du Sei-
gneur, il se rendit, appuyé sur son bâton et poussé
par une dévotion ardente , dans Téglise de Tabbaye,
ne sachant s'il tirait sa force de son corps ou d'un
pouvoir étranger à lui. Là, tandis que le couvent ré-
citait Toffice de nuit et chantait les louanges du Sei-
gneur, le moine se sentit tellement rempli du senti-
ment de la miséricorde divine et de la grâce céleste ,
qu'il donna les signes d'une dévotion extraordinaire :
en effet, depuis minuit jusqu'à la sixième heure du
jour suivant il ne put s'empêcher de pleurer et de
louer le Seigneur. Puis il fit venir auprès de lui, l'un
après l'autre, deux des frères qu'on appelle en reli-
gion confesseurs. Il fit à chacun d'eux l'aveu des fau-
tes même les plus légères , et des infractions quelles
qu'elles fussent qu'il pouvait avoir faites aux règles
de son ordre et aux commandements de son Dieu.
Après s'être confessé avec une grande pureté et une
parfaite contrilion de cœur, il reçut l'absolution qu'il
avait sollicitée en versant d'abondantes larmes et en
manifestant le plus ardent désir. Ainsi il passa toute
la journée dans une sainte dévotion , occupé à louer
le Seigneur.
La nuitsuivante, après avoir goiilé quelques instants
ANNEE H9(3. 249
de sommeil., il sortit de son lit, lorsque les tablettes*
de bois eurent appelé la communauté à matines , et
se dirigea vers l'église. Ce qu'il y fit, la suite du récit
le montrera. Dans la journée, de grand matin (c'était
le vendredi saint), les frères se rendaient à Prime et
en se dirigeant vers Téglise ils passèrent devant le
chapitre. Là ils aperçurent le moine dont nous avons
parlé, étendu nu-pieds et prosterné le visage contre
terre devant le siège de Tabbé, où d'ordinaire les moi-
nes demandent pardon. On eût dit qu'il implorait un
être invisible assis dans la stalle. A celte vue tous les
frères stupéfaits accoururent et , en voulant le rele-
ver, ils le trouvèrent évanoui , privé de tout mouve-
ment, les yeux profondément creusés et hagards. 11
avait les yeux et les narines couverts de sang. Tous
s'écrièrent qu'il était mort et que depuis longtemps
le sang ne battait plus dans ses veines. Cependant
après avoir observé qu'il respirait encore , quoique
très-faiblement, ils lui baignèrent le visage, la poitrine
et les mains avec de l'eau froide. Alors il éprouva un
léger tremblement par tout le corps : ce tremblement
cessa bientôt et il retomba dans une immobilité com-
plète. Incertains de ce qu'ils devaient faire de cet
homme , qui n'était pas tout fait mort, mais qu'ils
ne pouvaient faire revenir à lui, les frères furent tous
ifavis de le porter à l'infirmerie, où ils le placèrent
' Il parait qu'on se servait de cet iustruiueiit dans les monastères et
même dans les églises, avant l'usage général des cloches. — Kal xpou-
cavTo; Tcu jcavovâp/^cu rô ^ûXov. Joann. Moschus ;» prnio spir>tnaïi.
Wp. II.
250 RICHARD 1^'.
dans son lit et confièreiit aux gardiens le soin <le
veiller attentivement sur lui. On lui appliqua un
emplâtre sur la poitrine, on lui piqua la plante des
pieds avec un instrument aigu; rien n'avait le pou-
voir de le ranimer et il ne donnait toujours aucun
signe de vie. Il resta de cette manière, immobile dans
son lit, pendant deux jours, depuis le vendredi saint
à minuit jusqu'au lendemain samedi à Flieure de
complies. Mais à riieure du samedi saint où le cou-
vent se réunit pour chanter oomplies, on remarqua
un mouvement dans les cils des yeux du malade; on
vit s'échapper de ses paupières comme des larmes
qui coulaient doucement sur ses joues. Semblable à
un homme qui pleure en dormant, il exhalait de fré-
quents soupirs du fond de sa poitrine, et peu après il
fît entendre des sons caverneux, à peine intelligibles
et qui mouraient dans son gosier. Enfin , peu à peu
le sens lui revint et il se mit à invoquer la sainte Vierge
en disant : « 0 sainte Marie ! ô sainte Marie, ma dame
« et maîtresse ! qu'ai-je fait pour perdre une si im-
« mense joie ? » Et il ne cessait de répéter les mêmes
paroles : ce qui indiquait aux assistants qu'il se croyait
privé de quelque grand bonheur. Ensuite, il sembla
s'éveiller d'un sommeil profond, secoua la tête et se
mit à pleurer amèrement et à verser des larmes en-
trecoupées de sanglots. Puis il se frappa les mains
Tune contre l'autre , se serra les doigts , se souleva
tout à coup, se mit sur son séant, et, cachant son vi-
sage sur ses mains et sur ses genoux, il ne cessa de se
livrer aux plaintes douloureuses qu'il avait commencé
ANNÉE U^Q. 254
de faire entendre. Les frères l'ayant supplié de pren-
dre quelque chose après un jeûne et une abstinence
si prolongés, il accepta un morceau de pain et s'ab-
sorba de nouveau dans les prières. Comme on lui
demandait s'il espérait échapper à l'infirmilé qui le
tourmentait . « Je vivrai assez, répondit- il ; car je
« suis déjà tout à fait guéri. » La nuit suivante, qui
ôtaitcellede la résurrection de notreSeigneur, au mo-
ment où retentit le signal qui appelait à matines, il
se rendit, sans s'appuyer sur rien , à l'église du mo-
nastère, et il entra dans le chœur, ce qu'il n'avait pas
fait depuis onze mois. Dans la journée, lorsque les
offices divins eurent été convenablement célébrés, il
uïérita d'être admis à la sainte communion.
Après ces faits surprenants , les moines se réuni-
rent et lui demandèrent, avec toutes les instances d'une
pieuse sollicitude, qu'il leur racontât pour les édifier
ce qui lui était arrivé et ce qu'il avait vu pendant son
sommeil. Car ils comprenaient que des choses étran-
ges lui avaient été révélées , d'après les signes qu'ils
avaient remarqués en lui , d'après les paroles qu'ils
avaient entendues le jour précédent à son réveil, d'a-
près les larmes continuelles qu'ils lui avaient vu ver-
ser. 11 se refusa longtemps à leur demande; mais
comme ils insistaient vivement , il leur fit la narration
qui va suivre, narration fréquemment entrecoupée
par ses larmes et par ses gémissements. «Lorsque j'é-
tais dans l'état de langueur prolongée où vous m'avez
vu. je bénissais le Seigneur de cœur et de bouche, et
je lui rendais grâce de ce qu'il daignait me châtier
232 RICHARD ^^
avec sa verge pàlernelle, moi, son serviteur iiidi{(pe.
J'avais laissé loin de moi toute espérance de recou-
vrer la sauté, et ne songeais plus autant qu'il était
en moi qu'à me prémunir au plus lot contre les puni-
tions de l'autre monde, alors que mon âme quitterait
mon corps. Tandis que je méditais sérieusement sur
ce sujet, je fus pris d'une tentation, celle de deman-
der au Seigneur qu'il daignât me révéler d'une ma-
nière ou d'une autre ce que c'était que la vie future,
et quelle était après cette vie la condilion des âmes
une fois sorties du corps , afin que cette coonaissance
me fît voir plus clairement ce que j'avais à espérer ou
à craindre après ma mort, que je croyais si prochaine,
et que, par ce moyen, je pusse faire des progrès dans
Tamour de Dieu , tandis que je flottais entre la vie
et la mort. Curieux de satisfaire ce désir qui m'ob-
sédait, j'invoquais tantôt le Seigneur sauveur du
monde , tantôt la glorieuse Vierge sa mère , tantôt
tous les saints élus de Dieu ; mais j'espérais surtout
obtenir la satisfaction de ma première demande par
l'intercession du bienbeureux confesseur saint Nico-
las. Une nuit, au commencement du carême que nous
venons de terminer, je dormais, lorsque je vis près
de moi une apparition gracieuse et belle qui, s'adres-
sant à moi dans les termes les plus doux, me dit :
« Mon très-cher fils, la dévotion de tes prières est
« grande, et la persévérance de ton intention est
« grande aussi. Des supplications si assidues ne pour-
« ront rester sans effets devant la clémence du Re-
tt dempleur. Cependant continue pieusement les
ANNEE ^^96. 253
a oraisons et aie l'esprit en repos, car sans nul doute
« le vœu de ta dévotion sera promptement comblé. »
A ces mots l'apparition s'évanouit et le sommeil me
quitta.
« A mon réveil , cette vision se grava profondé-
ment dans ma mémoire. Au bout de six semaines ,
m'étant levé pour aller à matines la nuit qui précède
la cène de notre Seigneur, et ayant reçu de vos mains
les coups de discipline , comme vous pouvez vous en
souvenir, je sentis dans tout mon être un tel atten-
drissement que, le jour suivant, je trouvai le plus
grand charme à pleurer abondamment , ainsi que
vous l'avez vu de vos propres yeux. La nuit suivante,
qui était celle de la Parascève, presqu'à Theure où
je devais me lever pour aller à matines , je tombai
dans un paisible sommeil et j'entendis une voix ap-
portée je ne sais comment à mon oreille , qui me
disait ; « Lève-toi , entre dans Toratoire , approche-
« toi de Tautel qui est placé sous l'invocation de saint
« Laurent : derrière l'autel tu trouveras une croix ,
« celle que le couvent adore le jour de la Parascève ;
« si tu n'en agis pas ainsi, tu ne pourras rien faire
« demain ; car il te reste une longue route à par-
« courir ; adore cette croix en l'honneur du Sauveur;
« offre- lui le sacrifice d'un cœur contrit et humilié :
« sache pour sûr que Tholocauste de la dévotion
« plaira au Seigneur; dans ce lieu même il répandra
« sur toi une rosée abondante. » Le sommeil s'étanl
dissipé , je me réveillai et j'allai rejoindre mes frères
pour entendre matines; je le croyais du moins.
254 RICHARD l«^
Comme ils étaient déjà réunis et que loffiee était com-
mencé , je rencontrai dans le \estibule de l'église un
vieillard vêtu d'habits blancs, un de ceux qui , la nuit
précédente , m'avaient infligé la discipline. Il m'in-
vita par le geste accoutumé, à subir la pénitence ;
nous entrâmes dans le chapitre , et quand nous eûmes
accompli cet office , nous revînmes dans l'oratoire.
Je me dirigeai seul vers l'autel qui m'avait été désigné
en songe, j'ôtai ma chaussure, et me prosternant
sur le pavé , je m'avançai vers le lieu où je devais
trouver la croix du Sauveur. Je la trouvai en effet ,
ainsi que la chose m'avait été annoncée : aussitôt je
fondis en larmes , je m'étendis de tout mon long sur
le pavé et je l'adorai avec la plus grande ferveur.
Tandis que je baisais à deux genoux le visage du cru-
cifix sur les yeux et sur la bouche , je sentis sur mon
front des gouttes qui coulaient doucement et en y
portant la main , je m'aperçus à la couleur que c'é»
tait du sang; je vis en outre qu'il s'échappait du cru-
cifix autant de sang qu'il s'en échappe de la veine
d'un homme à qui l'on a pratiqué une saigiïée. Jc^
reçus dans la main je ne sais combien de ces gouttes
de sang, et je m'en frottai les yeux, les oreilles et le
nez. Enfin (j'ignore si j'ai péché en cela) poussé par
un désir invincible , j'avalai une de ces gouUes pré-
cieuses et je me proposai de garder le reste que j'a-
vais recueilli dans ma main,
« Après avoir adoré ainsi la croix du Seigneur ,
j'entendis marcher derrière moi : c'était le vénérable
vieillard qui m'avait infligé j^récédemment la disci-
ANNEE H 96. 255
pline. Je laissai près de Fautel ma chaussure et mon
bâton, je ne sais trop pourquoi ; je me rendis au cha-
pitre, et, après avoir reçu comme la première fois,
six coups de discipline , je fus absous. Le vieillard
s'étant assis dans la stalle de Tabbé, je me prosternai
devant lui : il s'approcha de moi et me dit seulement :
« Suis-moi. » Et m'ayant relevé pour que je me tinsse
debout , il prit ma main droite avec autant de force
que de douceur. Cette étreinte dura tout le temps que
nous restâmes ensemble ; et alors je perdis le senti-
ment de moi-même et de mon existence. Nous mar-
châmes dans une route unie, en droite ligne du côté
de l'orient, jusqu'à ce que nous fûmes arrivés dans
une contrée fort vaste qui présentait un aspect hor-
lible : le sol semblait marécageux et composé d'une
boue durcie. Il y avait là une si grande multitude
d'hommes ou plutôt d'âmes, que le nombre en dé-
passe l'imagination. Elle était exposée à des supplices
de tout genre, dont l'horreur ne peut être racontée.
Jy voyais une troupe innombrable des deux sexes,
de toute condition, de toute profession et de tout
rang : chacun de ces pécheurs était puni de divers
tourments, selon la nature de sa profession et le
genre de sa faute. J'ai vu, j ai entendu dans ce vaste
espace dont les bornes échappent à Toeil des troupes
de malheureux misérablement réunis et joints par la
ressemblance des crimes et la similitude des profes-
sions. Leurs souffrances étaient les mêmes, mais les
cris qu ils poussaient dans les supplices formaier.l
un bruit discordant. A chacun de ces malheureux
256' RICHARD- P^
que je voyais puiii pour leurs péchés, je remarquais
pariaitemeut le genre de leurs fautes , la mesure et
la nature du châtiment qu'ils subissaient, et com-
ment, soit en se repentant de leurs péchés , soit par
les prières des autres, ils mériteraient , dans cet exil
terrible , de parvenir enfin à la céleste patrie ; car
tous les habitants de ce lieu d'horreur avaient l'es-
pérance d'etre sauvés un jour. J'en voyais quelques-
uns souffrant leur supplice avec constance. La con-
science de la récompense qui les attendait leur faisait
regarder comme légères les horribles souffrances
qu'ils éprouvaient. J'en apercevais quelques-uns aussi
qui quittaient avec précipitation le lieu de leur sup-
plice, et qui s'engageaient aussitôt dans un chemin
conduisant plus avant: au même instant s'élevait une
flamme qui les brûlait cruellement j des tourmen-
teurs accouraient armés de fourches , de fouets et
d'autres instruments de supplices; ils les repoussaient
et se préparaient à exercer sur eux toute leur cruauté.
Néanmoins ceux qui avaient été ainsi déchirés, brûlés
etdoiit les membres étaient en lambeaux, finissaient
par échapper \ Tous ceux de la même catégorie par-
venaient plus loin , et à d'épouvantables tourments
succédaient des tourments plus tolérables. Pour ceux
qui n'avaient pas encore passé d'une grande souf-
france à une épreuve plus cruelle , il s'en fallait de
beaucoup que leur temps de misère fût fini. Chacun
était traité selon qu'il avait en aide ou en empéche-
* Nous li»oDs evadenteSj au lieu à'evadente.
ANNEE ^196. 257
ment ses mérites antérieurs, selon aussi que les bonnes
œuvres de ses amis le secouraient. La variété des sup-
plices dont j'ai été le témoin était infinie : ceux-ci
élaientrôtisaufeu, ceux-ci étaientfritsdansdes poêles,
ceux-ci avaient la chair labourée par des ongles de
fer qui mettaient à découvert la charpente osseuse ;
ceux-ci étaient plongés dans des bains de poix et de
soufre qui exhalaient une odeur affreuse , et où se
trouvaient mêlés de Tairain , du plomb et d'aulres
métaux fondus; ceux-là étaient rongés par les dents
venimeuses de reptiles monstrueux ; ceux-là étaient
lancés sur des pieux plantés très-près les uns des
autres et surmontés de pointes de fer rouge. Les tour-
menteurs les déchiraient avec les ongles de fer, les
meurtrissaient à grands coups de fouet, leur enle-
vaient la chair à force de tortures. Je reconnus par-
mi ces malheureux des gens que j'avais connus et
avec qui j'avais été lié dans cette vie ; leur sort n'é-
tait pas le même pour tous : parmi eux se trouvaient
des évêques , des abbés , et autres élevés en dignité ,
soit dans le clergé, soit dans les emplois séculiers,
soit dans le cloître ; je remarquai que ceux qui avaient
eu le moins de privilèges et d'honneurs dans leur vie
terrestre souffraient les peines les moins lourdes. Je
vous le dis en vérité ; je vis que ceux-là étaient tourmen-
tés plus que les autres, et comme par une aggravation
spéciale, que j'avais connus dans le monde prélats ou
juges d'autrui. 11 serait trop long de vous dire ce que
chacun d'eux avait mérité , ce que chacun d'eux souf-
frait, quoique j'aie observé clairement toutes ces
II. ^7
258 RICHARD l«'.
choses. Aussi , Dieu en est témoin , si je voyais quel-
qu'un , eût-il lue mes amis les plus chers selon les
affections charnelles, destiné à de pareils supplices ,
je subirais humblement* la mort temporelle, s'il
pouvait arriver que cette mort dût le délivrer ; tant
les supplices auxquels j'ai assisté dans ce lieu terrible
dépassent le terme et la mesure de la douleur, de
Tangoisse , de Tamerlume et de la misère.
« Lorsque nous eûmes traversé ce premier lieu de
peines, nous arrivâmes, mon guide et moi, du côté
opposé, sans avoir éprouvé aucun mal, et nous fûmes
éfjalement sains et saufs dans les autres lieux de sup-
plices dont je vais parler. Le second lieu de tortures où
nous parvinmes était borné par une montagne dont la
hauteur louchait aux nuages ; mais nous traversâ-
mes cet obstacle avec autant de facilité que de rapi-
dité. De l'autre côté delà montagne et à son pied s'éten-
dait une vallée très-profonde et ténébreuse, entourée,
à son autre extrémité, par une ceinture de rochers
dont le regard ne pouvait embrasser l'étendue. Au
fond de cette vallée se trouvait un fleuve ou un étang,
je ne sais lequel, fort large et fort long, dont les eaux
noires étaient horribles à voir, et qui exhalait en
tourbillons une vapeur fétide et insupportable. D'un
côté de cet étang, sur le flanc de la montagne, des
bûchers avaient été construits, et la flamme s'en éle-
vait jusqu'aux cieux ; de l'autre côté, sur le haut des
rochers, se faisait sentir un froid atroce : la neige,
Milites , nous proposons humiliter*
ANNEE ^^96. 259
la grêle, les vents furieux semblaient y sévir à l'envi.
Ce froid terrible me parut être le plus cruel supplice
que j'eusse vu jusque-là. La vallée dont je viens de
parler, les flancs de chaque chaîne de montagnes,
dont Tune était une fournaise et l'autre un glacier,
étaient occupés par une aussi grande mullitude d'û-
mes qu'on voit d'abeilles remplir la ruche, lorsque
l'essaim est au complet. A celte vue, je conjecturai
qu'en général, ces pécheurs étaient plongés dans le
lleuve fétide; qu'à leur sortie, ils devenaient la proie
des Oammesalluinées sur le bord; que ces flammes,
en se succédant, les emportaient en Tair comme des
étincelles échappées d'une fournaise, et qu'ils re-
tombaient dans les profondeurs de l'autre rive où ils
étaient entraînés par les vents, morfondus par les nei-
ges, frappés par la grêle ; et puis que leur supplice
recommençait; qu'ils étaient de nouveau précipités
par la violence de l'ouragan dans les flots fétides du
fleuve, de nouveau exposés aux flammes dévorantes
de rincendie. Les uns étaient tourmentés par la cha-
leur ou par le -froid plus longtemps qiîe les autres ;
ceux-là faisaient un plus long séjour dans les eaux
fétides du fleuve; d'autres enfin, ce qui est horrible à
dire, étaient écrasés dans les flammes comme des oli-
ves sous le pressoir, el je voyais leur angoisse inter-
minable. Tous ceux qui étaient tourmentés dans ce
lieu subissaient cette loi commune, à savoir que le
temps de la purgation de leurs fautes n'expirait que
quand ils avaient traversé le lac sur tous ses points,
depuis le commencement jusqu'à la fin. De grandes
260 . RICHARD !«'.
et noiiïbreuses différences étaient établies dans le sort
^ des suppliciés : à ceux qui avaient pour eux des mé-
rites antérieurs ou de bonnes œuvres faites en leur
nom après leur mort, étaient accordées des épreuves
moins rudes et moins prolongées ; ceux qui avaient
contre eux des fautes plus graves et qui étaient aidés
par des prières moins ferventes, étaient punis plus
cruellement et plus longtemps. Pour tous, cependant,
le supplice allait en s'adoucissant, à mesure qu'ils
approchaient de l'extrémité du lac; car la peine la plus
cruelle était celle qu'ils éprouvaient au commence-
ment, quoique, relativement à chacun d'eux, il y eût
des degrés dans le supplice : les tourments même les
plus légers de ce lieu étaient plus cruels que les plus
cruels tourments du lieu précédent. Dans ce second
lieu de pénitence, je trouvai et je reconnus un bien
plus grand nombre de gens avec qui j'avais été lié
que dans le premier purgatoire; j'adressai la parole
à quelques-uns d'entre eux : j'envisageai et je recon-
nus surtout un orfèvre qui avait été mon ami dans ce
monde. Mon guide, voyant que je l'examinais avec
attention, me demanda si je le connaissais; et, sur
ma réponse affirmative, il me dit : « Si tu le connais,
« parle-lui. » Cet homme nous regarda à son tour,
et nous reconnut; mais, à la vue de celui qui nous
conduisait, il fit un geste de plaisir que je ne peux
rendre : il étendit les mains, le vénéra en se pi oster-
nant de tout son corps et le saluant pour les bienfaits
qu'il avait reçus de lui. 11 lui rendit des actions de
grâces que je ne pouvais comprendre; mais comme
AiNNÉE ^^96. 261
il répétait frcquemnienl : « Saint Nicolas , ayez pitié de
moi , » et comme, de mon côté, j'avais admiré plusieurs
fois le visage angélique de mon guide, je lus saisi
d'une joie telle que je n'en avais jamais ressenti en
reconnaissant en lui Tillustre saint Nicolas, celui que
j ai toujours aimé, vénéré et chéri, celui par qui j'es-
pérais obtenir le salut de mon corps et de mon âme.
Je demandai à l'orfèvre comment il se faisait qu'il eut
sitôt traversé les épouvantables supplices que j'avais vus
dans le premier purgatoire; il me répondit : « Très-
« cher ami, toi et tous ceux qui me connaissaient dans
« le monde, avez vu que j'ai été privé, avant ma mort
« temporelle, de tous les secours de la foi chrétienne :
«je veux parler de la confession et du viatique. Vous
« m'avez regardé comme perdu ; car vous ignoriez que
« mon seigneur que voici, saint Nicolas, m'avait pris
« en pitié, et qu'il n'avait pas souffert que son malheu-
« reux serviteur subît la mort méritée d'une damna-
it tion éternelle. Depuis Tépoque où j'ai été soumis aux
« peines du purgatoire, j'ai toujours été ranimé par sa
« très-clémente visite, comme je le suis encore aujour-
« d'hui, et cela au moment où je subissais les plus
« cruels supplices* Cependant , comme, pendant ma
« vie, j ai souvent commis des fraudes dans mon mé-
« tier d'orfèvre, j'en porte maintenant la peine tern-
« ble : souvent je suis précipité sur un tas de pièces d<»
« monnaie ardentes qui me brûlent horriblement; je
« suis forcé d'avaler des deniers chauffés au feu, qui
« me dévorent les entrailles. Le plus souvent il fnnt
« que je les compte, et alors, en passant par mes doigts,
262 RICHARD 1".
« ils me brûlent les mains et me font pousser d'iiorri-
« bles cris. » Je lui demandai si les hommes, par un
remède quelconque, pouvaient se soustraire à ce ter-
rible supplice; il me répondit en soupirant : « Si
« chaque jour les fidèles écrivaient avec le doigt sur
« leurs fronts et sur la région du cœur : Jésus de Na-
« zareth, roi des Juifs, ils se conserveraient sans au-
« cun doute exempts de toute peine, et entreraient
« après leur mort dans les lieux où règne une éclatante
« lumière.» Voilà ce qu'il m'apprit et beaucoup d'au-
tres choses encore ; mais qu'il suffise de ce que je
viens de dire, et laissez-moi continuer mon récit.
« Nous quittâmes, mon guide et moi , cette vallée
de larmes que j'ai appelée le second purgatoire , et
nous arrivâmes dans une plaioe immense située dans
les profondeurs de la terre, et dont Taccès semblait
fertné à tout autre qu'nux démons qui torturent, et
qu'aux âmes qui sont torturées. Sur cette plaine s'é-
tendait un chaos épouvantable : c'était un mélange et
comme un toumoiemenl d'une fumée de soufre , d'une
vapeur intolérable et fétide, d'un noir tourbillon de
poix enflammée ; et ce mélange s'élevant comme une
montagne, remplissait ce vide horrible. Cette plaine
était couverte d'une multitude de reptiles, en aussi
grande quantité que les tuyaux de paille dont on jon-
che les cotirs des maisons. Ces bêtes hideuses, mons-
trueuses, et dont l'imagination ne peut se figurer les
formes étranges, effrayaient par le feu qui sortait de
leurs naseaux et de leur gueule horriblement disten-
due. Leur insatiable voracité s'acharnait sur les mal-
ANNÉE 4 196. 265
heureux pécheui*s. De leur côté arrivaient des déoions
courant çà et là comme des furieux, et augmentant
les supplices. Tantôt ils les coupaient par morceaux
avec des instruments de fer rougis au feu; tantôt ils
leur enlevaient la chair jusqu'aux os; tantôt ils les
jetaient dans un brasier, et les faisaient fondre comme
on fait fondre des métaux, ou les rendaient rouges
comme la flamme elle-même. Ce que je vous dis des
peines de ce troisième purgatoire est peu de chose,
ou plutôt rien, j'en atteste le Seigneur. En effet, Dieu
sait qu'en un instant ils subissaient plus de cent sup-
plices différents. Je voyais ces malheureux anéantis,
puis reparaissant, perdant de nouveau toute forme
humaine, puis reprenant une figure. Tel était le sort
de ceux qu'une vie criminelle amenait en ce lieu.
Leurs transformations étaient sans fin ; nul terme ,
nulle borne au renouvellement de leur supplice.
L'incendie opéré par ce feu était de telle nature, que
tous les moyens de combustion par nous connus, ne
produisent qu'une chaleur tiède en comparaison.
Quelques-uns étaient étendus sur des tas de vers
écrasés, morts et coupés par morceaux, qui exha-
laient au loin une puanteur si fétide et une odeur si
empestée, que celte atroce invention excédait tous h^s
supplices dont j'ai parlé. 11 me reste à vous dire qu il
y a un supplice abominable, honteux et horrible plus
que les autres, auquel d^ns ce lieu queîques-unssorit
condamnés : ce sont ceux qui, dans leurvie morlelle,
se sont rendus coupables de ce crime qu'un chrétien
r$9i RICHARD !«'.
ne peut nommer, dont les païens mêmes et les gen-
tils avaient horreur. Ces misérables étaient assaillis
par des monstres énormes, qui paraissaient de feu,
dont les formes hideuses et épouvantables dépassent
tout ce que l'imagination peut concevoir. Malgré leur
résistance et leurs vains efforts, ils étaient contraints de
souffrir leurs abominables attouchements. Au milieu
de ces hideux accouplements, la douleur arrachait à
ces infortunés palpitants des lamentations et des rugis-
sements. Bientôt ils tombaient privés de sentiment et
comme morts; mais il leur fallait revenir à la vie et
renaître de nouveau pour le supplice. J^ai horreur du
récit que je vous fais et je suis confondu de Tobscé-
nité du crime. Je ne savais pas jusque-là et je n'au-
rais pas môme présumé que l'un et l'autre sexe se
fussent jamais souillés de pareilles turpitudes. 0 dou-
leur! la foule de ces infâmes était aussi nombreuse
que leur supplice était épouvantable. Dans cet hor-
rible lieu je ne reconnus ni ne cherchai à reconnaître
personne; tant l'énormité du crime, l'obscénité du
supplice et la puanteur qui s'exhalait m'inspiraient
un insurmontable dégoût. Aussi me fut-il excessi-
vement pénible de rester même quelques instants
dans ce lieu, ou d'y regarder ce qui s'y passait.
Pour vous iaire une idée de ces lanientations, de ces
plaintes, de ces hurlements, de ces cris poussés par
chacun : « Malheur à moi, parce que j'ai péché, parce
« que je n'ai pas réparé mes fautes en n)e rej en-
« tant! » eiîlin, de ce concert de sanglots (|ui re-
ANNÉE ^^96. 26»
doublait avec le supplice, figurez-vous tous les hu-
mains ensemble poussant d'épouvantables et conti-
nuelles vociférations.
« Quoique je cherchasse à éviter autant qu'il était
en moi cet affreux spectacle, je me trouvai cependant
en présence d'un clerc que j'avais connu jadis. Dans
son temps il était regardé comme le plus habile de
ces gens que nous appelons légistes et décrétistes. Il
s'était enrichi dans l'administration des revenus ec-
clésiastiques et chaque jour il avait vu s'augmenter
sa fortune. En le trouvant exposé à ces épouvantables
châtiments, je m'étonnai beaucoup du terrible mal-
heur qui l'accablait : je lui demandai s'il espérait ob-
tenir bientôt miséricorde ; il me répondit : « Mal-
« heur à moi ! malheur à moi! je sais que je n'obtien-
« drai pas miséricorde avant le jour du jugement :
« j'ignore même si je l'obtiendrai à cette époque. Car,
« depuis le moment où j'ai été jeté dans cet abîaie de
« maux, mon châtiment ne fait que s'accroître et je
« suis de plus en plus tourmenté. » Alors je lui dis : « Et
« pourquoi à l'extrémité ne vous êtes-vous pas confessé
« de vos péchés et n'avez-vous pas fait pénitence? » Mais
« lui : J'avais l'espoir de recouvrer la santé ; le diable
« m'a trompé : j'ai rougi de confesser des crimes trop
« honteux , afin de ne pas encourir le mépris de ceux
« parmi lesquels j'avais vécu honoré et considéré quoi-
« qu'à tort. J'ai confessé mes fa u les les pluslégèresà un
« prêtre; mais, quand il m'a demandé si j'en avais de
« plus graves à avouer, je lui ai dit de s'en aller, [)r(>-
« metlaut de le rappeler si ma mémoire me fournis-
2«6 RICHARD I".
« salt quelques nouveaux péchés. 11 partit, et il n'était
« pasencore bien loin lorsque je me sentis mourir ; mes
« serviteursierappelèrent, mais il ne trouva plus qu'un
« cadavre. De tous les genres de supplices quejesoul'-
<i fre aujourd'hui, aucun ne me tourmente plus cruel-
« lement que le souvenir de ma déplorable erreur qui
« se re[)résente à mes yeux : car je suis forcé mainle-
« nant de m'abandonnera la turpitude de mon ancien
« vice. Outre la violence d'un supplice impossible à
« rendre, je suis saisi d'une confusion plus intolérable
(( encore, en me voyant aux yeux de tous chargé d'une
« ignominie si exécrable. »> Au moment même où il par-
lait, je vis qu'on le torturait de toutes les manières;
bientôt il perdit toute forme à mes yeux et je n'aper-
çus plus qu'une masse liquide fondue comme le
plomb par la violence du feu. J'interrogeai saint
Nicolas, qui était à mes côtés, pour savoir s'il y avait
quelque remède à de pareils tourments. Il me dit :
« Quand viendra le jour du jugement la volonté du
(( Christsera faite; car, seul il connaîtle cœur de tous,
« et alors il rendra à chacun ce qu'il trouvera juste.»
Get exemple a fait, qu'en revenant de mon évanouis-
sement, je me suis adressé au prêtre à qui je m'é-
tais confessé seulement de fautes légères , et devant
plusieurs assistants j'ai pris le Seigneur à témoin que
j'avais <1 it toute la vérité, puisque nul, excepté Dieu,
ne coimaît les péchés des hommes. » ( Je passe sous
silence une foule d'autres supplices dont le moine fut
témoin ' , craignant, si j'entrais dans troj) de détails,
> ■• Nous proposons et traduisons vidit. Car il nous semble que le pas
ANNEE ^^96. 267
de fatiguer le lecteur dont Fesprit attend d'autres évé-
nements. Que cel^ extrait d'un récit beaucoup plus
circonslantié lui suffise. )
« Maintenant que je vous ai raconté en partie ce
que j'ai vu dans les différents purgatoires sur les
peines des méchants, je dois vous parler de la conso-
lation des bons et de Téternelle gloire des bienheu-
reux; spectacle dont j'ai été le témoin oculaire. Après
avoir traversé, comme je vous Tai dit, les divers lieux
de supplices et avoir assisté aux douleurs de tous ces
malheureux , nous nous sommes dirigés vers Tinté-
rieur, won guide et moi. Peu à peu une lumière
douce commença à poindre ; nous ressentîmes un in-
croyable bonheur à respirer une odeur suave qui
s'exhalait de belles campagues, où la verdure du prin-
temps et des fleurs de toute espèce charmaient les
yeux. Dans ces campagnes nous trouvâmes une mul-
titude infinie d'hommes, ou plutôt d'âmes, qui, après
avoir traversé de cruelles épreuves, se réjouissaient
dans un heureux repos. Ceux qui se tenaient au bord
de ces campagnes étaient revêtus dbabits blancs ,
mais d'une couleur peu éclatante. Il n'y avait sur ces
habits ni noirceur ni tache, mais enfin ils n'étaient
point d'une blancheur parfaite. J'aperçus là quelques
])ersonnes que je connaissais, et entre autres *une ab-
besse qui venait de sortir du lieu des supplices : ses
vêtements étaient sans taches, mais d'une blancheur
équivoque. Je vis et je reconnus aussi dans ce lieu un
sjiyeque nous rcMifernions entre parenlticses est une réflexion de Matlh..
Paris, cunnne t'indique levt lihua. Le récit recommence à l\ilinéa.
2eS RÏCIiARD l«^
prieur de mes amis qui partageait, délivré de toutes
les peines du purgatoire , le tranquille repos des
bienheureux: il était transporté d^une joie incompa-
rable parce qu'il avait Tespérance certaine d^être bien-
tôt récompensé par la vue de Dieu. J'y vis aussi un
prêtre qui avait joint aux exemples d'une bonne vie
une prédication si entraînante , qu'il avait préservé
de tout péché mortel, non-seulement ses paroissiens,
mais encore les populations d'alentour : Dieu l'avait
aidé; et maintenant une gloire ineffable lui était ré-
servée à lui et à ceux qui lui devaient leur salut.
« De là nous nous avançâmes encore plus dans Tin
térieur de ces lieux de délices. La lumière commen-
çait à avoir plus de clarté, les parfums plus de dou-
ceur : les habits de ceux qui y demeuraient étaient
plus blancs, et leur joie plus vive encore. Tous ceux
qui séjournent en ce lieu sont inscrits comme citoyens
de la Jérusalem céleste. Ils avaient traversé plus facile-
ment les peines du purgatoire , parce que les vices
mondains avaient eu moins de prise sur eux. Le lan-
gage est insuffisant pour retracer ce que nous vîmes
en avançant encore : la faiblesse humaine ne peut
en faire dignement le récit. C'est un spectacle que la
parole ne peut rendre : ainsi que sur la terre, dans
la sainlç solennité de la passion du Seigneur, on voyait^
au milieu de tous ces esprits bienheureux , dont la
multitude était infinie , le Rédempteur du genre hu-
niain attaché au bois de la croix , saignant par tout
le corps des coups de fouets <|u'il avait reçus, couvert
de crachats, couronné d'épines, pené de clous, blessé
ANNEE M 96. 260
au côté par la lance. De ses pieds et de ses mains
coulait un ruisseau de couleur pourpre; le sang et
Peau dégouttaient de son côté. Sa sainte mère , non
plus triste et inquiète , nfiais joyeuse et le regard se-
rein , assistait à cette scène miraculeuse et ineffable.
Qui peut se figurer avec quel empressement tous ac-
couraient à ce spectacle? Quelle dévotion dans tous
les yeux ! quel concours d'adoration ! quelles actions
de grâces pour tant de bienfaits I Cette vue se gravait
dans ma pensée ; la douleur et la dévotion se parta-
geaient ma pauvre âme; la stupeur et Tadmiration me
mettaient hors de moi - même : j'étais comme un
homme qui a perdu la raison. Qu'est-ce que la dévo-
tion de rhomme devant ces humiliations divines qui
ont vaincu le diable, qui ont subjugué Tenfer, qui
ont arraché au mauvais esprit ses armes et le butin
des âmes ; qui ont relevé Thomme perdu; qui ont
délivré les humains des cachots du Tartare pour les
placer dans le ciel parmi les chœurs des anges. Je
crains de raconter tout ce que j'ai vu et entendu
dans ce lieu , tant la chose est inouïe et peut paraître
incroyable à beaucoup de gens. Enfin, après que quel-
que temps se fut écoulé dans cette contemplation cé-
leste, la vision disparut tout à coup. Tous adorèrent
le lieu où s'était passé le renouvellement du grand
sacrifice, et retournèrent joyeux dans leurs demeures.
Pour moi , en suivant mon guide qui s'avançait en-
core plus loin , je traversai , saisi d'admiration, le sé-
jour des bienheureux. La blancheur de leurs habits
270 RICHARD I«^
était éclatante *, les odeurs suaves , et Ton entendait
un harmonieux concert de voix qui chantaient les
louanges de Dieu.
' « Nous parcourûmes de nouveau un long espace.
A chaque instant l'aménité des lieux devenait plus
riante encore. Enfin, nous vîmes de loin comme un
nuir de cristal dont l'œil ne pouvait mesurer la hau-
teur ni embrasser Tétendue. A mesure que nous ap-
prochions , j'aperçus une porte qui jetait une clarté
brillante. Elle était ouverte; une croix seule en bar-
rait le passage. Une foule immense s'approchait de
cette porte ; ceux qui étaient les plus voisins dési-
raient entrer. La croix qui se trouvait au milieu <le
la porte ^ s'élevait en Fair, et laissait ainsi Tentrée
libre à ceux qui ariivaient, ou bien descendait sur
le sol pour mettre obstacle à l'entrée de autres. Avec
quelle joie entraient ceux qui étaient admis ! avecquel
respect s'arrêtaient ceux qui étaient exclus î Je ne
saurais vous dire avec quelle ardeur ils demandaient
que la croix s'élevât en l'air ! Mon guide s'arrêta
quelque temps avec moi dans cet endroit; mais enfin
lorsque nous arrivâmes près de la porte, la croix
s'éleva et l'entrée parut libre. Mon compagnon passa
le premier , je le suivis ; ce^iendant tout à coup la
croix descendit sur mes mains et sembla vouloir
m'empécher du marcher sur ses traces. A cette vue,
' Hic consisteiitiam candor. Nous nioditioiis légèrement le texte en
lisant consistentium . ' ' .!?* 'l':^ V "f^. '
^ Nous lisons ff pour n^i*.
ANNEE H 96. 274
je fus saisi d'effroi ; mais j'entendis alors ces parolcv*?
rassurantes de mon guide : « Ne crains rien , place
« seulement ta confiance dans le Seigneur et entre
« hardiment. » La confiance me revint : la croix ne
m'arrêta plus et j'entrai. Que personne ne m'interroge
sur les flots d'éblouissante clarté , sur les torrents de
lumière qui se répandaient dans l'intérieur de ces
lieux : ce sont choses que non-seulement ma bouche
ne peut rendre , mais que même mon imagination
ne me retrace que confusément. Celte splendeur
douce et brillante me faisait subir , en la regardant,
une espèce d'entraînement intime; cette immensité
de lumière me transportait hors de moi-même. Tout
ce que j'avais vu jusqu'alors n'élait rien en compa-
raison d'un pareil spectacle. En effet , cette splen-
deur, toute prodigieuse qu'elle fût, ne fatiguait pas
la vue par un éclat trop fort , mais lui donnait plutôt
de la vigueur. En regardant en bas , on ne voyait
autre chose que la lumière , et ce mur de cristal dont
j'ai parlé. Dans ce mur, depuis le bas jusqu'au haut,
avaient été pratiqués des degrés d'une admirable
beauté. Les âmes heureuses y montaient dès qu'elles
avaient été introduites par la porte. Il n'y avait dans
cette ascension nulle fatigue, nulle peine, nul re-
tard , parce que le degré supérieur comme le degré
inférieur était franchi avec une allégresse toujours
croissante. En levant les yeux en haut , j'aperçus le
Seigneur assis sur le trône de gloire , et à ses côtés
notre Sauveur, sous la figure humaine. Les esprits
bienheureux , au nombre de cinq cents ou de sept
2T2- RICHARD !«'.
cents , qui , après avoir suivi le même chemin que
nous , pouvaient s'élever jusqu'au trône céleste , mon-
taient en cercle et adoraient le Seigneur ^vec des ac-
tions de grâces. Je suis fermement convaincu que ce
que j'ai aperçu n'était pas encore le ciel des cieux ,
là où le Dieu des Dieux de Sion sera vu dans toute
sa majesté réelle; mais de ce point on doit monter
sans difficulté ni délai à ce ciel rempli par Téternelle
vision de la Déité. Cependant tels étaient mes trans-
ports de joie , de bonheur, de calme intérieur et
d'exaltation , que toutes les paroles inventées par les
hommes ne peuvent rendre la joie du cœur qui
m'inondait en ce lieu.
« Lorsque j'eus assisté, par la vue et l'ouïe , à ces
prodiges et à beaucoup d'autres , saint Nicolas me
dit en peu de mots : «Tes vœux sont accomplis en par-
ce tie, ô mon fils ; tu as vu autant que cela t'était pos-
c( sible , la condition de l'homme , les dangers de
« ceux qui faillissent, les supplices des méchants, la
« tranquillité de ceux qui sont délivrés, la joie de
« ceux à qui il est donné de parvenir à la cour cé-
« leste et enfin les mystères de la passion de notro
« Seigneur. Il faut que tu retournes maintenant à
« ce combat qu'on appelle la vie. Si tu persévères
« dans la crainte du Seigneur, tu éprouveras par
<( toi-même ce que tu n'as vu qu'avec tes yeux ; et
« encore ton sort sera-t-il bien plus beau, si tu te
« présentes nu jour du dernier appel avec la chasteté
« du corps et l'innocence de Tâme. » Tandis qu'il
me parlait ainsi, j'entendis tout à coup le son admi-
ANNEE ^^96. 275
rablenientdoiix d'une trompelte. Ou eûtdit que toutes
les cloches de Tuiiivers et tous les instruments qui
résonnent, s'unissaient dans un même accord. Le
son de cette trompette , d'une admirable douceur , et
composé d'accents variés et mélodieux , avait autant
de charme que de grandeur. A cette harmonie inac-
coutumée, je restai attentif, immobile , le sens sus-
pendu ; mais lorsqu'elle cessa , mon guide avait dis-
paru. Peu à peu mes forces revinrent, mes yeux
s'ouvrirent et recouvrèrent la faculté de voir : je n'é-
prouvais plus aucune atteinte de mon ancienne infir-
mité ; ma langueur m'avait entièrement quitté. J'é-
tais fort et vigoureux, quoique triste et inquiet : et
c*est alors que je me suis mis sur mon séant devant
vous. Revenu tout à fait à moi , j'appris de vous ,
mes frères, que nous nous trouvions dans le saint
jour de Pâques. Je remarquai le rapport certain qu'il
y avait entre cette trompette à l'harmonie ineffable ,
et la solennité sainte où l'on célèbre le mystère du
salut de l'homme ; c'est dans ce grand jour que sur
la terre a été opéré ce mystère divin par.Notre-Sei-
gneur Jésus Christ ; celui qui, au même moment,
a créé de rien le ciel et la terre; celui qui est adoré
et qui règne coélernellement avec le Père et avec TEs-
prit-Saint dans l'infinité des siècles des siècles. Amen. »
Jean de Brienne nommé roi de Jérusalem. — Vers
le même temps , Henri de Champagne , roi de Jéru-
salem , qui avait succédé au roi Guy , tomba du haut
d'une fenêtre de la salle où il mangeait sur le pavé
II. ^S
274 RICHARD \'\
de la rue, et s'étant brisé la tête, rendit le dernier
soupir. Il était neveu des deux rois de France et
d'Angleterre , Philippe et Richard ; car il était fils
d'une fille de Louis , roi de France , père de Philippe,
qui Tavait eue de sa première femme Alienor; celle
qu'avait ensuite épousée le roi des.Anglais Henri , père
du roi Richard. Après la mort dudit roi , les intérêts
de la Terre-Sainte exigeaient qu'un nouveau roi fût
nommé*. Les suffrages unanimes du clergé et du
peuple se réunirent sur un illustre seigneur français,
Jean de Brienne, fort expérimenté dans Tart mili-
taire. Il fut couronné roi. Grâce à son habileté , les
affaires du royaume prospérèrent entre ses mains.
: Le iioi d'Angleterre ENVOIE a Rome des députés au
SUJET de l'interdit LANCÉ PAR l'aRCHEVÊQUE DE RoUEN
SUR LA Normandie. — Paix entre cet archevêque et le
ROI. — Teneur du traité. — L'an de grâce 4497, le
roi d'Angleterre Richard , se trouvant au château de
Bure, en Normandie, fut dans une position dés-
agréable et embarrassante, à cause de l'interdit lancé
par l'archevêque de Rouen sur la province de Nor-
mandie. Les cadavres des morts gisaient sans sépul-
ture dans les rues des villes et dans les carrefours. Un
air empesté menaçait l'existence des vivants. Le rdl
* Jean de Brienne ne fut pas le successeur immédiat de Henri deCham-
pagne. Isabelle , veuve de ce dernier prince , épousa , sur l'avis du grand
maître des Hospitaliers, Amaury, frère et successeur de Guy de Lusi-
gnan, dans l'île de Chypre, et ils furent proclamés tous deux roi et reine
de Jérusalem cl de Chypre.
}4l .. • .
ANNÉE ^^97. 275
envoya alors à la cour de Rome Guillaume , évéque
d'Ély , son chancelier , et les évéques de Durham et
d'Exeter \ pour y plaider sa cause contre ledit arche-
vêque. Mais Guillaume , évéque d'Ely , en se rendant
à Rome, expira à Poitiers. Il fut enterré dans Tab-
baye du Pin, de l^ordre de Cîteaux , le quatrième
jour avant les calendes de février. Les évoques dont
j'ai parlé et qui devaient Taccompagner, continuè-
rent leur voyage commencé, et arrivèrent à Rome.
Les deux parties ayant été citées en présence du
seigneur pape , et ayant exposé leurs raisons , qui
furent écoutées attentivement, le seigneur pape et
les cardinaux délibérèrent longuement , et prenant
en considération les torts et dommages que le roi
pourrait éprouver en Normandie , si la place d' An-
dely n'était point fortifiée , ils conseillèrent à Tarche-
vêque de se réconcilier à Tamiable avec son seigneur
le roi , et de consentir à recevoir de lui une com-
pensation suffisante pour ce qu'il perdait; compen-
sation qui serait fixée par des prud'hommes. Ils se
fondaient sur ce que tout homme puissant et par
conséquent le roi d'Angleterre , avait bien le droit de
fortifier les endroits faibles de sa terre , de peur que
cette négligence ne lui causât désagrément ou dom-
mage. Les députés du roi et ceux de l'archevêque
étant de retour, obtinrent que la sentence d'interdit
fût levée et que la paix fût conclue.
Le traité de paix et concorde entre le seigneur roi
* Le texte dit de Lisievx ; nous adoptons la variante.
27G RICHARD P'.
crAngleterre, et entre Téglise et l'arclievêque de
Rouen , fut rédigé en ces termes : « Richard , par la
grace de Dieu , roi d'Angleterre , etc. Comme la très-
sainte et sacrée église est la seule et chère épouse du
roi éternel, par qui les rois régnent et de qui les
princes tiennent leur gouvernement, nous voulons
lui rendre une dévotion et un respect d'autant plus
grands , que nous savons avec plus de certitude que
non-seulement la puissance royale , mais encore toute
puissance vient du Seigneur Dieu. C'est pourquoi,
de même que la vénérable église de Rouen brille au
premier rang entre toutes les églises de notre terre ,
de même nous avons jugé bon , la regardant comme
notre mère, de pourvoir dignement, par une juste
compensation , à ses avantages et accroissements. Le
bourg d'Andely et plusieurs lieux adjacents qui dé-
pendaient de Téglise de Rouen , ne se trouvant pas
suffisamment munis, offraient à nos ennemis une
entrée facile sur nos terres de Normandie. Par ce
moyen , ils se livraient fréquemment et sans obstacles,
dans ladite province , aux incendies , aux rapines et
aux autres genres d hostilités. Aussi, comme notre
vénérable père Gaultier * , archevêque de Rouen , et
le chapitre de cette église , ont pris en considération
convenable le tort qui en pouvait résulter pour nous
et pour notre terre, un échange a été conclu entre
Téglise de Rouen et Tarchevêque Gaultier d'une part,
< Nous lisojis ici Waltei^us, pour l'initiale W. en avertissant qu'il faut
modifier également le nom de Guillaume donné à cet archevêque dans la
circulaire de lUchard, année 4491.
ANNEE ^^97. 277
etnous d'autre part, relativement au manoir d'An-
dely, sous cette forme : Ledit archevêque , sur Tavis
et l'injonction de notre seigneur le pape Célestin III ,
et d'après l'assentiment du chapitre de l'église de
Rouen , déclare s'abstenir de toute réclamation et
nous céder perpétuellement à nous et à nos héritiers,
ledit manoir d'Andely , ainsi que le château neuf de
la Roche , la forêt , toutes les autres dépendances et
libertés , excepté les églises et les prébendes des che-
valiers , excepté aussi le manoir de Fresnes avec ses
dépendances. Ledit archevêque , au nom de l'église
de Rouen, tiendra^ toutes ces possessions pour lui
et pour ses successeurs avec toutes libertés , libres
coutumes et intégrité complète à perpétuité. Aussi ,
en échange dudit manoir d'Andely et de ses dépen-
dances , nous nous désistons de toute réclamation à
perpétuité , et accordons à Téglise de Rouen , audit
archevêque et à ses successeurs , tous les moulins que
nous avons à Uouen ^. A partir du jour de cet échan-
ge, ils lui appartiendront intégralement avec tous leurs
accessoires et instruments de mouture , sans qu'on
puisse retenir rien de ce qui regarde ou le moulin
ou la mouture , et avec toutes les libertés et libres
coutumes qu'ils ont d'ordinaire et doivent avoir.
Faculté est retirée à tous de construire un çnoulin
au détriment des moulins ci-désigués. Nous accor-
dons en outre la ville de Dieppe et celle de- Bouteille
avec toutes dépendances et libertés, les maiioirs de
* Reiinuit : nous lisons reiinebii.
^ Ces moulins étaient appelés moulins de Ii«l)cq.
278 RICHARD V.
Louviers, la forêt d'Halîermont avec les mines de
fer * et toutes les autres dépendances et libertés. L'é-
glise de Rouen , ledit archevêque et ses successeurs
posséderont toutes ceschoses à perpétuité en échange
dudit manoir d'Andely. Cet échange a été conclu à
Rouen , l'an de grâce ^^97 et de notre règne le hui-
tième 2. » A cette époque parut en France un fumeux
prédicateur, par la bouche de qui le Seigneur opé-
rait les bonnes œuvres. Ce saint homme s'efforça sur-
tout d'extirper l'usure de la France. Ce fléau était
venu d'Italie ^ en France , il y avait fait de grands ra-
vages et le noble royaume de France en était souillé.
Ce prédicateur avait nom Foulques^. Il envoya en
* Nous proposons ce sens pour le mot ferris.
^ Voyez aussi, pour cette négociation , VHist. litlér.^ art. Gautier de
Coutances . Cet archevêque de Rouen était Fonde de Jean de Coutances,
évéque de Worcester. Gomme Gélestin III avait été le médiateur de ce
traité, son autorité fut aussi invoquée pour le confirmer : ce qui eut lieu
par une bulle en date du 26 avril, rapportée par Raoul de Diceto.
3 Matt. Paris appelle constamment caursini ces usuriers plus connus
en France sous le nom de Lombards. La critique moderne a déjà reconnu
l'exactitude de la remarque de notre auteur qui, dans plusieurs passages,
dit que les usuriers chrétiens étaient pires que les juifs. Et cependant les
papes se firent les patrons et les chefs de ces banquiers si redoutés. Dès
le treizième siècle, l'économie industrielle avait fait de grands progrès
en Italie. On cojinaissait à Milan le papiep-monnaie , et à Florence , les
jeux de bourse. ( Voy. M. Libri , flist. des mathém. ^iome ii, pag. 265
çt suiv. ainsi que les notes qui y sont jointes.) Au reste Thistoire du com-
merce et de la valeur de l'argent, au moyen-âge, est encore à faire, et
offrirait sans nul doute beaucoup d'intérêt.
4 Foulques, curé de Neuilly, celui qui prêcha avec tant d'ardeur la
quatrième croisade. Il avait pour compagnon de sa mission Pierre de
Rouey, prêtre du diocèse de Paris.
ANNEE ^^97. 279
Augleterre un homme religieux, Tabbé de Flaix,
pour que le commerce n'eut plus lieu le jour du di-
raance. L'abbé y étant arrivé, fit cesser ce scandale
en plusieurs lieux. Vers le même temps, Robert de
Shrewsbury fut consacré évêque de Bangor.
Richard transporte en Angleterre les reliqdes de
SAINT Valéry. — Il brcle des vaisseaux anglais. — Il
GAGNE A SON PARTI LE COMTE DE Fl ANDRE ET PLUSIEURS
AUTRES. — Le roi DE FrANCE EST MIS HORS DE COMBAT ET
OBLIGÉ DE TRAITER AVEC LE COMTE. TrAITB ROMPU. —
Diverses constitutions de Richard. — Vers le même
temps, on annonça au roi Richard que des navires
anglais avaient coutume d'aborder au port de Saint-
Valery, et qu'ils amenaient des vivres destinés au roi
de France et à ses autres ennemis. 11 fît de ce côté
une course de cavalerie, brûla le bourg, chassa les moi-
nes, et fit transporter en Normandie la châsse de saint
Valéry ainsi que les reliques. Dans le port, il trouva
des vaisseaux anglais chargés de froment et de vi-
vres : il fit pendre les matelots, livra les vaisseaux
aux flammes et distribua les vivres à ses chevaliers.
Vers le même temps, le roi Richard, à force de
présents, entraîna dans son parti plusieurs seigneurs
puissants du royaume de France : il fournit à Bau-
douin, comte de Flandre, un secours de cinq mille
marcs d'argent. Le comte, de son côté, s'engagea, en
livrant des otages, à ne point entrer en composition
avec le roi de France sans l'aveu de Richard. Les
Champenois et les Bretons abandonnèrent aussi le
280 RICHARD I''.
parli du roi de France pour se joindre au roi Ri-
chard. Guillaume Crispin, connétable d'Eu* , se vit
forcé de rendre ledit château au roi d'Angleterre qui
s'empressa de le fortifier. Le roi de France rassem-
bla des troupes, et vint mettre le siège de^?ant la place.
Pendant ce temps, le roi d'Angleterre entra à main
armée dans l'Auvergne^, s'empara de dix châteaux
^ Angi^ mieux Augi.
« L'Auvergne, à peu près indépendante sous des comtes nationaux, re-
connaissait toutefois la suzeraineté des rois d'Angleterre comme ducs
d'Aquitaine. En cette circonstance , Richard agit avec sa légèreté ordi-
naire. 11 céda l'Auvergne à Philippe; puis, quand le roi de France se fut
saisi des meilleurs châteaux, il excita les Auvergnats à se révolter, et les
abandonna à la vengeance de Philippe. Une nouvelle guerre ayant éclaté,
Richard sollicita le comte d'Auvergne de se joindre à lui ; mais cette fois
il n'y put réussir, et le comte répondit aux couplets satiriques de Richard
par des vers malicieux et fiers :
Reis pus vos de mi chantatz
Trovatz avetz chantador..
Ane non fuy vostre juratz
E conoissi ma folor.
Qu'ien no soiy reis coronatz
Ni hom de tangran ricor. . .
Pero Dieus m'a fag tan bon
Qu'entr'el Puey et Albusson
Puesc remaner entr'els mieus ,
Qu'ien no soi sers ni Juzieus.
M. Augustin Thierry, qui nous fournit ces détail», ne parle pas de
l'invasion de Richard eu Auvergne. Au reste, nous ne nous arrêterons pas
à relever toutes les omissions ou toutes les inexactitudes qu'on peut trou-
ver dans le récit de Matthieu Paris ; ce qui entraînerait des notes beaucoup
trop multipliées. Nous nous bornerons à faire remarquer qu en général
les événements si variés et si rapides qui signalèrent la rivalité des deux
rois sont traités avec confusion par les chroniqueurs contemporains,
et avec quelque négligence par la plupart des historiens modernes.
ANNEE H 97. 281
qui appartenaient au roi de France, ainsi que de leurs
nombreux défenseurs ; mais, avant que le roi d'An-
gleterre eut pu revenir en Normandie, le roi de
France prit le château de Dangu\ 11 accorda, pour
une rançon de cinquante marcs d'argent, la vie et
les membres, ainsi que la possession de leurs che-
vaux et de leurs armes, aux chevaliers qui se trou-
vaient dans la forteresse : il y mit garnison et la for-
tifia.
Cependant le comte de Flandre était venu mettre
le siège devant le château d'Arras. A cette nouvelle,
le roi de France s'y rendit avec une armée nombreuse.
Au bruit de son arrivée, le comte leva le siège et se
retira sur ses terres où le roi de France le poursuivit.
Lorsque ce dernier se fut avancé dans les marais et
dans les anses formées par la mer, le comte de Flan-
dre fit briser les ponts devant et derrière lui, et fît
ouvrir les écluses ; en sorte que son ennemi ne pou-
vait ni avancer ni reculer, et que les vivres ne pou-
vaient parvenir jusqu'à lui. Dans cette fâcheuse posi-
tion, le roi fit savoir au comte qu'il était venu dans
l'intention de traiter à l'amiable avec lui, et de le
faire renoncer à la foi qu'il avait jurée au roi d'An-
gleterre : « Vous êtes mon homme-lige, ajoutait-il,
« et, comme tel, attaquer ma couronne n'est chose
« ni permise ni convenable. » Il n'en fallut pas moins
* Dangu, ancien château de Normandie, à une lieue de Gisors. Dutillet,
Recueil desTraiciez^ dit aussi que Philippe assiégea et prit Dangu.
Mais le sens du paragraphe, comme l'analogie des noms, ne permettrait-
il pas de lire de Angi ( d'Eu.)
282 RICHARD I".
qu'avant d'obtenir du comte la permission de se re-
tirer, le roi jurât de rendre tant au comte lui-même
qu'au roi d'Angleterre tous les châteaux et autres
droits qu'il avait obtenus dans la guerre. Il fut sti-
pulé en outre que, pour Texécution de ce traité, le
comte et les deux rois de France et d'Angleterre se
réuniraient à une entrevue entre Gaillon et Andely,
la quatrième ferie après l'exaltation de la sainte croix.
Le roi, après avoir ainsi échappé à la captivité que
lui préparait le comte, revint dans ses états. De re-
tour à Paris, il reçut de son conseil l'avis de ne pas
observer le traité ; et il ne se regarda pas comme tenu
à l'exécution d'un serment qu'il avait fait par force
- et par contrainte.
Cette même année, sur les instances de Hubert,
" archevêque de Cantorbéry et justicier d'Angleterre,
le jour de saint Edmund, roi et martyr, à West-
minster, le roi Richard établit que dans toute l'An-
gleterre, dans les villes et hors des villes, les mesures
de blé et autres graines auraient la même capacité ;
que cette loi s'appliquerait surtout aux mesures
d'huile et de vin, et que les marchands ne pourraient
se servir que des mêmes poids. Il fut établi aussi
que le drap fabriqué en laine dans tous les ateliers
du royaume aurait deux aunes de largeur entre
chaque lisière, et qu'il serait dans le milieu d'aussi
bonne qualité que sur les côtés. Aucun marchand ne
dut suspendre à la devanture de sa boutique des
étoffes de couleur rouge ou noire, qui pussent trom-
per l'œil des chalands sur la qualité du drap qu'ils
ANNÉE ^198. 283
achetaient. Le droit de teindre (en couleur noire ex-
cepté) était restreintaux villes capitales ou aux bourgs;
et si quelqu'un était convaincu d'avoir enfreint cet
arrêté, il devait être pris, mis en prison, et tout ce
qui était à lui saisi au pro6t du fisc. Cette nmême
année, Philippe, clerc du roi, Poitevin de nation et
élu à Durham, fut consacré par le pape Célestin, dans
le palais de Latran.
Othon, neveu de Richard, couronné roi d'Alle-
magne. — Innocent 111, pape. — Fondation de l'ordre
DES JACOBINS. — ADMIRABLE PENITENCE DE l'ÉYÊQCE DE
Chester. — Le pape restitue aux moines l'abbaye de
Coventry. — L^'au de grâce ^498, qui est la neuvième
année du règne de Richard, son neveu, Othon fut,
par les soins dudit roi, couronné roi d'Allemagne
ou de Germanie, à Aix-la-Chapelle : il venait d'épou-
ser la fille du duc de Louvain. Le jour de son cou-
ronnement, il se mit à table avec elle sur le même
siège; mais elle ne fut pas couronnée ce jour-là. Le
pape Célestin étant mort, Innocent III, son succes-
seur, fut consacré pape et placé dans la chaire de
saint Pierre, le jour de l'installation * du même saint.
Innocent favorisa, en Italie, un nouvel ordre de pré-
dicateurs qui voulurent être appelés Jacobites^, parce
* Dies Caihedrœ^ dit le texte. Nous doutons du sens.
' Jacobites ou plutôt Jacobins. Cet ordre est plus connu sous celui de do-
minicains ou frères prêcheurs. Il fut fondé par Dominique de Guzman, ar-
chidiacre d'Osma, en Vicille-Castillc,qui prêcha la croisade des Albigeois
284 RICHARD J•^
qu'ils avaient résolu d imiter le genre de vie des apô-
tres. (Ce nom, dans le principe, était anticipé ; car
il ne commença à leur être appliqué que quand maî-
tre Jean, physicien du roi de France, et qui était né
en Angleterre, au bourg de Saint-Albans , leur eut
donné une maison qu'il avait consacrée, à Paris, aux
pèlerins qui avaient besoin d'hospitalité. Cette de-
meure était appelée la maison de saint Jacques, et
c'est pour cela que ces prédicateurs sont aujourd'hui
nommés Jacobites.*) Simples dans leur nourriture,
modestes dans leurs habits, ils ne possédaient en
propre ni or ni argent ni aucune autre chose : ils al-
laient par les villes, les bourgades et les châteaux,
prêchant la parole de l'Évangile. Cette pauvreté vo-
lontaire leur fit en peu de temps de nombreux prosé-
0 lytes dans tous les pays. Ils se rendaient dans les villes
capitales, au nombre de dix-sept, et y demeuraient
sans s'occuper du lendemain : le soir, ils ne gardaient
rien pour le matin. Ces prédicateurs de l'Évangile
vivaient selon la règle évangélique : si l'abondance des
aumônes fournissait quelque superflu à leur table, ils
distribuaient sur-le-champ ce superflu aux pauvres. Ils
prêchaient l'Évangile, les pieds chaussés, dormaient
conjointement avec un autre Espagnol, Diego d^Azebèz. Dominique et ses
disciples furent chargés par Innocent III de rechercher dans la France
• méridionale les crimes d'hérésie et de sortilège ; c'est Torigine de l'in"
quisition, tribunal permanent, dont les membres étaient pris d'abord
exclusivsment parmi les dominicains. L'ordre des dominicains , favorisé
par Innocent, ne fut confirmé et constitué définitivement qu'au concile de
Latran,en4215.
' Intercalation fournie par le manuscrit de Cecil.
i^iNKE ^^98. '• 285
tout habillés, s'étendaient sur des natleset reposaient
leurs têtes sur des oreillers de pierre.
Cette même année, Hugues de Nunant, évêquede
Covenlry ou de Chester, en se dirigeant vers Rome,
tomba gravement malade en Normandie. Ayant com-
pris, aux envahissements du mal, que la mort était
proche, il fit réunir autour de lui tous les religieux,
abbés et prieurs qu'on put trouver en Normandie;
puis devant tous les assistants, il fît Taveu, à haute
voix, avec pureté, grande contrition de cœur et abon-
dante effusion de larmes, de tous les péchés, crimes
et énormités qui lui revenaient en mémoire. 11 donna
tant de marques de contrition et de repentir, que tous
les témoins de cette scène ne purent retenir ni leurs
sanglots ni leurs larmes. 11 pleurait, il se lamentait,
il joignait les mains^ il adjurait tous les prélats, au
nom de Dieu, de lui infliger une pénitence et une
satisfaction convenables pour de si nombreux et si
énormes désordres. Les religieux qui entouraient son
lit, voyant tout à la fois dans un évêque une vie si li-
cencieuse et une si admirable contrition, se regar-
daient les uns les autres : tous se taisaient, ne sacharut
quel conseil lui donner ou que répondre sur-le-champ.
Alors Tévêque leur dit : « Je sais, je sais qu'en ap-
« prenant de telles énormités, vous hésitez entre vous
«sur la pénitence à m'infliger; mais, je vous en
« supplie au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, au
« lieu de m'infliger maintenant une pénitence et de
« m'accorder ensuite la rémission de mes péchés, or-
« donnez-moi de rester dans les peines du purgatoire
« jusqu'aujour du jugement, à la volonté de Dieu; et
2S6 •' lUCHÂRD P*.
« peut-être serai-je sauvé par la miséricorde de notre
« Rédempteur, miséricorde qui Temporjte sur la sévé-
« rite du jugement. » Ce -moyen fut adopté par tous
les assistants qui s'*en référèrent pour lui à la clé-
mence divine, qui désire que tous soient sauvés et
qui veut que personne ne périsse. Puis Tévêque, de-
vant tout le monde, se reconnut coupable, avec tous
les signes du plus violent repentir, d'avoir chassé les
moines de Coventry, et d'avoir mis à leur place, pour
comble de maux, des clercs peu religieux. Le seul
moyen qui se présentât à lui, de donner satisfaction
de cet attentat , ce fut de finir sa vie sous Fhabit de
ces moines qu'il avait persécutés autant que possi-
ble, poussé qu'il était par l'esprit malin; qu'il avait
forcés de mendier leur pain, qu'il avait enfin pour-
suivis de la haine la plus cruelle. Aussi il supplia
avec de grandes lamentations l'abbé du Bec, qui était
présent au milieu des autres, de lui procurer, en
vue de la charité et pour la confusion du diable,
l'habit des moines de Coventry ; afin qu'il eût pour
patrons dans la vie future ceux dont il avait été le
persécuteur en ce monde. Son vœu ayant été accom-
pli, il distribua aux maisons religieuses et aux pau-
vres tout ce qu'il possédait en or, en argent, en
pierreries et en objets précieux. Enfin, encouragé
par tous les assistants, versant lui-même d'abondan-
tes larmes, il expira avec plus de tranquillité qu'on
n'auraitpu Tespérer*.
' * Fine insperaio a peut-être le sens de fin imprévue, mort subite.
] Mais le mot qtiïfVit, a déterminé notre traduction.
ANNÉE ^^98. 287
En ce niomeDt se trouvait à la cour de Rome un
moine de Tabbayc (le Coventry, nommé Thomas, qui,
après avoir été chassé, ainsi que nous l'avons dit, lui
et ses frères par févêque Hugues, s'était efforcé d'in-
téresser le souverain pontife à la réunion des moines
dispersés ça et là et au rétablissement de leur cou-
vent. Quelques-uns des frères étaient morts : les au-
tres, accablés d'ennui et pressés par la misère, avaient
quitté Rome. Lui seul persévérait dans son entre-
prise, quoique maintes fois la plus grande détresse
l'eût forcé de mendier son pain. Mais, lorsqu'il eut
reçu la nouvelle désiréie de la mort de Févêque, il
éleva son cœur vers le Seigneur, qui donne sa pro-
tection à ceux qui espèrent en lui et qui agissent avec
persévérance. Un jour, tandis que le nouveau pape
Innocent siégeait dans le consistoire avec ses cardi-
naux, ledit moine Thomas se présenta hardiment au
milieu d'eux et remit entre les mains du pape une
pétition où il exposait la nature de sa réclamation.
Lorsque Innocent y eut jeté les yeux, il répondit sur-
le-champ au moine : « Mon frère, est-ce que celte
« demande n'a pas été souvent repoussée par mes
« prédécesseurs Clément et Célestin? N'ai-je pas
« été moi-même témoin de leur refus. Et toi, qui
« n'as pu les surprendre, crois-tu me trouver en de-
ft mence? « Puis il ajouta avec colère : « Retire-toi,
« mon frère, retire-toi : c'est en vain que tu at-
« tends. » En entendant ces paroles, le moine se mit
à verser des larmes amères et reprit : « Très-saint-
« père, ma demande est juste et honnête en tout
288 . ^ KICHARD r.
« point : et je ne peux attendre en vain. Car j\it-
« tendrai votre mort comme j'ai attendu ta mort de
« vos prédécesseurs ; sans doute votre futur succes-
« seur écoutera ma demande et y fera droit. » A ces.
mots, le pape resta stupéfait au delà de toute expres-
sion, et dit aux cardinaux qui Tentouraient : « Eh
« bien ! n'avez-vous pas entendu les paroles de ce
« diable intrépide? il dit qu'il attendra ma mort
« comme il a attendu celle de mes prédécesseurs. »
Puis, se tournant vers le moine : « Par saint Pierre,
« mon frère, tu n'attendras pas ma mort : dès ce
« jour ta demande est exaucée. » En effet, avant de
prendre de la nourriture, le pape enjoignit à Hubert,
archevêque de Cantorbéry, de se rendre en personne,
aussitôt sa lettre reçue, à l'église de Coventry; d'en
expulser les clercs et d'y rétablir les moines. Alors
ledit archevêque, appuyé de l'autorité du souverain
pontife, chassa les clercs et y installa les moines le
quinzième jour avant les calendes de février. Mais,
comme le prieur de ce lieu était mort pendant Texil
de ses frères, Hubert leur donna pour prieur un cer-
tain Joibert, Normand de nation, à qui son habileté
supérieure dans les affaires du siècle, avait valu le
gouvernement de trois prieurés, ceux de Davintre,
deWeneloc et de Bermundshei. Celui-ci, ayant réuni
les moines en conseil, s'occupa de l'élection d'un
évêque. Cette délibération commune eut pour résul-
tat la nomination deGeoffroi de Muschamp. Vers le
même temps, le prieur de Bermundshei étant mort,
Hubert archevêque de Cantorbéry, satisfit à l'avarice
ANNÉE ^^98. 289
dudit Joibert, en ajoutant ce quatrième prieuré * aux
trois qu'il possédait déjà.
Faits DIVERS. — Hubert, archevêque de Cantor-
BÉRY, RÉVOQCÉ DES FONCTIONS DE JUSTICIER. — CoMBAT
ENTRE LES ANGLAIS ET LES Gallois. — A la même
époque, le dimanche où Ton chante : Réjouis-toi,
Jérusalem, Eustache, doyen de Salisbury, reçut la
consécration comme évêque d'Ely des mains de
Hubert , archevêque de Cantorbéry , à Westmins-
ter, dans la chapelle de sainte Catherine. Ensuite Geof-
froi , élu à Coventry, fut consacré par le même ar-
chevêque de Cantorbéry , le onzième jour avant les
calendes de juillet. Peu de temps auparavant, aux
ides de mai, une pluie de sang était tombée sur les
travailleurs qui élevaient une tour au manoir d\An-
dely, en Normandie. Elle annonçait peut-être la mort
prochaine du roi Richard. Enfin , vers le même
temps, Geoffroi, archevêque d'York, fit sa paix avec
le roi Richard en Normandie. Celui-ci était irrité
contre lui, à cause du soulèvement qui avaitrenversé
son chancelier Guillaume, tandis qu'il était retenu
dans les prisons de l'empereur.
A cette époque, une dissension et une querelle s'é-
levèrent entre l'archevêque de Cantorbéry et les
moines de la Sainte-Trinité à Cantorbérv, relative-
ment à une église que ledit archevêque avait con-
struite récemment à Lambeth. En effet, les moines
* Évidemment ce ne peut être Berminidsfy. Nous renvoyons à Dug-
dale (Monast. Anglir.) pour ce point peu important.
n. 49
290 HICIIAUIJ ^^
craignaient qu'il n'y transportât le siège cathedral ;
(et, ce qui était pire, qu'il n'y instituât des chanoines
réguliers à Texclusion des nioines, ce qui eût tourné
à la honte et à l'opprobre de tout Tordre monastique.
Ils pensaient qu'en le laissant parvenir à son but, ce
serait un signe injurieux d'ingratitude envers les
moines qui l'avaient élu et envers les saints de l'église
de Cantorbéry, dont la plupart avaient été moines.*).
Aussi ils partirent pour Rome et se plaignirent au
pape Innocent que Tarchevéque, contrairement à la
nature de sa dignité, se fût constitué justicier d'An-
gleterre et juge de mort, en sorte que, négligeant
les affaires ecclésiastiques, il donnait plus de soin
qu'il ne convenait aux choses du monde, malgré cet
avis de l'apôtre qui dit : Que personne d'entre les
serviteurs de Dieu ne se mêle des affaires séculières.
Ils accusèrent en outre l'archevêque d'avoir fait vio-
ler l'église de Sainte-Marie-des-Arcs, à Londres, par-
lèrent de Guillaume à la longue barbe, qui en avait
été tiré par force, qui avait été lié à la queue d'un
cheval, traîné dans"^les rues delà ville et enfin sus-
pendu à un gibet. Les moines réussirent à dénigrer
l'archevêque par ces accusations , qu'ils appuyaient
en versant l'argent à pleines mains ( argent que le
pape ne se fit pas sciupule d'accepter, quoiqu'il pro-
vînt des offrandes que les pauvres déposaient sur la
tombe du bienheureux Thomas. ) Aussi le pape, en
ayant pris connaissance, écrivit au roi d'Angleterre
* Intercalation fournie parle manuscrit deCécil.
Ci ..
ANNEK H 98. 29 J
pour lui enjoindre, sous peine d'interdit, de desti-
tuer, aussitôt sa lettre reçue, ledit archevêque des
fonctions de justicier, se fondant sur ce qu'il n'était
pas permis aux évêques de se mêler d'affaires sécu-
lières. L'arcîievêque ayant donc été destitué, le roi
Richard mit à sa place Geoffroi , fils de l'ierre.
Vers le même temps, pendant le séjour du roi Ri-
chard dans les provinces d'outre-mer, Geoffroi , fils
de Pierre, grand justicier d'Angleterre, réunit une
nombreuse armée et se dirigea vers le pays de Gallt^s,
pour y secourir Guillaume de Brause et ses chevaliers
que le roi des Gallois Waunuben ' tenait assiégés
dans le château de Mathilde. Lorsqu'il y fut arrivé,
il lui livra une bataille en plaine. (Tous les Gallois
du pays s'étaient réunis, après avoir juré de tenir
ferme, tant que le cœur leur battrait dans la poitrine,
pour se défendre eux, leur patrie et leur liberté, contre
l'insolence des Anglais. Ils avaient donc réuni contre
les Anglais une nombreuse armée, et se préparaient
à les attaquer de front, lorsque le grand justicier
[Geoffroi fils de] Pierre, chevalier brave et prudent,
arriva pour les combattre avec des troupes bien dis-
ciplinées et aguerries. Au moment où il engageait
ses soldats à bien faire leur devoir, et où il cherchait
à déterminer quelque homme intrépide à prendre les
devants , pour porter le désordre dans la multitude
qui formait l'avant-garde des ennemis ; un desesser-
* Waunuben, et selon les variantes Wamumuvem , Wenunuven, est
probablement le nom du roi gallois. Mais le texte parait fautif ou du
moins le mot y est transposé.
i^S • . RICHARD I".
gents, nommé Gaultier deHame, natif deTrumpijig-
ton , prit la parole devant le justicier et les autres
chefs : « Seigneur, dit-il, pourquoi quelque chevalier
« noble et fameux irait-il de gaieté de cœur s exposer
« à un péril si imminent? Convient-il et est-il bon
« qu'un personnage de marque soit si prodigue de sa
« vie? Pour moi qui ne suis que votre pauvre sergent,
(i si je meurs, il n'y aura pas grand mal, et les enne-
« mis ne se réjouiront pas beaucoup de ma chute. »
A ces mots, sans attendre de réponse, il s'élance sur
un magnifique cheval qu'il possédait, lui enfonce les
éperons dans les flancs, et se précipite la lance en
arrêt sur le front de l'armée ennemie ; il renverse
mortellement blessé le premier qu'il rencontre et
qui paraissait un chef; il tombe sur un second et met
en pièces homme et cheval , il saisit hardiment un
troisième par son casque, et le secoue si violemment,
qu'il le laisse à demi mort sur la place. Puis se re-
tournant, il crie à ceux qui l'avaient suivi : « Gens du
« du roi ! gens du roi ! approchez, frappez, nous triom-
« phonsî » Avant qu'il eût fini, les Gallois étaient en
désordre, le premier corps de bataille des Anglais
était entré dans leurs rangs, les ennemis tombaient
massacrés à droite et à gauche \) Aussi les Gallois,
hors d'état de résister aux Anglais furent mis en fuite,
et jetant leurs armes pour s'échapper plus facilement,
ils animèrent les Anglais d'une nouvelle ardeur. On
dit que plus de trois mille sept cents Gallois périrent
* lnler«>alaiion importante fournie parle manuscrit de Cecil.
ANNÉE ^^98. 295
daus celle déroute, sans compter les prisonniers et
ceux qui étaient blessés mortellement. Du côté des
Anglais il n'y eut qu'un seul mort, et encore fut-il
blessé par un de ses camarades qui avait laissé partir
sa tlèche sans précaution, (le sergent Gaultier, dont
nous avons raconté le courage , fut aussi blessé au
pied; atteint légèrement, il ne boita que huit jours,
et depuis ce temps, il passa le reste de sa vie auprès
du justicier, qui honora de son amitié ce fidèle vassal.)
Combat entre le roi de France et le roi d'Angle-
terre. — Victoire mémorable de Richard a Gisors.
— Noms des principaux prisonniers. — Trêve entre le
roi de France et Uichard, — Faits divers. — V^ers le
même temps, le roi de France Philippe, et le roi
d'Angleterre Richard, se rencontrèrent entre Gail-
lon et Vernon. Dans ce combat, le roi de France
et les siens lurent mis en fuite, et grâce à la rapidité
de leurs chevaux, qu'ils dirigeaient vers le château de
Vernon , ils étaient près d'entrer dans cet asile, lors-
que le roi Richard, qui les avait poursuivis Tépée dans
les reins, arriva et leur prit vingt chevaliers et plus
de soixante sergents. Vers le même temps, Richard,
évêque de Londres, paya la dette coaimune à l'hu-
manité.
A la même époque, l'illustre roi d'Angleterre
Richard , ayant réuni toutes ses forces, prit d'assaut
trois châteaux qui appartenaient au roi de France ,
ceux de Sérifontaiiie, de Boury et de Courcelles,
aidé dans celte occasion par la grande valeur des An-
21) î U1CHÂRD 1»^'.
glais. De son côté , le roi de France Philippe partit
de Mantes avec quatre cents chevaliers, une foule de
sergents et toutes ses communes \ pour secourir le
château de ('ourcelles, dont il ignorait encore la prise.
Le roi Richard, ayant su par ses espions l'arrivée
de Philippe, marcha à sa rencontre, et lui livra un
combat en plaine, eitre Courcelles et Gisors. Le roi
de France ne pouvant soutenir ce choc terrible, cher-
cha h gagner avec les siens le château de Gisors; mais
au moment où les fuyards se trouvaient sur le pont ,
ce pont se rompit, à cause de la foule qui s y était
précipitée, et le roi lui-mêmcj ainsi qu'un grand nom-
bre de Français, tomba avec son cheval et ses armes
dans la rivière d'Epte, où, tout couvert de vase, il cou-
rut grand danger de mort ; mais pendant ce temps,
une trr . pe de chevaliers d'élite , qui voulaient pro-
téger la retraite de leur seigneur et le soustraire aux
mains de Richard, qui le poursuivait, tournèrent
bride et vinrent attaquer de front le roi Richard, avec
une impétuosité furieuse, sans craindre de s'exposer
au péril de inorl pour délivrer leur seigneur '. Alors
un combat terrible s'engage; les éj)ées étincellent en
toHîbant sur les casques ; les éclairs brillent sous les
coups qui redoublent. La pointe des lances s'enfonce
dans la poitrine d'une foule de guerriers; mais
n(nis n'avons pas le temps de nous amuser à des
descriptions La fureur des combattants ne cessa que
* Voir la note 2 à la lin du volume.
- tJnc var. ajoute ; more Fraiicigrunnim : aver la fémérité frari
raige.
m^Èv: M 98. 295
quai.d le roi d'An.;lelerre tint en son pouvoir la
troupe * qui lui avait résisté. Dans cette mêlée, le roi
Richard lit vider les arçons à trois chevaliers d'élite,
Mathieu de Montmorency, Alain dç Ruscy et Foulques
de Gilernalles. 11 les garda prisonniers, ainsi qu une
ioule d'illustres barons Irançais, dont voici les noms :
Gallois de la Porte , Gérard de Chory, Philippe de
Nanteuil, Pierre des Eschans , Robert de Saint-Denis,
Thibault de Wallangard, Cédunal de Trie, Roger àe
Meulan, Aime Triers, Renaud de Ascy, Baudouin
de Lérim, Thomas d'Asgent, Ferry de Paris, Pierre
de Laton, Guy de Nevers, Froment de Champagne,
Thierry d'Anceis, Hamfroy de Balon,Ébrard de Mon-
ligny, Funcard de la Roche, Gaultier le Roux, Er-
nult de Kerny, Guillaume de Merlin, Jean de Gangis,
Thibaut de Brienne (?), Roger de Beaumont, Gilbert
deBrai, Pierre de Maidul, Jean de Cerny, Alard de
Louviers, Raoul Valencel, Ferry de Bounay, Thomas
de Castel , Guillaume de Rochemont, Thibaut de
Miscy. Le roi Richard s'empara encore de cent che-
valiers, outre ceux dont j'ai parlé, de deux cents che-
vaux couverts de fer, et entin d'un si grand nombre
de sergents , de cavaliers , de fantassins et d'arbalé-
triers, que le nombre en était immense ^. Après ce
grand succès, le très-victorieux roi Richard invita à
dîner ses amis et compagnons d'armes, qui n'avaient
* Arcem^ évidemment Aciem.
- Malt, l'âris procède ici avec son exa^jératiou habituelle. Tous les his-
toriens s^accordent à dire que Philippe Auguste n'avait avec lui que fort
peu de monde.
296 RICHARD P'.
pointdéposé les armes depuis trois jours , et envoya des
lettres à tous les prélats d'Anglelerre, pour qu'ils glo-
rifiassent le Seigneur, et qu'ils rendissent grace au
^ Dieu des armées, qui avait accordé à son serviteur in-
digue de remporter sur ses ennemis un si glorieux
triomphe. Il distribua aussi à ses compagnons, les ob-
jets précieux du butin, afin que ceux qui avaientpar-
tagé le péril en partageassent le profit \
Le roi de France Philippe, voyant que les forces du
roi d'Angleterre s'accroissaient de jour en jour et qu«
. les siennes diminuaient dans la même proportion ^
se vit forcé d'envoyer secrètement ^ des ambassadeurs
au souverain pontife. Ils étaient chargés de lui dire
qu'il désirait traiter avec le roi d'Angleterre, ou du
moins différer les hostilités pour un temps, en con-
cluant une trêve ; afin qu'au moyen de cette trêve, con-
firmée par l'autorité papale , les croisés des deux
royaumes pussent accomplir le vœu de pèlerinage
qu'ils avaient fait au Seigneur, et délivrer la terre de
promission du jong des ennemis du Christ, avec sa
coopération. Pour que ce projet put s'exéculer avec
sécurité et stabilité, le roi demandait que le pape en-
voyât dans les royaumes d Occident un cardinal plé-
nipotentiaire qui eût faculté, au besoin, de lancer
sentence ou interdit contre celui des deux rois qu'il
trouverait peu disposé pour la jjaix et la concorde.
Statuant sur cette demande et sur beaucoup d'autres
du même genre, le pape, Innocent qui désirait une
* INous adoptons et traduisons la variante pour ce passage.
-Adopté latenter^ au \mide lœianter.
ANNEE 1198. 297
croisade par-dessus toul, s'y décida, gagné plutôt par
l'argent que parles prières [du roi de France]; et il
envoya le cardinal Pierre de Capoue pour établir la
paix entre les deux rois. Lorsque le prélat fui arrivé au-
près du roi de France, il prit pour compagnons , par
le conseil de ce dernier , quelques évéques des deux
royaumes, alla trouver le roi d'Angleterre, lui exposa
à combien de malheurs les deux royaumes avaient été
exposés, combien de misères ils auraient à souffrir en-
core si la paix n'était faite au plus tôt entre les deux sou-
verains. Le roi Richard répondilavec colère qu'il n'était
nullement tenu de faire quelque chose par égard pour le
pape, àqui il avait adressé tant de fois des sollicitations
pour qu'il obligeât le roi de France, par le moyen des
censures ecclésiastiques , à lui rendre les terres et les
ohâteauxdontils'était injustement emparé, au mépris
de son serment, tandis que lui Richard était occupé à
combattre les ennemis de la croix dans la terre de pro-
mission , et à rendre aux lieux saints leur ancienne
splendeur. « Pour recouvrer mon héritage, ajoutail-
« il, et puisque le pape me refusait son appui, j'ai été
« obligé de dépenser des sommes énormes. C'est le
« roi Philippe qui mérite d'être accusé de parjure et
« d'encourir sentence d'excommunication : d'ailleurs
« qui me prouve que le roi de France veuille conclure
« une trêve avec moi ? » Alors le cardinal prit à part
le roi d'Angleterre et lui confia, sous le sceau du se-
cret, qu'il avait été envoyé par le pape sur les instan-
ces du roi de France lui-même, pour rétablir la paix
entre eux. H conseilla aussi au roi d'acquiescer en
298 RICHARD ï".
oelte circonstance à la demande du seig^neui* pape;
lui disant d'avoir pour certain que le seigneur pape
serait disposé à l'écouter favorablement, tant pour
ses déii^és avec le roi de Fraoce que pour toutes les
autres demandes qu'il pourrait îui adresser. Le roi
Richard qui désiraitardemmejit que son neveu Othon,
nommé récemment roi d'Allemagne , fût couronné
parle pontife, céda aux prières et consentit à se prêter
à la trêve, afin d'obtenir un titre auprès du pape pour
la consécration de son neveu comme empereur. Les
deux rois eurent donc une entrevue où ils jurèrent
une trêve de cinq ans , aux conditions suivantes : il
sera permis aux sujets des deux rois et aux marchands
d'aller et de venir, sans être inquiétés, sur le terri-
toire et aux foires des deux royaumes; permission
de vendre et d'acheter librement est octroyée. Cette
trêve conclue , le roi d'Angleterre envoya à Rome
l'abbé de Certsey ' et Raymond , moine de Saint-AI-
baiis; (ce dernier s'était rendu récemment auprès du
roi en Normandie , pour diverses affaires relatives à
son église), il les chargea de mener à bon terme la né-
gociation dont nous av(»ns indiqué l'objet. Pour aider
aux frais nécessaires , le roi imposa dans toute 1 An-
gleterre un tribut de cinq sols par chaque charruaige
ou hyde de terre. Cette même année, le jour de sainte
Marguerite, il y eut un orage qui s'annonça par des
coups de tonnerre, des éclairs et une pluie telle qu'on
n'en avait jamais vu. (A cette époque , le roi eut re-
cours à une ruse qui lui fut suggérée par des conseils
' T>aDs lu «mmU; de Surrey (CiimdeQ).
AiNiNEE ^^99. 299
pervers. Il feignit d'avoir perdu son sceau royal , en
fit fabriquer un autre et fit proclamer partout qu'ayant
perdu son sceau il en avait un neuf ^ ajoutant que
quiconque voulait conserver ce qui avait été accordé
précédemment, eût à venir pour faire signer de nou-
veau ses titres, en donnant une certaine somme : faute
(iequoilesancienneschartes seraient regardées comme
nulles. Par cette fourberie insigne, il extorqua d'im-
menses richesses *).
Destruction de l'église de Lambeth. — Faits di-
vers. — Mort de Richard. — L'an de grâce ^^99,
Hubert, archevêque de Canlorbéry, fit raser à ses
frais (ce qui lui causa du dépit, à lui et à beau-
coup d'autres) , l'église de Lambeth que son prédé-
cesseur Baudouin avait fondée ^en Thonneur du bien-
heureux martyr Thomas , et que lui-même avait
presque achevée. 11 y fut contraint par Tordre formel
que les moines de Cantorbéry avaient obtenu du sou-
verain pontife.
Vers le même temps, après la conclusion de la
trêve dont nous avons parlé entre le roi de France
Philippe , et le roi d'Angleterre Richard , ledit roi
d'Angleterre tourna sa bannière et ses armes contre
quelques barons rebelles du Poitou. Étant entré dans
le duché d'Aquitaine, sur le territoire du vicomte
de Limoges , il vint mettre le siège devant lo chateau
• Nous traduisons dans It- lf\to cette variante plus explicite. Du reste^
ce moyen odieux avait déjà été employé par Hichard avant son départ
pour la croisade. ( Voir plus haut.)
500 UlCHARD I".
de Ciialuz. Le septième jour avant les calendes d'a-
vril , il y fut blessé par Pierre de Basile ' d'un trail
qu'on prétendit empoisonné; mais sans s'inquiéter
nullement de sa blessure , il n eu continua pas moins
à boire et à manger de tout ce qu'on servait à sa
table. Pendant les douze jours qu'il survécut , il pous-
sa vivement le siège du château , s'en empara , et mit
sous bonne garde les chevaliers et les sergents qui le
défendaient. Il fit occuper la place par une garnisoa
à lui, et y éleva des fortifications suffisantes. Cepen-
dant la blessure qu'il avait reçue et qu'il n'avait nul-
lement soignée, commença à produire de l'enflure.
Des taches noires parurent aux bords de la plaie :
Richard éprouva bientôt des douleurs intolérables.
Enfin ce roi très-prudent , voyant qu'il était en dan-
ger de mort , se prépara à quitter la vie en se confes-
sant de tous ses péchés avec un cœur contrit, et en
se fortifiant par le corps et le sang du Sauveur. H
pardonna à Pierre , celui qui l'avait frappé et qui
avait causé sa mort, et il ordonna qu'on le laissât
aller en liberté; il voulut que son corps fut enseveli
à Fontevrault aux pieds de son père , qu'il s'accusait
d'avoir trahi, et il légua à Téglise de Rouen son
cœur invincible; il voulut aussi que ses entrailles
fussent déposées dans l'église de Chaluz , comme un
présent qu'il faisait aux Poitevins. Il révéla à ses amis
intimes , sous le sceau du secret , les motifs qui lui
faisaient faire un tel partage de son corps : il donnait
' On le trouve ordinairement appelé Bertrand de Gourdon. Malgré h
prière de Uichard, il fut pris et écorché vif par i^ordre de Markade.
ANNEE ^^99. 501
son corps à son père pour la raison que nous avons
dite; il faisait présent de son cœur aux habitants de
Rouen pour Tincomparable fidélité qu'ils lui avaient
toujours témoignée ; quant aux Poitevins dont il avait
éprouvé la malveillance , il ne leur léguait que le ré-
ceptacle des excréments \ ne les jugeant pas dignes
de posséder une autre partie de son corps. Après
cette conversation , le mal ayant envahi la région du
cœur, ce prince, livré aux travaux de Mars , le 8
avant les ides d'avril , le jour de mars , rendit le der-
nier soupir dans le château de Chaluz. 11 fut enseveli
à Fontevrault comme il l'avait ordonné de son vi-
vant, et avec lui furent ensevelis, au jugement de
plusieurs , la gloire et l'honneur de la chevalerie. On
fit cette épitaphe sur sa mort et sur ses funérailles :
La terre de Poitou et le sol de Cbaluz couvrent les entrailles ^ du duc.
n a voulu que son corps fût renfermé sous le marbre de Fontevrault.
Neustrie, c'est toi qui possèdes le cœur invincible du roi. Cette vaste
ruine s'est dispersée elle-même en trois lieux différents ; et cet illustre
moi;t n'est pas de ceux qu'un seul lieu puisse contenir.
Un autre versificateur a composé ces vers élé-
gants à l'occasion de ce trépas funeste et irrépa-
rable :
Le roi Richard , le pivot du royaume , est tombé à Cbaluz : pour les
uns il était terrible, pour les autres il était doux : pour ceux-ci c'était un
agneau , pour ceux-là un léopard. Cbaluz voulait dire chute de la ]\i
mière. Ce nom n'avait pas été compris dans les siècles passés : ce qu'il
présageait était inconnu et c'était chose close aux yeux du vulgaire. Mais
* Siercora sua reliquit. Nous prenons le contenant pour le contenu.
« Le sens et la mesure exigent f.rffl, au lieu dVartià.
502 R1CHAUD I".
quand la lumière tomba, ce secret fut mis en lumière, comme pour com-
penser la lumière qui s'éteignait ^ .
Un autre encore fit, à ce sujet, ce distique sati-
rique :
O Christ, celui qui fit sa proie de tes tilices est devenu la proie de la
mort à Chaluz. Tu as rejeté de ce monde avec un peu d'airain ( au bout
d'une flèche? ) celui qui a pillé l'airain de tes croix ^
* Ces vers difficiles et prétentieux roulent sur uu jeu de mots intra-
duisible entre Chalus et Casus lucis. Les voici ttjls quails se trouvent
dans le texte ; nous modifions seulement la ponctuation :
y4d Chalus cecidit rex regni cardo Riehardus ;
His férus, his humilis, his agnus, his leofardus.
Casus erillucis Chalus. fer seculanomen
Non intellectum fuerat ; sed nominis omen
Non potuit : res clausa fuit ; sed, luce cadenle,
Prodiit in lumen, pro cnsu lucis ademptœ.
Nous suivons la variante pour ce dernier mot. (le texte donne adeptœ) ,
sans répondre de notre interprétation.
^ Christe, tui calicis prmdofit prœda Calucis
Mre brevi rejicis qui tulit œra crucis.
Il y a dans ces deux vers trois jeux de mots. Prœdo, prœda ; calicis^
Calucis (génit. altéré de Chaluz) œre, œra : œre hrevi , est une
énigme. Intercalation fournie par le manuscrit de Cecil.
JEAN -SANS -TERRE.
Premiers actes de Jean. — Partisans d'Arthdr.
— Jean est reconnu en Normandie. — Lorsque le
très-viclorieux roi Richard fut allé où va toute créa-
ture , Jean soil frère , comte de Mortain , retint au-
près de lui , par la déférence qu'il leur témoigna
et les présents qu'il leur promit, tous les serviteurs
et tous les soldats * à gage du feu roi. Il envoya aussi-
tôt en Angleterre, Hubert, archevêque de Canlor-
béry, et Guillaume Maréchal, pour qu'ils s'entendis-
sent avec Geoffroi, fils de Pierre, grand justicier, et les
autres seigneurs du royaume , à l'effet d'y proclamer
et d'y maintenir ses droits. Ceux-ci étant arrivés dans
le royaume, firent jurer fidélité au comte Jean, et
s'étant réunis à Geoffroi, fils de Pierre, dans la ville
de Northampton , ils y convoquèrent tous les sei-
* J'ai renoncé pour ce passage au sens ordinaire de militea. Sans doute
on doitentendre ici les routiers et Brabançons mercenaires, ainsi que le»
Gallois.
504 JEAN-SANS-TERRE.
gneurs dont Tadhésion était douteuse : ils leur don-
nèrent leur foi que le comte Jean rendrait à chacun
son dû. Sur cette assurance, les seigneurs jurèrent
fidélité audit comte contre tous hommes. Ils envoyè-
rent aussi à Guillaume , roi d'Ecosse , Eustache de
Vescy, pour lui annoncer qu'à son retour en Angle-
terre, le comte Jean lui donnerait satisfaction pour
son droit dans le royaume ; le priant en attendant,
de lui conserver fidélité et paix. Ainsi dans le royaume
d'Angleterre , tout mouvement ou sédition se trouva
prévenu.
Tandis que ces choses se passaient en Angleterre ,
le comte Jean se rendit à Chinon, où il se fit remettre
les trésors du roi défunt , que Robert de Turnham
avait en garde ; celui-ci lui rendit les châteaux de Chi-
non , de Saint-Savin et plusieurs autres forteresses
dont il était gouverneur. Quant à Thomas de Furnais,
neveu dudit Robert, il livra à Arthur \ comte de
Bretagne, la ville et le château d'Angers, et se dé-
* Richard, pendant son séjour en Sicile, avait désigné Arthur pour son
héritier présomptif 5 mais, en mourant , il songea à maintenir Tunité de
Tempire anglais au profit d'un frère, que pourtant il méprisait, et il éloi-
gna de sa succession un jeune prince , dévoué , lui et sa mère , à l'in-
fluence française. Les peuples de l'Anjou, du Maine, de la Touraine, et
même du Poitou , se séparèrent de Jean , moins paramour pour Arthur
que par désir d'obtenir enfin cette indépendance pour laquelle ils avaient
si longtemps combattu contre Henri II et Richard. Quant à Philippe-
Auguste, il se servit d'Arthur comme d'un instrument utile à ses des-
seins et à ses intérêts , disposant de l'héritage du jeune duc de Bretagne
comme d'une chose à lui, le forçant à se réconcilier avec son oncle, le
soulevant ensuite contre Jean , et recueillant enfin cette vaste succession,
objet de son ambition constante^
ANNÉR Ud\). 505
clara pour le parti d'Arthur. Les seigneurs de TAn-
jou, du Maine et de la Touraine , reconnurent aussi
Arthur pour leur seigneur lige; déclarant qu'il était
juste, d'après les coutumes de ces pays, qu'Arthur,
fils du frère aîné, succédât à son oncle dans le patri-
moine et dans l'héritage qui lui étaient dus, puisque
Geoffroi, père dudit Arthur, eût recueilli cette succes-
sion, s'il avait survécu au feu roi Richard. En outre,
Constance, mère d'Arthur, vint trouver à Tours le
roi de France, et lui contia son lils, que le roi envoya
aussitôt à Paris, hien escorté; il prit aussi sous sa
garde toutes les villes et châteaux, qui appartenaient
à Arthur. Mais le comte Jean et sa mère Alienor ayant
rassemblé une armée nombreuse, se rendirent au
Mans, s'emparèrent de la ville et du château, firent
démolir toutes les maisons bâties en pierre ; et pour
punir les habitants de s'être attachés à Arthur, ils les
emmenèrent captifs, et les enfermèrent sous bonne
garde.
Après ce succès, le comte Jean passa le jour de
Pâques à Beaufort, dans l'Anjou. Le lendemain, il
envoya la reine Alienor, avec Markade, assiéger la
ville d'Angers : s'en étant emparés par force, ils la
dévastèrent et emmenèrent ignominieusement les ci-
toyens captifs. Pendant ce temps, le comte Jean se
rendit à Rouen ; et dans l'octave de Pâques^ il reçut
Pépée ducale de Normandie des. mains de Gaultier,
archevêque de Rouen, dans l'église cathédrale. Là,
leditarchevêque, lui posa sur la tête, devant le maître-
autel, un cercle d'or, au sommet duquel avaient été
II. 20
306 JEAN-SANS-TERRE.
ciselées en rond des roses d or artificielles. En pré-
sence du clergé et du peuple, le duc jura sur les re-
liques des saints et sur les sacrés Évangiles, qu'il
défendrait la sainte église et les dignités de ladite
église, de bonne foi et sans mal engin, et qu'il hono-
rerait ceux qui en feraient partie ; il jura aussi qu'il
annulerait les lois injustes, s'il y en avait, et qu'il en
établirait de bonnes. Vers le même temps, Guillaume,
normand de nation, et chanoine de l'église Saint-
Paul, à Londres, fut consacré évêque de Londres, le
dixième jour avant les calendes de juin, par les mains
d'Hubert , archevêque de Cantorbéry, dans la cha-
pelle de Sainte-Catherine.
Couronnement du roi Jean. — Le roi Jean passe en
Normandie. — Trêve avec le roi de France. — Vers
le même temps, Jean, duc de Normandie, passa en
Angleterre : il aborda le huitième jour avant les ca-
lendes de juin, à Shoreham, et le lendemain, veille
de l'ascension de notre Seigneur, il arriva à Londres,
pour s'y faire couronner. Les archevêques, les évé-
ques, les comtes, les barons et tous les autres qui de-
vaient assister à son couronnement s'y trouvèrent
réunis. L'archevêque [de Cantorbéry] se leva au milieu
des assistants, et dit : « Tous tant que vous êtes, écou-
« tez. Que votre prudence sache que nul n'a de
« royaume en succession par droit acquis, s'il n'est
« élu unanimement, sous l'invocation de la grâce de
« l'Esprit saint, parla totalité du royaume , et choisi
« entre tous pour ce qu'il vaut par lui-niénie; à
ANNEE M9ÎL 5tl
<« l'exemple el similitude de Satii, le premier roi sacré,
« que le Seigneur mit à la tête de son peuple, sans
<c qu'il fût fils de roi , ni même qu'il sortit de race
« royale ; à Texemple aussi de David , fils de Jessé ,
« son successeur ; l'un fut roi, parce qu'il était brave
« et propre à la dignité royale; l'autre, parce qu'il
« était saint et humble. Que de même, celui qui est
« au-dessus des autres dans le royaume par la bra-
« vouresoit au-dessus des autres par le pouvoiretTau-
« torité. Nous vous disons ces choses en vue du noble
« comte Jean, ici présent, frère de notre très -illus-
« tre roi Richard défunt, qui n'a pas laissé d'héritier
« sorti de lui. Comme il est prudent, brave et mani-
« festement de noble race, nous Tavons élu unanime-
» ment, tous tant que nous sommes, sous Tinvocaiion
« de la grâce de l'Esprit saint , tant à raison de ses
u mérites que de son origine royale. » L'archevêque
était un homme d'un sens profond ; il était regardé
comme la colonne du royaume pour sa fermeté et
sa sagesse incomparable. Personne n'osa contester ses
paroles * : car on savait qu'il avait ses motifs pour
* Elles le furent oependa 111 par les critiques modernes. Hullani ( Coust.
d'Angl. ) prétend que ravénemcnt do Jean ne fut pas considéré en .An-
gleterre comme une usurpation. « La question de succession, dit-il, entre
« un oncle et le fils de son frère aîné n'était pas encore réglée, même par
" rapport aux héritages privés , comme nous Tapprend Glanville. » Gartw
rejette les paroles d'Hubert, coreme une invention de Rlatt. Paris. Dans
une charte de la première anuée de son règne, Jean sMntitule roi par
droit héréditaire et par le consentement et la faveur du clergé et du
peuple. Mais, à notre avis, cela ne prouve riea contre l'authenticité de»
paroles de l'archevêque.
50S JEAN-SANS-TERRK.
présenter ravénement de Jean sous ce point de vue.
Le comte Jean lui-même et ses adhérents semblèrent
approuver le discours du prélat ; et bientôt les assis-
tants, choisissant et prenant le comte pour leur roi,
s'écrièrent t « Vive le roi! » Quelqu'un ayant demandé
dans la suite à Tarchevéque Hubert pourquoi il avait
parlé de la sorte, il répondit qu'il avait des pressen-
timents secrets et confirmés par des prophéties in-
faillibles, que le roi Jean ferait honte un jour à la
couronne et au royaume d'Angleterre , et qu'il pré-
cipiterait ^es sujels dans un abîme de maux; que par
conséquent, pour restreindre sa liberté d'agir, il était
bon de lui faire entendre qu'il était roi par élection
et non par droit héréditaire. L'archevêque, lui ayant
placé la couronne sur la tête, Toignit roi à West-
minster, dans l'église du prince des apôtres , le jour
de l'ascension de notre Seigneur, le 6 avant les ca-
lendes de juin , Philippe, évêque de Durham , ayant
interjeté un appel sur lequel on passa outre, pour que
le couronnement n'eût pas lieu en l'absence de Geof-
froi , évêque d'York. Dans cette cérémonie , le roi
Jean eut à prêter un triple serment : qu'il chérirait la
sainte église et ceux qui en faisaient partie , et qu'il
la maintiendrait saine et sauve contre les attaques des
méchants ; qu'il détruirait les mauvaises lois et en
mettrait de bonnes à leur place; qu'il rendrait droite
justice dans le royaume d'Angleterre. Enfin, l'arche-
vêque l'adjura au nom de Dieu, et lui défendit for-
mellement d'avoir la présomption d'accepter le titre
de roi, s'il n'avait pas l'intention d'exécuter ce qu'il
ANNEE ^^99. 509
avait juré. Jean réjjondit en promettant d'exécuter de
bonne foi, avec Taide de Dieu, ce qu'il avait juré ; le
lendemain après avoir reçu les hommages et les ser-
ments de fidélité, il se rendit pieusement à Féglise
du bienheureux Albans, premier martyr d'Angleterre,
pour s'y mettre en oraison. Il ne demeura que fort
peu de temps en Angleterre, pour y régler avec le
conseil des barons les affaires pressantes.
Aux approches de la fête du bienheureux Jean-
Baptiste, où Ton célèbre sa nativité, le roi Jean passa
en Normandie. Lorsqu'il fut arrivé à Rouen^ il se vit
entouré d'une multitude de gens armés, soit à pied,
soit à cheval, dont il accepta les services avec joie. II
eut ensuite une entrevue avec le roi de France : une
trêve y fut conclue, qui devait se prolonger jusqu'au
lendemain de l'assomption de la Vierge Marie ; dans
cet intervalle, on devait aviser aux moyens de faire
la paix. Cependant le comte de Flandre et plusieurs
autres seigneurs français vinrent trouver le roi Jean
à Rouen, et ils firent avec lui contre le roi de France
un pacte d'amitié, comme ils en avaient fait un avec
le roi Richard. Et s'étant donné réciproquement
des garanties, ils se retirèrent chacun dans leurs
domaines.
Conférence entre le roi de France et le roi d'An-
gleterre. — Faits DIVERS. — Othon, empereur d'Al-
lemagne. — La France mise en interdit. — Vers le
même temps, le roi de France ceignit le baudrier
militaire au comte de Bretagne Arthur, le lendemain
510 JliAN-SANS-TKBRK.
do I assoraption de la bienheureuse Marie; et, séance
tenante, le même Arthur fît hommage au roi de
France pour l'Anjou, le Poitou, la Touraine, le
Maine, la Bretagne et la Normandie; de son côté, le
roi promit à Arthur de Taider fidèlement pour con-
quérir ces provinces. Ensuite une nouvelle entrevue
eut lieu entre les deux rois, près du château de Bou-
tavant et de celui de Gailloii. Ils firent retirer les sei-
gneurs des deux royaumes qui les avaient accompa-
gnés, et ils s'entretinrent tête à tête Tespace d'une
heure, personne, hors eux-mêmes, n'entendant leurs
paroles. Dans cette entrevue, le roi de France de-
manda pour lui tout le Yexin, c'est-à-dire le terrftoire
qui s'étend entre la forêt de Lyons et la Seine d'un
côté, les rivières d'Andely et d'Epte de l'autre; se
fondant sur ce que Geolfroi Plantagenet , comte
d'Anjou, aïeuldeJean, l'avait donné à Louis-le-Gros,
pour obtenir son aide dans la conquête de la Nor-
mandie sur le roi Etienne. 11 réclama en outre, pour
Arthur, le Poitou, l'Anjou, le Maine, la Touraine et
la Normandie, et mit en avant beaucoup d'autres
prétentions auxquelles le roi Jean ne voulait ni ne
devait accéder : la conférence fut rompue, et ils se
séparèrent en mauvaise intelligence. Lorsque les amis
du roi de France lui demandèrent pourquoi il s'était
montré si dur pour le roi Jean qui n'avait jamais
mal agi envers lui*, il répondit que le roi Jean avait
occupé la Normandie et les autres provinces sans sa
< Matt. Paris ignorait-il ouvo«Jait-il oublier le massacre delà {fjirnisoa
ANNEIi ^^99. 5 H
permission, puisqu^après la mort du roi Richard, il
aurait dû commencer parse présenterai ni, et par lui
prêter hommage, ainsi que de droit. Après le départ
du roi de France, Guillaume des Roches, noble che-
valier, eut Tadresse d'enlever Arthur à la garde du roi
de France, et le réconcilia avec le roi d'Angleterre, à
qui il remit aussi la ville du Mans, que le roi d«
France lui avait confiée avec Arthur. Mais, le jour
même, on avertit ledit Arthur que le roi d'Angle-
terre avait rintention de se saisir de lui et de ren-
fermer dans une prison perpétuelle; ce qui fit que le
jeune prince s'échappa secrètement et retourna au-
près du roi de France.
A la même époque, l'élection du duc de Souabe
et des autres prétendants ayant élé cassée, Othon, roi
d'Allemagne, fut reconnu par le pape Innocent et
par tous les Romains et fut admis à prendre posses-
sion de l'empire romam. Son élection ayant été con-
firmée par le seigneur pape, Philippe, duc de Souabe,
fut excommunié ainsi que tous ses adhérents, à
moins qu'ils ne cessassent de persécuter Othon. Le
Capitole et la ville de Rome tout entière retentirent
de cette acclamation : «Vie et santé à l'empereur
Othon.» Celui-ci, voyantson pouvoir reconnu, se sou-
vint que c'était au roi Richard qu il devait un aussi
grand honneur, et il écrivit au roi Jean qu'il ne se
pressât pas de faire la paix avec le roi de France,
parce que, sous peu de temps, avec l'aide du Sei-
gneur, il irait le secourir suivi de forces telles qu'il
convenait à la grandinir impériale d'en amener.
m^ Ji^VN-SANS-TERRÊ.
Vers le même temps, Pierre de Capoue, cardinal
et légat du saint-siége apostolique, mit le royaume de
France en interdit, à cause de lemprisonnement de
Frère Pierre de Douai, élu à Cambrai; mais, avant
que la sejitence eût été levée, Pierre fut délivré et
mis en liberté par le roi de France. Vers le même
temps, le même légat vint trouver le roi d'Angleterre
et lui demanda, en le menaçant de l'interdit, qu'il
donnât permission de s'en aller à Tévêque de Beau-
vais, détenu depuis deux ans dans une captivité très-
rigoureuse. Mais comme ledit évêque avait été pris
les armes à la main contre les règles de son ordre,
ainsi qu'un chevalier ou qu'un routier, il dut, avant
d'obtenir la liberté, satisfaire à la cupidité royale, en
comptant et payant au fisc six mille marcs d'argent,
poids de sterlings \ Ledit évêque dut jurer en outre
qu'il ne porterait jamais, tant qu'il vivrait, les armes
contre des chrétiens.
Contestation entre les églises de Tours et de Dol.
— Lettre du pape Nicolas a ce sujet. — Décision d'Inno-
cent III. — Cette même année, à Rome, le pape Inno-
cent jugea la vieille querelle des églises de Tours et de
Dol par sentence définitive; l'archevêque de Tours exi-
geant soumission de la part del'évêquede DoletFévê-
que de Dol s'y refusant. L'église de Dol est la métro-
pole de la petite Bretagne; et ses prélats, à l'époque
de saint Martin, longtemps avant lui et longtemps
après lui, ainsi que les prélats des autres églises de la
* Voir la note 5 à la fin du volume.
ANNEE H99.^ 515
petite Bretagne, avaient été les suftragantsde l'église
de Tours. Mais voici le motif pour lequel, dans la
suite, ils renoncèrent à cette obédience. Au temps où
la nation des Angles vint dans la grande Bretagne
pour la subjuguer, le roi des Bretons, Uterpendra-
gon, se trouvait gravement malade et couché à Vé-
rulamium * : en sorte qu'il ne pouvait défendre son
royaume contre la fureur des Barbares; et les Angles
idolâtres prirent bientôt une telle supériorité, qu'ils
dévastèrent Tîte d'une mer à l'autre, s'attaquant sur-
tout aux saintes églises, qu'ils rasaient jusqu'au sol.
Les pontifes et les prélats des églises, voyant la dé-
solation de la patrie et la ruine de la sainte église,
se retirèrent dans des lieux plus sûrs, ayant décidé
en commun qu'il valait mieux se soustraire pour un
temps à la rage des Barbares, que de rester sans
profit pour personne au milieu de ces peuples re-
belles à la foi chrétienne. Parmi eux se trouvait
Sampson, archevêque d'York, homme d'une sain-
teté reconnue, qui se réfugia parmi les Bretons de
l'Armorique, qui avaient, avec ceux de la grande
Bretagne, communauté de race et d'origine. 11 em-
porta avec lui le pallium qu'il avait reçu du pontife
de Rome. Lorsqu'il y fut arrivé et qu'il eut été reçu
honorablement par ses compatriotes, ceux-ci rele-
vèrent à la dignité d'évêquedeDol, (cette église ayant
perdu récemment son pasteur); l'élection, faite en
commun, fut ratifiée parle roi du pays, et Sampson
' Vcrulam , lieu cité par tous les géographes, qui le placent près de
Saint-Albans.
s'il * JKAlS-SANS-TERRi:.
fut installé mal^^ré sa résistance. Tant qu'il vécut,
il se servit dans son église dii pallium qu'il avait ap-
porté (l'York, et grand nombre de ses successeurs
' s'en servirent comme lui. C'est pourquoi les rois du
pays, fiers d'avoir eu un archevêque dans leur pro-
vince, ne permirent plus à leurs évêques, qui jusqu'a-
lors avaient élé suffragants de Tours, de reconnafître
la suprématie de celte église; et établirent que dé-
sormais les prélats de la petite Bretagne n'auraient
pas d'autre métropolitain quel'évêque de Dol. Plus
de trois cents ans après, le pape iNicolas, sur les
instances de l'archevêque de Tours, qui voulait ré-
former cet abus, écrivit à Salamon, roi des Bre-
tons, une lettre qui se trouve dans Gratien, aux Dé-
crets, Cause 5, Question 6, sous cette forme :
« Or, il est dans la règle d'ordination de voire
père [spirituel] et dans la loi de Téglise, votre mère,
que vous ne refusiez pas d'envoyer les évêques de
votre royaume à l'archevêque de Tours et que vous
ne dédaigniez pas de reconnaître sa juridiction. En
effet, il est votre métropolitain et tous les évêques
de votre royaume sont ses suffragants, comme les
rescrits de mes prédécesseurs le montrent évidem^
ment. Ils se sont déjà efforcés de ramener, par de
fortes raisons, vos prédécesseurs qui s'étaient sous-
traits à l'obédience dudit archevêque ; et nos décrets
à cet égard n'ont j)as manqué non plus — » Et plus
bas : « Puisqu'il y a une grande discussion parmi
les Bretons pour savoir qui doit être métropolitain,
et puisque nul ne se souvient qu'il y ait eu jamais
ANNEK fl99. Sir,
dans votre pays une éjjlise métropolitaine , vous
serez libre, lorsque le Dieu tout-puissant aura ré-
tabli la paix entre vous et notre cher fils le glo-
rieux roi Charles , de juger plus aisément de notre
décision. Si cependant vous y trouvez encore un su-
jet de discussion , empressez-vous d'en avertir le
saint-siége apostolique, afin que, dans Texamen que
nous ferons, nous apercevions plus clairement encore
quelle doit être chfz vous Téglise archiépiscopale ;
et que, dès lors, toute contestation étant terminée,
vos évêques reconnaissent sans délai à qui ils auront
à obéir. » Malgré cette admonition adressée audit
roi Salamon, il persista dans son projet; et, dans la
suite, ses successeurs, ainsi que lui, se refusèrent à
reconnaître la suprématie de Téglise de Tours. La
contestation dura sans interruption entre les deux
prélats de Tours et de Dol jusqu'à l'année où nous
sommes parvenus. A cette époque, le pape Innocent
prononça une sentence définitive, qui portait que
l'évéque de Dol, comme les autres évêques de Bre
tague , devait obéir à l'archevêque de Tours et se
conformera perpétuité à ses commandements cano-
niques. En prononçant cette sentence définitive, ledit
pape, qui était un homme fort savant et un hardi ju-
risconsulte, commença air«si : « Que le prélat de Dol
s'afflige, et que celui de Tours se réjouisse. »
La reine Awénor envoyée pour marier Blanche,.
PRINCESSE DE CaSTILLE, A LODIS, FILS DU ROI DE FrANCE.
— Mariage. — Le roi Jean, après son divorce; ,^
.>I6 JEAN-SÂNS-TERRE.
i-pousE Isabelle. — L'an de j>râce 4200, le roi de
France, Philippe, et le roi d'Angleterre, Jean, eurent
une entrevue après la fête de saint Hilaire, entre les
châteaux de Boutavant^ et de Gaillon. Il y fut con-
venu entre les deux rois, sur Tavisdes seigneurs des
deux royaumes, que Louis, fils et héritier du roi de
France, épouserait la fille d'Alphonse, roi de Cas-
tille, nièce du roi Jean. Le roi d'Angleterre, pour
déterminer celte union, s'engagea à donner à Louis,
avec sa nièce Blanche, un douaire qui se compose-
rait de la ville et du comté d'Évreux, avec trente mille
marcs d'argent. Le roi de France exigea en outre du
roi d'Angleterre l'assurance qu'il ne donnerait à son
neveu Othon ni secours d'hommes ni secours d'ar-
gent pour l'aider à conquérir l'empire : car il faut
dire que Philippe, duc de Souabe , par la connivence
et l'aide du roi de France , faisait audit Othon une
guerre à outrance et ne s'embarrassait nullement de
la sentence d'excommunication lancée contre lui par
le pape. Les conventions dont nous avons parlé ayant
été faites entre les deux rois, on prit terme pour la
fête prochaine de saint Jean-Baptiste, afin qu'à cette
époque elles eussent leur réalisation irrévocable. Au
sortir de cette conférence, le roi Jean, espérant ob-
tenir par ce mariage une paix de longue durée telle
qu'il la souhaitait, envoya la reine Alienor, sa mère,
avec un sauf-conduit pour ramener la jeune fille à
l'époque fixée. Pendant ce temps, le roi d'Angleterre
* Château construit par Richard pour tenir en itlarmes les possessions
du roi de France (houier en avant).
ANNEE ^200. r,IT
repassa la mer et imposa sur chaque Iiyde de terre,
dans tout le royaume, un tribut de trois sols d'aide.
Après avoir terminé quelques autres affaires, il re-
tourna de nouveau en Normandie.
Sur ces entrefaites, la reine Alienor revint avec la
jeune fille qui devait épouser Louis et la présenta au
roi d'Angleterre. Les deux rois se réunirent encore
entre Gaillon (?) ^ et Boutavant , \e A^ avant les ca-
lendes de juillet. Le roi de France rendit au roi
d'Angleterre la ville et le comté d'Évreux, ainsi que
toutes les terres dont il s'était emparé pendant la
guerre tant en Normandie que dans les autres pro-
vinces du roi d'Angleterre. Le roi Jean, séance te-
nante, fit hommage au roi de France, donna en
même temps à Louis lesdites possessions et sa nièce
en mariage, et, enfin, reçut Thommage de Louis
pour ses nouveaux domaines. Le lendemain, la jeune
tille fut mariée à Louis, à Purmor ^, en Normandie,
par le ministère de l'archevêque de Bordeaux : car, à
cette époque, le royaume de France se trouvait en
interdit, au sujet de la reine Botilde, que le roi de
France avait répudiée. Aussitôt après son mariage,
Louis emmena sa nouvelle épouse à Paris, au milieu
de la joie et de l'enthousiasme tant du clergé que du
peuple des deux royaumes.
* Ce lieu est appelé dans le texte tantôt Wailim , tantôt Guleiune ,
tantôt Games.
2 Aujourd'hui l'ortmort, village sur la Seine à trois lieues environ des
Apdelys. — Matt, Paris appelle ici Botilde la reine qu'il nomme plus
haut Ingelburge,
518 JEAN-SANS-TEHRE.
Vers le même temps, le divorce ayanl été prononcé
entre le roi d'Angleterre et sa femme Hawise, fille du
comte de Glocester, parce qu'ils étaient parents au
troisième degré de consanguinité, le même roi épousa ,
par le conseil du roi de France, Isabelle, fille du
comte d'Angoulême, qui avait déjà été accordée à
Hugues, surnommé le Brun, comte de la Marche *.
Le dimanche qui précéda la fête de saint Denis, elle
fut sacrée reine à Westminster : fatal mariage, qui
fit grand tort au roi et au royaume d'Angleterre.
Peu après, les deux rois, ayant eu une entrevue à
Vernon, Arthur y fit hommage au roi d'Angleterre
pour la Bretagne et pour ses autres possessions ; mais,
comme il soupçonnait quelque trahison de la part du
roi Jean, il resla sous la garde du roi de France.
Lettre vence du ciel touchant l'observation du
DIMANCHE. — Prédication d'Eustache de Flaix a ce
SUJET. —Miracles de cet abbé. — Vers le même temps,
à Jérusalem , on aperçut une lettre venue du ciel au-
dessus de l'autel de Saint-Siméon , au Golgotha , là
où le Christ fut crucifié pour la rédemption du monde.
Elle était suspendue en Tair, et tous ceux qui la
* Isabelle était alliée à la maison de France par sa niërc Adélaïde de
Coortenay , fille de Pierre, fils de Louis VI. La jeune fille, selon l'usage
du temps , avait été donnée en carde au comte de la Marche, qui devait
relever jusqu'à ce qu'elle fût en âge nubile. Le comte céda sa fiancée en
frémissant; et cet affront entraîna bientôt un nouveau soulèvement des
Poitevins , auquel le roi de France ne resta pas étranger, et qu'il avait
peut-être préparc à dessein par ce mariage, comme les termes de Matthieu
Paris semblent l'indiquer.
ANMlI: 1200. 519
virent pendant trois jours el pendant trois nuits, se
prosternèrent sur le sol et prièrent le Seigneur misé-
ricordieux de daigner leur manifester sa volonté. Le
troisième jour après la troisième heure , Tarcheveque
Zacharie et le patriarche, qui priaient à genoux,
86 relevèrent et étendirent sur le saint autel une
nappe où ils reçurent la missive céleste. L'ayant exa-
minée, voici ce qu'ils y trouvèrent : « Moi, votre Dieu,
qui vous ai commandé d'observer le saint jour du
dimanche où je me suis reposé de mes œuvres , afin
que tous les mortels aussi le consacrassent éternel-
lement au repos , j'ai vu que vous ne l'observiez pas
et que vous ne vous repentiez pas de vos péchés. Je
vous l'ai dit dans mon Évangile : « Le ciel et la terre
« passeront , mais mes paroles ne passeront pas. »
J'ai envoyé des hommes pour vous prêcher la péni-
tence, et vous n'avez pas cru. J'ai déchaîné contre
vous les païens et les gentils qui ont versé voire sang
sur la terre , et vous n'avez pas cru. Et comme vous
n'avezpasobservélesaintjourdu dimanche, vousavez
eu la famine pendant quelques jours, puis je vous
ai rendu l'abondance , et vous n'en avez fait que pire.
Je veux donc que depuis la neuvième heure du sa-
medi jusqu'au lundi au lever du soleil , nul ne tra-
vaille, si ce n'est à ce qui est bon ; et que si quelqu'un
travaille , il se corrige en faisant pénitence. Et si vous
n'obéissez pas à ce commandement, je vous le dis
en vérité , et je vous le jure par mon siège et par mon
trône , et par les chérubins qui le gardent , je ne vous
enverrai plus d'autre lettre , mais j'ouvrirai les cieux,
520 JEAN-SANS-TEHKH.
et, au lieu de pluie, je ferai pleuvoir sur vous des
pierres , des morceaux de bois et de l'eau chaude
pendant les nuits , en sorte que personne ne pourra
s'en préserver, parce que je détruirai tous les hommes
méchants. Je vous le dis , vous mourrez de mort , à
cause du saint jour de dimanche et des autres fêtes
de mes saints que vous n'aurez pas observés. J'en-
verrai contre vous des bêtes qui auront des têtes de
lion, des cheveux de femme et des queues de cha-
meau , et elles seront si affamées , qu'elles dévore-
ront votre chair; et vous voudrez fuir vers les sé-
pulcres des morts et vous cacher par la crainte de ces
bêtes ; mais je déroberai à vos yeux la lumière du so-
leil et j'enverrai sur vous les ténèbres , afin que vous
vous tuiez les uns les autres sans vous voir , et je re-
tirerai ma face de vous , et je n'aurai pas merci avec
vous; car je brûlerai vos corps et les cœurs de ceux
qui n'observent pas le jour du dimanche. Ecoutez
ma voix, afin que vous ne périssiez pas sur la terre à
cause du saint jour du dimanche. Retirez-vous loin
du mal , et faites pénitence pour vos péchés. Si vous
ne le faites pas, vous périrez comme Sodome et
comme Gomorrhe. Sachez maintenant que vous êtes
sauvés par les prières de ma très-sainte mère Marie,
et par celles de mes anges saints qui intercédaient
chaque jour pour vous. Je vous ai donné du froment
et du blé en abondance , et vous ne m'avez pas
obéi ; car les veuves et les orphelins crient vers moi
chaque jour , parce que vous n'avez pour eux au-
cune compassion; les païens ont de la compassion ,
ANNEE ^200. 524
el vous, vous n'en avez pas. A cause de vos péchés, je
dessécherai les arbres qui portent du fruit; les fleuves
et les fontaines ne fourniront plus d'eau. Je vous ai
donné une loi sur le mont Sinaï , mais vous ne Fa-
vez pas observée. Je suis'venu ensuite vous en appor-
ter moi-même une nouvelle, mais vous ne l'avez pas
observée non plus : hommes pervers , vous ne res-
pectez pas le jour du dimanche qui est celui où je
suis ressuscité. Vous enlevez le bien d'autrui , et vous
n'en avez nul souci. A cause de cela , j'enverrai contre
vous des bêtes plus cruelles que les autres , qui dé-
voreront les mamelles de vos femmes. Je maudirai
ceux qui agissent injustement envers leurs frères ; je
maudirai ceux qui condamnent méchamment les
pauvres et les orphelins. Vous m'avez abandonné et
vous suivez le prince de ce monde. Entendez ma voix
et vous aurez bonne miséricorde; mais vous ne re-
noncez pas aux œuvres mauvaises et aux œuvres du
démon , puisque vous commettez des adultères et des
parjures; c'est pour cela que les gentils vous entou-
reront, et ils seront comme des bêtes qui vous dé-
voreront. »
Le patriarche et tout le clergé de la Terre-Sainte
ayant réfléchi avec attention au contenu de cette
lettre , résolurent, sur l'avis commun, de la sou-
mettre au jugement du pontife de Rome, afin que
tous adoptassent ce qu'il jugerait bon de faire. Lors-
que la lettre fut venue à la connaissance du seigneur
pape, il désigna sur-le-champ des prédicateurs qui
se rendirent dans les différentes parties du monde,
n. 2\
522 JEAN-SANS-TERRE.
pour y prêcher la teneur de la missive divine, le Sei-
gneur aidant et confirmant leurs paroles par une
foule de miracles. Parmi eux se trouvait Tabbé de
Flaix, nommé Eustache , homme religieux et d'un
profond savoir , qui, étant venu en Angleterre, s'y
distingua par beaucoup de prodiges. Il aborda non
loin de la ville de Cantorbéry , et commença ses pré-
dications dans une bourgade nommée Wi. Ce saint
homme ayant béni une fontaine qui se trouvait dans
ce lieu , le Seigneur , en faveur de ses mérites , ac-
corda à cette fontaine la propriété de rendre la vue
aux aveugles. Dès qu'ils en avaient goûté, les boiteux
marchaient droit , les muets , par un bienfait céleste,
recouvraient la parole et les sourds Touïe. Tout ma-
lade qui approchait de cette fontaine avec confiance
et qui buvait de son eau , se voyait heureusement
guéri. Une femme possédée par les démons et enflée
comme par Thydropisie , vint un jour trouver Eusta-
che et lui demanda la santé. 11 lui dit : « Ayez con-
« fiance , ma fille j rendez-vous à la fontaine de Wi,
« qui a été bénie par le Seigneur; buvez de son eau, et
« vous recouvrerez sur-le-champ la santé. » La femme
s'y rendit , but de l'eau à la fontaine comme le lui
avait recommandé l'homme de Dieu , et fut prise
aussitôt de vomissements. A la vue de tous ceux qui
s'étaient rendus à la fontaine pour y être guéris, elle
rejeta deux gros crapauds tout noirs qui , comme de
vrais démons qu'ils étaient, se transformèrent sur-le-
champ en deux énormes chiens noirs qui apparurent
bientôt sous la forme d'ânes. La fen^me resla d'abord
ANNÉE 1200. 525
stupéfaite, puis elle se mit à courir après eux, fu-
rieuse, et voulant les saisir ; mais Thomme qui était
préposé à la garde de la fontaine y puisa de Teau , et
la jela entre la femme et les démons, qui aussitôt s'é-
vanouirent dans les airs, en laissant après eux une
horrible puanteur.
Dans le cours de ses prédications, le même homme
de Dieu arriva au village de Rumesnel, où Ton man-
quait d'eau douce. Cédant aux prières du peuple, il
frappa avec son bâton une des pierres de Téglise du
lieu : une source abondante en jaillit, et beaucoup de
gens qui en burent furent guéris des inGrmités qui
les tourmentaient. Il continua sa route , passant de
lieu en lieu, de province en province, de ville en
ville. Il décida les uns à renoncer à Tusure; les autres
à prendre la croix du Sauveur. Par ses prédications,
il réveilla dans bien des cœurs le désir des œuvres
pieuses. Il défendit que les foires et les marchés
se tinssent le jour du dimanche et régla que toutes
les affaires dont on s'occupait en Angleterre, le jour
du dimanche, seraient traitées dans la seniaine, les
jours suivants. Ainsi le peuple des fidèles dut con-
sacrer le dimanche aux offices divins seulement , et
s'abstenir complètement de toute œuvre servile. Mais,
dans la suite des temps, la plupart revinrent à leurs
anciennes habitudes, comme les chiens reviennent
manger ce qu'ils ôût vomi. Il enjoignit aussi aux
pasteurs des églises , aux prêtres et aux fi.ièles qui
leur étaient soumis, d'entretenir toujours un lumi-
naire dans l'église devant leucharistie , a6n que celui
324 JEAN-SANS-TERRE.
qui donne la clarté à tous ceux qui viennent au
monde accorde la lumière éternelle en récompense
d'une lumière temporelle. Il recommanda aussi aux
riches , aux grands, et surtout aux bourgeois et aux
marchands, d'avoir sur leur table le plat du Christ, à
l'intention des pauvres, et d'adoucir la misère des in-
digents, en prenant sur leur superfluité habituelle.
Il ordonna qu'on s'abstînt de toute œuvre servile le
samedi après la neuvième heure, aussi bien que le
dimanche. Enfin ce repos, figure de notre repos per-
pétuel , dut être observé le dimanche et la nuit
suivante, espace de temps qu'on appelle le jour na-
turel.
Vers le même temps , une femme du canton de
Norfolk, méprisant les avertissements de l'homme
de Dieu , se mit à laver son linge un samedi après
la neuvième heure. Au moment où elle s'occupait le
plus activement de sa besogne, un homme d'un âge
respectable, et qu'elle ne connaissait nullement, s'ap-
procha d'elle et lui demanda sévèrement comment,
après la prohibition de Tliomme de Dieu, elle était
assez audacieuse pour laver son linge après la neu-
vième heure, et pour violer le saint jour du samedi
* On distingue le jour naturel du jour artificiel : le jour naturel est
l'espace de temps que met la terre à- présenter toute sa surface aux rayons
du soleil dans son mouvement de rotation sur elle-même : ce qui forme,
pour nous , le jour et la nuit. Le jour artificiel est simplement l'espace
de temps pendant lequel le soleil nous éclaire. Le jour naturel ou solaire
se divise en jour astronomique et jour civil. Le jour civil est déterminé
par rapport à son commencement et à sa fin , selon l'usage de chaque
nation. On sait que , pour nous, il commence à minuit.
ANNEE ^200. 525
par un travail illicite. 11 ajouta que, si elle ue cessait
au plus tôt, elle ne serait pas longtemps sans ressentir
la colère de Dieu et la vengeance du ciel. Mais cette
femme , répondit à ces reproches , en s'excusant sur
sa profonde misère ; elle dit que c'était là son seul
moyen de gagner sa pauvre vie, et que si elle inter-
rompait son travail, elle serait en danger de mourir
de faim. L'apparition s'élant évanouie, elle recom-
mença à laver son linge avec plus d'ardeur qu'aupa-
ravant, et le fît sécher au soleil ; mais la vengeance
divine la punit bientôt : en effet, un cochon de lait
de couleur noire parut tout à coup s'attacher à la
mamelle gauche de cette femme ; aucun effort ne put
l'en arracher : à force de sucer, l'animal fit venir le
sang, et réduisit à un épuisement affreux le corps de
cette malheureuse. Réduite à un dénùment complet,
elle se vit forcée de mendier son pain de porte en
porte, jusqu'à ce qu'elle terminât misérablement sa
misérable vie. Plusieurs furent témoins de sa mort,
et apprirent à redouter la vengeance divine.
Vers le même temps, dans la province de Northum-
berland, un homme du peuple dit à sa femme, un
jour de samedi , de lui cuire du pain pour le lende-
main. Celle-ci n'osa désobéir à son mari. Le lende-
main, quand elle lui apporta le pain, celui-ci prituji
couteau pour en couper ; mais il arriva un miracle
inouï jusqu'à ce jour. Du sang frais se montra à me-
sure que le couteau pénétrait dans le pain , et jaillit
avec autant d'abondance que du corps d'un animal
qu'oïl viendrait d'égorger. Lorsque le bruit de ce pro-
526 JEÂN-SANS-TERRE.
dige se fut répandu, bien des gens se promirent
d'observer la loi de Dieu.
Geoffroi, archevêque dTork, est dépouillé de tous
SES BIENS. —Faits divers. — A la même époque, Geol-
Iroi^ archevêque d'York, sur Tordre du roi Jean, fut
dépouillé de tous les biens de son archevêché. Jacques,
vicomte dTork, et ses officiers, s'emparèrent violem-
ment des manoirs des clercs et des possessions des
religieux, et eurent Taudace de piller leurs biens.
Ledit archevêque excommunia nominativement le vi-
comte Jacques , et généralement tous les complices
de cette violence. Geoffroi s'était attiré la haine et la
colère du roi. Les motifs de cette animosité étaient
d'abord l'opposition que Geoffroi avait mise à ce que
le vicomte levât dans son diocèse les trois sols par
charrue imposés à toute l'Angleterre pour l'aide du
roi. En second lieu , il avait refusé de passer avec le
roi en Normandie, pour marier à Louis la nièce du-
dit roi, et pour négocier la paix avec le roi de France.
Enfin il avait excommunié ledit vicomte, et mis sous
l'interdit ecclésiastique toute la province d'York.
Vers le même temps, le roi Jean, après avoir ter-
miné ses affaires dans les provinces d'outre-mer, re-
passa en Angleterre avec sa nouvelle épouse, et aborda
à Douvres, le huitième jour avant les ides d'octobre.
Lorsqu'ils furent arrivés à Londres, Geoffroi, arche-
vêque d'York , fit sa paix avec le roi dans Téglise de
West^ninster, en présence d'Hubert, archevêque de
Cantorbéry, et des grands du royaume. A la même
ANNÉE ^200. .V27
cpocjue, le roi Jean fit savoir à Guillaume , roi d'E-
cosse , qu'il Fattendrait à Lincoln, la veille de Saint-
Edmund, pour lui donner en ce lieu satisfaction sur
son droit.
Mort de Hugues . évêque de Lincoln. — Détails
SUR SA VIE et ses MIRACLES. EnTREVUE DES ROIS d' AN-
GLETERRE ET d'Ecosse a Lincoln. — Nouveaux évéques.
— Phénomène. — Vers le même temps, Hugues, de
vénérable mémoire, évêque de Lincoln, à son retour
d outre-mer, fut pris des fièvres quartes, à Londres,
dans l'église vieille , et le seizième jour avant les ca-
lendes de décembre, il termina par une fin glorieuse
le cours de sa vie exemplaire. La sainte carrière qu'il
fournit parmi les hommes peut servir à réformer les
mœurs et à donner l'exemple des bonnes œuvres.
Elle mérite que nous en parlions brièvement dans
cet ouvrage. Ce saint homme naquit dans le fond de
la Bourgogne ; sa famille était obscure , et il dut son
illustration à son caractère. Dès son enfance, il
s'adonna à l'étude des lettres. 11 fut confié, à lâge de
dix ans , aux chanoines réguliers , pour être élevé
dans les sciences célestes. Au bout de seize ans, son
caractère et son érudition méritèrent qu'on lui con-
fiât les fonctions de prieur dans une abbaye. Tout lui
ayant réussi jusqu'à ce jour, il résolut de réprimer
avec fermeté les faiblesses et les tentations de la chair,
et entra par la volonté du Seigneur dans l'ordre des
Chartreux. Tout en conservant l'austère gravité de
Tordre, il se montra bienveillant et affable pour tous,
328 JEAN-SANS-TERRE.
et, peu de temps après, il fut nonamé économe de la
maison. Sur ces entrefaites , Tillustreroi d'Angleterre
Henri , ayant construit en Angleterre une abbaye de
Tordre des Chartreux , désira ardemment la confier
à riiomme de Dieu. A force de prières, il réussit à le
fléchir et à lui faire accepter le gouvernement de
cette abbaye. Installé dans son nouveau prieuré,
Hugues ne songea qu'à augmenter chaque jour la
sainteté de sa vie. Bientôt, par le mérite de ses pieuses
conversations, il obtint la faveur du roi, qui se plai-
sait à s'entretenir avec lui. Depuis plusieurs années,
le roi tenait dans sa main Téglise de Lincoln, veuve
des consolations pastorales. Pour racheter cette vio-
lation de pouvoir, Henri recourut à l'honorable
moyen de faire élire le saint homme Hugues au gou-
vernement de cette église. Ainsi fut-il fait; mais
quand l'homme de Dieu reçut la nouvelle de son élec-
tion , il répondit qu'il n'accepterait pas la dignité
pontificale avant d'être bien assuré qu'il la tenait du
consentement commun des chanoines de l'église de
Lincoln , et avec la permission du prieur des Char-
treux. Pour lui prouver que son désir était exaucé,
le doyen de Lincoln, avec les principaux de l'église,
vint trouver Tliomme de Dieu. Celui-ci s'attira telle-
ment leur affection dans le premier entretien qu il
eut avec eux , qu'ils souhaitèrent avec le zèle d'une
dévotion sincère de l'avoir pour pasteur et pour père
spirituel. Ils Télurent sur-le-champ, afin que leur
consentement lui fut notifié d'une manière plus claire
encore; c'est alors qu'il accepta. La première nuit
ANNEK ^200. 529
OÙ, après avoir reçu la consécration pontificale, il
s'endormit , ses prières étant achevées , et goûta le
repos comme évêque, il entendit une voix qui lui di-
sait : « Tu es sorti pour le salut de ton peuple et
« pour le salut avec le Christ, ton Dieu. »
Le serviteur de Dieu, Hugues, après sa consécra-
tion , illustra tellement Téglise par Téclat de ses
mérites, et réforma si bien par ses paroles et par ses
exemples le peuple qui lui était confié, qu'on vit
que le titre d'évêque lui avait été déféré justement.
Il eut soin de n'introduire dans Téglise cathédrale
que des personnes élues , et construisit en pierres vi-
vantes un temple au Seigneur. Il s'attachait avec tant
de ferjTieté à briser les efforts du pouvoir séculier
qui s'attaquait aux choses de l'église , qu'il semblait
mépriser le péril pour ses biens ou pour sa vie ; et
cette conduite lui réussit , car il reconquit des droits
perdus et délivra son église d'une servitude très-oné-
reuse. Ce saint homme avait coutume d'entrer dans
les maisons de lépreux qui se trouvaient sur son pas-
sage; il embrassait les lépreux , quelque hideux que
le mal les eût rendus, et laissait en partant d'abon-
dantes aumônes. A celte occasion , Guillaume de
pieuse mémoire , chancelier de l'église de Lincoln ,
voulut éprouver si la vanité n'avait pas de prise sur
l'âme de Tévêque, et il lui dit : « Martin a guéri un
« lépreux en l'embrassant; vous , vous ne guérissez
« pas les lépreux que vous embrassez. » L'évéque lui
répondit sur-le-champ : « Le baiser de Martin a guéri
« la chair d'un lépreux; mais le baiser d'un lépreux
530 JEAN-SANS-TERRE.
« guérit mon âme. » Il montrait aussi un zèle si hu-
main pour ensevelir les morts , qu'il ne négligeait
jamais aucun de ceux à la sépulture desquels son mi-
nistère paraissait nécessaire. Il arriva qu'au temps
où ce saint homme , comme un pasteur qui a soin
de son troupeau , parcourait les paroisses de son dio-
cèse , et était arrivé dans un village nommé Alcmun-
dbury , des parents vinrent lui apporter leur enfant
presque mort , et demandèrent avec larmes le se-
cours du pontife. « Que voulez-vous? » leur dit Té-
vêque. Alors la mère de Tenfant : « Ce petit est notre
« fils : en jouant avec un morceau de lame de fer qui
« a plus d'un pouce en longueur et en largeur , il Ta
« approché de sa bouche comme font les enfants , et
« il Ta avalé. Ce morceau de fer s'est attaché à son
« gosier , et le met en danger de mort ; le Seigneur
« t'a envoyé, saint père, pour que tu nous rendes
« notre fils qui est dans les convulsions de la mort. »
L'évêque regarda Tenfant , lui toucha le gosier, bé-
nit le malade , souffla sur lui , le marqua avec le
doigt du signe de la croix , et le renvoya. Lorsque
les parents eurent reçu leur enfant des mains de Té-
vêque , le morceau de fer sortit tout sanglant de son
gosier, et le malade fut guéri sur l'heure. Une autre
fois , tandis que le saint homme passait par un vil-
lage qu'on appelle Cestrehunte , les parents d'un fu-
rieux qu'on était obligé d'attacher depuis trois se-
maines vinrent le supplier d'entrer dans leur maison
et de bénir leur fils. Aussitôt le saint homme descen-
dit de cheval et s'approcha de ce furieux. La tète de
ANNEE 1200. 551
ce malheureux était attachée au jambage de la porte ;
de chaque côté ses mains et ses pieds étaient liés à
des pieux fichés en terre. L'évêque fit lui-même de
Teau bénite dont il aspergea le malade, qui se mo-
quait de lui en lui tirant la langue. Il lut au-dessus
de lui Tévangile : « Au commencement était le Verbe, »>
lui donna sa bénédiction, et se retira. Lorsque Té-
vêque fut parti , le malade tomba dans un profond
sommeil , et à son réveil la raison et la santé lui étaient
revenues. Vers le même temps , le pieux pontife se
trouvant à Lincoln le jour de la Parascève , et assis-
tant à la construction de Téglise métropolitaine dont
il avait jeté les premiers fondements, portait sur ses
épaules, ainsi qu'il le faisait souvent , un gros moel-
lon et des pierres dans une hotte , lorsqu'un boiteux,
soutenu sur deux béquilles , manifesta Tardent désir
de porter aussi une hotte avec le même fardeau, es-
pérant recouvrer la santé par les mérites du bienheu-
reqx évêque. Enfin il obtint de celui qui présidait
aux constructions qu'une hotte lui serait donnée. On
y mit des pierres et un moellon que le boiteux porta
h l'aide de ses béquilles. Peu de jours après , il ne se
servit plus que d'une seule béquille ; puis il rejeta la
seconde, et bientôt ses jainbes guéries le soutinrent
assez pour qu'il aidât aux constructions eu portant
sa hotte sans s'appuyer sur rien. Après sa guérison,
il s attacha tellement à sa hotte, que rien ne pou-
vait l'en séparer. Une autre fois , dans la même ville
de Lincoln , il arriva qu'un habitant tomba dans un
tel état de folie , que huit honmies étaient chargés de
/552 JEAN-SANS-TERRE.
le garder. Tout lié qu'il était, il donnait les signes
d'une si violente fureur , qu'il menaçait sa femme et
' , ses enfants de les déchirer avec les dents. Enfin on
rattacha sur un chariot , et on l'amena à Fhomme
de Dieu. L'évêque, après Tavoir examiné , l'asper-
gea aussitôt d'eau bénite et adjura l'esprit malin de
sortir de cet homme et de ne plus le tourmenter à
l'avenir. En même temps le malade tomba à terre
comme un homme qui va mourir; Tévêque l'asper-
gea d'eau bénite en grande quantité : alors ce furieux
se leva , tendit vers le ciel ses mains encore liées, ren
dit grâces à Dieu et au bienheureux pontife. On le
débarrassa de ses liens, et il retourna guéri dans sa
maison. Une dame de Lincoln avait deux fils; l'un ,
qui était encore dans l'enfance, souffrait d'une forte
tumeur au côté droit. Désespérant de le sauver , sa
mère vint trouver le saint évéque et lui demanda
qu'il donnât sa bénédiction au malade. Celui-ci im-
posa les mains sur le siège du mal , et renvoya Ten-
fant dont la tumeur disparut aussitôt , sans que de-
' puis ce moment il en souffrît jamais , ni que sa mère
en aperçut d'autre. Une autre fois , le second fils de
V cette même dame étant tombé gravement malade
d'une jaunisse , elle se souvint du moyen de salut
qu'elle avait employé , et présenta son fils à la béné-
diction du saint évéque ; le malade ayant élé béni ,
recouvra la santé au bout de trois jours.
"^ H y avait quatorze ans que saint Hugues était évé-
que , lorsqu'il se rendit à la Chartreuse, chef-lieu de
l'ordre, pour y visiter, d'après son ardent désir, le
ANNÉE ^200. 555
prieur et les frères du monastère. De retour en An-
jîleterre , il fut pris des fièvres quartes , à Londres ,
dans l'église vieille. Le roi Jean vint lui rendre visite;
mais, avant de se retirer , il fut décidé, par les prédi-
cations du saint homme , à confirmer le testament
dudil évêque , et il promit, au nom du Seigneur, qu'à
l'avenir il aurait pour valables les testaments des pré-
lats faits en état de raison. La maladie de Tévéque s ag-
gravant de jour en jour, il refusa constamment, quels
que fussent ceux qui Ten priaient , de déposer, même
pour un instant, le cilice qu'il avait toujours porté.
Jusqu'à la mort, il observa la règle des chartreux
dans toute sa rigueur , et enfin quand Dieu le voulut,
il quitta tranquillement cette vie et s'endormit dans
le Seigneur. Tandis que les habitants de Londres
portaient le corps du saint homme à Lincoln , où il
devait être enseveli, il arriva une chose étonnante à
raconter : les cierges qui précédaient le corps et qui
avaient été allumés à la sortie de la ville, brûlèrent
constamment pendant quatre jours, et il n'y eut pas
d'instant où la lumière d'aucun d'eux s'éteignît , quoi-
que plusieurs fois la pluie et le vent eussent rendu le
temps affreux. Aussi ne faut-il pas douter que le Sei-
gneur n'ait préparé à cette âme la lumière perpé-
tuelle, lui qui , par respect pour le corps qu'elle avait
habité , ne permit pas que les lumières temporelles
s'éteignissent. Le serviteur de Dieu Hugues, évéque
de Lincoln, mourut l'an mil deux ce.it de l'incarna-
tion du Verbe , le quinzième jour avant les calendes
de décembre.
554 * JEAN-SANS-TERRE.
Pendant ce temps , le onzième jour avant les ca-
lendes de décembre , le roi d'Angleterre Jean , et le
roi d'Ecosse Guillaume , accompagnés de la noblesse
lant laïque que religieuse des deux royaumes, se ré-
unirent à Lincoln. Le roi Jean, quoiqu'il en fût dis-
suadé par plusieurs , entra intrépidement dans la
ville ; ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé
faire \ Lorsqu'il fut arrivé à l'église cathédrale, il
offrit un calice d'or surTautel de saint Jean-Baptiste :
c'était dans l'église de nouvelle construction dont le-
dit saint Hugues avait jeté les fondements. Ce même
jour , Jean et le roi d'Ecosse eurent une entrevue hors
de la ville sur une montagne élevée , et là , en pré-
sence de tous les assistants, Guillaume , roi d'Ecosse,
fit hommage au roi Jean pour toutes ses possessions ;
puis il lui jura fidélité sur la croix que tenait Hubert,
archevêque de Cantorbéry , quant à sa vie, ses mem-
bres et l'honneur de sa terre , contre tous hommes ,
devant tous les seigneurs du royaume. Ce même
jour, arriva à Lincoln le corps du saint évêque Hu-
gues, qui devait y être enseveli. Les deux rois mar-
chèrent à la rencontre du corps de l'évêque, ainsi que
trois archevêques Hubert de Cantorbéry, Geoffroi
d'York, Bernard de Raguse (?) ^ , treize évêques , des
comtes , des barons , et une multitude de clercs. Les
* Nous n'avons pu retrouver l'origine de cette opinion populaire,
fohiée sans doute sur une légende analogue à ceHe de Frédeswithe pour
Oxford.
' RaguensiSj dit le texte ; mais la chose parait difficilcà admettre ; nous
proposerions Glascuensis ou Rothotnagensis^ Glascow ou Rouen. Nous
n'avons pu vérifier ce fait.
ANNEE ^200. 355
deux rois , les comtes et les autres seigneurs portèrent
la bière sur leurs épaules jusqu'au portique de l'é-
glise cathédrale. Le corps fut reçu à la porte de Téglise
par les archevêques déjà nommés et par les évêques,
et il fut porté par les [prélats jusque dans le chœur.
Ou passa la nuit à veiller autour de Tévêque ; car ce
saint pontife, pendant sa vie , était animé d'un zèle si
ardent pour ensevelir les morts, qu'il ne négligeait
aucun de ceux à la sépulture desquels son ministère
paraissait nécessaire. Aussi le Seigneur, qui sait ré-
compenser les mérites des justes par une rétribution
convenable, voulut qu'on rendît à ses restes tous les
honneurs qui pouvaient récompenser la charité de
l'évéque envers les morts. Avant que Thomme de
Dieu fût enterré , tandis qu'on récitait pour lui les
prières des trépassés , et lorsque I evêque , comme
cela se pratique pour les prélats , était couché dans
sa bière, le visage découvert , la mitre en tête , des
gants aux mains et l'anneau au doigt , revêtu enfin de
tous ses ornements pontificaux , un chevalier fort
connu des chanoines de l'église, dont le bras était
tellement rongé par un ulcère que le mal avait mis
l'os à nu , posa son bras sur le corps de l'évéque et
lui toucha en pleurant le visage à plusieurs reprises,
pour obtenir sa guérison : aussitôt le Seigneur, en fa-
veur des mérites du saint, ferma la plaie ; la chair et la
peau de son bras reparurent. Le chevalier rendit grâces
à Dieu et au saint prélat. Plusieurs fois il montra son
bras entièrement guéri au doyen de l'église et à d'au-
tres personnes dignes de foi. A la même heure, une
556 ' JEAN-SANS-TKRKE.
femme qui n'y voyait plus d'un œil depuis sept ans
recouvra la vue : ce qui causa l'admiration de tous
ceux qui furent témoins de ce miracle. A la même
heure , profitant du tumulte et de la confusion eau ses
par le peuple qui se portait en foule au cercueil de
l'homme de Dieu , un coupeur de bourses coupa l'es-
carcelle d'une femme ; mais le bienheureux pontife
parut en ce moment recouvrer la vie ; de ses deux
mains il saisit celles du voleur et lui serra fortement
les doigts. Celui-ci jeta sur le pavé de l'église le fruit
de son vol qu'il ne pouvait plus garder ; et comme il
prit en même temps l'air étrange d'un fou , tout le
peuple se mit à se moquer de lui. Aprçs avoir été
quelque temps agité par l'esprit malin , il revint enfin
à lui, resta immobile, se prit à pleurer amèrement,
et confessa sa mauvaise action à qui voulut l'entendre.
Enfin, n'ayant plus d'autre refuge , il se tourna vers
les clercs el leur dit : « Ayez pitié de moi ! ayez pitié
« de moi ! vous qui êtes les amis de Dieu. Dès ce jour
« je renonce à Satan et à ses œuvres ; j'ai été jus-
« qu'ici son fidèle serviteur; mais priez le Seigneur
w pour moi , afin qu'il ne confonde pas celui qui se
« repent ; qu'au contraire , il en agisse miséricordieu-
« sèment avec moi. » Sur-le-champ on pria le Sei-
gneur à son intention. Les liens de Satan furent rom-
pus , ses mains furent délivrées; et , rendu à la santé,
il remercia Dieu et le saint prélat.
Après qu'on eut veillé avec les cérémonies requises
autour du corps du pontife, les archevêques et les
évêques dont nous avons parlé célébrèrent le lende-
35/
main des messes solennelles, etensuile procédèrent à
la sépulture, qui eut lieu près de Taulel de saint
Jean-Baptiste, dans Téglise neuve que Hugues lui-
même avait fondée et construite en Thonneur de
Marie, mère de Dieu, lis lui rendirent les derniers
devoirs avec tous les honneurs possibles; eu sorte
que ce paraissait un effet de la volonté divine qu'ils
se trouvassent réunis tout exprès en cette occasion. H
fut enterré le huitième jour avant les calendes de
décembre ; et sa tombe est signalée par des miracles
divins, pour peu qu'on invoque le saint évêque avec
confiance. En effet, après les glorieuses funérailles
de rhomme de Dieu, un enfant, qui était malade
depuis quinze jours à Lincoln, expira après un re-
doublement de mal ; et à Tinstant même son corps
<levint aussi roide que s'il fût mort depuis (>lusieurs
jours. A cette vue, une femme s'approcha, ferma les
yeux de Tcnfant et tira les membres comme on lait
aux morts. Lorsqu'il fut resté dans cette position de-
puis l'heure où le coq chante jusqu'au point du jour,
sa mère, qui, malgré ses larmes, n'avait point perdu
la foi en perdant son fils, s'approcha du corps avec
confiance, et prenant un de ces fils qui servent à faire
des mèches de cierges', elle se n)it à mesurer son
* Nous adoptons pour ce passage la variante : Accepto fila candelis
faciendis idoneo. C'était eu effet un vieil usage, coulorme à la naïve
piété du moyen âge, d'étendre un enfant malade ou mort sur la châsse
ou sur la tombe d'un saint, et d'offrir à ce même saint un cierpe e.r
voio de la longueur de Tenfant. Un usag<» analogue consistait â sus-
pendre les enfants malades aux châsses des saints et à égaler le poids de
Penfant par du froment, des pains ou autres objets que les parents
II. 22
358 ' JEAN-SANS-TERRE.
enfant dans tous lessens. Quand cela fut fait, elle dit
en pleurant et avec la foi dans le cœur : « Et pourtant,
« quand bien même mon enfant serait enseveli, Dieu
« pourrait lui rendre la vie par les mérites de saint
« Hugues. » DafiS le courant de la journée on récita des
prières et on fit des aumônes pour Tame de ce petit,
et on envoya chercher un prêtre dont la mère de Ten-
fant réclamait instamment la venue pour le moment
des funérailles; mais, avant que le prêtre qu'on avait
fait appeler fût arrivé, cette mère, si préoccupée du
salut de son fils, rentra et le trouva plein dévie. Elle
ne cessa dès lors de rendre gloire à Dieu et au saint
prélat, aux mérites duquel elle attribuait ce miracle.
Voilà le récit fort succinct que nous avions à faire sur
ce pieux personnage. D'autres faits nous appellent
ailleurs. A cette époque, Gilles de Brause fut con-
sacré évêque de Hereford, le 8 avant les calendes d'oc-
tobre , à Westminster. Manger fut nommé évêque
de Worcester, et Jean de Gray, évêque de Norwich.
Dans le même mois, peu avant la nativité du Sei-
gneur, pendant la nuit, vers la première veille, on
aperçut dans le ciel cinq lunes. La première au nord,
la seconde au midi, la troisième à Toccident, la qua-
trième à l'orient, la cinquième semblait être au mi-
lieu des quatre autres ; elle éiait entourée d'une infi-
nité d'étoiles. Elle fit cinq ou six fois, avec son cor-
tège d'étoiles, le tour des quatre lunes dont j'ai parlé.
voulaient offrir à Dieu ou aux saints. Matt. Paris rappelle ce second
usage dans un autre passage. C'était ce qu'on nommait contrepoiser.
« Jeanne N, pour le contrepoids de son enfant, deux Solz. » (l'oîV le
Gloz. de Charpentier, aux mots mensurare et ponderare.
ANNEE ^20^. 559
Ce phénomène, qui causa un jirand étonnement à
tous ceux qui le virent, dura lespace d'une heure.
Le roi Jean et la reine cocronnés a Cantorbéry.
— Ayentdre miraculeuse de Simon de Tournay. —
Faits divers. — L'an de grâce i20^ , le roi des An-
glais, Jean, célébra la naissance du Sauveur à Gui!-
deford et distribua à ses chevaliers une grande quan-
tité de vêtements de luxe. Hubert, archevêque de
Cantorbéry, en fit autant pour les siens à Cantor-
béry et sembla lutter avec le roi de magnificence; ce
qui inspira au roi un vif ressentiment. Jean, s'étant
ensuite rendu dans le Northumberland, extorqua aux
habitants de cette province une grosse somme d'ar-
gent : de retour à Cantorbéry, le roi se fit couronner
avec la reine sa femme le jour de Pâques. Dans cette
circonstance, Tarchevêque de Cantorbéry déploya
une magnificence qu'on pourrait qualifier de su-
perflue. A la fête de TAscension qui suivit, le roi
Jean publia à Teukesbury un édit général qui enjoi-
gnait aux comtes, aux barons et à tous ceux qui lui
devaient service militaire, de se trouver à Porstmouth
avec des chevaux et des armes pour se rendre avec
lui dans les provinces d'outre-mer au jour de la Pen-
tecôte prochaine. A 1 époque fixée, beaucoup obtin-
rent la permission de rester, en payant au' roi deux
marcs d'argent par bouclier.
Vers cette époque se trouvait à Paris un Français
nommé maître Simon deTournay * . C'était un homme
d'une grande capacité et d'une mémoire prodigieuse.
* Simon cognomento Chumay. D'après les antorités citées par Oudin,
5-10 JEANSANS-TERUl'.
Après avoir gouverné avec honneur pendant dix
ans l'école des arts ( car il était fort habile dans le
triviumei le quadrivium ) \ c'est-à-dire dans les sept
arts libéraux, il s'adonna à I etude de la théologie;
et au bout de quelques années d'un travail assidu
il fit tant d(î progrès dans cette science, qu'il mérita
nous n^hésitons pas à lire ici Tournay, comme plus bas nous lisons, mais
selon la variante, Nicolas de Feruham au lieu de Nicolas de Fnlii. Tho-
mas deCantinprc, dans son livre de Apibus^ chap. XLVin^ raconte cette
anecdote avec des circonstances différentes : selon lui Simon de Tournay
aurait dit : Mpyses primo judaîcum populum infatuavit, secundo^
Jésus Cliristus a s^o nomine Christianos^ tertio gentHem populum
MaJiometus ^ et aurait été frappé de mutisme de telle sorte : ut soluin
AJeidis concubinœ suœ nomen pronuntiare valeret, nec Boetium
olim sihi familiarissimum nominare quidem posset. Oudin, d'après
un autre témoignage contemporain , celui de Henri Gandave, archidiacre
de Tournay, disculpe Simon de ces accusations. 11 est possible que Ni-
colas de Fernham ait été induit en erreur par quelque faux récit et que
Thomas de Gantinpré, qui était de Tordre des prêcheurs, soit bien aise de
diffamer un grand défenseur d'Aristote et un adversaire des ordres nou
veaux. Quoiqu'il en soit, Duboulay et Gavé sont tombés dans une étrange
erreur en ajoutant au Ghurnay de Matt. Paris le surnom tout gratuit de
Thervay. Ce chanoine de Tournay, professeur à Paris , et auteur d'ou-
vrages curieux florissait encore en 4216 au rapport de Pucange. {Voy.
Gas. Oudin Commentarius descri^t. ecct. in-fol. Leipsik, 4722,
tom. m, col. '2G et suiv. )
* Le trivium comprenait la grammaire, la rhétorique, la dialectique •
le quadrivium^ l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la mu-
sique : l'un répondait aux lettres, l'autre aux sciences. Remarquons que
la musique n'était encore que le chant d'église, et que l'astronomie était
confondue avec l'astrologie. Gelte division des études élémentaires est
attribuée à Boèce. Au-dessus du trivium et du quadrivium se plaçait
la philosophie scolastique, c'est-à-dire l'application de la dialectique à la
théologie. L'ensemble des études et des connaissances au treizième siècle
fut résumé par le dominicain Vincent de Reauvai» dans une vaste com-
position encyclopédique appelée Speruhnn wajusiilrrwv^^' .
AÎNÎSEE \20\. ' r>.il
à tous les titres de monter dans la chaire des maîtres.
Il expliquait avec la plus grande subtilité, discutait
avec plus de subtilité encore, se tirait de questions
fort difflciles et où personne ne s'était hasardé; son
langage étaitclair et choisi. Il avait autant d'auditeurs
que la grandeur de Tenceinte pouvait en contenir.
Un jour, qu'il avait discuté avec la plus grande sub
lili^té sur la Trinité, en mettant au jour des raisons
profondes, il différa jusqu'au lendemain la décision
de la controverse. Tous les écoliers en théologie de
la ville se rendirent en foule et par troupes à la fa-
meuse séance, curieux qu'ils étaient d'entendre la so-
lution de ces questions inexplicables. L'instant venu,
le maître prononça sa décision sur toutes les questions
qu'il avait abordées la veille et qui paraissaient inso-
lubles^ et cela avec tant de clarté, tant d'élégance et
en même temps une doctrine si orthodoxe, que tous
les auditeurs restèrent stupéfaits. Après la leçon, ceux
qui étaient le plus dans son intimité et ceux qui se
montraient ses disciples les plus assidus, entourèrent
le maître et lui demandèrent d'écrire sous sa dictée
les solutions qu'il venait de donner, lui disant que
ce serait une perte irréparable si le souvenir d'une
science si profonde venait à périr. Simon de Churnay,
exalté par ces éloges et encoie dans l'enivrement de
son succès, leva les yeux au ciel, et se permettant une
audacieuse plaisanterie : '< Jésus, mon petit Jésus,
« s'écria-t-il, aujourd'hui j'ai rendu grand services la
« loi par la question que j'ai éclaircie ; mais si je vou-
" lais te faire la gueire et mo tourner contre toi, je
342 JKAN-SANS-TERRE-
« trouverais des raisons et des arguments bien plus
« forts pour accabler ta religion et pour la réduire à
« rien. » A peine avait-il prononcé ces mots quMl resta
court ; non-seulement il était devenu muet, mais
idiot et complètement imbécile; désormais il ne put
ni expliquer ni conclure, et il ne fut plus qu'un objet
de dérision et de moquerie pour tous ceux qui avaient
été témoins de sa vanité. Quand la vengeance divine
se fut un peu apaisée, cet homme si savant mit deux
ans pour apprendre à lire, et malgré tous les soins
de son fils, qui cherchait à lui enseigner quelque
chose \ il put à peine apprendre, retenir et réciter
en balbutiant le Pater noster et le Symbole. Ce pro-
dige rabattit l'arrogance des gens de l'école et mit un
terme à leur orgueil. Maître Nicolas de Fernham,
qui devint depuis évêque de Durham, homme d'un
grand poids, fut témoin de ce fait : c'est sur son rap-
port et d'après son récit certain qu'à sa persuasion,
je l'ai inséré dans cette histoire pour qu'un si grand
miracle ne fut pas enseveli dans l'oubli. Son témoi-
gnage est tout à fait digne de foi.
Le roi Jean et la reine passent en Normandie. —
Le roi Jean vient a Paris. —Traité de paix. —Après
avoir célébré à Portsmouth la solennité de la Pente-
côte , le roi et la reine sa femme s'embarquèrent, et,
après une navigation difficile , abordèrent enfin en
Normandie. Ensuite les rois d'Angleterre et de
France eurent une entrevue près de l'île d'Andely,
< Qu<Miam. Nous lisons ([uoddam.
ANNÉK ^204. - 545
et ils y prirent des arrangements pour la paix. Trois
jours après, le roi Jean, sur la demande du roi de
France, se rendit à Paris. Il y demeura dans le pa-
lais du roi, Philippe s'étant retiré dans une autre de-
meure. Après y avoir été reçu avec tous les honneurs
qui conviennent à un roi , Jean partit de Paris pour
se rendre à Chinon. Vers le même temps, pour assu-
rer la paix entre les deux rois, il fut convenu et con-
firmé par des chartes, que, si le roi de France violait
en quelque point la paix dont nous avons parlé, les
barons français qui s'étaient portés pour cautions du
roi seraient déliés de leur serment de fidélité , et se
rangeraient du côté du roi d'Angleterre pour faire la
guerre au roi de France, et le forcer à rétablir la sus-
dite paix. La même clause fut insérée pour le roi
d'Angleterre. Cette année, d'épouvantables orages,
des coups de tonnerre, des éclairs, des torrents de
pluie mêlés de grêles , frappèrent vivement l'ima-
gination des hommes , et causèrent des désastres en
plusieurs lieux. Vers la même époque, sur les instances
du pape Innocent, un impôt d'un quarantième fut
levé sur tous les revenus ecclésiastiques, pour subve-
nir à la terre de proniission , et tous ceux , grands
comme petits, qui avaient déposé la croix, furent
forcés de la reprendre , sous peine d'interdiction
apostolique.
Brouille entre le roi de France et le roi d'An-
gleterre. — Victoire mémorable de Mirebeau. — Le
roi de France lève le siège du chateau d'Arqués.—-
^'^^îî * jeAtsJ-sans-terre.
Mort d Arthur de Bretagne. — Faits divers. — L'an
de grâce >l 202, le roi d'Angleterre Jean célébra la
fête de Noël à Argentan en Normandie; et, dans le
carême qui suivit, il y eut une entrevue entre les rois
de France et d'Angleterre/ près du château deGail-
lon (?). Le roi de France, aninrié contre le roi d'Angle-
terre d'une haine mortelle, lui enjoignit avec colère
de rendre incontinent au comte de Bretagne Arthur
toutes les terres qu'il occupait dans le pays d'outre-
mer, c'est-à-dire la Normandie, la ïouraine, l'Anjou
et le Poitou ; et il exigea beaucoup d'autres choses
encore *, Mais le roi d'Angleterre répondit qu'il
n'en ferait rien. L'entrevue n'ayant point eu de suc-
cès , le roi de France se présenta tout à coup le len-
demain devant le château de Boutavant, qu'il prit
d'assaut et qu'il rasa. De là il s'avança avec une troupe
nombreuse vers la ville d'Eu, qu'il prit, ainsi que le
château de Lyons et plusieurs autres châteaux. Il
assiégea aussi pendant huit jours le château de Ra-
depont; niais le roi d'Angleterre survint, et Philippe
fut obligé de battre en retraite. Cependant peu dejours
après, il ramena ses troupes devant Gournay, et brisa
* Arthur faisait hon marché de l'unité de l'empire anglais. Jean et sa
mère, la vieille Eléonore, rejetèrent des propositions qui les eussent ré-
duits à l'Angleterre 5 alors la guerre recommença. Jean avait assiégé et
pris Driencourt, château qui appartenait au comte d'Eu, frère du comte
de la Marche Les deux frères «e plaignirent à Philippe, qui cita Jean
devant la cour des pairs, et le fit condamner par défaut. Il fit reparaître
Arthur sur la scène politique, lui donna en mariage sa fille Marie, âgée
de cinq ans, et le lit proclamer comte des Bretons, des Angevins et des
Poile\ins, pendant que lui-mémo envahissait la Normandie.
ANNÉE 1202. 545
les barrières de Tétang. L'eau, en s^échappanl, ren-
versa la plus grande partie des murs d'enceinte. Tous
ceux qui défendaient la place prirent la fuite, et le
roi de France y entra et s'en enopara sans aucun
obstacle. De retour à Paris , il confia Arthur à la
garde de seigneurs chargés de veiller sur lui , et lui
donna deux cents chevaliers français qui devaient
entrer à main armée dans le Poitou, et soumettre par
leurs incursions guerrières tout ce pays à Arthur.
Tandis qu ils s'avançaient avec pompe et à grand
bruit, on vint leur annoncer que la reine Alienor
était renfermée avec peu de monde dans le château de
Mirebeau. Aussitôt les Français, d'un commun accord,
résolurent de diriger leurs attaques de ce côté, et
vinrent mettre le siège devant ledit château. La ville,
où ils trouvèrent fort peu de résistance, se rendit
bientôt ; mais ils ne purent obtenir la tour où la reino
Alienor s'était retirée avec quelques hommes d'armes.
Ils s'occupèrent d'en faire le siège dans les règles, et.
en ce moment, le parti d'Arthur se trouva renforcé
par tous les seigneurs du Poitou et par les plus illus-
tres chevaliers : parmi eux , on distinguait le comte
de la Marche Hugues, surnommé le Brun, qui était
l'ennemi déclaré du roi d'Angleterre , à cause de la
reine Isabelle qu'il avait reçue en sa garde , s'enga-
geant à la prendre pour épouse , avant que le roi
d'Angleterre songeât à Tépouser. Ces secours rendi-
rent nombreuse Tarince d'Arthur, et les Français,
désirant ardenmient s'emparer de la tour de Mire-
beau, poussaient vigoureusement les travaux du siège.
'Èîiii JEAN-SANS-TEIIRE.
La reine, setrouvantdansune position difficile, en-
voya en toute hâte des messagers au roi, qui demeu-
rait alors en Normandie : elle le supplia et l'adjura,
au nom de la piété filiale, de venir secourir sa mère
désolée. A cette nouvelle, le roi se hâta de rassem-
bler une puissante armée, marcha nuit et jour, par-
courut la distance avec une inconcevable rapidité, et
parut devant Mirebeau bien plus tôt qu'on n'aurait
pu le croire. Lorsque les Français et les Poitevins
eurent appris son arrivée, ils marchèrent en grande
pompe à sa rencontre, pour engager la bataille avec
lui. Les deux armées s'étant déployées et en étant ve-
nues aux mains, le roi Jean sut réprimer Tarrogante
témérité de ses ennemis, et les mit tous en fuite : il
les poursuivit même si rapidement et de si près, qu'il
entra dans la place pêle-mêle avec eux '. Alors s'en-
gagea dans la ville une mêlée furieuse ; mais le cou-
rage éclatant des Anglais remporta bientôt l'avantage.
Dans ce combat, furent pris deux cents chevaliers
. français, Arthur lui-même, tous les nobles poitevins
et angevins : enfin, il n'échappa point un seul fantas-
• sin qui pût retourner chez lui et raconter ce désastre
. ' * Les Bretons avaient promis d'envoyer aux insurgés poitevins et à
. Arthur cinq cents chevaliers et quatre mille fantassins. Arthur eut le
• tort de ne pas attendre ce secours. Mais Matt. Paris est contredit par la
" plupart des historiens dans la manière dont il raconte la défaite d'Arthur.
Lorsque Guillaume des Roches, sénéchal du Poitou et général des troupes
d'Arthur, vit le roi Jean arriver soudainement devant Mirebeau, il négo-
cia avec lui soit par trahison, soit par fausse politique, et introduisit le
roi dans la ville à la pointe du jour. Le jeune duc et les autres seigneurs
urent surpris dans leur lit.
ANNEK ^202. 547
à ses compatriotes. Les prisonniers lurent enchaînés,
les fers aux pieds et aux mains, et placés sur des
cliariols à deux chevaux : nouvelle manière, et fort
étrange pour eux, de ne pas voyager à pied. Le roi
Jean envoya les uns en Normandie, les autres en An-
gleterre, pour qu'ils fussent gardés dans des chateaux
forts , et qu'il n'eût pas à redouter leur évasion.
Quant à Arthur, il fut enfermé à Falaise, sous bonne
garde.
Tandis que ces choses se passaient au chateau de
Mirebeau, le roi de France, avec une armée nom-
breuse, se rendit devant le château d'Arqués, et se
prépara à en faire le siège. H disposa ses machines
autour de la place, et, pendant quinze jours, à l'aide
des pierriers et des balistes, s'efforça de battre les
murailles en brèche. Les assiégés, de leur côté, ré-
sistaient avec vigueur : à coups de pierres et de traits,
ils forçaient les ennemis à se tenir à distance ; mais
enfin le bruit de la prise d'Arthur et de. ses amis étant
parvenu aux oreilles du roi de France, il leva le siège
en toute hâte et comme un furieux. Dans sa retraite,
il détruisit et livra aux flammes tout ce qu'il rencon-
tra sur son passage, incendia et réduisit en cendres
les monastères des religieux. De retour à Paris, il
passa dans l'inaction le reste de l'année.
Quelque temps après, le roi Jean se rendit au châ-
teau de Falaise , et se fit amener son neveu Arthur.
Lorsque le jeune homme fut en sa présence, le roi
lui adressa des paroles flatteuses, lui promit de le
combler d'honneurs, l'exhorta enfin à renoncer à
5iS .IEAN-SANS-TI<I\RE.
Tappui du roi de France el à le reconnaître, en lui
jurant fidélité, pour son seigneur et oncle. Arthur,
par une présomption insensée, répondit au roi avec
colère et menaces; il demanda la restitution du
royaume d'Angleterre et de toutes les provinces que
le roi Richard avait en sa possession au jour de son
décès; il prétendit que toutes ces terres lui étaient
dues de droit héréditaire, et affirma avec serment
qu'à moins d'une prompte restitution de tout ce qu'il
exigeait, son oncle ne jouirait jamais d'une paix so-
lide. En entendant ces paroles, le roi Jean lut gran-
demeiit troublé : il ordonna qu'Arthur fût conduit à
Rouen, et renfermé plus étroitement encore dans la
tour neuve. Mais, peu après, Arthur disparut tout à
coup,sansquepersonnepùtsavoircequ'ilétaitdevenu.
Dieu veuille qu'il n'en soit pys ainsi que le rapporte la
mauvaise renommée^ ! — Cette même année, le pane
' Matt, Paris rapporte lui-même plus bas le bruit populaire qui accu-
sait Jean d'avoir poignardé son neveu de sa propre main, et d'avoir jeté
le cadavre avec une pierre dans la Seine. Mais rien ne prouve que Jean,
jrrilé des paroles hautaines d'Arlhur. alors enfermé à Falaise, ait envoyé
ordre, de l'avis même de son conseil, à Hubert de Bourg (d'autres disent
à Guillaume de Bray), de tuer le jeune homme, ou du moins de lui crever
les yeux, ordre qui n'aurait pas été exécuté. Toutefois Shakespeare, s'em-
parant de cette tradition, y a trouvé les matériaux d'une des plus belles
scènes de sa pièce {Vie et Mort du roi Jean^ acte IV, srène l™). Selon
le père d'Orléans, Jean, après avoir commis le crime, aurait fait répandre
le bruit que son neveu s'était noyé en voulant s'évader par une fenêtre
de la tour de Uouen, Nous retrouvons encore, cette tradition dans
Shakespeare, Voici la scène qu'il place à iSorthamplon :
{Arthar païuii sur les murs de sa prison^ déguisé en mousse.)
, « Le mur est bien haut ! Je vais saut«;r en bas. 0 terre! prends pitié
ANNEE 1202. 549
Innocent se proposa d'extorquer une somme énorme
au\ moines de Cîteaux. Pour voiler son avarice, il
aurait mis en avant les besoins de la Terre-Sainte;
mais il lut frappé par la bienheureuse Vierge, et,
saisi de crainte, il renonça à son dessein. Il avait aussi
rintenlion de lever dans toute l'Angleterre un tribut
d'un quarantième sur les revenus pécuniaires, pour
contribuer à Texpéilition des croisés. A cette épo-
que, mourut un homme illustre, Guillaume d'Es-
touteville. Cette même année, Jean, s étant rendu-
en Angleterre, fut couronné à Canlorbéry par Hu-
bert, archevêque de Cantorbéry', le 'IS avant les ca-
lendes de mai, et il repassa aussitôt en Normandie.
Lorsqu'il fut arrivé, tout le royaume de France et
toutes les provinces d'outre-mer n'avaient qu'une
voix, relativement à la mort d'Arthur : lopinion
s'accordait à dire que le rui Jean avait tué son neveu
« de moi et ne me blesse pas. Peu de geos me coanaisseul , ou plutôt
« personne; et d'ailleurs ce travestissement me rend tout à fait mécon-
« naissable. Je suis effrayé, cependant je vais risquer. Si je puis loucher
« la terre sans me Iriser, je trouverai mille nouveaux moyens pour mV-
« vader. Autant fuir et mourir que rester ici pour mourir. \ll seyèiipite
« et se brise les membres.) Hélas ! le cœur de mon oncle est dans ces
« pierres. Ciel, reçois mon âme; et toi, Angleterre, conserve mon corps ! »
{Vie et mort diiroi Jean^ scène VI.)
C'était la troisième fois qu'il se faisait couronner. On prétend quo
Jean, qui n'aimait point l'archevêque depuis le moment où il lui avait
refusé le titre de roi légitime et héréditaire, était bien aise de vexer Hu-
bert en l'obligeant aux dépenses considérables qu'entraînait une pareille
cérémonie; mais ce ne pouvait être. là son principal motif; et Jean, de-
venu le seul maître par un crime malheureusement trop probable, espé-
rait sans doute imposer silence aux murmures par un appareil imposant, el
faire croire que la volonté divine confirmait sa victoire.
550 jean-sans-terrl:.
de sa propre main. Ce bruit fit perdre au roi beau-
coup de partisans , qui le poursuivirent désormais ,
autant qu'ils le purent, de la haine la plus noire.
Tarif du pain établi par le roi Jean. — Cette môme
année, le roi fit publier, par proclamation générale,
rassise suivante relative au tarif du pain , pour être
observée inviolablement, sous peine de la hart : la-
quelle ordonnance fut vérifiée par le pannetier Geof-
froi V fils de Pierre , justicier d'Angleterre, et par le
pannetier Robert (?) de Turnham ; de telle sorte que
les boulangers purent vendre comme il suit, et gagner
sur chaque quartier ^ trois deniers, sans compter le
son et deux pains pour celui qui enfourne, ainsi que
quatre oboles pour quatre serviteurs, un quart de de-
nier pour deux petits gars, une obole pour le sel, une
obole pour le levain^ un quart de denier pour la
* Je lis : Pistorem GaJfridum, filitim Petri jusiiiiarium^ etc., au lieu
Aepistorem GaJfridifilii P.justitiarii.
^ Mesure de huit boisseaux désignée plus bas sous le nom de quarte-
rium londinense ^ comme mesure de blé uniforme. Le quartier était
censé peser cinq cent douze livres. Le profit net du boulanger devait
être de trois pence. On forma une échelle des prix du blé, en portant à
deux shillings le prix le plus bas du quartier et à six shillings le plus
haut. A chacun de ces prix correspondait le prix du pain ou de la quan-
tité qui devait en être donnée pour un farthing {quadrans). (Voy. la table
dans Lingard, note, S*' vol., p. -16.) La livre était ou monnaie divisée en
20 shillings ou 240 pence ; ou poids divisé en iâ onces ou 240 penny
weights (deniers de poids). En ^1256, une nouvelle taxe fut établie du
prix de ^ shilling à 42 shillings le quartier; et comme le profit du
boulanger était fixé à une plus petite somme, le poids du pain fut un peu
augmenté. {Voir la note 5 à la fin du volume.)
ANNEK ^202. 551
chandelle, trois deniers pour le bois a brûler, et une
obole pour le bluleaii. Quand le froment se vend six
sols, alors le pain blanc et bien cuit , au prix d'un
quart de denier, pèsera seize sols de vingt ores * ; et
le pain fait entièrement de blé doit êlre bon et bien
cuit, en sorte qu'on ne retranche rien [sur le poids] ,
et il pèsera vingt-quatre sols ^. Quand le froment se
* Ponderàbit sexdecimsolidos de viginti lora {iextehic). Les autres
éditions donnent également cette leçon, qui nous paraît fautive. Il est
évident qu'il faut lire ora^ ancienne monnaie danoise dont le nom sur-
vécut à la conquête des Normands. Toutefois Spelman et Sommer v
voient non pas une monnaie, mais plutôt un poids {tiuciam) de 20 de-
niers. On trouve dans le Domesday Book : Tale manerium red-
dit -10, 20, vel50lihra^ denariorum de 20 in ora. Au reste, la valeur
de*rora varie selon les différentes chartes : tantôt Vora vaut seize de-
niers ; tantôt quinze ores font une livre ; tantôt vingt ores égalent deux
marcs d'argent. (Voï/. Ducange, Gloss, adverb. Ora^ et les auteurs qu'il
cite.) Hallam évalue Vora à cinq shillings.
' On voit clairement dans cette charte, malgré le silence de Ducange et
desautres glossaires, que le Soïirfus, comme la Uha^ était non-seulement
une valeur numéraire, mais aussi un terme usité pour désigner un cer-
tain poids ; ce qui prouve l'analogie naturelle et ordinaire des poids et
des monnaies. «On trouve dans les Capitulaires de Charlemagne, centum
Solidos ponderis ^ cent sols 'pesant. Dans l'ordonnance qui nons[occupe,
on doit entendre par ces mots, punis et frumenhim^ fréquemment ré-
pétés, pain valant \m quart de denier {panis de quûdranie), quartier
de froment (quarterium frumenti). Remarquons aussi que moins le
froment est cher, plus le pain, dont le prix est invariable {quadrans),
augmente en poids; et cela dans une proportion de 8, 8, 8, 10, ^0, -12,
46, ^8, 20, et ^5 pour le dernier cas, entre les deux espèces de pain,
pain blanc et pain tout blé, c'est-à-dire de toute espèce de farine. Or,
cette dernière qualité était celle qu'on estimait le moins, puisqu'au mémo
prix de vente le pain tout blé pèse beaucoup plus que l'autre. Ce calcul
facile prouve aussi qu'il fallait vingt sols pesant pour faire une livre pe-
sant. Le glossaire du texte assure eft cette occasion qu'on doit entendre.
552 JEAN-SANS-TEKUIi.
vend cinq sols et six deniers, le pain blanc pèsera
vingt sols , et le pain fait entièrement de blé pèsera
vingt-huit sols. Quand le froment se vend cinq sols,
le pain blanc pèsera vingt-quatre sols, et le pain fait
entièrement de blé, trente-deux sols. Quand le fro-
ment se vend quatre sols et six deniers, le pain blanc
pèsera trente-deux sols , et le pain fait entièrement de
blé, quarante-deux sols. Quand le froment se vend
quatre sols, le pain blanc pèsera Irente-six sols, et le
pain fait entièrement de blé, quarante-six sols. Quand
le froment se vend trois sols et six deniers , le paiii
blanc pèsera quarante-deux sols, et le pain fait en-
tièrement de blé, cinquante- quatre sols. Quand le
froment se vend trois sols, le pain blanc pèsera qua-
rante-huit sols, et le pain fait entièrement de blé,
soixante-quatre sols. Quand le froment se vend deux
sols et six deniers, le pain blanc pèsera cinquante-
quatre sols, et le pain fait entièrement de blé,
soixante-douze sols. Quand le froment se vend deux
sols , le pain blanc pèsera soixante sols , et le pain
fait entièrement de blé, quatre livres. Quand le fro-
ment se vend seize deniers , le pain blanc pèsera
soixante-dix-sept sols, et le pain fait entièrement de .
blé, quatre livres et huit sols. Cette ordonnance fut
proclamée dans tout le royaume.
Hostilités du roi de France. — Le roi Jean est
ABANDONNÉ PAR LES SEIGNEURS d' ANGLETERRE. — L'a 11 de
par pain de toio Warfo, le pain fait avec Ja farine telle qu'elle arrive du
raoulin, avaot qu'elle ail été passée<«iu crible.
I
ANNEE 4205. 355
grâce ^205, le roi Jean célébra à Caenen Normandie
les fêtes de Noël : et là, sans s'inquiéler des soins de
la guerre , il passait les journées , assis avec la reine
sa femme, à de splendides banquels , et prolongeait
le sommeil du matin jusqu'à Tlieure du dîner. Après
la solennité de Pâques, le roi de France, ayant réuni
une nombreuse armée, s'empara de plusieurs châ-
teaux qui appartenaient au roi d'Angleterre. Il rasa
les uns jusqu'au sol, et se réserva les plus forts sans y
rien détruire. Des messagers vinrent trouver le roi
Jean et lui dirent : « Le roi de France est entré à main
« armée sur votre terre ; il vous a déjà pris tels et tels
« châteaux ; il a emmenévos châtelains après les avoir
« attachés ignominieusement à la queue des chevaux ;
« il dispose de vos possessions à son gré et sans obsta-
«cles.» Le roi Jean répondit seulement : « Laissez-le
« faire : je reprendrai en un jour tout ce qu'il m'a en^
« levé maintenant. » Ce message fut suivi de beaucoup
d'autres semblables. A toutes les sollicitations il fit
toujours la même réponse. Alors les comtes, les ba-
rons et les autres seigeurs d'Angleterre , qui jus-
que-là l'avaient servi fidèlement, entendant ces
paroles et comprenant que son inertie était incorri-
gible , obtinrent permission de s'en aller, promet-
tant de revenir bientôt. Ils retournèrent chez eux ,
abandonnant le roi en Normandie, seul avec quel-
ques chevaliers. Hugues de Gournay rendit au roi de
France le château de Montfort, où le roi Jean Tavait
établi gouverneur, avec tous les honneurs attachés à
ce titre; il y introduisit secrètement les Français , et
II. 25
554 JEAN-SANS-TERRÈ.
ainsi il se tourna du côté du roi de France , abjurant
la fidélité qu'il devait à son seigneur lige. Pendant ce
temps, le roi d'Angleterrre restaittranquille à Rouen.
Tous le croyaient ensorcelé et frappé de quelque ma-
léfice , en le voyant au milieu de tant de dommages
et de tant d'humiliations conserver un visage joyeux,
comme s'il n'avait pas sujet de s'alarmer. Quant au
roi de France, suivi de troupes nombreuses, il se
rendit à Vaudreuil , où il y avait un fort château
dont il se prépara à faire le siège. 11 avait déjà dis-
posé ses machines autour de la place; mais avant
qu'il eût donné l'assaut, Robert , fils de Gaultier, et
Saër de Quincy, seigneurs à qui la garde du château
avait été confiée, le rendirent au roi ; et de même
que ce château n'avait point souffert dans la plus pe-
tite pierre de ses murailles, de même ses défenseurs
ne perdirent pas un seul cheveu de leurs têles. Mais
le roi de France, qui n'en était pas moins irrité vive-
ment contre eux, les fit enchaîner étroitement et res-
serrer à Compiègne dans une rigoureuse captivité.
Pour se soustrairf^ à cette ignominie , il leur fallut
payer une grosse rançon. La Normandie et les autres
provinces d'oulre-mer se trouvant sans aucun moyen
de défense , le roi de France parcourut le pays en
toute liberté et facilité, et soumit à ses lois une foule
de châteaux. L'excellent château de la Roche, à An-
dely, que le roi Richard avait fondé et construit, fut
asssiégé par le roi de France vers le n^ême temps;
mais la valeur et l'incomparable fidélité de Roger de
Lasci, à qui la défense de la place avait été confiée,
ANNÉE ^203. 555.
arrêtèrent les succès du roi de France, qui ne réussit v>
qu'à bloquer les assiégés de manière à leur ôler tout
moyen de subsistance. Pendant que ces choses se
passaient, les uns parmi les vassaux normands aban-
donnaient ouvertement la cause du roi d'Angleterre ,
les autres lui paraissaient encore attachés; mais ce
n'était qu'en apparence.
Enfin le roi Jean , voyant la défection se mettre
parmi les siens, et tous ses chevaliers Tabandonner,
s'embarqua en toute hâte , et aborda à Porsmouth ,
le jour de saint Nicolas. Puis il accusa les comtes et
les barons de Tavoir laissé seul au milieu des enne-
mis dans les provinces d'outre-mer, et prétendit que
cet abandon avait causé le perte de ses châteaux et de
ses terres. Il leur prit pour les punir la septième
partie de leurs biens meubles, et il ne ménagea dans
sa violence et dans sa rapacité ni les églises conven-
tuelles ni les églises paroissiales. Il eut pour instru-
ments de celte exaction, Hubert, archevêque de Can-
torbéry, pour les biens ecclésiastiques ; et Geolfroi ,
fils de Pierre, grand justicier d'Angleterre , pour les
biens laïques : ceux-ci accomplirent leur mission sans
épargner personne. Le roi de France, apprenant que
le roi d'Angleterre avait quitté le continent, se pré-
senta tour à tour, suivi d'une nombreuse armée,
devant les villes et les châteaux qui appartenaient au
roi Jean; il représentait aux bourgeois et aux châte-
lains que leur seigneur les avait abandonnés ; il leur
remontrait qu'il était le seigneur suzerain de toutes
ces contrées : « C'est par lâcheté que le roi d'Angle-
*|j^:. . JEÂN-SANS-TERRE.
O « lerre vous a quittés, disait-il ; il est de mon droit,
« comme seigneur principal, de vouloir me conserver
« ma chose sans dommage : reconnaissez-moi donc
« pour seigneur, je vous en prie avec amitié, puisque
« vous n'en avez point d'autre. Agissez-en ainsi de
« bonne grâce , car je vous affirme et vous jure que si
« vous entreprenez guerre contre moi , et que si je vous
« prencis à main armée, je vous ferai tous pendre oii
* écorcher vivants. » Après bien des négociations de
pari et d'autres, bourgeois et châtelains convinrent
unanimement qu'ils donneraient des otages au roi de
France moyennant une trêve d'un an ; et que si, dans
ce laps de temps, ils n'étaient point secourus par le roi
d'Angleterre, ils reconnaîtraient dorénavant le roi de
France pour seigneur, et lui remettraient les villes et
les châteaux. Après que celte convention fut faite, le
roi de France retourna dans ses états.
Cette même année , maître Guillaume , chanoine
et précenteur de l'église de Lincoln , fut consacré
évêque de cette même église, le jour de saint Barthé-
lémy, apôtre, à Westminster, par Guillaume, évéque
de Londres, Gilbert, évêque de Rochester, ayant
formé appel , mais non pas opposition ; en ce mo-
njenl , l'archevêque de Cantorbéry , Hubert, était
retenu par une grave maladie.
Contributions militaires accordées au roi Jean. —
Miracles de l'image de la Vierge a Sardenay. — Faits
DIVERS. -^ Conquêtes de Philippe-Auguste. — Inac-
tion du roi Jean, — Phénomène céleste. — Pierre
ANNÉE ^204. 357
DES Roches , évéque de Winchester. — L'an de
grâce 4204, le roi Je«in célébra la fête de Noél à Can-
torbéry : Hubert, archevêque de Canlorbéry, fournit
à tous les frais que nécessitait la réception du roi.
Ensuite , le lendemain de la Circoncision , le roi et
les seigneurs d'Angleterre s'assemblèrent à Oxlord.
On y accorda au roi, comme aide militaire, un inripôt
de deux marcs et demi par bouclier. Les évêques
eux-mêmes , les abbés et toutes les personnes eousli-
luées en dignité ecclésiastique ne se retirèrent qu'en
promettant de contribuer.
Cetle même année, à la troisième férié qui précède
la solennité de Pâques , eut lieu un miracle digne
d'admiration. Il a rapport à l'huile qui découle de
l'image de la Vierge à Sardenay. Le voici : parmi les
chevaliers chrétiens détenus dans le château de Da-
mas, se trouvait un chevalier qui tira un jour de son
armoire une fiole où il conservait de l'huile qui dé-
coule, à Sardenay, de l'image de la mère de Dieu.
En considérant attentivement la fiole, au lieu de
Fhuile qu'il y avait mise et qui était aussi claire et
aussi limpide que l'eau d'une fontaine, il aperçut
comme une substance charnue séparée en deux por-
tions; une moitié était attachée à la partie inférieure
de la fiole, l'autre à la partie supérieure. Le cheva-
lier, ayant pris son couteau, essaya de détacher une
des moitiés et de les réunir. Mais, dès que la pointe
du couteau eut touché cette huile, qui s'était faite
chair, des gouttes de sang jaillirent au grand étonne-
ment des chapelains, des chevaliers captifs et de tous
J
155Ç JEAN-SANS-TEKRE.
ceux qui fureiît témoins du prodige. Comme bien
dt»s gens ignorent la véritable histoire de cette image
miraculeuse, nous la raconterons à la louange de la.
mère de Dieu et pour ceux qui ne la connaissent pas,
en remontant au commencement.
Il y avait dans la ville de Damas , métropole de la
Syrie, une vénérable dame qui, ayant pris l'habit de
religieuse, ne s'occupa plus que de servir Dieu avec
dévotion. Pour n^être point troublée dans ses occu-
pations pieuses, elle voulut se soustraire au tumulte
des villes, et se retira dans un lieu nommé Sarde-
nay, éloigné de six milles de Damas. Là, elle se con-
struisit une maison et un oratoire , en l'honneur de la
bienheureuse Marie , mère de Dieu , et elle y offrait
pieusement l'hospitalité aux pauvres et aux pèlerins.
H arriva qu'un moine qui venait de Constantinople
et qui se rendait à Jérusalem , pour y prier et pom*
visiter les saints lieux, passa par Sardenay et y fut
reçu charitablement dans la maison de la religieuse.
Lorsqu'elle eut appris que son hôte se rendait à la
cité sainte , elle lui demanda humblement et pieuse-
ment qu'à son retour il lui rapportât de la sainte
ville de Jérusalem une image, c'est-à-dire une feuille
peinte , qu'elle placerait dans son oratoire et qui lui
représenterait la mère de Dieu lorsqu'elle serait eii
prières. Le ttîoine promit de lui rapporter fidèlement
l'image qu'elle demandait. Lorsqu'il fut arrivé à Jé-
rusalem et qu'il y eut terminé ses oraisons, il se pré-
para au retour, et ne se souvint plus de sa promesse.
Il se mit en route ; mais au moment où il sortait de
ANNÉE 1204. 359
la ville, une voix qui venait du ciel lui dit : « Cotn-
« ment peux-tu revenir ainsi? où est T image que tu as
« promise à la religieuse ? » Le moine , à qui la mé-
moire revint alors, rentra dans la ville. 11 se rendit
au lieu où Ton vendait les images, acheta celle qui
lui plut, et l'emporta. Bientôt il arriva dans un lieu
qu'on appelle Gilh , où se trouvait la caverne d'un
lion très-féroce, qui avait dévoré beaucoup d'hom-
mes : mais Tanimal marcha à la rencontre du moine,
se mit à lécher ses pieds d'un air soumis, et ne lui Gt
aucun mal , car le pèlerin élait protégé par la grâce
divine. Il tomba ensuite dans une embuscade de bri-
gands ; mais au moment où ils se préparaient à uïettre
la main sur lui, ils en furent empêchés par la voix
d'un ange, qui les effraya au point, qu'ils ne purent
plus ni parler ni remuer. Alors le moine considérant
attentivement l'image qu'il portait, comprit qu'il y
avait en elle quelque vertu divine^ et il pensa eu lui-
même à frustrer la religieuse et à rapporter l'image
dans sa patrie ; mais c'était un vain projet. Arrivé
dans la ville d'Acre, il s'embarqua pour retourner,
s'il le pouvait, dans sa patrie. Après avoir navigué
plusieurs jours à pleines voiles, une tempête s'éleva
tout à coup, et le vaisseau se trouva dans un tel dan-
ger, que tous les passagers jetèrent leurs bagages à in
mer. Le moine s'apprêtait à lancer, comme les autres,
son sac dans les flots, lorsqu'un auge du Seigneur lui
dit : « N'en fais rien, prends l'image et élève-la vive-
« ment vers le Seigneur. » Celui-ci obéit à l'ordre de
l'ange, éleva l'image en l'air, et aussitôt la lempéle
560 JEAN-SANS-TERRE.
s^apaisa. Ignorant où Torage les avait poussés, les
passagers rentrèrent à Acre. Alors le moine compre-
nant la volonté de Dieu sur l'image , et désirant ac-
complir sa promesse, revint trouver la sainte femme,
et en lut reçu avec hospitalité. Cependant elle ne le
reconnut pas, à cause des hôtes différents qui se suc-
cédaient chez elle, et par conséquent elle ne lui re-
demanda pas Tiniage. Le moine voulut profiter de cet
oubli, et songea de nouveau à rapporter Timage dans
sa patrie. Le matin, après avoir pris congé , il entra
«dans Fora loi re pour s'y mettre en prières ; ses prières
achevées, quand il voulut sortir, il ne put trouver la
porte. Alors posant sur Tautel de l'oratoire Tiniage
qu'il tenait, il aperçut la porte ouverte. Aussitôt il
reprit rimage, voulut sortir de nouveau : il ne trouva
pas plus d issue que la première fois. Enfin, le moine
reconnaissant qu'il y avait dans cette image une vertu
divine, la posa sur l'autel de l'oratoire, se rendit au-
près de la sainte femme, et lui raconta en détail les
faits miraculeux que nous venons de rapporter. « C'est
« la volonté divine, lui dit-il, que l'image reste en ce
« lieu et y reçoive les honneurs qui lui sont dus. «La
religieuse reçut donc Timage, et bénit le Seigneur et
sa sainte mère, à cause de tout ce que le moine lui
avait révélé. Le njoine résolut aussi de passer le reste
de sa vie dans cet endroit; tant il était frappé des
•prodiges que le Seigneur avait opérés par l'image de
sa sainte mère. L'image commença à être l'objet de
la vénération de tous , et <lès ce jour on admira les
merveilles qu'elle lit.
ANNÉE ^204. 561
La sainte femme ayant fait préparer un lieu qui
lui semblait plus convenable pour recevoir l'image,
pria un prêtre, qu'elle connaissait pour un homme
irréprochable et qu'elle regardait comme plus digne
qu'elle-même de se revêtir des habits consacrés, de
s'approcher de l'image et dé la transporter dans le
lieu qui lui était destiné. Le prêtre craignait fort de
la toucher; car depuis le moment où elle avait été
déposée sur l'autel , elle avait laissé découler sans in-
terruption une espèce d'huile de la plus grande lim-
pidité. La religieuse avait essayé d'abord défaire dis-
paraître cette humidité en l'essuyant avec un linge
blanc; ensuite elle prépara un vase d'airain pour re-
cevoir cette liqueur qu'elle distribuait aux malades
au nom du Seigneur et de sa mère. Ceux-ci étaient
aussitôt guéris de leurs diverses inflrmités , et ils sont
guéris encore aujourd'hui. Le prêtre dont nous avons
parlé s'étant approché audacieusement pour changer
l'image de place , n'eut pas plutôt touché la liqueur
qui en découlait , que ses mains fuient desséchées :
lui-même expira au bout de trois jours. Dans la suite
personne, excepté la sainte femme, n'osa toucher
l'image ou la changer de place. Celle-ci mil au-des-
sous de l'image un vase de verre pour que la liqueur
qui découlait y fût reçue el servît au besoin des ma-
lades.
Dans la suite des temps , il arriva une chose ad-
mirable à dire, et vraiment inouïe. Car , au grand
étonnement de tous , on s'aperçut que des mamelles
de chair avaient poussé à l'image et qu'elle s'était
un JEAN-SANS-TERRE.
miraculeusement revêtue de chair. L'image avait re-
vêtu cette nouvelle forme depuis les mamelles jus-
qu'aux pieds ; et elle n'a pas cessé de laisser couler
cette liqueur miraculeuse. Les frères du Temple vont
en chercher et en rapportent chez eux quand ils ont
trêve avec les païens , pour la distribuer aux pèlerins
qui se rendent à Jérusalem , afin que ceux-ci pro-
clament dans les différentes parties du monde les
louanges de la mère de Dieu. Une partie du monas-
tère deSardenay est habitée par des moines qui y cé-
lèbrent l'office divin ; mais c'est aux religieuses que
sont conférés l'honneur et le commandement , en
mémoire de la sainte femme qui, la première, ha-
bita dans ce lieu et y fonda un oratoire sous l'invo-
cation de la bienheureuse Marie mère de Dieu.
11 arriva à cette époque, que le soudan de Damas,
qui était borgne , fut attaqué d'une infirmité qui se
jeta sur l'œil qui lui restait et le rendit tout à fait
aveugle. On lui parla de cette image par laquelle Dieu
opérait de si grands miracles ; il se rendit en ce lieu
et entra dans l'oratoire. Tout païen qu'il était , il eut
confiance dans le Seigneur, crut fermement que l'i-
mage de la Vierge lui rendrait la santé , et , se pro-
sternant sur le sol , il y resta longtemps en prières.
Quand il se releva , il aperçut la lampe allumée qui
brillait suspendue devant l'image de Marie , mère de
Dieu , et il se réjouit d'avoir recouvré la vue. 11 glo-
rifia donc le Seigneur , lui et tous ceux qui furent té-
moins de ce miracle ; et comme le premier objet qui
avait frappé ses regards était la lumière de la lampe,
AIVNÉE 1204. S6$
il fit vœu au Seigneur de donner désormais, par an,
soixante mesures d'huile pour entretenir les lumi-
naires de cet oratoire , où il avait recouvré la vue
par les mérites de la bienheureuse mère de Dieu.
Cette même année , le seizième jour avant les calendes
de mai , après minuit , eut lieu une éclipse de lune
qui dura fort longtemps. Simon de Wells fut nommé
évêque de Cbicester. Baudouin, comte de Flandre,
devint empereur de Constantinople. L'abbaye de
Beaulieu fut fondée par le roi. La ville de Rouen qui,
moyennant une somme d'argent, avait obtenu une
suspension d'armes, tomba définitivement sous la
domination française. Vers cette époque , l'armée du
roi de France, qui assiégeait depuis près d'un an le
château de la Roche à Andely , renversa , au moyen
des mineurs, une grande partie des nmrs. Roger,
constable de Chester, brave et illustre chevalier, re-
poussait vivement les Français qui voulaient péné-
trer dans le château. Enfin les vivres lui manquèrent,
et quand il se vit réduit à une si grande disette qu'il
n'avait pas à manger même pour un seul repas , il
aima mieux mourir les armes à la main que par la
famine ; il s'arma donc lui et ses compagnons, monta
à cheval, et fit une sortie. Ils tuèrent un grand
nombre des assiqjeants , et ne furent pris qu'avec
beaucoup de peine. Le château de la Roche à Ande
ly tomba ainsi au pouvoir du ix)i de France , la veille
desnones de mars. Roger de Lasci et ses compagnons,
conduits en France par ordre du roi , furent retenus
sous libre garde , à cause de la bravoure qu'ils avaient
t ^iW JEAN-SANS-TERRE.
montrée dans la défense da château. A cette nouvelle,
tous les châtelains des provinces d'outre-mer, ainsi
que les bourgeois et autres sujets du roi d'Angleterre,
envoyèrent des députés en Angleterre pour lui re-
montrer dans quel embarras ils se trouvaient: « La
« trêve va expirer, disaient-ils, et il faudra ou que
« nous rendions nos villes et nos châteaux au roi de
« France , ou que nous laissions périr les otages que
« nous lui avons donnés. » Le roi Jean leur répondit
lui-iT>ême ou leur fil répondre qu'ils n'avaient aucun
secours à attendre de lui et qu'ils s'arrangeassent
comme ils l'entendraient. Alors, privées de toute
consolation et de tout espoir de secours , les provinces
de Normandie, de ïouraine, d'Anjou , de Poitou ,
avec leurs villes , leurs châteaux et autres places , ex-
cepté La Rochelle, Thouars et Niort, tombèrent sous
le domaine du roi de France. Lorsqu'on vint annon-
cer ce malheur au roi d'Angleterre , il n'en continua
pas uïoins la vie de délices qu'il menait avec son
épouse: en la possédant, il croyait tout posséder. Il
comptait , en outre , sur les grosses sommes d'argent
qu'il avait ramassées; avec cet argent il espérait re-
. prendre toutes les terres qu'il avait perdues.
Cette même année , aux calendes d'avril, à la pre-
mière veille de la nuit, du côté du nord et du côté
de l'orient , le ciel parut d'un rouge si ardent, que
tous pensaient voir un incendie véritable, et ce qu'il
y a d'étonnant , c'est que , malgré cette couleur de
feu , on distinguait les étoiles qui brillaient. Ce phé-
nomène dura jusqu'à minuit. Vers le même temps
ANNEE I20i. 565
expira Godefroi , évêque de Wincliester; ii eut pour
successeur Pierre des Roches , chevalier fort expéri-
menté dans la guerre. Elu évêque par la faveur du
roi Jean , il partit pour Rome ; il y sema les présents
avec libéralité , et revint à Winchester pour s'y faire
consacrer. 11 fut en effet [consacré] cette année même,
à la fin du temps pascal , le jour de saint Marc evan-
gel iste \
Faits divers. — Armement inutile du roi Jean. —
Mort d Hubert , archevêque de Cantorbéry. — Elec-
tion DE son successeur NON CONFIRMEE. L'ÉVÊQUE DE
Norwich est élu a son tour. — L'an de grâce \ 205 , le
roi Jean célébra les fêtes de Noël à Teukesbury , mais il
n'y passa qu'un jour. Dans ce même mois de janvier,
Ja terre fut gelée très -forte m en t. Cette gelée , qui dura
depais le dix-neuvième jour bvant les calendes de fé-
vrier jusqu'au onzième joUj!^ avant les calendes d'a-
vril , suspendit tous les travaux d'agriculture : aussi,
dans Tété qui suivit , le blé se vendit-il douze sols les
huit boisseaux^. Cette même année, vers la Pente-
côte, le roi Jean réunit une armée nombreuse, comme
s'il allait passer la mer; et malgré l'opposition de
' 25 avril.
2 Le Glossaire donne à summa (charge d'une béte de somme) le même
sens qu'à quarierium^ et par conséquent la même valeur comme mesure
(huit boisseaux). Le blé se trouvait donc d'une cherté excessive, puisque
dans l'ordonnance précédente sur le pain, le législateur a pris comme point
de départ, et, par conséquent, pour le taux le plus élevé, le cas où les
huit boitseaux se vendaient six sols.
'566 JEAN-SANS-TERRE.
Tarcbeveque de Cantorbéry et de beaucoup d'autres,
il fit rassembler à Porstmouth une grande multitude
de vaisseaux. Ensuite le roi , accompagné de peu de
monde, s'embarqua aux ides de juillet et se confia
aux flots en faisant déployer toutes les voiles ; puis ,
changeant brusquement de résolution , il aborda le
troisième jour à Studland près de Warham. Le roi,
de retour , extorqua des sommes énormes aux comtes,
aux barons, aux chevaliers et aux religieux , préten-
dantqu'on avait refusé de le suivre dans les provinces
d*outre-mer et de Taider à reconquérir son héritage.
Vers le même temps , le château de Chinon se rendit,
la veille de la fête de saint Jean-Baptiste.
Vers le même temps, Hubert, archevêque de Can-
torbéry, mourut à Lenham le troisième jour avant
les ides de juillet , au grand contentement du roi
Jean, qui le soupçonnait d'être intimement lié .avec
le roi de France. Apre? la mort de Tarchevêque e\
avant même que son corps eût été enseveli, quelques
jeunes moines du couvent de Cantorbéry, sans deman-
der le consentement du roi, élurent archevêque un
certain Regnault, sous-prieur dudit couvent. Quand
Télection fut faite, au milieu de la nuit, ils enton-
nèrent l'hymne Te Deum laudamus, et installèrent le
sous-prieur d'abord devant le maître-autel, ensuite
dans le siège archiépiscopal; car ils craignaient que
si le roi venait à savoir l'élection qu'ils méditaient et
qu'il n'y consentît pas, il ne cherchât à y mettre ob-
stacle. Aussi, cette nuit même, le sous-prieur leur
donna-t-il caution juratoire qu'il ne divulguerait pas
ANNÉE 4205. 567
son élection sans la permission ou sans des lettres
spéciales du couvent, et qu'il ne montrerait à per-
sonne les lettres de créance dont il était en possession.
Alors Hegnault, ayant pris avec lui quelques moines
du couvent, se rendit à la cour de Rome. Toutes ces
précautions étaient gardées, afin que le roi ignorât
l'élection jusqu'à ce qu'on pût la publier, si les moines
de Cantorbéry parvenaient à faire approuver de la
cour de Rome le choix qu'ils avaient fait. Mais dès
que Regnault eût abordé en Flandre, il ne tint pas
le serment qu'il avait prêté ; il se déclara sans ména-
gement archevêque élu de Cantorbéry, annonça qu'il
se rendait en cour de Rome pour y faire confirmer
ladite élection , montra enfin à tout venant les lettres
de créance qu'il avait reçues du couvent, se figurant
que c'était là un bon moyen d'avancer ses affaires.
Lorsqu'il fut arrivé à Rome, il notifia sur-le-champ
son élection au seigneur pape et aux cardinaux, et
faisant parade à tout le monde de ses lettres de
créance, il prétendit exiger du seigneur pape qu'il
confirmât son élection par un effet de la bienveil-
lance apostolique : le pape lui répondit sans tarder
qu'il voulait délibérer j usqu'à plus ample informatio<i .
En même temps le pape Innocent écrivit en ces termes
aux suffragants de l'église de Cantorbéry, pour proté-
ger les moines de ladite église : * « Innocent, serviteur
des serviteurs de Dieu, à ses vénérables frères tous les
' Cette lettre est placée à sa date réelle {S déç. 4^04) TopoceixtUt
ayant été élu le 8 janvier 4 19S. Mais pour en comprendre le but, il faut
connaître les faits exposés à la page 572.
568 JEAN-SANS-ÏERRE.
suffragaiits de l'église de C^întorbéry, salut et béné-
diction apostolique. Au temps de la loi de Moïse, tout
imparfaite qu'elle fût , les parents selon la chair
étaient l'objet d'un si grand respect et d'une si grande
vénération de la part de leurs enfants selon la chair,
que celui qui leur disait une parole injurieuse était
condamné à mourir de mort d'après Tordre du Sei-
gneur. A plus forte raison, maintenant que nous
sommes gouvernés par cette loi de grâce qui, toute
î ougie du sang très-précieux de Jésus-Christ, nous a
ouvert les portes du paradis, il convient de veiller à
ce que nous n'encourions pas damnation de mort
en transgressant cette loi, et d'y faire d'autant plus
attention qu'il est d'autant plus certain que le sup-
plice de l'âme est plus à redouter que celui du corps.
Si donc nous devons avoir tant de respect pour nos
parents selon la chair, que sera-ce de nos parents se-
lon l'esprit? De même que l'esprit l'emporte en di-
gnité sur le corps, les parents Spirituels ne devront-
ils pas de même obtenir de nous plus de respect et
de vénération que les parents charnels? Nous avons
* commencé par vous dire ces choses, mes frères, parce
que, d'après le désir de votre salut qui doit nous
animer, nous craignons que la tribulation présente
suscitée par vous (on le dit du moins ) à l'église de
Cantorbéry, votre mère , que vous devez honorer
comme telle, n'engendre pour vous péril des âmes,
et pour ladite église un détriment tel que les maux
auxquels donneront lieu vos prétentions fâcheuses,
ne puissent être guéris dans un long intervalle de
ANNÉE ^203. 569
lemps. C'est pourquoi nous vous avertissons instam-
ment, vous engageons dans le Seigneur tous tant que
vous êtes, et vous recommandons par cet écrit apo-
stolique de faire attention à ce qui convient dans cette
affaire à votre honneur et à votre salut, et de ne pas
molester à tort Téglise de Cantorbèry, votre mère,
dont vous êtes tenus de défendre avec fidélité les hon-
neurs et les droits, de peur qu'elle ne se plaigne à
juste titre et qu'elle ne vous dise : « J'ai nourri des
« fils et je les ai élevés ; et eux non-seulement ne me
« connaissent plus, mais encore me persécutent très-
« cruellement. » Ce n'est pas qu'en vous parlant ainsi
je prétende vous détourner d'exercer vos droits; mais
notre pieuse affection nous fait craindre qu'en ne
vous renfermant pas dans les limites établies par vos
pères , vous n'agissiez en cette occasion de manière
à blesser les droits d'autrui \ préoccupés que vous
êtes de vos propres droits. Au reste, mes frères, que
le Seigneur tout-puissant illumine vos âmes ; qu'il
fasse que vous écartiez tout sujet de discussion et que
vous ne refusiez pas à votre mère Tobéissance et le
respect que vous lui devez : souvenez-vous, enfin, de
ne pas agir contre ce précepte de la loi divine et de la loi
naturelle : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne
« voudriez pas qu'on vous fît.» Donné à liome, à
* Alii facialis injuriam : nous pensons que la chancellerie romaine
laisse avec intention dans le vague les réclamations du chapitre dont
il sera question tout à l'heure. Peut-être même Innocent 111 indique-
t^il qu'il saurait prendre l'initiative dans Télection , le cas échéant.
11. 24
5T0 . JEAN-SANS-TERRE.
Saint-Pierre, le sixième jour avant les ides de dé-
cembre, Tan huitième de notre pontificat. »
Cependant, les moines de Cantorbéry, ayant appris
que leur sous-prieur avait violé le serment qu'il avait
fait; qu'aussitôt après son arrivée en Flandre, il avait
divulgué son élection et découvert ce qu'il devait tenir
secret, furent vivement irrités contre lui et députèrent
sur-le-ehampau roi quelques moines de leur couvent
pour lui demander la permission de se choisir un
pasteur convenable. Le roi la leur accorda volontiers
et même sans aucune condition. Seulement il les prit
à part, leur fit entendre que l'évêque de Norwich
était son conseiller le plus intime, que seul de tous
les prélats d'Angleterre il était initié à ses pensées
les plus secrètes, qu'il serait fort avantageux pour lui
et pour son royaume qu'ils parvinssent à l'élever à
Tarchiépiscopat de Cantorbéry. Il pria donc les moines
de faire part de son désir à leur couvent, eux et les
clercs qu'il chargerait de les y accompagner ; enfin,
il promit toute sa faveur royale à leur couvent, si son
vœu était exaucé. Les moines, de retour, exposèrent
au chapitre le désir et la demande du roi. Le cou-
vent, pour se réconcilier avec le roi qu'il avait offensé,
s'assembla aussitôt. Jean, évêque de Norwich, fut élu
d'un commun accord, «t quelques moines du cou-
vent furent députés vers le nouvel élu, qui se trou-
vait alors à York, pour quelques affaires dont le roi
l'avait chargé, afin de l'engager à se rendre à Cantor-
béry en toute hâte. Les députés, s'étant mis en route,
rencontrèrent l'évêque Jean à Nottingham. Après
I
ANNliE 1206. 571
avoir terminé les affaires du roi, il s'était dirigé vers
le midi; il alla trouver le roi, et, tous ensemble, par-
tirent pour Can torbéry. Le lendemain, au milieu de
la foule réunie dans Téglise métropolitaine, en pré-
sence du roi, au vu et su de tous, le prieur de Gan-
torbéry proclama Télection de Jean de Gray, évêque
de Norwich ; les moines vinrent le chercher en chan-
tant Thymne Te Deum laudamus^ le portèrent au
maître-autel et le placèrent enfin dans le siège archi-
épiscopal. Telle fut Torigine d« la discorde dont
nous aurons à nous occuper et qui causa pour des
siècles un dommage et des malheurs irréparables à
TAngleterre. Cela fait, le roi, en présence de tous
les assistants, mit le nouvel élu en possession de tous
les biens appartenants à Tarchevêché : puis chacun
se retira chez soi. De cette élection, il s'ensuivit un
nouveau scandale pire que le premier, comme la
suite des faits nous le montrera évidemment.
Controverse ad sujet de l'élection de l'archevê-
que DE Càntorbéry. — Le ROI Jean conduit une armée
A La Rochelle.— Attaque et prise de Montauban. —
Le légat du pape en Angleterre. — Trêve de deux ans
entre le roi d'Angleterre et le roi de France. —
L'an de grâce 4 206 , le roi Jean célébra la fête de
Noël à Oxford , et, vers le même temps , dépêcha à la
cour de Rome quelques moines de l'église de Cantor-
béry , à la tête desquels se trouvait maître Élie de
Brantefeld. Le roi Jean leur donna de fortes sommes
sur le trésor public pour qu'ils obtinssent à tout pri»
573 JEAN-SANS-TERHE.
du seigneur pape la confirmation de Télection faite
en faveur de l'évêque de Norwich. De leur côté, les
évêques suffragants de l'église de Cantorbéry envoyè-
rent des ambassadeurs à Rome pour exprimer au sei-
gneur pape leurs vifs motifs de plainte. « Les moines
« de Téglise de Cantorbéry, disaient-iis , ont eu la
« présomption et la hardiesse de proclamer l'élection
« qu'ils avaientfaite sans que nousy eussions participé,
« tandis que , d'après le droit commun et l'antique
« coutume, nous devons assister comme eux à ladite
« élection. » En outre, les ambassadeurs dont nous
avons parlé, alléguaient des décrets, s'appuyaient sur
des exemples, et produisaient des témoins ainsi que des
preuves testimoniales par écrit , pour prouver que les
suffragants , de concert avec les moines , avaient élu
trois métropolitains. De son côté , le chapitre de Can-
torbéry prétendait que, par un privilège spécial des
pontifes romains , et d'après Tusage ratifié depuis
longtemps, il pouvait faire les élections sans le con-
cours des évêques ; ce qu'il offrait de prouver par
des témoins compétents. Après avoir entendu les
raisons des deux parties , et avoir examiné attentive-
ment les témoignages pour ou contre, le seigneur
pape fixa pour le prononcé de la sentence le dou-
zième jour avant les calendes de janvier, pour qu'a-
lors ils vinssent entendre la réponse que la justice lui
aurait dictée.
Cette même année , le roi d'Angleterre Jean réu-
nit une armée nombreuse à Porstmouth , dans la
semaine de la Pentecôte , et s'élant embarqué , le
ANNEE ^206. 575
septième jour avant les calendes de juillet, il aborda
à La Rochelle le septième jour avant les ides de juil-
let. A cette nouvelle , les habitants de ce pays se ré-
jouirent , se rendirent avec empressement auprès du
roi et lui firent de grandes promesses d'aide et de se-
cours. Le roi s'avança alors avec plus de confiance ,
et soumit à ses lois une grande partie de cette con-
trée. Enfin il parut devant Mon tau ban , château Irès-
fort où s'étaient enfermés tous les nobles et cheva-
liers du pays, et surtout beaucoup de seigneurs du
royaume ennemi. Le roi Jean se disposa aussitôt à
en faire le siège. Pendant quinze jours ses pierriers ,
ses balistes, ses machines battirent les murs en brèche.
Les chevaliers anglais qui , dans cette occasion , mé-
ritèrent les plus grands éloges, montèrent à l'assaut,
donnant et recevant des coups terribles. Enfin les
Anglais remportèrent, et les assiégés étant aux abois,
le château si bien fortifié de Montauban fut pris , lui
dont jadis Charlemagne n'avait pu s'emparer après
un siège de sept ans *. Le roi d'Angleterre , dans la
• Matt. Paris prend la légende et la poésie chevaleresque pour de
l'histoire. Le type du héros dans l'épopée féodale n'est point Charle-
magne, mais Roland, mais Renaud, et le fameux poëme d'Arioste est
dans cet ordre d'idées « L'idéal est placé dans un homme seul, dans Re-
tt naud , Renaud de Montauban, )e héros sur sa montagne, sur sa tour ;
« dans la plaine les assiégeants, roi et peuple, innombrables contre un
« seul et à peine rassurés. Ce roi, cet homme-peuple, fort par le nombre
« et représentant l'idée du nombre, ne peut être compris de cette poésie
« féodale; il lui apparaît comme un lâche. Déjà Charlemagne a fait une
« triste figure dans l'autre cycle, il a laissé périr Roland ; ici il poursuit
« lâchement Renaud, Gerard de Roussillon ; il prévaut sur eux'par la
« ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne Eurysthéc, persécutant
r>7i .lEAN-SANS-TERRE.
lettre qu'il écrivit aux justiciers, aux évéque$ et aux
autres seigneurs du royaume , marqua les noms de
tous les nobles et illustres hommes qui furent pris
dans ce château avec leurs chevaux , leurs armes et
des dépouilles immenses. Ce château fut pris le jour
de saint Pierre dit aux liens.
Cette même année , Jean de Ferentino , légat du
saint siège apostolique vint en Angleterre. 11 la par-
courut et y ramassa une grosse somme d'argent. En-
fin il tint un concile à Reading, la veille de la fête de
saint Luc, évangéliste. Puis, après avoir fait prépa-
rer ses bagages avec la plus grande précaution et avoir
adressé de prudentes recommandations à ceux qui les
escortaient, le voyageur gagna la mer en toute hâte
et remercia l'Angleterre en lui tournant le dos. Vers
le même temps, des religieux dans les pays d'outre-
mer prirent à cœur de rétablir la paix entre les
deux rois , et , à force de négociations , firent con-
clure , le jour de la Toussaint , une trêve de deux
ans. Alors le roi Jean revint en Angleterre , et aborda
à Porstmouth la veille des ides de décembre. Cette
même année , Guillaume , évêque de Lincoln , la
veille de l'Ascension , alla où va toute créature. Cette
même an née ^ Jocelin de Wells fut nommé à Rea-
ding évêque de Bath , et fut consacré par le mi-
nistère de Guillaume, évêque de Londres.
« Hercule et le ssumettant à de rudes travaui:. » M. MiCHELET, Histoire
4e France , tom. II, dern. chap., pag. 645. Voy. aussi le passage de
Ouillaume au court «es qu'il cite en note, manuscrit de Gérard de ^'c-
vers.
ANNEE 4206. 375
Sentence du pape Innocent notifiée aux évéques suf-
FRAGANTS DE LEGJLiSE DE Cantorbéry. -- Vers la même
époque , le pape Innocent notifia sa sentence en ces
termes aux évêques suffragants de Téglise de Cantor-
béry : a Que les causes importantes de Téglise soient
portées au saint siège apostolique , c'est ce que com-
mande l'autorité canonique et ce qu'un u$age approu-
vé de tous confirme. Or , comme une discussion s'est
élevée entre vous et nos chers fils le prieur et les
moines de l'église de Cantorbéry au sujet du droit d'é-
lection de l'archevêque, voTus avez exposé d'une part
que d'après le droit commun , et d'après l'antique
coutume , vous deviez concourir avec eux à l'élection
de l'archevêque de Cantorbéry ; ils ont répondu ,
d'autre part , que d'après le droit commun, d'après
un privilège spécial et d'après un usage antique et
approuvé , ils avaient le droit d'élire l'archevêque de
Cantorbéry sans vous : la question contestée a été
plaidée devant nous dans toutes les formes requises
et par procureurs convenables , et nous avons écouté
attentivement les raisons que les parties ont alléguées
en notre présence. Yos députés ont présenté des dé-
crets et des exemples , ont produit différents témoins
et exhibé des preuves testimoniales tendant à prouver
que , de concert avec les moines , vous aviez élu ^rois
métropolitains ; lettres et témoignages d où il est aussi
résulté qu'en aucun lieu ou qu'en aucun temps vous
n'avez célébré d'élection pareille sans leur concours.
Les témoins produits du côté des moines ont prouvé
-légitimement que le prieur et le couvent de l'église
376 .IEAN-^ANS^TÊRRE.
de Cantorbéry , depuis les temps les plus reculés jus-
qu'à nos jours , ont célébré , dans leur chapitre , Té-
lection de leurs archevêques sans votre concours , et
ont oblenu du saint siège apostolique la confirmation
d'élections ainsi faites. De plus , nous et nos prédé-
cesseurs leur avons accordé un bref de privilège qui
établit , qu'à la mort de Tarchevêque de Cantorbéry,
nul ne devra être nommé dans le chapitre par sur-
prise , astuce on violence , et que le légitime élu sera
celui sur qui se seront réunis les suffrages unanimes
de la plus grande et de la plus saine partie du cou-
vent, qui aura pourvu à Télection selon le Seigneur
et selon les statuts des saints canons. C'est pourquoi,
après avoir entendu ces raisons et beaucoup d'autres
alléguées devant nous , et après y avoir mûrement
réfléchi ; considérant qu'il est de toute évidence que
vous ne pouvez, comme vous le prétendez, faire
élection sans le concours des moines, et que votre
élection sans leur concours n'est pas valable , tandis
que l'élection faite par les moines sans votre con-
cours est valable^ puisqu'elle a mérité [souvent]
d'être confirmée par le siège apostolique: voyant enfin
qu'il est nécessaire de nous prononcer pour Tune ou
l'autre partie , ayant pris l'avis commun de nos frères,
nous vous imposons, à vous et à vos successeurs, si-
lence perpétuel sur le droit que vous prétendiez avoir
dans 1 election de l'archevêque de Cantorbéry , et nous
déclarons, par sentence définitive, les moines de Can-
torbéry hors de toute réclamation ou attaque de votre
part ou de celle de vos successeurs; décidant, en
ANNEE ^206. 577
vertu de l'autorité apostolique, que les moines de
l'église de Cantorbéry et leurs successeurs à Tavenir,
ont droit d'élire l'archevêque sans votre concours.
Donné à Rome, à Saint-Pierre, le douzième jour
avant les calendes de janvier , Tan neuvième de notre
pontificat »
Voyage de Thdrcill au purgatoire , a l'enfer et ad
PARADIS. — Cette année , dans le village de l'évêché
de Londres qu'on appelle Tidstude , vivait un homme
simple , adonné aux travaux rustiques, et aussi hos-
pitalier que la médiocrité de sa fortune le lui per-
mettait. Un soir , la veille de la fête des apôtres Si-
mon et Jude , tandis qu'il préservait de Tinondation
son petit champ qu'il venait d'ensemencer le jour
méme,etcreusaitdes rigoles pour détourner les eaux,
il aperçut tout à coup , en levant les yeux , un homme
encore éloigné et qui paraissait se diriger vers lui :
en Tapercevant , il se mit à réciter l'oraison domi-
nicale ; le visiteur qui s'était approché presque aussi-
tôt, lui dit qu'il désirait lui parler quand sa prière
serait achevée. L'oraison terminée , ils se saluèrent.
Alors le nouveau venu lui demanda : « Chez lequel
« de vos voisins pourrai-je le mieux trouver l'hospita-
« lité pour cette nuit? » Le villageois répondit en lui
citant quelques-uns de ses voisins et en vantant leur
zèle hospitalier ; mais à chaque nom qu'il citait ,
le nouveau venu refusait d'entrer sous leur toit.
Le villageois comprenant que l'étranger connaissait
le caractère de ses voisins , se mit à le supplier in-
iU JEAN-SANS-TERRE.
stdmment de daigner venir chez lui. « Ta femme,
« lui répondit son interlocuteur, a déjà donné Thos-
« pitalité à deux pauvresses. Celte nuit je me rendrai
« dans ta maison pour te conduire à ton patron , le
« bienheureux Jacques , que tu invoques si souvent
« avec ferveur. Car je suis Julien Thospitalier , et je
« suis envoyé vers toi afin que des secrets qui sont
« ignorés des hommes vivants dans la chair , te soient
« révélés. Rends-toi au plus tôt dans ta maison et
« prépare-toi au voyage. » A ces mots, l'apparition
qui lui avait parlé , disparut. Thurcill (tel était le
nom de cet homme) se hâta de retourner à son logis,
se lava les pieds , et trouva chez; lui les deux pauvres
femmes comme le lui avait annoncé saint Julien . En-
suite il se coucha hors de la chambre dans un lit
que, par continence , il avait préparé à part et s'en-
dormit. Lorsque tous les habitants de la maison goû-
tèrent le repos du sommeil, saint Julien se présenta,
ei, réveillant notre homme, il lui dit : « Me voici ,
« ainsi que je te l'avais promis; parlons, il est temps.
« Que ton corps repose dans ce lit , ton âme seule
. « doit venir avec moi , et pour que ton corps ne pa-
u raisse pas mort , je lui enverrai le souffle qui in-
« diquela vie. » Ils quittèrent alors la maison : Thur-
cill suivait saint Julien qui lui montrait la route.
Tandis qu'ils marchaient dans la direction de Fo-
rieat , au centre du monde (comme son guide Vnr-
vouait lui-même) , ils entrèrent dans une basilique
d'une structure admirable , dont le dôme était seu-
lement souteau sur trois colonnes. Cette basilique
ANNÉE ^206. 579
était grande et fort spacieuse. Tout autour se trou-
vait une galerie sans murailles comme dans un cloître
de moines. Cependant, du côté nord , il y avait un
mur assez peu haut, puisque son élévation ne dépas-
sait pas six pieds, et qui se trouvait joint au faîte de
la basilique par trois colonnes. Au milieu de la ba-
silique il y avaif une sorte de grand baptistère d'où
s'échappait une flamme vive qui ne brûlait pas , mais
qui répandait sans interruption , sur toute la basi-
lique et sur tous les lieux d'alentour, une splendeur
éclatante semblable aux feux du soleil à midi. Cette
splendeur provenait de la dîme des justes , ainsi que
saint Julien 1 apprit à son compagnon. Lorsqu'ils en-
trèrent dans la basilique, saint Jacques se présenta
à eux avec une espèce de mitre sur la tête. En aper-
cevant le pèlerin , objet de son message , il dit à saint
Julien et à saint Domnin \ qui étaient les gardiens
de ce lieu , de montrer à son pèlerin les lieux de sup-
plices des méchants ainsi que les demeures des justes.
Alors saint Julien annonça à celui qu'il avait amené
que cette basilique était la demeure des âmes à leur
sortie du corps , et qu'on fixait en ce lieu , tant aux
âmes qui devaient être damnées , qu'à celles qui de-
vaient être sauvées en passant par le purgatoire , le
séjour que Dieu leur avait destiné , d'après leurs mé-
rites. Ce lieu avait été construit miséricordieusement
par le Seigneur Sauveur sur les instances de la glo-
* Domnius , non» lisons Domninus , saint Domnin, martyr au tempt
de Maximien.
§80 JEAN-SANS-TERRE.
rieuse Vierge Marie , afin que toutes les âmes retrem-
pées dans le Christ , pussent s'y réunir aussitôt après
leur sortie du corps sans être inquiétées par les dé-
mons , et y attendre leur jugement selon leurs œuvres.
Dans cette basilique , due à sainte Marie et qu'on
appelle la congrégation des âmes , Thurcill vit beau-
coup d'âmes justes qui étaientcomplétement blanches
et qui avaient des figures de jeunes gens. Ayant été
conduit au delà du mur septentrional , il aperçut un
grand nombre d'âmes qui se tenaient près de ce mur.
Elles étaient couvertes de taches blanches et de taches
noires. Les unes avaient plus de blanc que de noir;
chez les autres, c'était le contraire. Celles en qui le
blanc dominait, se tenaient très-près du mur; celles
qui en étaient le plus éloignées, n'avaient en elles
rien de blanc , et présentaient un spectacle hideux.
Non loin du mur se trouvait l'entrée du puits de
la géhenne : de ce puits s'échappaient continuellement
une fumée et une vapeur noire, qui allaient s'engouf-
, frer dans des cavernes, en offusquant le visage des as-
sistants : cette fumée provenait des dîmes injustement
gardées, ou des dîmes injustement levées sur les fruits
de la terre. Cette odeur fétide causait d'inexprimables
angoisses, en soulevant le cœur de tous ceux qui
étaient coupables de ce péché. Dès que Thurcill fut
arrivé dans ce lieu, cette puanteur l'affecta si violem-
ment, que l'ayant sentie par deux fois, il toussa par
deux fois comme s'il eût été pris h la gorge. Plus tard ,
ceux qui à Tidptude étaient couchés près de son corps,
affirmèrent qu'au même moment son corps avait
ANNEE <206. 384
toussé semblablement par deux fois. Alors saint Ju-
lien :« Il paraît, dit-il, que tu n'as pas payé exactement
« la dîme de ta moisson : c'est pour cela que lu as
« senti cette puanteur, » et comme l'autre s'en excusait
sur sa pauvreté, le saint reprit : « Ton champ aurait
« produit des fruits plus abondants , si tu avais payé
« tes dîmes exactement, »et le saint lui recommanda
de ^e confesser de ce péché publiquement dans l'é-
glise, et d'en recevoir l'absolution d'un prêtre.
Dans la partie orientale de la basilique dont nous
avons parlé, se trouvait une immense fournaise allu-
mée entre deux murs. L'un de ces murs s'élevait du
côté du septentrion, Taulre du côté du midi; ils
étaient séparés en largeur par un vaste espace, et
s'étendaient en longueur, bien loin du côté de l'o-
rient, jusqu'à un étang d'une prodigieuse grandeur.
Dans cet étang étaient plongées les âmes qui venaient
de passer par le feu expiatoire. L'eau de cet étang était
incomparablement salée et froide, comme cela fut
ensuite prouvé à Thurcill. Il y avait ensuite un grand
pont tout planté de pieux et de pointes de fer, que
devait traverser quiconque voulait arriver à la mon-
tagne de la joie. En gravissant cette montagne, on
arrivait à une vaste église, d'une admirable structure,
et qui paraissait assez grande pour contenir tous les
habitants du monde. Le bienheureux conduisit son
compagnon à travers le feu , et sans que celui-ci fût
aucunement blessé, jusqu'à l'étang dont nous avons
parlé, et ils s'avancèrent par la route qui, à partir de
la basilique, s'étendait au milieu des flammes. Ce feu
iM ' ÎEAN-SANS-TERRK.
était alimenté par des combustibles qui ressemblaient
à du bois : on eût dit la flamme qui embrase un four
violemment chauffé, tant elle remplissait tout cet es-
pace avec une égale intensité. Elle brûlait plus ou
iDoins longtemps, selon la mesure de leurs fautes,
les âmes noires et les âmes tachées de noir. A leur
sortie du feu , les âmes descendaient dans cet étang
si froid et si salé, sur un signe de saint Nicolas, qui
présidait à ce purgatoire. Les unes étaient plongées
entièrement, les autres jusqu'au cou, celles-ci jusqu'à
la poitrine et aux bras, celles-là jusqu'au nombril et
aux reins; d'autres jusqu'aux genoux , d'autres enfin
jusqu'à la cheville des pieds. Après l'épreuve de l'é-
tang, reste le passage du pont ; ce pont conduit au
vestibule, et est en face de l'église dont nous avons
parlé, du côté de l'occident. En traversant ce pont ,
les âmes vont ou difficilement et lentement, ou libre-
ment et vite, sans éprouver ni aucun délai ni aucune
angoisse dans ce passage. Or il y en qui ne sortent
de ce feu qu'après avoir été brûlées par lui pen-
dant plusieurs années. Ceux qui ne sont aidés ni par
des messes spéciales ni par des aumônes faites à leur
intention , ceux qui pendant leur vie n'avaient pas
cherché à racheter leurs péchés par des œuvres de
miséricorde envers les pauvres , ceux-là , lorsqu'ils
arrivaient au pont et qu'ils désiraient le traverser,
pour obtenir le repos tant souhaité, s'avançaient nu-
pieds sur des pieux, sur des clous aigus, dont le pont
était hérissé, et ressentaient d'horribles douleurs. Ne
pouvant supporter plus longtemps l'atroce souffrance
ANNEE 4206. 585
qui leur déchirait la plante des pieds, ils cherchaient
dans leur épuisement à s'aider avec leurs mains.
Mais aussitôt leurs mains étaient percées de clous, et
dans l'angoisse qui les dévorait, ils tombaient à plat
ventre , se roulaient sur les pointes de fer, et arri-
vaient enfin, en setraînant, à l'extrémité du pont, tout
couverts de sang , et ne formant plus ([u'une plaie.
Cependant, dès qu'ils étaient arrivés dans le vestibule
de 1 église, ils ne pensaient plus qu'à l'heureuse en-
trée qui leur était promise, et oubliaient complète-
ment les maux terribles qu'ils avaient soufferts.
Après avoir \u ces choses, saint Julien et celui
qu'il avait amené revinrent à travers les flammes à
la basilique de la bienheureuse Marie, et là, ils s'ar-
rêtèrent avec les âmes blanches qui venaient d'arri-
ver : pour les rendre plus blanches encore , saint Ju-
lien et saint Domnin les aspergèrent d'eau bénite. Le
matin du samedi, vers la première heure, l'archange
saint Michel et les apôtres Pierre et Paul arrivèrent
pôtir distribuer aux âmes rassemblées au dedans ou
au dehors de l'église, les demeures que Dieu leur
avait fixées, à chacune selon ses mérites. Saint Michel
emmena toutes les âmes blanches, à travers les
flammes du purgatoire et les autres lieux du sup-
plice, sans qu'elles ressentissent aucune douleur,
jusqu'à l'entrée de cette grande basilique, qui est sur
la montagne de joie, et qui dans sa partie occidentale
a une porte toujours ouverte. Quant aux âmes qui
étaient tachées de blanc et de noir, et qui assiégeaient
hors de la basilique le mur septentrional , le bien-
3S4 JEAN-SANS-TERRbl.
heureux Pierre les introduisit dans le feu expiatoire,
sans examiner préalablement leurs œuvres, et les fit
passer par une porle qui se trouvait à Torient de la
basilique , afin que les flammes de la fournaise pussent
faire disparaître les taches dont le contact du péché
les avait souillées.
Cependant le bienheureux apôtre Paul s'assit à l'ex-
trémité du mur septentrional , dans l'intérieur de la
• basilique : hors du mur, en face de Fapôtre, se tenait
le diable avec ses satellites. Le trou aux flammes dé-
vorantes, qui était l'entrée du puits de la géhenne,
s'ouvrait aux pieds du diable. Une balance parfaite-
ment juste était suspendue au mur entre l'apôtre et le
diable. Un des plateaux de cette balance pendait en
dehors, en face du diable. L'apôtre avait à la main
deux poids , l'un plus gros , l'autre plus petit, mais
tous deux aussi brillants que l'or : le diable en avait
aussi deux qui étaient ternes et de couleur de suie.
Les âmes complètement noires s'approchèrent alors
l'une après l'autre, avec grande crainte et grand trem-
blement : car on allait peser leurs œuvres bonnes et
mauvaises, et elles devaient assister à ce spectacle. En
effet, les poids dont nous avons parlé servaient à
peser les œuvres de chaque âme, selon qu'elle avait
fait le bien ou le mal. Lorsque le plateau pencliait du
côté de Tapôtre, et que les poids qu'il y avait mis
l'emportaient, l'apôtre emmenait l'âme, et l'intro-
. duisait dans le feu du purgatoire, parla porte orien-
tale qui touchait a la basilique, pour qu'elle expiât
ses crimes. Au contraire, lorsque l'autre plateau était
ANNEE ^206. 385
le plus pesant et penchait du côlé du diable, celui-ci,
avec ses satellites, se saisissait de Tâme malheureuse,
qui jetait des cris , et qui maudissait son père et sa
mère, leur reprochant de Tavoir engendrée pour une
éternité de supplices. Les démons la précipitaient,
avec de grands éclats de rire , dans le puits pro-
fond et enflammé qui se trouvait aux pieds du dia-
ble. On trouve , dans les écrits des saints pères , cet
équilibre entre le bien et le mal très-souvent men-
tionné.
Le jour de samedi, vers le soir, tandis que saint
Domnin était avec saint Julien dans la basilique dont
j'ai parlé, un démon arriva du côté de Toccident : il
était monté sur un cheval tout noir dont il hâtait la
course; il le forçait avec des applaudissements dé-
risoires à parcourir une foule de cercles. A cette
vue, une troupe d'esprits malins allèrent en grand
nombre à la rencontre de la proie qu'on leur ame-
nait, lui prodiguant l'insulte et la moquerie. Saint
Domnin ordonna alors au dénion de s'approcher et
de lui dire quelle était Tâme qu'il amenait. Comme
celui-ci tardait à répondre, tant il était content d'avoir
en son pouvoir cette malheureuse âme, le saint prit
aussitôt un fouet et en appliqua quelques bons coups
sur le démon, qui le suivit alors jusqu'au mur sep-
tentrional, là où les mérites des âmes avaient été pe-
sés. Le saint demanda au démon quelle était cette
âme qu'il avait tourmentée ainsi en la prenant pour
monture. Celui-ci répondit : « C'est un seigneur du
« royaume d'Angleterre, mort la nuit pn'cédenle sans
II. 25
J«6 JEAN-SANS-TERRE.
M être confessé et sans avoir reçu le corps du Seigneur,
« Entre autres crimes dont il s'est rendu coupable,
« il s'est montré surtout fort cruel envers les liom-
« mes, et en a réduit un grand nombre à la dernière
« fnisère; il a agi ainsi principalement à l'instigation
« de sa femme, qui l'a toujours poussé à l'inhuma-
« nité. J'ai transformé cette âme en cheval, parce qu'il
« nous est permis de donner la forme que nous vou-
« Ions aux âmes des damnés ; et maintenant je des-
« cendrais aA'ec elle dans le lieu des supplices éter-
« nels , si la nuit qui précède le dimanche n'allait
« venir : c'est le moment où il faut que nous don-
« nions nos représentations théâtrales, et où nous
« devons châtier les âmes malheureuses par des sup-
« plices plus cruels encore. » Après avoir ainsi parlé,
le démon fixa les yeux sur Thurcill, et dit au saint :
« Quel est ce villageois qui se tient à vos côtés?— Ne
« le connais-tu pas? » reprit le saint. Alors le démon :
« En effet, j'ai vu cet homme dans l'église de Tids-
« tude, au comté d'Essex, le jour de la dédicace de
« cette église. » Le saint lui dit : « Sous quel habit
« t'étais-tu introduit dans cette église?— Sous l'habit
« d'une femme, répondit le démon. Je m'étais avancé
0 jusqu'au baptistère; mais, quand je voulus dépas-
« ser la balustrade, je rencontrai un diacre tenant à la
« main son goupillon ; il m'aspergea d'eau bénite, et
« aussitôt je me mis à fuir en poussant un grand cri :
« je ne fis qu'un saut depuis l'église jusqu'à la prai-
« rie, qui en est éloignée d'environ deux stades. »
Thurcill affirma que lui et la plupart des paroissiens
ANNEE 4 206. 387
avaient entendu ce cri, mais sans en connaître nul-
lement la cause.
Saint Domnin dit ensuite au démon : « Nous vou-
<• Ions aller avec toi pour assister à vos jeux. — Si
« vous voulez venir avec moi, répondit le démon,
a gardez-vous d'amener ce villageois avec vous ; car,
« à son retour parmi les siens, il dévoilerait aux vi-
« vants ce qui se passe parmi nous, les raffinements
« de supplices que nous tenons secrets, et cela nous
« ferait perdre bien des gens qui pratiquent nos œu-
« vres. — Va et hâte-loi, reprit le saint. Saint Julien
« et moi nous te suivons. » Le démon marchait le
premier ; les saints le suivaient, accompagnés deThur-
cill, caché derrière eux. ils arrivèrent par un chemin
qui allait, en montant, à une plaine du côté du nord.
Sur le revers de cette montagne, se trouvait une vaste
maison couleur de suie et entourée de vieux murs :
il y avait dans cette maison plusieurs grandes cours
remplies de sièges' de fer rougis au feu. Or, ces siè-
ges, hérissés de clous et auxquels étaient adaptés des
cercles de fer chauffés à blanc, étaient placés en haut
et en bas, à droite et à gauche. Des hommes et des
femmes, sans distinction de rang, y étaient iniséra-
blement assis; de tous côtés, ils étaient percés par les
clous ardents; les cercles de fer rouge les mainte-
naient sur ces sièges de douleur et les brûlaient hor-
riblement. Ces sièges étaient si nombreux, et la mul-
titude de ceux qui y étaient placés était telle, que le
* SudibuSj nous lisons sedibus^ a cause de ce qui suit.
5RS JEAN-SANS-TERRE.
langage ne peutsuffîre à les compter. Ces cours étaient
entourées par des murs de fer entièrement noirs, et,
près de ces murs, se trouvaient d'autres sièges où les
démons, assis en rond comme à un joyeux spectacle,
se moquaient les uns les autres des tourments de ces
malheureuses âmes, et leur reprochaient leurs an-
ciens péchés. Sur le revers de la montagne dont nous
avons parlé et non loin de l'entrée de cet affreux
séjour, s'étendait un mur haut de cinq pieds, au-des-
Fus duquel on voyait parfaitement tout ce qui se pas-
sait dans ce lieu de supplices. Saint Julien et saint
Domnin se placèrent en dehors, regardant par des-
sus le mur et voyant l'horrible spectacle de l'intérieur.
Le villageois était caché entre eux et voyait aussi par-
faitement tout ce qui se passait.
Lorsque les ministres du Tartare eurent pria place
à ce spectacle récréatif, le chef de la cohorte infernale
dit à ses satellites : « Que l'orgueilleux soit arraché
« de son siège, et qu'il vienne jouer devant nous. »
A ces mots, un malheureuxfutamené par les démons :
il était couvert d'un vêtement noir, et il reproduisit,
au grand plaisir des démons qui applaudissaient à
l'envi tous les gestes habituels à l'homme orgueilleux.
Il redressait la lête , se présentait la face haute, re-
gardait de travers et les sourcils froncés, prononçait
impérieusement des paroles vaniteuses ; il haussait
ses épaules, qui ne semblaient pas pouvoir supporter
ses bras, croisait ses bras sur sa poitrine, rejetaitla tête
en arrière ; son visage pâlissait, ses yeux (»nflammés
annonçaient la colère ; il af)prochait son doigt de son
ANNÉE ^206. 38»
uez, et semblait faire de grandes menaces. Cet or-
gueil grotesque, qui naissait sans motif, faisait pous-
ser de grands éclats de rire aux esprits impurs. Au
moment où il se gloriCait de ses habits et serrait son
manteau autour de lui, comme c'est l'usage ^ des va-
niteux; ses vêtements parurent tout à coup être de
feu, et brûlèrent le corps de ce malheureux. Ensuite
les démons, armés de fourches et de crocs de fer
rouge se jetèrent avec fureur sur lui et le déchirè-
rent, membre à membre. Un des démons fit bouillir
dans une poêle de la graisse, de la poix et d'autres
corps huileux^ et arrosa avec le liquide brûlant les
membres en lambeaux du malheureux. A chaque as-
persion du démon , les membres faisaient entendre
un bruit semblable à celui que fait l'eau froide ver-
sée dans du sang bouillant. Après que les membres
divisés eurent été ainsi brûlés, ils se réunirent, recom-
posèrent un tout, et Torgueilleux reprit sa première
forme. Bientôt les forgerons de TÉrèbe s'approchè-
rent du malheureux avec des marteaux et trois lames
de fer rouge garnies de trois rangs de clous. Sur la
partie antérieure du corps, à droite et à gauche, ils
lui appliquèrent deux de ces lames, et lui enfoncè-
rent dans la chair les clous rougis à grands coups de
marteau. Ces lames partaient des pieds, couvraient
les jambes et les cuisses, et se prolongeaient jus-
qu'aux épaules, en se recourbant sur le col. La troi-
sième lame fut appliquée depuis les parties de la gé-
' Manicasque ronsuendo vonsiiingeret^ nous donnons le «eiis pro-
bable en lisant manicuriKiiie consueio consl ringer et.
39a JEAN-SANS-TERRt.
nération jusqu'au sommet de la tête, en passant
sur le ventre. Lorsque le malheureux eut subi très-
lonjjtemps les supplices que nous avons détaillés, il
fut traîné cruellement jusqu^à son siège ^ on Ty assu-
jettit, et des clous, longs de cinq doigts et chauffés à
blanc, le torturaient horriblement de toutes parts.
Enfin , on Temmena hors de ce lieu de supplices, et
on le replaça sur le siège qu'il s'élait fabriqué lui-
même de son vivant : il était réservé à de nouvelles
tortures.
Après lui , un prêtre fut arraché cruellement de
son siège enflammé, et amené par les ministres d'ini-
quité devant les esprits impurs pour leur servir de
jouet. Aussitôt ils lui fendirent le gosier par le jmi-
lieu , et en tirèrent la langue, qu'ils coupèrent à la
racine. Cet homme n'avait récité, lorsqu'il le pou-
vait, ni messes ni prières pour le peuple qui lui était
confié, et, en récompense des biens temporels qu'il en
avait reçus, il ne lui avait été utile ni par de saintes
exhortations ni par l'exemple des bonnes œuvres. Les
démons le déchirèrent ensuite membjie à membre,
ainsi qu'ils avaient fait pour l'orgueilleux, et quand
son corps eut repris sa forme, ils le replacèrent sur
son siétre de douleurs.
Us amenèrent ensuite un chevalier qui avait passé
sa vie à massacrer des innocents, à se battre dans les
tournois , et à commettre des rapines. Ce chevalier,
armé de toutes pièces, était monté sur un cheval noir :
et toutes les fois qu'il lui faisait sentir l'éperon , ce
cheval rendait par la bouche et par les naseaux une
ANNÉE n06. S»l
flamme mêlée de fumée et de celle puanteur qu'exhale
la poix. C'était un supplice pour son cavalier. La selle
était hérissée de très-lougs clous rougis au feu. La
-cuirasse, le casque, Técu et les bottines étaient de feu ,
et en même temps d'un poids accablant pour celui
qui les portait. Ce qui s ajoutait au supplice déjà ter-
rible d'être brûlé jusqu'aux os. Cependant lèche
valier faisait prendre le galop à son coursier, et diri-
geait sa lance contre les démons qu'il rencontrait, et
qui se moquaient de lui ; mais taudis qu'il donnait une
représentation de ses anciens exercices militaires, il
futjetéenbasdeson cheval, et déchiré par les démons,
qui l'arrosèrent de l'aboaiinable mélange dont j'ai
parlé. Quand ses membres brûlés se furent réuuis ,
on cloua sur eux les trois lames que j'ai décrites. En-
fin, il fut entraîné violemment vers son siège , ayant
recouvré la vie pour de nouveaux supplices.
(Ils entraînèrent aussi, pour servir de jouet, un mar-
chand qui s'estait servi de fausses balances et de faux
poids, et quelques-uns de c^ux qui, en tirant violem-
ment dans leurs boutiques des étoffes neuves, les dé-
chirent en long ou en large , puis les recousent avec
adresse et les vendent dans des lieux qu'ils ont soin
de tenir obscurs. Ces misérables furent arrachés de
leurs sièges , et forcés de reproduire les manœuvres
frauduleuses qu'ils employaient : ce qui les couvrait
de honte et ce qui aggravait leur supplice : or, les dé-
mons les torturaient comme les précédents '.)
• Intercalatiou fournie par le manuscrit deCo(toii et le texte de Wen-
d«ver.
392 JEAN-SANS-TblRRK.
A la suite de ces marchands on amena dans l'as-
semblée un homme fort habiledans les lois mondaines,
. après qu'on Teut arraché avec de grandes tortures de
. son siège qu'il s'était fabriqué lui-même pendant Ion-
guesannées, en vivant dans le crime et [en vendant] la
justice. Cettehommeavaitoccupéle premier rang parmi
les plus fameux [légistes] d'Angleterre; mais il venait
de terminer misérablement sa vie , l'année même où
cette vision eut lieu. Comme il mourut sans avoir en
aucune façon disposé de ses biens, tout ce qu'il avait
enlevé à autrui par son insatiable rapacité fut con-
fisqué et complètement pilié. U avait coutume de siéger
dans Téchiquier du roi, et se faisait donner des pré-
sents par chacune des deux parties. Dès qu il fut
amené devant les esprits immondes sur cet affreux
théâtre, l'ironie et les insultes des démons le forcèrent
à l'eprésenter les actes de sa vie passée. Alors il se
tournait tantôt à droite, tantôt à gauche, engageant
les uns à exposer leur plainte, fournissant aux autres
des moyens contradictoires ; et en même temps, il pré-
sentait à celui-ci et à celui-là ses mains habituées à
; recevoir des présents, comptait l'argent qu'fî venait
d'obtenir, et le mettait dans sa bourse, f.orsque les
démons se furent amusés quelque temps du spectacle
de ce malheureux, les pièces d'argent devinrent tout à
coup brûlantes, et elles lui causèrent de cruelles dou-
leurs, parce qu'il était forcé de les mettre toutes rou-
ges dans sa bouche et de leâ avaler. Lorsqu'il les eut
avalées, deux démons s'approchèrent avec une roue
{\v chariot en fer, héiissée tout autour de piquants
ANNÉE V206. 5»5
et de clous : ils la firent tourner cruellement sur le
dos du pécheur , le lui écrasèrent par une rotation
rapide et flambloyante , et le forcèrent à rejeter en
vomissant et avec d'horribles angoisses les pièces de
monnaiequ'il avait avalées avec tant de douleur. Lors-
qu'il les eut rejetées, un démon les lui fit ramasser
pour qu'il les avalât une seconde fois avec les mêmes
souffrances. Ensuite, les ministres du Tartare entrè-
rent en fureur, et exercèrent sur lui toutes les lorlures
dont nous avons parlé. Sa femme aussi était attachée
sur un siège ardent el hérissé de pointes; parce qu'elle
avait fait prononcer dans plusieurs églises l'excommu-
nication , à cause d'un certain anneau qu'elle avait
placé par mégarde dans son écrin, et qu'elle préten-
dait lui avoir été volé. Comme elle avait été prévenue
par une mort subite , elle n'avait jamais été absoute
de cet abus de pouvoir.
On amena ensuite, pour servir de spectacle aux dé-
mons furieux, un homme et une femme adultères.
11 furent obligés de s'unir dans un accouplement
hideux, et de reproduire les poses les plus lascives el
les gestes les plus impudiques. Celte scène les cou-
vrait de honte et leur attirait les reproches des dé-
mons. Ensuite ils devinrent comme furieux, se déchi-
rèrent et se mordirent l'un Tautre. Cet amour des sens
qui les enflammait auparavant semblait s'être changé
en cruauté et en haine. Bientôl la troupe furieuse les
déchira membre par membre, et épuisa sur eux tous
les précédenls supplices. Les fornicateurs qui paru-
rent ensuile éprouvèrent des tortures pareilles, mais
0t» . - . JEAN-SANS-TERRE.
tellement abominables, que l'écrivain doit garder le
silence.
Parmi d'auires malheureux , deux hommes de la
recedes calomniateurs furent amenés par les démons.
Leurs bouches étaient horriblement fenduesjusqu aux
oreilles, et quand ils approchaient leurs visages, ils se
lançaient des regards furieux. Alors , on leur mit
dans la bouche deux fers rougis au feu qui formaient
Textrémité d'une même lance, et chacun d'eux, ron-
geant ce fer avec d horribles grimaces, arrivait rapi-
dement au milieu du bois de la lance ; alors, leurs vi-
sages se rencontraient ; ils se déchiraient à belles dents,
et faisaient couler leur sang sous leurs morsures.
On amena enfin, parmi beaucoup d'autres, des
voleurs, des incendiaires, des violateurs des lieux
saints. Ils étaient placés par les ministres du Tartare
sur des roues de fer ardent, garnies de pieux et de
piquants ; et ces roues avaient été chauffées si violem-
ment qu'elles lançaient une pluie d'étincelles. Ces
malheureux étaient entraînés dans leur tournoiement
et souffraient d'horribles tortures.
Non loin de l'entrée de l'enfer souterrain, Thur-
cill aperçut quatre autres places. La première con-
tenait d'innombrables fournaises et d'énormes chau-
dières remplies jusqu'au bord de poix et d'autres
matières bouillantes. Les âmes y étaient entassées et
la force de l'ébullition faisait venir à la superficie des
têtes qui semblaient être celles de poissons noirs, puis
les rejetait au fond. La secojide place contenait aussi
(les chaudières; inais celles-là étaient remplies de
ANNEE ^206. 5V5
neige et de glace congelée. Les âmes qui y étaient
plongées ressentaient Tintolérable tourment d'un
froid atroce. Les chaudières qui se trouvaient dans
la troisième place contenaient de Teau sulfureuse
bouillante et d'aulres liqueurs qui jettent une odeur
et une fumée félidés. Elles étaient réservées spéciale-
ment aux âmes qui avaient fini leur vie dans de fé-
tides débauches. Dans la quatrième place, il y avait
des chaudières pleines d'une eau très-noire et très-
salée, et Tâcreté de cette eau aurait suffi pour enlever
instantanément Técorce d'un morceau de bois qu'on
y aurait plongé. Dans ces chaudières étaient jetés en
masse les pécheurs, les homicides, les voleurs, les ra-
visseurs, les femmes empoisonneuses, les riches qui
avaient accablé leurs hommes d'injustes exactions,
ils étaient condamnés à bouillir sans cesse, ^t les dé-
mons étaient là avec des fourches de fer chauffées à
blanc pour les rejeter dans les chaudières ardentes
s'ils tentaient de s'en échapper. Ceux qui avaient
bouilli pendant sept jours dans les liqueurs brûlantes,
étaient plongés le huitième jour dans l'horrible froid
de la seconde place ; et au contraire ceux qui avaient
souffert le tourment du froid étaient jetés dans la
poix bouillante : semblablement ceux qui avaient
bouilli dans l'eau salée avaient à subir l'épreuve du
soufre fondu et fétide. Ces changements-dans les sup-
plices avaient constamment lieu de huit jours en huit
jours.
Après avoir assisté à ces terribles spectacles, l'au-
rore du dimanche commençant à poindre, saint Ju-
390 JEAN-SANS-TERRE.
lien et saint Domuin accompagnés de ThurcilF, se
dirigèrent vers la montagne de joie ; ils traversèrent
le feu du purgatoire, Tétang, le pont semé de pi-
quants, et ils arrivèrent au vestibule qui se trouvait
dans la partie occidentale du temple dont nous avons
parlé. Ce temple, situé sur la montagne, avait une
porte vaste et brillante toujours ouverte ; c'était par là
que saint Michel introduisait lésâmes complètement
blanches. Dans ce vestibule étaient réunies toutes le*
âmes qui avaient accompli leur expiation : elles at-
tendaient avec le plus ardent désir qu'il leur fût per-
mis de faire leur heureuse entrée dans ce temple.
Hors du temple, dans la plaine méridionale, Thur-
cill aperçut une infinité d'âmes qui toutes, les regards
tournés vers la basilique, se fatiguaient à attendre et
à désirer les prières des amis qu'elles avaient laissés
sur la terre. C'était là ce qui pouvait leur mériter
l'entrée de la basilique; et plus chaque âme trouvait
un aide spécial dans le souvenir des vivants, plus elle
approchait de la basilique. Dans ce lieu, Thurcill
reconnut bien des gens avec qui il avait été lié et
même tous ceux qu'il n'avait vus autrefois que très-
légèrement. A chaque âme que Thurcill examinait,
saint Michel lui disait par combien de messes elle pour-
rait être délivrée et admise à entrer dans le temple.
Toutes les âmes qui attendaient en ce lieu n'avaient
à subir aucune peine : leur seule anxiété consistait
dans le désir où elles étaient d'obtenir quelque secours
spécial de la part de leurs amis. Néanmoins toutes
lésâmes qui attendaient ainsi, avançaient de jour en
ANNEE- 4206. 397
jour plus près de la basilique : ce qu'elles devaient
aux prières que Péglise catholique récite pour les
morts en général.
Le villageois ayant été introduit dans le temple
par saint Michel, aperçut beaucoup d'âmes blanches
qui avaient appartenu à des hommes et à des femmes
qu'il avait connus pendant leur vie. Toutes mon-
taient les degrés du temple et paraissaient goûter des
transports de joie. A mesure que ces âmes montaient
les degrés du temple du côté de l'orient, il remarqua
qu'elles devenaient plus blanches et plus brillantes.
Dans la grande basilique se trouvaient de magnifi-
ques demeures où résidaient les âmes des justes, plus
blanches que la neige. Leurs visages et leurs cou-
ronnes brillaient éclairés comme par des rayons d'or.
Chaque jour, à heure fixe, ils entendaient les con-
certs des cieux : on eût dit les accords réunis de tous
les instruments connus. Cette harmonie, par sa dou-
ceur suave, anime et nourrit tous ceux qui habitent
dans ce temple, aussi bien que s'ils étaient alimentés
par les mets les plus délicats. Les âmes qui restaient
en dehors de la basilique, dans le vestibule, n'étaient
pas encore dignes d'entendre ces célestes concerts.
C'est dans ce temple que la plupart des saints avaient
en quelque sorte fixé leur domicile ; c'est là qu'ils
recevaient avec joie ceux qui, après le Seigneur, les
avaient invoqués spécialement, pour présenter en-
suite ces âmes, dont ils étaient les patrons, devant le
trône de Dieu.
Thurcill et ses guides se dirigèrent bientôt vers la
Jm JEAN-SANS-TERRE.
plaine qui s'étendait à IWient du temple, et parvin-
rent dans un lieu délicieux, émaillé des fleurs les plus
variées ; les plantes, les arbres et les fruits y exha-
laient de suaves parfums. Ce lieu était arrosé par une
fontaine limpide, qui se partageait en quatre ruis-
seaux de liqueur et de couleur différentes. Au-dessus
de cette fontaine s'élevait un arbre superbe^ dont les
rameaux étaient immenses et la hauteur prodigieuse.
Cet arbre était abondamment chargé de fruits de
toute espèce qui charmaient la vue et lodorat. Sous
cetarbre, près delà fontaine, était étendu un homme
dont les formes étaient belles et gigantesques. 11 était
revêtu depuis les pieds jusqu'à la poitrine d'une tu-
nique de diverses couleurs, tissue avec un art infini ;
d'un œil il semblait rire et de l'autre il semblait pleu-
rer. « Tu vois, dit saint Michel, le premier père du
« genre humain, Adam : en riant d'un œil, il mani-
« feste la joie qu'il ressent pour l'ineffable glorification
« de ceux de ses enfants qui doivent être sauvés; en
« pleurant de l'autre , il annonce la douleur que lui
« causentceux de ses enfants qui doiveiitêtre repoussés
« et damnés par le jugement du Dieu de justice. Le vê-
t tement dont il est couvert ne forme pas encore une
« tunique complète : c'est le vêtement d'immortalité
« et de gloire dont il a été dépouillé à cause de sa pre-
« mière désobéissance. Mais depuis Abel, le juste
« d'entre ses fils, jusqu'aujourd'hui, ce vêtement a été
« refait par Jes générations de justes qui se sont suc-
« cédé. Selon que ces élus ont brillé par différentes
« V€rtufi , ce vêtement s'est composé de diverses cou-
ANNÉE 4206. 5fi^
« leurs. Quand le nombre des élus sera complet, la
« robe de gloire et d'immortalité sera aussi achevée ;
« alors le monde finira. »
En quittant ce lieu et ens'avançant un peu , ils ar-
rivèrent à une porte extrêmement brillante, ornée
de diamants et de pierres précieuses. Le mur d'en.-
ceinte rayonnait comme s'il était d'or. Aussitôt qu'ils
eurent passé sous cette porte , ils virent un temple
d'or beaucoup plus magnifique que le premier. Tout
y était si beau, si charmant, si éclatant de splen-
deur, qu'en comparaison les lieux qu'ils avaient vus
d'abord semblaient avoir perdu tout leur prix. Thur-
cill , en entrant dans ce temple , aperçut sur le côté
une espèce de chapelle dont Téclat était admirable,
et où résidaient trois vierges belles d'une ineffable
beauté. C^étaient , ainsi que le lui apprit l'archange,
sainte Catherine , sainte Marguerite et sainte Osithe.
Tandis qu'il était occupé à les contempler avec ad-
miration , saint Michel dit à saint Julien : « Hâte-toi
« de faire rentrer cette âme dans son corps ; car si
« tu ne la ramènes prompte ment sur la terre , ton
« protégé sera étouffé par la quantité d'eau froide
« que ceux qui entourent son lit ne cessent de
« lui jeter au visage. » A ces mots , Thurcill re-
prit, sans savoir comment, ses sens corporels et se
retrouva dans son lit. Il y avait deux jours et autant
de nuits qu'il était plongé dans cette extase ; et depuis
le soir de la sixième férié jusqu'au soir du dimanche
suivant, il était resté dans ce sommei! léthargique.
Le lendemain au matin , il se hâta de se rendre h
4àô JEAN-SANS-TERRE.
Téglise ; le prêtre et les autres paroissiens qui l'avaient
vu peu auparavant dans cet état d'anéantissement lui
demandèrent instamment de vouloir bien leur racon-
ter ce qui lui avait été révélé. Thurcill^ à cause de la
simplicité de son esprit, s'en excusa constamment,
jusqu'à ce que saint Julien lui eût apparu et lui eût
commandé de raconter tout ce qu'il avait vu : «Car il
ne l'avait entraîné, lui dit-il, au-delà de ce monde que
pour qu'il publiât ce qu'il avait vu et entendu.» Dès
lors le villageois obéit aux ordres sacrés. Le jour de
la Toussaint et d'autres fois encore , il raconta sa vi-
sion gravement , clairement et en bon anglais : ce
qui causa une grande surprise à tous ceux qui l'en-
tendirent. Tous admiraient l'éloquence extraordinaire
de cet homme qui , jusqu'alors , n'avait paru qu'un
paysan pauvre d'esprit et tout à fait étranger à l'art
de la parole. Thurcill ne cessa point de raconter la
vision qu'il avait eue; et chacun , en l'écoutant, se
lamentait et poussait de profonds soupirs.
GeOFFROI, ARCHEVÊQUE d'yORR, REFDSE l'iMPOT ÉTABLI
PAR LE ROI JEAN. — FaITS DIVERS. — OrDRE DES FRÈRES
MiNEDRs. — L'an de grâce ^1207 , le roi Jean célébra
la fête de Noël à Winchester en présence des grands
du royaume. Puis, à l'époque de la Purification de
la bienheureuse Marie , il imposa dans toute l'An-
gleterre un treizième sur tous les biens meubles et
autres , et les ecclésiastiques et prélats y furent com-
pris tout aussi bien que les laïques ; tous murmu-
raient , mais personne n'osait résister. L'archevêque
ANNÉE ^207. 40^
d York , Geoffroi , fut le seul qui , non-seulement
ne se prêta pas à cette mesure, mais encore s y
opposa ouvertement; il quitta secrètement l'Angle-
terre , et en se retirant il lança sentence d'anathème
spécialement sur ceux qui exerceraient cette rapine
dans rarchevêché d'York, et généralement sur tous
les envahisseurs de Téglise ou des choses ecclésias-
tiques. Vers le même temps , le sixième jour avant
les calendes de février , un vent violent qui survint
tout à coup renversa les édifices , déracina les arbres
et engloutit les troupeaux de gros et de menu bétail
sous des monceaux déneige. Cette même année,
Tempereur Othon se rendit en Angleterre , eut une
entrevue avec le roi son oncle , et revint dans ses états,
après avoir reçu dudit roi un présent de cinq mille
marcs d'argent.
Vers le même temps, des prédicateurs, qu'on ap-
pelle les frères Mineurs , commencèrent à paraître,
et, favorisés par le pape Innocent , ils se répandirent
sur la terre. Ils séjournaient dans les villes et dans les
cités au nombre de dix-sept ; ils ne possédaient rien
absolument, vivaient selon l'Évangile, se conten-
taient pour leur nourriture et pour leurs habits, du
strict nécessaire , marchaient nu-pieds , et donnaient
à tous un exemple frappant d'humilité. Les di-
manches et fêtes , ils sortaient de leurs habitations ,
allaient prêcher dans les églises paroissiales l'évan-
gile du Verbe , mangeant et buvant ce qu'ils trou-
vaient chez ceux envers qui ils s'acquittaient ' du soin
' * Imppudebat , noas lisons impendebaut.
n. 26
402 JEAN-SANS-TERRE.
de la prédication. Les frères Mineurs étaient d'au-
tant plus éclairés dans la contemplation des choses
célestes , qu'ils étaient plus étrangers aux affaires de
ce monde et aux délices des sens. Chez eux , on ne
garde pour le lendemain aucune espèce d'aliment ,
afin que tous les actes extérieurs soient d'accord avec
cette pauvreté intérieure qui est le vœu de leur âme.
Le pape casse la double élection de l'archevêque de
Cantorbéry. —A la place des deux prétendants, on
ÉLIT le cardinal ÉtIENNE DE LaNGTON. SuiTES CU-
RIEUSES DE CETTE PROMOTION. NÉGOCIATIONS ET LET-
TRES ENTRE LE ROI ET LE PAPE. — FaITS DIVERS.
Naissance de Henri (111). — Vers la même époque , les
moines de l'église de Cantorbéry parurent devant le
seigneur pape , pour faire décider par lui leurs
prétentions scandaleuses. En effet , une partie des
moines, munie de lettres de créance , présenta Re-
gnault , sous-prieur de Cantorbéry, comme élu à la
dignité d'archevêque, et demanda instamment , ainsi
qu'elle l'avait fait plusieurs fois , la confirmation de
cette élection. L autre partie des moines du même
couvent , également munie de lettres de créance, pré-
senta Jean , évêque de Norw^ich : mais ceux-ci allé-
guaient que l'élection du sous-prieur était nulle pour
plusieurs motifs : d'abord parce qu'elle avait été
faite pendant la nuit, clandestinement et sans le con-
sentement du roi , ensuite parce que la majeure et la
plus saine partie du couvent n'y avait pas assisté. S'ap-
puyaiit sur ces raisons, ils demandèrent au pape de
ANNEE ^207. 405
confirmer réloclion qui avait été faite à la clarté du
jour, en présence et de l'aveu du roi , confirmée en-
fin par les témoins nécessaires. Celui qui portait la
parole pour le sous-prieur , voyant que le pape avait
icouté attentivement ces raisons et y réfléchissait , al-
légua de son côté que la seconde élection était nulle
et de nul effet , parce que , quelle que fût la première
élection , légitime ou non , elle eût dû être cassée
avant qu'on procédât à une seconde; aussi n'en per-
sistait-il pas moins à ce que la première élection fût
reconnue pour bonne. Enfin , après de longues dis-
cussions de part et d'autre , le seigneur pape ayant
compris que les deux parlies ne pouvaient s'accorder
sur la personne, et que d'ailleurs les deux élec-
tions étaient vicieuses et n'avaient point été faites
selon les statuts des sacrés canons , les cassa Tune et
l'autre, sur l'avis de ses cardinaux. Il défendit à cha-
cun des prétendants d'aspirer désormais à la dignité
d'archevêque , et le leur interdit par sentence défi-
nitive et apostolique. Voilà en quelques mots la
cause et l'origine d'une grande querelle. Le roi Jean
s'était engagé verbalement auprès des douze moines
députés par le couvent de Cantorbéry , à accepter ce-
lui qu'ils éliraient , mais en même temps il avait été
convenu entre le roi et eux, sous la foi du serment,
et par promesse solennelle , qu'ils n'éliraient en au-
cune façon un autre que Jean , évéque de Norwich.
Ils avaient aussi des lettres du roi. Mais lorsqu'ils
eurent compris que Télection de Jean de Gray dé-
plaisait au pape et avait été cassée par lui , ils se ren-
^04 JEAN-SANS-TERRE.
dirent aux suggestions des cardinaux et du seigneur
pape , qui les assurèrent que liberté leur serait don-
née d'élire qui ils voudraient , et de tenir cette élec-
tion secrète , pourvu qu'ils choisissent un homme
capable et surtout un Anglais. Alors, par le conseil
du pape , ils élurent maître Etienne de Langton , car-
dinal, qui tenait le premier rang dans la cour de
Rome , et qui n'avait point son pareil pour les mœurs
et la science. Le pape ne pouvait manquer de soute-
nir le nouvel archevêque dans les tribulations de
toute espèce qu'il eut à subir.
Le seigneur pape* , après avoir cassé les deux élec-
tions dont nous avons parlé, n'avait pas voulu que le
troupeau du Seigneur restât plus longtemps sans pas-
teur; il engagea donc les moines de Cantorbéry qui
avaient été envoyés vers lui relativement aux affaires
de ladite église, à élire maître Etienne de Langton,
prêtre-cardinal, homme (nous l'avons dit) fort in-
struit dans les lettres , prudent , et de mœurs irré-
prochables ; assurant en outre aux moines que ce
choix serait fort avantageux tant pour le roi lui-
même que pour toute l'église anglicane. Les moines
répondirent à cela en alléguant qu'il ne leur était
point permis de faire une élection canonique sans le
consentement du roi et celui de leur couvent. Mais
le pape leur arrachant en quelque sorte la parole de
la bouche , leur dit : « Sachez que vous avez plein
^ Matt. Pîiris expose le fait; puis donnp les détails. Il procède ainsi
quelquefois. »
ANNÉE ^207. 405
« pouvoir dans Péglise de Cantorbéry , et que le con-
« sentemeut des princes n'est pas requis pour les élec-
« lions qui se font à la cour apostolique. C'est pour-
« quoi nous vous commandons, à vous dont le
« nombre et la qualité suffisent pour légitimer Té-
« lection , et cela en vertu de l'obéissance que vous
« nous devez et sous peine d'anathème , d'élire pour
« archevêque celui que nous vous donnons comme
a le père et le pasteur de vos âmes. » Les moines,
craignant d'encourir sentence d'excommunication ,
cédèrent en6n, quoique à contre-cœur et en mur-
murant. Seul d'eux tous , maître Élie de Brantefeld ,
qui était venu à Rome au nom du roi et de l'évêque
de Norwich , refusa de participer à Télection. Tous
les autres portèrent à l'autel le nouvel élu en chan-
tant l'hymne : Te Deum laudamus. Ensuite , le quin-
zième jour avant les calendes de juillet, Langton fut
sacré par le pape lui-même dans la ville de Viterbe.
Vers la même époque^ le pape Iimocent, désirant
disposer l'esprit du roi Jean en faveur de son pro-
tégé, et sachant que ledit Jean était cupide et eu
même temps fort curieux et fort amateur de pierres
précieuses, lui envoya un présent de pierreries avec
une lettre qui servait d'explication : « Innocent, pape,
troisième du nom, à Jean, roi d'Angleterre, etc.
Parmi les richesses terrestres que l'œil mortel voit
avec envie et désire comme les plus précieuses, nous
pensons que l'or fin et les pierreries obtiennent le
premier rang. Quoique votre excellence royale abonde
en richesses de celte nature et en beaucoup d'autres,
406 JEAN-SANS-TERRHT.
nous avons destiné à voire grandeur quatre anneaux
d'or où sont enchâssées diverses pierres précieuses,
en signe de notre bienveillance et de notre tendresse.
El, jifîn que vous regardiez plutôt ce que ce présent
signifie que ce qu'il vaut, nous désirons spécialemeiit
que vous en considériez la forme, le nombre, la ma-
tière et la couleur. La rondeur de Tanneau marque
réternité, qui n'a ni commencement ni fin. Ainsi
votre prudence royale a dans cette figure tie quoi s'é-
lever des choses terrestres aux choses célestes, de quoi
passer du teniporel à Téternel. Le nombre de quatre
forme un carré qui marque la fermeté d'un cœur
que l'adversité ne peut abattre ni la prospérité élever;
ce qui arrive glorieusement quand il est soutenu par
les quatre vertus principales, je veux dire la justice,
la force, la prudence et la tempérance : la justice
qu'on exerce dans les jugements, la force dont on a
besoin dans les événements fâcheux, la prudence qui
sert de guide dans les conjonctures douteuses, la tem-
pérance qui modère le cœur dans la bonne fortune.
Par For, qui est la matière des anneaux, est marquée
la sagesse qui excelle parmi tous les dons du ciel,
comme lor parmi les métaux. Aussi le prophète a-t-il
dit : « L'esprit de sagesse reposera sur lui , etc. ; »
et il n'y a rien en efiet de plus nécessaire à un roi :
ce qui fît que le pacifique roi Salomon la demanda à
Dieu préférablement à toute autre chose, comme le
meilleur moyen de bien gouverner son peuple. Enfin
le vert de l'émeraude vous marque la foi, la pureté
du saphir l'espérance, le rouge du grenat la charité,
ANiNEK 1207. 407
la clarté de la topaze les ^bonnes œuvres; car le Sei-
gneur a dit : « Que voire lumière luise. » Vous avez
donc dans l'émeraude de quoi vous élever à croire,
dans le saphir de quoi vous encourager à espérer,
dans le grenat de quoi vous porter à aimer, dans la
topaze de quoi vous exciter à agir; jusqu'à ce que,
ayant monté par degrés de vertus en vertus, vous
parveniez à voir le Dieu des dieux dans la céleste
Sion. » Ce présent, ayant été offert au roi, parut
d abord lui plaire; mais peu de jours après, comme
la suite du récit le fera voir. Tor pur se changea
en scorie et en dérision, les pierreries en gémisse-
ments, l'amour en rancune*.
Ce présent fut suivi d une nouvelle lettre adressée
par le pape Innocent au roi d'Angleterre, par laquelle
il. l'exhortait humblement et pieusement à rece-
voir avec bonté maître Etienne de Langton, prêtre-
cardinal de Saint-Chrysologone, élu canoniquemeut
à Tarchevéchéde Cantorbéry : «c'est un homme, di-
sait-il, qui est né dans votre royaume. Non-seulement
il a mérité le titre de maître par sa science dans les
lettres séculières, mais encore il a été jugé digne d'ê-
tre docteur en théologie. Son caractère et ses mœurs
sont encore bien au-dessus de sa vaste science. Enfin,
sa personne sera de la plus grande utilité tant à votre
âme qu'à votre corps. » Après avoir ainsi cherché à
obtenir le consentement du roi par des paroles aussi
gracieuses que persuasives, il écrivit au prieur et aux
< Il y a là plusieurs jeux de mots intraduisibles eii français : aurum-
scoriam'f obrizum-derisum; ijemmœ-gemitus , amor-rancorem.
^m JEAN-SANS-TERRE.
moines de Canlorbéry, leur enjoigûant, en vertu de
la sainte obédience, de reconnaître ledit archevêque
pour leur pasteur, et de lui obéir humblement dans
les choses temporelles comme dans les choses spiri-
tuelles. Lorsque les lettres du seigneur pape furent
parvenues au roi d'Angleterre, il entra dans le plus
violent courroux, tant à cause de la promotion de
maître Etienne que pour l'annulation de Télection
faite en faveur de levêque de Norwich. Il brûla de
j se venger sur les moines de Cantorbéry, qu'il accu-
sait de trahison; il leur reprocha d'avoir, au mépris
de tousses droits et sans sa permission, élu d'ebord
leur sous-prieur ; d'avoir ensuite nommé Tévêquede
Norwich, pour pallier leur faute et lui donner en
quelque sorte satisfaction;; d'avoir reçu de l'argent
sur le fisc, pour couvrir les frais de leur voyage et
pour obtenir du siège apostolique la confirmation de
- la nouvelle élection faite en faveur dudit évêque:
d'avoir enfin, pour comble d'iniquité, élu à Rome
Etienne de Langton, son ennemi public , et de l'a-
voir fait sacrer archevêque. Aussi, transporté de fu-
reur et d'indi^rnation, il envoya Foulques de Cante-
loup et Henri de Cornouailles, chevaliers cruels et
dépourvus de toute humanité, avec des hommes d'ar-
mes, pour chasser d'Angleterre ou pour punir de la
peine capitale les moines de Cantorbéry, comme cri-
minels de lèse-majesté. Ils se hâtèrent d'obéir aux
ordres de leur seigneur, partirent pour Cantorbéry ,
entrèrent l'épée nue dans le monastère, ordonnè-
rent, au nom du roi et d'un ton furieux, au prieur
ANNEE ^207. 409
el aux moines de sortir sur-le-champ du royaume
d'Aogleterre, comme traîtres à la majesté royale; et
ils affirmèrent avec serment que, s'ils refusaient de
le faire, ils mettraient le feu tant au monastère
qu'aux autres bâtiments, et les brûleraient eux et
leurs édifices.
Les moines agirent avec trop de précipitation, et
se retirèrent tous sans qu'on leur fît aucune violence
et sans qu'on mît la main sur eux. Il n'en resta que
treize que la maladie retenait à l'infirmerie, et qui
ne pouvaient marcher. Aussitôt ils passèrent en Flan-
dre, et ils furent reçus honorablement dans l'abbaye
de Saint-Bertin et dans d'autres monastères d'outre-
mer. Ensuite, par Tordre du roi, des moines de Saint-
Augustin vinrent prendre possession de l'église de
Cantorbéry où ils furent installés par les soins de
Foulques, qui pillait et confisquait tous les biens des
moines chassés. Les terres tant de l'archevêché que
du couvent restèrent incultes. Les religieux dont j'ai
parlé quittèrent leur monastère et allèrent en exil ,
la veille des ides de juillet \
Les moines de Cantorbéry ayant été chassés de
cette manière , le roi d'Angleterre Jean , envoya au
pape des messagers chargés de lui remettre une lettre
de reproches et de menaces : « C'est peu d'avoir re-
jeté, à notre honte, Télection de l'évêque de Norwich ;
vous avez fait consacrer archevêque de Cantorbéry
un certain Etienne de Langton, homme qui nous est
* Nou» adoptons l'addition.
À\0 JEAN-SÂNS-TERRE.
tout à fait inconnu , et qui a longtemps demeuré en
France parmi nos ennemis déclarés ; et ce qui est
encore plus contraire et préjudiciable aux libertés de
notre couronne, vous avez pris sur vous de faire élire
cedil Etienne, sans requérir notre consentement , que
ces moines auraient dû demander. Nous ne saurions
assez nous étonner comment vous en particulier, et
toute la cour de Rome en général , avez pu oublier
combien notre amitié royale vous a été jusqu'ici né-
cessaire , et que vaus n'ayez pas fait réflexion que vous
tirez plus de profit du seul royaume d'Angleterre
que de tous les autres pays d'en deçà les Alpes. Au
reste, soyez persuadé que nous combattrons jusqu'à
la mort , s il le faut, pour les prérogatives de notre
couronne, et que nous sommes fermement décidé à
ne nous relâcher en rien touchant l'élection et la pro-
motion de l'évêque de Norwich, que nous regardons
comme très-utile pour nous. » Enfin il concluait en
disant : « Si vous vous refusez à notre vœu , nous
fermerons la route de la mer à tous ceux qui vou-
draient aller à Rome ; de peur que notre terre ne
perde ses ressources , et que nous ne soyons affai-
blis pour en repousser nos ennemis. Et même,
comme nous avons, tant en Angleterre que dans les
autres pays de notre obéissance, des archevêques,
des évéques, et d'autres sortes de prélats d'une capa-
cité et d'une instruction profondes, nous empêche-
rons , si la nécessité nous y oblige , qu'on aille men-
dier auprès d'étrangers des décisions ou des juge-
ments qui peuvent être rendus chez nous. »
ANNÉE ^207. À\\
Lorsque les députés du roi eurent annoncé sa ré-
ponse à Taudience du seigneur pape, il écrivit en ces
termes au roi d'Angleterre : « Innocent, évêque, ser-
viteur des serviteurs de Dieu, à son très-cher fils en
Jésus-Christ, Jean, illustre roi d'Angleterre, salut et
bénédiction apostolique. Nous vous avions écrit rela-
tivement à l'affaire de l'église de Cantorbéry une
lettre humble, attentive et bienveillante, pleine
d'exhortations et de prières : vous nous avez répondu
(ce que je dis n'est pas pour vous offenser) presque
eu nous menaçant, et en nous adressant des reproches
pleins d'opiniâtreté et d'insolence. Tandis que nous
nous étions attaché à avoir pour vous plus de défé-
rence que nous n'y sommes tenu, vous ne vous êtes
pas attaché à avoir pour nous la simple déféreiice à
laquelle vous êtes tenu; et vous n'avez point fait at-
tention à ce qui était de convenance. Vous dites que
votre amitié nous est très- nécessaire : mais !a nôtre
ne vous l'est pas moins. Tandis que dans cette occa-
sion nous vous accordons un honneur que nous n'a-
vons accordé à aucun prince , vous cherchez à porter
atteinte à l'honneur qui nous est du , autant que ja-
mais aucun prince n'a prétendu le faire en pareille
occasion ; vous vous appuyez sur de frivoles prétextes,
en assurant que vous ne pouvez donner votre con-
sentement à l'élection que les moines de Cantorbéry
ont faite de notre cher fils maître Etienne, prêtre-
cardinal du titre de Saint-Chrysologone, disant qu'il a
demeuré parmi vos ennemis, et que sa personne vous
est tout à fait inconnue. Certes on peut appliquer ici
/<Î2 JEÂN-SÂNS-TERRE.
le proverbe de Saloaioii : « En vain le filet est tiré de-
vant les yeux des oiseaux ailés. » Car notre avis est
qu'on doit non-seulement ne pas lui faire un crime ,
mais plutôt lui faire un titre de gloire de ce que, dans
les études auxquelles il s'est adonné longtemps à
Paris , il a fait assez de progrès pour mériter d'être
docteur , non-seulement dans les sciences libérales ,
mais encore dans la théologie. Comme en outre de
bonnes mœurs viennent se joindre à son érudition ,
il a été jugé digne d'obtenir une prébende à Paris.
Aussi sommes-nous fort étonné , qu'un homme de si
grand renom, qui est né dans votre royaume , vous
soit inconnu même de réputation , surtout puisque
vous lui avez écrit trois fois depuis que nous l'avons
promu à la dignité de cardinal ; lui disant que vous
aviez eu l'intention de l'appeler auprès de vous pour
faire partie de vos conseils intimes, et que vous vous
réjouissiez de le voir élevé à un plus haut rang. Vous
auriez du plutôt faire attention qu'il est né dans votre
terre, de parents qui vous étaient fidèles et dévoués,
et qu'il avait été pourvu d'une prébende dans l'église
d'York, qui est bien plus illustre et plus importante
que celle de Paris. D'où il est prouvé que ledit Etienne
vous chérit , vous et votre royaume, d'affection sin-
cère, par des motifs de chair et de sang, et par égard
pour son bénéfice et office ecclésiastique. Vos députés
nous ont exposé un autre motif, à cause duquel vous
n'avez pas donné votre consentement à l'élection :
c'est (jue votre consentement n'a pas été requis par
ceux qui devaient le lequérir de vous, et il nous ont
ANNEE ^207. 445
assuré, que les lettres par lesquelles nous vous enga-
gions à nous envoyer des procureurs pour cette affaire
ne vous sont point parvenues. Les moines de Cantor-
béry , quoiqu'ils se soient présentés à vous pour
d'autres affaires, n'ont demandé votre consentement
ni par lettres ni par message. Aussi vos députés nous
ont-ils supplié , avec grande instance , de daigner ac-
corder un délai convenable, puisqu'il nous avait plu
de vous réserver cette distinction honorifique, je veui
dire la demande du consentement royal faite par les
moines de Cantorbéry, formalité qui n'avait pas été
remplie : pendant ce délai , elle devait l'être, afin qu'on
ne semblât pas déroger à votre droit. Enfin, quand ils
se sont adressés à la personne même de l'élu, et cela
publiquement, ils auraient mieux fait de se taire. En
effet, quand même leurs griefs eussent été vrais , cela
n'aurait pu empêcher la promotion. Quoiqu'on n'ait
pas coutume d'attendre le consentement des princes
pour les élections qui se font à Rome, deux moines
cependant furent envoyés avec la mission spéciale
de requérir votre assentiment ; mais ils ont été rete-
nus à Douvres, sans pouvoir exécuter leur mandat ;
et les lettres par lesquelles nous demandions que vos
procureurs fussent dirigés vers nous, ont été remises
à vos gens pour qu'ils vous les présentassent fidèle-
ment. Et nous, qui avons pouvoir sur ladite église de
Cantorbéry, nous avons daigné invoquer dans cette
affaire la bienveillance royale. Notre courrier qui
vous a présenté nos lettres apostoliques a remis aussi
5 votre sublimité royale , relativement au consente-
444 JEAN-SANS-TERRE.
ment requis, des lettres du prieur et des moines qui
ont célébré ladite élection, sur Tordre de tout le cha-
pitre de Cantorbéry. Après toutes ces démarches,
nous avons jugé qu'il n'était plus besoin de sollici-
ter le consentement royal , et nous avons agi , sans
dévier à droite ou à gauche , selon que nous le mar-
quent les statuts canoniques des saints Pères , qui
veulent qu'on n'apporte ' ni retard ni difficulté à de
fégitimes dispositions , quand elles ont pour but de
donner un pasteur au troupeau du Seigneur qui en a
été longtemps privé. Maintenant suggère qui voudra
à votre discrétion, ou à votre royale prudence, un
motif qui puisse vous empêcher en quelque façon,
de donner les mains à la consommation de cette af-
faire. Quant à nous , nous ne pouvons différer plus
longtemps, sans perdre de notre réputation, et sans
mettre notre conscience en péril, de ratifier une élec-
tion canonique, faite unanimement sans violence ni
dol, et s'appliquant à une personne convenable. C'est
donc à vous , mon très-cher fils , à vous , envers qui
nous avons eu plus de déférence que nous n'y étions
tenu , de vous efforcer d'avoir envers nous la simple
déférence qui nous est due , afin que vous méritiez
plus abondamment la faveur de Dieu et la nôtre :
songez qu'en agissant autrement, vous vous mettriez
dans un embarras tel, que vous ne pourriez plus vous
en tirer facilement ; songez aussi qu'il faut que celui-
là soit victorieux « devant qui s'inclinent tous les
* Auferatur^ évidemment afferaiur.
ANNÉE ^207. 4^5
êtres* célestes, terrestres et infernaux; «devant celui
dont nous occupons la place sur la terre, tout indigne
que nous en sommes. Ne vous laissez donc pas do-
miner par les conseils de ceux qui ne désirent que de
vous mettre dans un état fâcheux ; parce qu'il est
beaucoup plus commode de pêcher en eau trouble.
Au contraire, rapportez-vous-en à notre bon plaisir,
qui ne peut que vous procurer louange, gloire et
honneur. En effet, il serait dangereux pour vous de
vous révolter contre Dieu et Téglise en cette occa-
sion. C'est une cause pour laquelle le bienheureux
martyr et glorieux pontife Thomas a versé dernière-
ment son sang; souvenez-vous surtout que votre père*
et votre frère, d'illustre mémoire, alors rois d'Angle-
terre , ont été forcés à la fin de renoncer aux iniques
coutumes [de Clarendon] entre les mains des légats du
saint-siége apostolique. Mais si vous acquiescez hum-
blement à ce que nous attendons de vous, nous au-
rons soin de veiller suffisamment pour vous et pour
les vôtres, à ce qu'il ne vous arrive à cet égard aucun
préjudice. — Donné au palais de Latran, Tan dixième
de notre pontificat. » Vers le même temps , Simon ,
évéque de Chicester , mourut. Tous les biens des
moines de Cantorbéry furent confisqués, le jour de la
translation de saint Swithun.
Cependant Geoffroi , archevêque d'York , avait
quitté secrètement le royaume, ne voulant pas con-
sentir à l'exaction du treizième. Le soleil subit une
* Genu , nous lisous genus.
416 JEAN-SANS-TERRE.
éclipse qui dura depuis la sixième heure jusqu'à la
neuvième. Cette même année la lune en subit une
semblable.
Cette même année, le jour de saint Remy, la reine
Isabelle donna au roi Jean son fils aîné , qui fut ap-
pelé Henri, du nom de son aïeul, le jour de la lune
étant XI , un jour de lundi , la lettre dominicale se
trouvant être G * .
F41TS DIVERS. — Le pape admoneste le roi Jean au
SUJET DE SON REFUS DE RECONNAITRE l'aRCHEVÊQUE DE
Cantorbéry, — Le royaume d'Angleterre est inter-
dit. — -L'an du Seigneur ^208, le roi Jean célébra la
nativité du Cbrist à Windsor, et distribua à ses che-
* On entend par lettre dominicale la lettre de Falphabet qui sert à
marquer les dimanches pendant le cours de l'année. Il y en a sept ; A^
B, G, D, E, F, G; et c'est pour trouver l'ordre de ces lettres qu'a été
inveiitéle cycle solaire, parce qu'au bout de vingt-huit ans les lettres do-
minicales reviennent dans le même ordre. Ces sept lettres dominicales
se suivent et se succèdent pour marquer le dimanche par un ordre con-
traire et rétrograde, en sorte qu'en supposant A la lettre dominicale
d'une année, G devenait la lettre dominicale de l'année suivante, ensuite
F pois E, etc., en remontant jusqu'à A. En effet, supposé A la lettre
du trois centsoixante-cinquième jour de l'année (dimanche), A sera aussi
la lettre du lundi, premier jour de l'année suivante, et le dimanche,
septième jour de cette même année, tombera sous la lettre G. Ce cercle
s'achèverait en sept ans, si l'année bissextile ne dérangeait l'ordre des
lettres, en exigeant deux lettres dominicales pour l'année intercalaire,
l'une jusqu'au bissexte (24 février), et l'autre pour le reste de l'année,
ce qui a donné lieu au cycle solaire. La réforme du calendrier sous Gré-
goire XIII a troublé l'ordre des lettres dominicales, de telle sorte que la
lettre A de l'ancien calendrier répond à la lettre D du nouveau. {Voir
le Diet, de Trévoux, art. Lettre dominicale.)
ANNÉE ^208. 4n
valiers beaucoup de vêtements de fête. Puis, le lende-
main de la purification de la bienheureuse Marie, la
lune éprouva une éclipse : elle^ parut d'abord d'un
rouge sanglant et ensuite complètement noire. Vers
le même temps, Philippe, évêque de Durham, et
Geoffroi, évêque de Chester, payèrent tribut à la na-
ture humaine et cessèrent d'être corporellement. Cette
même année , Isabelle, reine d'Angleterre, donna
au roi Jean un fils légitime qu'elle appela Richard.
Cette même année, le pape Innocent, voyant le
cœur du roi Jean tellement endurci, que ni la dou-
ceur des avertissements ni la sévérité des menaces ne
pouvaient l'amener à reconnaître Etienne pour ar-
chevêque de Cantorbéry, fut touché de douleur, et,
sur le conseil de ses cardinaux, donna mission à
Guillaume, évêque de Londres, à Eustache, évêque
d'Ély, à Mauger, évêque de Worcester, d'aller trou-
ver le roi et d'appeler son attention avec une pieuse
sollicitude sur Tétat de l'église de Cantorbéry. Ils de-
vaient l'exhorter au nom du Seigneur à se laisser
vaincre par Dieu, parce que c'était une victoire que
d'être vaincu ainsi, et que par ce moyen il s'attirerait
la faveur du Dieu dont on peut dire que celui qui le
sert est roi. Dansle cas où ils le trouveraient rebelle et
opiniâtre à cet avis (comme cela eut lieu en effet), ils
lanceraient l'interdit sur tout le royaume d'Angleterre
et lui annonceraient au nom de l'autorité apostoli-
que, que si ce moyen ne suffisait pas pour le corriger
de son opiniâtreté, le pape appesantirait encore su
main sur lui; parce qu'il fallait nécessairement que
II. 27
^^8 - JEAN-SÀNS-TERRE.
celui-là fût vainqueur, qui, pour le salut de la sainte
église, avait dompté le diable et les aiiges rebelles et
enlevé leur proie aux cachots du Tartare. Le pontife
écrivit aussi des lettres apostoliques aux évêques suf-
fragants de Téglise de Cantorbéry et aux autres prélats
de ce diocèse, leur commandant, en vertu de Tobéis-
sance qu'ils lui devaient, de reconnaître pour leur
père et pasteur ledit archevêque et d'avoir soin de lui
obéir avec la charité convenable.
Les évêques de Londres, d'Ély et de Worcester al-
lèrent trouver le roi Jean d'après l'ordre qui leur
avait été transmis. Ils lui exposèrent fidèlement le
message apostolique, le supplièrent humblement et
en versant des larmes d'avoir le Seigneur devant les
yeux, de rappeler dans leur église l'archevêque et les
moines de Cantorbéry, de les honorer et de les aimer
avec charité parfaite, d'éviter le. scandale d'un inter-
dit, afin que celui qui récompense les mérites dai-
gnât augmenter sa puissance temporelle et lui accor-
dât après sa mort la gloire qui n'a point de fin. Mais,
au moment où les évêques qui parlaient dans son
intérêt allaient continuer, le roi entra en fureur, vo-
mit des torrents de blasphèmes contre le pape et
contre ses cardinaux, et jura par les dents de Dieu
que si eux ou d'autres avaient l'audace de mettre ses
terres en interdit, il renverrait sur-le-champ au pape
tous les prélats, clercs ou prêtres ordonnés d'Angle-
terre et confisquerait tous leurs biens; ajoutant qu'il
ferait arracher les yeux et couper le nez à tous les
Homains quels qu'ils fussent qui se trouveraient dans
ANNEE ^208. 4^9
«es états, afin qu'à ces marques d'ignominie on les
distinguât entre toutes les nations. Puis, s'adressant
aux évêques eux-mêmes, il leur ordonna de sortir au
plus vite de sa présence, s'ils voulaient éviter quel-
que scandaleux châtiment corporel. Les trois évê-
ques s'étant retirés et voyant que le repentir ne ger-
mait pas daiis le cœur du roi, ne craignirent point,
dans le carême suivant, d'exécuter la sentence du
souverain pontife, et le premier lundi de la passion
de notre Seigneur, qui tombait le dixième jour avant
les calendes d'avril, ils lancèrent l'interdit général
sur toute l'Angleterre; et cet interdit, selon le bref
formel du pape, devait être observé sans aucune ex-
ception et nonobstant tout privilège. Alors en Angle-
terre tous les sacrements ecclésiastiques furent sus-
pendus, excepté la confession et le viatique pour les
moribonds et le baptême pour les enfants. Les corps
de ceux qui mouraient étaient portés hors des villes
et des bourgs et jetés comme des chiens dans les or-
nières ou dans les fossés, sans que les prêtres leur ac-
cordassent le secours de leurs prières. Que dirai-je?
Guillaume, évêque de Londres, Eustache, évêque
d'Ély, Mauger, évêque de Worcester, Jocelin, évêque
de Bath, et Gilles, évêque de Hereford, quittèrent
secrètement l'Angleterre; pensant qu'il valait mieux
éviter pour un temps la colère du roi irrité que de
rester sans profit pour personne dans une terre in-
terdite.
Le roi Jean ordonne la confiscation de tods les-
420 JEAN-SANS-TERRE.
BIENS DU CLERGÉ, — II s'aSSCRE DE LA FIDÉLITÉ ET DE
l'appui des grands du royaume. — Refus de Guillaume
DE ]3rause. — Faits divers. — Le roi d'Angleterre
devint furieux à la nouvelle de Finterdit. Il envoya
ses vicomtes et autres ministres d'iniquité dans toute»
les contrées du royaume avec ordre de déclarer tant
aux prélats qu'aux personnes de leur juridiction et
avec les menaces les plus terribles, qu'ils eussent à quit-
ter le royaume sur-le-champ et à aller demander au
pape qu'il leur fît rendre justice. Il mit les évêchés,
les abbayes, les prieurés sous la garde des laïques, et
fit confisquer tous les revenus ecclésiastiques. Mais
en Cette occasion la généralité des prélats agit avec
grande sagesse ; ils déclarèrent qu'ils ne sortiraient
de leurs monastères qu'expulsés par la violence. Les
officiers royaux, étant instruits de cette résolution,
ne voulurent faire violence à aucun d'eux, car ils
n'avaient point d'ordres du roi à cet égard. Mais ils
se saisirent de tous leurs biens au profit du roi et leur
donnèrent à peine, sur ce qui leur appartenait, de
quoi se nourrir et se vêtir. Les greniers des clercs
furent fermés partout sur l'ordre du roi et devinrent
la propriété du fisc. Les concubines des prêtres et des
clercs furent saisies dans toute l'Angleterre par les
ofOciers royaux et forcées à payer de grosses rançons.
Tout religieux ou tout Lomme appartenant à l'église
qui était rencontré voyageant sur les routes, était jeté
à bas de son cheval, dépouillé, nialtraité par les gens
du roi et il n'y avait personne qui rendît justice aux op-
primés. Un jour, tandis que le roi Jean se trouvait sur
ANNEE ^208. -«24
les limites du pays de Galles, les officiers d'un certain
vicomte lui amenèrent, les mains liées derrière le
dos, un brigand qui avait volé et tué un prêtre sur la
grandVoute; ils demandèrent au roi ce qu'il fallait
faire de cet homme. Il leur répondit aussitôt : « Il
« m'a débarrassé d'un de mes ennemis, lâchez-le et
« laissez-le aller. » Les parents de l archevêque et
ceux des évêques qui avaient prononcé l'interdit
furent saisis par Tordre du roi : on les dépouillait
de tous leurs biens et on les jetait dans les prisons.
Au milieu de ces calamités, les évêques dont nous
avons parlé passaient leur temps au delà de la mer,
vivant dans Tabondance et les plaisirs, ils ne se pré-
sentaient point comme un rempart pour la maison du
Seigneur, et justifiaient cette parole du Rédempteur:
« Lorsqu'ils ont vu le loup venir à eux, ils ont laissé
« là les brebis, et se sont enfuis. »
Au milieu de ces œuvres de violence et d'impiété,
le roi Jean commença à réfléchir et à craindre que le
seigneur pape, ne se contentant pas de l'interdit,
n'appesantît sa main sur lui en l'excommuniant no-
minalement , ou en déliant les seigneurs anglais du
serment de fidélité. Aussi , pour ne pas paraître avoir
rien perdu de sa puissance royale, il envoya une
troupe de gens armés vers les plus puissants barons,
et surtout vers ceux dont il suspectait la fidélité , et
il exigea d'eux des otages afin de pouvoir les mainte-
nir dans le devoir , si par la suite ils tentaient d'ab-
jurer sa cause. Beaucoup d'entre eux acquiescèrent
aux ordres du roi, et livrèrent à ses officiers les uns
422 jean-sans-terre:.
leurs ûls , les autres leurs neveux et leurs proches
parents selon la chair. Les gens du roi s'étant présen-
tés à -Guillaume de Brause , noble seigneur, et lui
ayant demandé des otages comme ils avaient fait aux
autres , ils rencontrèrent un obstacle auquel ils ne
s'attendaient pas. En effet, Tépouse de Guillaume,
nommée Mathilde , leur coupa la parole en s'écria nt
avec Temportement de la femme : « Je ne confierai
9 pas mes enfants à votre maître le roi Jean, lui qui
« a tué lâchement son neveu Arthur qu'il aurait dû
« garder honorablement. » Son mari ayant entendu
cette parole , réprimanda Mathilde et dit : « Vous avez
« tenu contre notre seigneur le roi le langage d'une
« femme folle. Si je l'ai offensé en quelque point , je
« suis prêt à lui donner satisfaction comme à mon
« seigneur et maître , par moi-même et sans otages,
« en me présentant au jugement de sa cour et de mes
« pairs les barons , au jour et au lieu qui me seront
« assignés. » Les messagers , de retour auprès du
roi , lui racontèrent ce qu'ils avaient entendu. Le roi,
violemment courroucé , envoya secrètement ses che-
valiers et ses sergents pour s'emparer de Guillaume
et de toute sa famille, et pour les lui amener au plus
vite. Mais Guillaume , averti par ses amis, s'était ré-
fugié en Irlande avec sa femme , ses enfants et ses
proches. Cette même année , les moines blancs qui
avaient observé l'interdit dans le principe, prirent
ensuite sur eux, d'après Tordre de leur principal
tabbé, de célébrer les offices divins. Mais lorsque cette
témérité fut parvenue à la connaissance du souve-
ANNÉE 1209. 425
rain pontife, ceiui-ci les suspendit à leur grande con-
fusion. Celte même année , Philippe , duc de Souabe,
qui disputait l'empire à Othon , fut tué.
Faits divers. — Paix entre le iioi Je aïs et le roi
d'Ecosse. — L'an du Seigneur i209, le roi d'An-
gleterre Jean , passa les fêtes de Noël à Bristol , et là
interdit dans toute l'Angleterre la chasse aux oiseaux.
Henri, duc de Souabe ', s'étant rendu en Angleterre
et s'étant présenté au roi Jean au nom d'Othon , roi
d'Allemagne , en obtint une grosse somme d'argent
pour subvenir aux besoins dudit Othon , et se hâta
de retourner dans son pays.
Cette même année, par la médiation d'Etienne,
archevêque de Cantorbéry , la permission de célé-
brer une fois par semaine les offices divins fut ac-
cordée aux églises conventuelles d'Angleterre ; mais
les moines blancs furent exceptés de cette faveur, parce
qu'après avoir observé d'abord l'interdit , ils avaient
ensuite célébré les offices sur Tordre de leur principal
abbé , mais sans l'aveu du pape. Vers le même temps,
Louis, fils aîné et légitime héritier de Philippe , roi
de France, reçut à Compiègne le baudrier militaire
des mains de son père , et cent autres seigneurs fu-
rent créés chevaliers avec lui. Vers la fête de saint
Michel , le roi Jean transporta son échiquier de
Westminster à Northampton , en haine des gens de
Londres.
• Nous pensons qu'il s'agit de Henri 1'''', duc de Lothier et de Bra-
bant, qui avait embrasse le parti d'Othon.
AU- JEAN-SANS-TERRE.
Vers le même temps , le roi Jean ayant rassemblé
une nombreuse armée , dirigea ses armes et ses ban-
nières du côté de TEcosse. Étant arrivé dans la pro-
vince de Northumberland , il rangea ses troupes en
bataille près d'un château qu'on appelle Norham.
Lorsque le roi d'Ecosse reçut cette nouvelle , il crai-
gnit de se mesurer avec le roi Jean , dont il connais-
sait le caractère emporté et cruel. Il marcha à sa
rencontre, et offrit de traiter de la paix. Mais le roi
d'Angleterre entra en fureur et lui reprocha amè-
rement d'avoir donné asile dans son royaume ^
ses fugitifs et à ses ennemis déclarés , et de leur
avoir accordé aide et faveur à son grand préjudice;
quand le roi d'Angleterre eut exhalé ainsi sa colère ,
des amis communs interposèrent leur médiation , et
la bonno harmonie fut rétablie aux conditions sui-
vantes : Le roi d'Ecosse donnera au roi d'Angleterre,
pour le bien de la paix, onze mille marcs d'argent;
pour plus grande sécurité, il livrera ses deux filles
en otages, afin que, par ce moyen , une paix plus
solide soit conclue. Le roi d'Angleterre , en quittant
le château de Norham , le quatrième jour avant les
calendes de juillet, ordonna que dans toutes les fo-
rêts d'Angleterre , les broussailles fussent brûlées et
les fossés comblés, livrant ainsi les fruits de la terre
aux ravages des bêtes fauves. Ensuite il reçut l'hom-
mage de tous les hommes libres-tenanciers, et voulut
que , dans tout le royaume , les enfants de douze ans
vinssent lui jurer fidélilé ; aprèsquoi il leur donna
lo baiser de paix et les renvoya. Les Gallois aussi
ANNEE ^209. 425
(chose inouïe jusqu'alors!) se rendirent auprès du roi
à Woodstock , et lui firent hommage ; mais leur sé-
jour fut aussi onéreux aux riches qu'aux pauvres.
Cette même année , Othon , fils du duc de Saxe et ne-
veu du roi d'Angleterre, fut sacré à Rome empe-
reur romain par le pape Innocent 111 , le quatrième
jour avant les nones d'octobre.
Dispersion de l'université d'Oxford. — Le roi Jean
EST excommunié NOMINATIVEMENT. — Sa CRUAUTÉ. — 1l
est ENCOURAGÉ DANS SA RÉSISTANCE PAR UN THÉOLOGIEN
NOMMÉ LE Maçon. — - Consécration de l'évêque de Lin-
coln. — Vers le même temps, un clerc qui s'occu-
pait d'études libérales tua à Oxford , une femme par
accident; et voyant qu'elle était morte, il pourvut à
son salut par la fuite. Le gouverneur de la ville et
beaucoup d'autres accoururent , et , à la vue de la
femme morte , ils se mirent à chercher le meurtrier
dans sa maison; car elle la louait au clerc dont j'ai
parlé et à trois autres clercs de ses amis. Ne trouvant
pas le véritable coupable, ils s'emparèrent des trois
autres clercs qui ne savaient pas même de quoi il s'a-
gissait, et ils les jetèrent en prison. Peu de jours
après , sur l'ordre du roi d'Angleterre , et au mépris
des libertés ecclésiastiques, on les conduisit hors de
la ville, et on les pendit. A la nouvelle de cette ini-
quité, trois mille clercs, tant maîlres qu'écoliers,
quittèrent Oxford ; en sorte qu'il ne resta plus per-
sonne dans l'université. Les uns se retirèrent à Cam-
bridge, les autres à Heading, et s'y livrèrent à
42è JEAN-SàNS-TÉRRE.
Tétude des lettres. L'université d'Oxford fut coiïiplé-
tement déserte. Celte même année, Hugues , archi-
diacre de Wells et chancelier du roi , fut élu, par les
soins dudit roi,- à Tévéché de Lincoln. Aussitôt après
l'élection faite , il reçut du roi la libre disposition de
tout l'évêclié.
Il y avait déjà près de deux ans que le roi Jean, à
cause de l'interdit, exerçait dans toute l'Angleterre
une persécution furieuse et infatigable tant contre les
gens d'église que contre plusieurs laïques : on ne
pouvait plus espérer qu'il voulût se corriger ou don-
ner satisfaction. En6n le pape Innocent ne put souf-
frir plus longtemps que dé tels excès restassent im-
punis. Aussi, sur l'avis de ses frères les cardinaux, il
songea 'à extirper radicalement le scandale de l'é-
glise, et donna mission aux évêques de Londres,
d'Ély et de Worcester, de lancer l'excommunication
sur le roi Jean nominalement, et de faire publier
solennellement, chaque dimanche et chaque jour de
fête, dans toutes les églises conventuelles d'Angle-
terre, la sentence qui devait le rendre pour tous un
objet d'horreur dont on évite le contact. Mais, quand
les évéques dont j'ai parlé eurent transmis aux évê-
ques, leurs confrères, etauxautresprélats d'Angleterre
qui étaient restés en Angleterre l'ordre apostolique ,
et qu'ils les eurent chargés de publier la sentence,
la crainte qu'inspirait le roi , ou le désir de conser-
ver sa faveur les renditions muets, comme des
chiens qui n'osent aboyer. Aussi ils différèrent de
remplir le devoir qui leur avait été imposé, et n'cxé-
ANNÉE ^209. Atî
cutèrent nullement le mandat apostolique, selon les
règles du droit. Néanmoins la sentence fut bientôt
connue : elle se répandit daifs les rues et dans les
places publiques. Partout où les hommes s'assem-
blaient, elle était Tobjetdes entreliens les plus secrets,
et passait de bouche en bouche. Un jour queGeoffroi,
archidiacre de Norwich, siégeait à Westminster dans
l'échiquier, relativement aux affaires du roi , il se
mit à s'entretenir à voix basse avec ses collègues as-
sis près de lui, sur la sentence lancée contre le roi, et
dit qu'il n'était point sûr à des bénéficiers d'être plus
longtemps les officiers d'un roi excommunié ; et, à
ces mots, il retourna chez lui sans demander son
congé. Peu de temps après, ces faits étant venus à la
connaissance du roi, il fut violemment courroucé, et
envoya le chevalier Guillaume Talbot avec une
troupe d'hommes d'armes qui se saisirent de l'archi-
diacre, le chargèrent de lourdes chaînes et le jetè-
rent dans un cachot. Au bout de quelques jours, sur
Tordre du roi Jean , on le revêtit d'une chape de
plomb, et le malheureux expira tant par la faim qu'on
lui avait fait souffrir que par la pesanteur d'un pareil
fardeau.
A l'époque de l'interdit, un faux théologien, maî-
tre Alexandre dit le Maçon, s'était introduit dans les
conseils du roi. Cet homme, par ses encouragements
iniques , ne contribuait pas peu à entretenir le roi
dans ses dispositions cruelles. Il disait que le fléau
qui désolait l'Angleterre ne provenait pas de la faute
du roi, mais des désordres commis par les sujets. Il
428 JliAN-SANS-TERRE.
prétendait qu'un roi était la verge de la fureur du
Seigneur; qu'un prince était fait pour gouverner ses
peuples et ses autres sujets avec une verge de fer, et
pour les briser tous comme un vase de potier; pour
mettre dans les entraves les pieds des puissants , et
pour attacher les fers aux mains de ses nobles. Il
ajoutait qu'il n'appartenait pas au pape de s'immis-
cer dans les affaires laïques des rois ou des princes,
ou de se mêler du gouvernement, et il s'appuyait sur
quelques arguments vraisemblables, en répétant que
le Seigneurn'avaitdonnéauprincedes apôtres, Pierre,
d'autre puissance que celle qui doit s'exercer sur Té-
gliseetsur les choses ecclésiastiques. Par ces raison-
nements spécieux et d'autres semblables , il s'attira
tellement la faveur du roi, que ce même roi dépouilla
par violence plusieurs religieux de leurs bénéfices
pour les lui donner. Mais, dans la suite, lorsque le
pape eut été informé de la perversité de cet homme ,
il eut soin qu'on le dépouillât de tous ses biens et de
tous ses bénéfices, et il fut bientôt réduit à une si
grande misère, que, vêtu de mauvais haillons et cou-
vert de honte, il se vit forcé de mendier son pain de
porte en porte. En le voyant ainsi, bien des gens di-
saient pour se moquer : « Voici Thomme qui n'a pas
« pris le Seigneur pour aide, mais qui a mis son es-
« poir dans la multitude de ses richesses et sa force
« dans sa vanité. Maintenant, qu'il soit toujours en
(( haine au Seigneur, el que son souvenir disparaisse
(( de la terre, parce qu'il ne s'est pas souvenu de ce
« (jue c'était que la miséricorde! C'est pourquoi Dieu
ANNEE ^2^0. 42»
« le détruira à la fin , sa prière lui sera réputée à
« péché, et son habitation sera rasée de la terre des
« vivants. »
Vers le même temps, Hugues, élu à Lincoln, ob-
tint du roi la permission de passer en France pour
s'y faire consacrer par Tarchevêque de Rouen ; mais
il n'eut pas plutôt abordé en Normandie, qu'il alla
trouver Etienne, archevêque de Cantorbéry, et après
lui avoir promis obéissance canonique, il fut consacré
par lui, le treizième jour avant les calendes de jan-
vier. Lorsque le roi en eut été informé, il mit la main
surl'évêché de Lincoln, et en détourna à son profit
tous les revenus. Le roi confia aussi son sceau à
Gaultier de Gray, et le nomma chancelier. Dans ces
nouvelles fonctions, Gaultier ne songea qu'à faire en
tout la volonté du roi.
Exactions sanglantes contre les Juifs. — Histoire
d'un juif de Bristol. — Démêlé entre l'empereur
Otbon et le pape. — Excommunication d'Othon. —
L'an ^210 de la nativité du Sauveur, aux fêles de
Noël, le roi Jean tint sa cour à Windsor. Malgré la
sentence prononcée contre lui, tous les seigneurs
d'Angleterre étaient présents et communiquaient
avec lui. Ce n'est pas qu'ils n'eussent point connais-
sance de cette sentence, qui, sans avoir été pu-
bliée hautement, ne s'était pas moins répandue de
bouche en bouche et d'oreille en oreille dans toutes
les contrées d'Angleterre; mais c'est que le roi ten-
dait des embûches, et faisait tout le mal possible à
JJ50 JEAN-SANS-TERRE.
ceux qui refusaient devenir. Ensuite, sur Tordre du
roi, on se saisit de tous les juifs d'Angleterre, hom-
mes et femmes ; on les emprisonna et on les maltraita
cruellement, jusqu'à ce qu'ils eussent payé sur leurs
biens ce qu'exigeait la rapacité du roi. Quelques-uns
d'entre eux, exposés à d'affreuses tortures, donnaient
tout ce qu'ils "possédaient et promettaient plus en-
core, afin d'échapper à tant de supplices. Il y en eut
un à Bristol, qui, après avoir subi des tortures de
toute espèce, refusait constamment de se racheter et
de mettre fin à ses douleurs. Le roi ordonna alors à
ses bourreaux de lui arracher tous les jours une dent
mâchelière, jusqu'à ce qu'il eût payé dix mille marcs
d'argent. Pendant sept jours il se laissa arracher
sept dents , en souffrant d'intolérables angoisses ;
mais le huitième jour, au moment où les bourreaux
allaient se mettre à Tœuvre, ce juif, tardif conserva-
teur d'instruments si utiles, donna l'argent qu'on
lui demandait , afin qu'il lui fût permis, après avoir
perdu sept dents, de garder la huitième.
A cette même époque , Othon , empereur des Ro-
mains, se souvint du serment qu'il avait fait lorsque
le pape l'avait élevé à l'empire, et par lequel il s'é-
tait engagé à conserver les dignités de l'empire , et à
recouvrer , selon son pouvoir , les droits qui en au-
raient été détachés. Il chargea , en conséquence, les
hommes loyaux de l'empire de faire une enquête
sur ses châteaux seigneuriaux , et s'efforça de ra-
mener en son pouvoir tout ce qui, d'après l'enquête,
paraissait appartenir à l'empire. Cette mesure lit
ANNEE ^2I0. 45^
naître une grande discussion entre le seigneur pape et
ledit empereur, parce qu'à lepoque où Fempire était
vacant, le pape s'était emparé de plusieurs châteaux
et autres possessions qui étaient du ressort de la di-
gnité impériale. Aussi Tempereur , en voulant re-
couvrer ce qui était sien , s'attira la haine injuste du
pape. L'empereur Othon ne ménagea pas non plus
Frédéric, roi de Sicile, qui , également pendant la
vacance de l'empire, s'était saisi de quelques forte-
resses et les avait gardées. A ce sujet , le pape Inno-
cent adressa à l'empereur Othon lettre sur lettre , et
message sur message pour lexhorter à cesser de per-
sécuter l'église romaine et à ne pas dépouiller de son
héritage le roi de Sicile , dont la tutelle avait été con-
fiée au saint siège apostolique. On assure que l'em-
pereur répondit ainsi aux messagers pontificaux :
« Si le souverain pontife désire posséder injustement
« ce qui appartient à l'empire , qu'il me délie du ser-
« ment que lui-même m'a fait prêter à l'époque de
« ma consécration ; serment par lequel je m'enga-
« geais à faire recouvrer à la dignité impériale les
« droits qui en avaient été détachés. » Le pape ne
voulut pas délier l'empereur du. serment qu'il avait
prêté , et que tous les empereurs sont tenus de jurer
sur les saints Évangiles le jour de leur consécration.
L'empereur , de son côté , refusa de se dessaisir des
droits impériaux qu'il avait déjà en grande partie re-
couvrés à la tête d'une armée puissante. Le pape
lança alors contre Tempereur une sentence d'excom-
munication , et délia du serment de fidélité tous les
^'
432 ■ JEAN-SANS-TERRE.
seigneurs d'Allemagne et tous ceux de l'empire ro-
main j ce qui augmenta encore la haine et la colère
du roi Jean.
Le roi Jean conduit cne armée en Irlande. — Nou-
velles CRUAUTÉS ET NOUVELLES EXACTIONS DU ROI.
Cette même année, le roi d\4ngleterre Jean réunit à
Pembroke , dans le pays de Galles , une nombreuse
armée. 11 partit pour l'Irlande, et y aborda le hui-
tième jour avant les ides de juin. A son arrivée dans
la ville de Dublin , plus de vingt rois du pays se ren-
dirent auprès de lui , saisis de la plus vive terreur ,
lui firent hommage et lui jurèrent fidélité. Cependant
quelques autres rois du pays restèrent chez eux et dé-
daignèrent de venir trouver le roi , parce qu'ils oc-
cupaient des positions où ils ne craignaient point
d'être forcés. Le roi fit publier en Irlande les lois et
coutumes anglaises; il y établit des vicomtes et d'au-
tres officiers qui devaient rendre la justice au peuple
de cette île d'après les lois anglaises. Déjà Jean de
Gray, évèque de Norwich , qu'il avait établi justicier
dans ce pays, avait fait fabriquer le denier irlandais
conformément au poids, de la monnaie anglaise , et
avait ordouné que l'obole aussi bien que le quart d'as
fussent fondus dans des moules ronds. Le roi Jean
voulut qu'en Irlande comme en Angleterre la mon-
naie fût la même pour tous et d'un usage commun ,
et que , dans ses trésors , on reçût le denier frappé
dans l'une et l'autre contrée. Le prophète Merlin
avait prédit cette forme ronde donnée à la monnaie,
ANNEE ^2^0. 433
quand il disait : « Ce qui sert aux échanges du com-
« merce sera coupé en deux : la moitié sera ronde ^ »
Après avoir ainsi organisé le gouvernement , le roi
Jean s'avança dans le pays avec une nombreuse ar-
mée. Il s'empara de plusieurs forteresses dont ses
ennemis étaient maîtres : car Gaultier de Lasci, noble
baron , et beaucoup d'autres, redoutaient de tomber
entre ses mains et fuyaient devant sa face. Entin le
roi étant venu dans un canton d'Irlande qu'on ap-
pelle Meath , assiégea et prit, dans une forteresse du
pays , Mathilde , épouse de Guillaume de Brause ,
ainsi que Guillaume son fils , et la femme de ce der-
nier. Les caplifs s'étant échappés secrètement, furent
repris dans Tîle de May et présentés au roi qui les fit
charger de lourdes chaînes , les envoya en Angle-
terre , les fit renfermer sous bonne garde dans le
château de Windsor , où ils moururent tous de faim
par son ordre. Alors le roi Jean , ayant fait recon-
naître ses lois dans la plus grande partie de l'Irlande,
remonta triomphant sur ses vaisseaux , et aborda en
Angleterre , le troisième jour avant les calendes de
septembre, puis s'étant rendu à Londres en toute
hâte, y fit convoquer tous les prélats d'Angleterre.
Vinrent à cet appel général , les abbés, les prieurs ,
les abbesses , les templiers , les hospitaliers , les gar-
diens des possessions de Tordre de Cîteaux et des
autres ordres d'oulre-mer , quels que fussent leur
rang et le«ir règle; et le roi Jean exigea d'eux une
* Voir la noie 7* sur les monnaies n la Hn dn volume.
n. 28
45 i • JEAN-SANS-TERRE.
rançon si énorme et une si horrible dilapidation des
choses ecclésiastiques, que la somme qu il leur ex-
torqua monta, dit-on , à plus de cent mille livres
sterling. Les moines bluncs d'Angleterre ^ durent
contribuer à ce tailiage , et durent payer à part au
roi, bon gré, malgré, et nonobstant tout privilège ,
une somme de quarante mille livres d'argent, (et il
ne souffrit pas que les abbés des moines blancs se
rendissent au chapitre annuel de leur ordre, de peur
que leurs plaintes ne soulevassent le monde entier
contre lui. Ceux qui donnèrent au roi Jean ces con-
seils de rapiner à Sainte-Brigite de Londres , étaient
Guillaume Bruer , Robert de Turnham , Regnault de
Cornouailles et Richard du Marais, qui , tous, pé-
rirent malheureusement^.) Enfin, si l'on racontait
en détail cette série d'exactions , il y aurait de quoi
arracher des larmes aux yeux des tyrans eux-mêmes,
et exciter Tindignation chez tous ceux qui en enten-
«iraient le récit. Cette même année, Gaultier de Gray
fut élu évêque de Chester, et Henri , archidiacre de
Stafford , évêque d'Exeter. Une foule de juifs , pour
se soustraire à la persécution , abandonnèrent le
royaume.
Le boi Jean soumet le pays de Galles. — Députés
DU pape. — Regnault , comte de Boulogne , proscrit
* Les moines de Cîteaux, ainsi nommés parce qu'ils portaient Tbabit
blanc, par opposition aux moines noirs , les bénédictins. Saint-Albans
était une abbaye de bénédictins.
• Intercalation fournie par le manuscrit de Cotton.
ANNEK H 211. 455
PAR LE ROI DE FrANCE. MoRT DE GUILLAUME DE
Brause. — Les sujets du roi déliés dd serment de fi-
délité.—Noms DE SES principaux CONSEILLERS. — L'oil
de grâce ^2^^ , le roi d'Angleterre Jean , à l'époque
de Noël , tint sa cour à York , en présence des coriîtes
et barons du royaume. Cette même année , le même
roi réunit une nombreuse armée à Leominster (?)*,
et entra dans le pays de Galles , le 8 avai.t les ides de
juillet. Suivi de forces puissantes, il pénétra dans
l'intérieur du pays jusqu'au Snowdon , détruisant
tout sur son passage. Il sounût sans obstacle les rois
et les seigneurs du pays. 11 se fît livrer vingt-huit ota-
ges qui devaient répondre de leur fidélité à l'avenir;
puis, iejourdel assumption de la bienheureuseMarie,
il revint victorieux à Leominster. De là, il se rendit
à Northampton où il fut joint par deux députés que
le pape lui envoyait avec des lettres apostoliques. C'é-
tait lesous-diacrePandolphe, conseillerintime du sei-
gneur pape, et frèreDurand de la milice du Temple.
Ils venaient pour rétablir la paix entre la royauté et le
sacerdoce. Sur les exhortations des députés, le roi con-
sentit volontiers à ce que l'archevêque et les moines de
Cantorbéry, ainsi que les évêques bannis d'Angleterre,
revinssent dans le royaume sans être inquiétés Mais
quand il fut question des torts que ceux-ci avaient
soufferts et de leurs biens confisqués , le roi refusa de
donner satisfaction à l'archevêque et aux évêques ; et
4 Album monasteriuin , dit le texte. Ne retrouvant pas ce lieu dans
Oamden , nous donnons la traduction In plus probable.
Î5G JEAN-SANS-TERRE.
les députés revinrent en Gaule sans avoir rien conclu.
Ensuite !e roi Jean imposa un escuage de deux marcs
d'argent à tous les chevaliers qui n'avaient point fait
partie de l'expédition dans le pays de Galles. Cette
même année mourut un noble seigneur, un illustre
chevalier , Roger , constable de Chester.
Vers le même temps, Regnault, comte de Boulo-
gne, homme d'une grande bravoure et d'une grande
expérience dans la guerre, fut injustement chassé de
son comté et privé de tous ses biens par Philippe,
roi de France. Après Texpulsioji du comte, le roi de
France fit épouser à son fils Philippe la fille et la
légitime héritière dudit Regnault, et lui donna le
comté de Boulogne en propriété perpétuelle. Regnault
étant venu en Angleterre, fut reçu honorablement par
le roi Jean , qui lui donna par une largesse vraiment
royale trois cents livrées* de terre, pour lesquelles ledit
comte fit hommage et jura fidélité au roi. Léolin ,
prince de Nortwalles, est forcé à la soumission.
Robert deTurnham meurt à cette époque.
Vers le même temps, le vieux Guillaunie de Brause,
qui , fuyant devant le roi d'Angleterre Jean , s'était
sauvé d'Irlande en Fiance, mourut à Corbeil ^ la
veille de saint Laurent. Son corps fut porté à Paris
et enseveli honorablement dans l'abbaye de Saint-
Victor. Cette même anne, le pape Innocent, voyant
que le roi d'Angleterre Jean avait dédaigné les avis
i Cliaque livrée exprimait un revenu annuel d'une livre d'argent {Voir
li) note 2 à la pa{>e 406 du premier volume.
1 Ebulam^ nous adoptons la var. Corhilam.
ANNÉE ^2^^. -<57
salutaires des députés qu'il lui avait envoyés, et cour-
roucé de son opiniâtreté extraordinaire, délia du
serment de fidélité et de la soumission qu'ils avaient
jurée au roi les princes et autres, grands comme
petits, qui étaient du ressort de la couronne d'An-
gleterre ; défendant formellement, et sous peine d'ex-
communication, à tous en général et à chacun en
particulier, de communiquer en aucune façon avec
lui, soit dans les repas , soit dans les conseils , soit
dans les entretiens. A Tépoque de l'interdit, le roi
était entouré d'iniques conseillers que je nommerai
ici en partie : Guillaume , frère du roi et comte do
Salisbury, Albéricde Ver, comte d'Oxford , Geoffroi ,
fils de Pierre, justicier d'Angleterre; trois évêques
courtisans Philippe, évêque de Durham, Pierre,
évêque de Winchester, Jean, évêque de Norwich ,
Hichard du Marais, chancelier du roi, Hugues de
Neuilly, grand forestier, ^Guillaume de Wrotham ,
gardien des porls maritimes , Robert de Vieux-Pont
et Hyon son frère , Brien de l'isle , Geoffroi de Luci ,
Hugues de Bailleul et Bérard son frère, Guillaume
de Canteloup et Guillaume son fils , Foulques de Can-
teloup , Regnault de Cornouailles , vicomte de Kent,
Robert de Braibroc et Henri son fils , Philippe de
VIetores, Jean de Bassingburn , Philippe Marci ,
châtelain de Nottingham , Pierre de Maulei , Robert
de Gaugi, Gérard d'Athies et Ingelard son neven,
Foulques et Guillaume Brner, Pierre, fils de Hére-
* Protofesturius^ nous lisons Protoforcsturius.
^58 JKAN-SANS-TERRE.
bert, Thomas Basset , et beaucoup d'autres qu il se-
rait trop long d'énuniérer : tous s'efforçaient de
plaire au roi, et en toute occasion lui donnaient non
pas des conseils dictés par la raison, mais ceux qu'ils
savaient devoir lui plaire. Vers le même temps, Geof-
froi, archevêque d'York , quitta ce monde et eut pour
successeur Gaultier. Mort du comte d'Albemarle et de
l'abbé de Saint-Edmorid, Sampson, qui avaitconstruit
un aqueduc et fait beaucoup de bien à son église.
Alexandre, fils du roi d Ecosse, est crée chevalier.
— Nouvelles hostilités des Gallois. — Le roi Jean
est averti d'une trahison contre sa personne. — Pro-
phétie d'un ermite.— L'an du Seigneur ^2^2, le roi
Jean passa les fêtes de Noël à Windsor, et dans le
carémesuivant, le dimanche où l'on chante: Réjouis-
toij Jérusalem, le même roi ceignit le baudrier mili-
taire à Alexandre, fils et légitime héritier du roi
d'Ecosse. C'est à Londres , à Sainte-Brigitte et dans
le repas donné à l'occasion de la fête des hospitaliers
de Clarkenvell, que cette cérémonie eut lieu. Cette
même année, Manger, évéque de Worcester, exilé
et proscrit d'Angleterre, parce qu'il défendait les
libertés de Téglise anglicane et qu'il désirait la jus-
tice, expira à Pontigny.
Vers le même temps, les Gallois sortirent à main
armée des lieux où ils étaient cachés , s'emparèreitt
de quelques chateaux appartenant au roi d'x\ngle-
terre , coupèrent la têt<^ à tous les chevaliers et ser-
gents qu'ils y rencontrèrent, désolèrent une foule de
ANNÉE ^212. 459
bourgades qu'ils livrèrent aux flammes, etse retirèrent
chez eux chargés de dépouilles et de butin, sans
avoir perdu un seul homme. Lorsque ce fait fut par-
venu à la connaissance du roi d'Angleterre, il entra
dans une grande colère, et réunissant une immense
armée de chevaliers et de soldats , cavaliers ou fan-
tassins , il se prépara à dévaster tout le pays de Galles
et à en exterminer les habitants. Lorsque le roi fut
arrivée Nottingham à la tête de ces forces nombreuses,
il fit saisir vingt-huit enfants qui lui avaient été livrés
comme otages par les Gallois Tannée précédente, et
pour se venger de cette attaque , les fit tous pendre
avant son dîner. Ensuite il se mit à table; mais
tandis qu'il buvait et mangeait , il recul un message
du roi d'Ecosse qui lui donnait avis d'une trahison
méditée contre lui : bientôt arriva un autre mes-
sager envoyé par la fille dudit roi Jean, femme du
prince de Galles Léolin; et ce second messager lui
remit des lettres semblables aux premières , en lui
disant que leur contenu était secret. Après son dîner,
le roi se retira d.ins un lieu écarté et se îU exposer la
teneur de ces lettres. Quoiqu'elles vinssent toutes
deux de pays différents, elles lui mandaient cepen-
dant la même chose. Mais le roi Jean s étant rendu
à Chester sans s'inquiéter de ces avis menaçants ,
reçut de nouveau des messages et des lettres qui lui
disaient que s'il persévérait dans son expédition com-
mencée, il serait ou massacré par ses propres barons,
ou livré à la haine des Gallois. A cette nouvelle , le
roi lut saisi d'inquiétude et de consternation; il se
440 JEAN-SANS-TERRK.
souvint que les seigneurs anglais avaient été déliés de
leur serment de fidélité, et il conamença à ajouter
foi aux lettres qui lui étaient remises. Alors chan-
geant fort à propos de dessein , il licencia son armée,
se rendit à Londres et envoya, vers tous les seigneurs
dont la fidélité lui était suspecte, des messagers chargés
de leur demander des otages. C'était un moyen de
reconnaître ceux qui voudraient ou non obéir à ses
ordres. Les seigneurs, n'osantrésisterauxinjonctions
du roi , remirent leurs fils , leurs neveux et leurs
parents à sa volonté ; et la colère du roi Jean se calma
pour quelque temps. Cependant Eustache de Vesci
et Robert (ils de Gaultier , accusés de la trahison dont
j'ai parlé et devenus suspects au roi , quittèrent l'An-
gleterre : Eustache passa on Ecosse, et Robert en
France.
Vers la même époque, il y avait dans la province
d'York un ermite, nommé Pierre, qui avait grande
réputation de sagesse parce qu'il avait souvent pré-
dit l'avenir. Entre autres choses qui lui avaient été
révélées sur le roi Jean par l'esprit de prophétie , il
affirmait et proclamait hautement , publiquement et
devant tous ceux qui voulaient l'entendre : « Que
« Jean ne serait plus roi à l'Ascension prochaine ni
« plus tard; et que , ce jour-là , la couronne d'An-
« gleterre serait transférée à un autre. » Le roi, ayant
été informé des paroles de l'ermite , se le fit amener ,
etluidemanda : « Est-ce que je dois mourir ce jour-là?
« Par quel autre moyen perdrai-je mon trône? »
Celui-ci se contenta de répondre : « Sachez, pour sur,
ANNÉE ^212. 441
« qu'au jour que j'ai dit, vous ne serez plus roi; et
« si je suis convaincu de mensonge , laites de moi ce
«qu'il vous plaira. » Alors , le roi lui dit : « Je te
« prends au mot , » et il le donna en garde à Guil-
laume d'Harcourt, qui l'enferma à Corfe, sous bonne
garde et chargé de fers , jusqu'à ce que l'événemefU
eût prouvé s'il avait dit vrai. Cette prophétie se répan-
dit bientôt dans les provinces les plus éloignées , el
tous ceux qui en eurent connaissance y ajoutèrent
autant de foi que si c'eût été parole venue du ciel. IT
y avait à cette époque beaucoup de seigneurs dans le
royaume d'Angleterre, dont le roi s'était fait des en-
nemis en violant leurs femmes et leurs filles; d'au-
tres qu'il avait réduits à la dernière misère par ses
criantes exactions; plusieurs enfin, dont il avait exilé
les parents et les amis selon la chair, en s'emparant
de leurs héritages ; en sorte qu'il avait autant d'enne-
mis déclarés qu'il avait de grands dans son royaume.
C'est ce qui fit qu'à cette époque ils se réjouirent
beaucoup en se voyant déliés du serment de fidélité :
ils envoyèrent même au roi de France , si ce que la
renommée raconte est vrai, une charte à laquelle
étaient apposés les sceaux de tous les seigneurs, pour
l'engager avenir sans crainte eu Angleterre; lui pro-
mettant qu'il y serait reconnu roi sur-le-champ , et
couronné avec gloire et honneur.
Le roi d'Angleterre est déclaré déchu du trône.
— Faits divers. — Incendie a Southwark. — Vers la
même époque, Etienne, archevêque de Cantorbéry ,
^42 JEAN-SANS-TERRE.
Guillaume, évéque de Londres, el Eustache , évoque
d'Ély , partirent pour Rome ; ils exposèrent au sei-
gneur pape les éuormités et tyrannies de tout genre
dont le roi Jean s'était rendu coupable depuis le mo-
meat de Tinterdit jusqu'au présent jour , en faisuni
sans relâclie au Seigneur et à la sainte église une
guerre impie et cruelle. Aussi suppliaient-ils humble-
ment le seigneur pape de daigner jeter un regard de
pieuse commisération sur Téglise d'Angleterre et de
la secourir : car elle était à Texlrémité. Alors le pape,
douloureusement affecté de la désolation du royaunie
d'Angleterre prit conseil de ses cardinaux^ desévéques
el autres prud'hommes, et déclara, par sentence déli-
nitive , (jue le roi d'Angleterre Jean était déchu du
trône, et que le pape devait désigner un roi plus digne
pour lui succéder. Afin d'exécuter cette sentence, le
seigneur pape écrivit au très-puissant roi de France,
Philippe; rengageant à se charger de celte entreprise
pour la rémission de tous ses péchés, et à chasser le
roi d'Angleterre d'un trône et d'un royaume que lui,
Philippe et ses successeurs posséderaient à perpétuité.
11 écrivit en outre à tous les seigneurs , chevaliers et
autres gens de guerre établis dans divers pays « de
prendre la croix pour détrôner le roi d'Angleterre ;
de suivre le roi de France qui serait le chef de Texpédi-
lion, et de travailler à venger l'injure de la commune
église. » il déclara aussi « que tous ceux qui contribue-
raient de leurs biens ou de leur personne à la ruine de
ce roi orgueilleux seraient placés sous la protection de
l'Eglise , tout aussi bien que ceux qui vont visiter le
ANNÉE I2i2. 443
tombeau du Seigneur , et qu'ils auraient paix , tant
pour leurs biens que pour leurs personnes et pour le
silut de leurs âmes. »> Cela fait, le seigneur pape en-
voya en France le sous-diacre Pandolphe , [nonce] à
latere, accompagné deTarclieveque etdesévêquesplus
haut nommés, afin de veiller à Texécution des me-
sures qui venaient d'etre prises. Mais Pandolphe, avant
départir, eut avec le pape un entretien secret et sans
témoins , dans lequel il lui demanda quelle conduite
il devraittenir dansle casoiila pénitence aurait germé
dans le cœur du roi d'Angleterre . et où il voudrait
donner satisfaction au Seigneur, à Té^lise romaine
et à tous ceux qui étaient intéressés dans cette affaire.
Le pape remit à Pandolphe un traité de paix tout ré-
digé qui, si le roi se décidait à l'accepter , le ferait
rentrer en grâce auprès du saint-siége apostolique.
Ce traité de paix sera plus bas rapporté tout au long.
Vers le même temps, le roi fit saisir Geoffroi de
Norwich, un de ses clercs, homme fidèle, prudent
et distingué , et lui fit subir dans le chateau de Not-
tingham un supplice recherché, jusqu'à ce que
mort s'ensuivît. A cette vue, maître Guillaume de
Neccolo, ami dudit Geoffroi, et illustre comme lui,
se sauva en France , et resta longtemps caché à
Corbeil , craignant d'être tué aussi injustement que
Geoffroi. Vers le même temps, le roi Jean , qui de
roi était devenu tyran, appela auprès de lui, pour
lui servir d'instrument dans sa haine contre les b;i-
rons, un aventurier, nommé Falcaise, a qui il avait
donné dans la Marche de Galles une forteresse à
444 JEAN-SANS- J ERRE.
garder. Il savait que c était un homme prêt à tous
les crimes. Ce Falcaise était un exécrable routier ,
Normand de nation, et bâtard'. II dépassait tou-
jours en cruauté les ordres qu'il avait reçus, comme
nous en aurons Texemple plus bas. Ce caractère
l'avait rendu cher au roi, qui lui fit épouser une
noble dame , Marguerite de Redviers et l'investit vi\
même temps de toutes les terres qui appartenaient
à celle-ci. Cette même année, Téglisede Sainte-Marie
de Southwark, à Londres , le pont de Londres dans
tout l'espace compris entre trois piliers , la chapelle
élevée sur le pont furent victimes d'un incendie. Le
feu traversa la Tamise et ravagea une grande partie
de la ville et une partie du faubourg de Southwark.
Mille personnesenviron, hommes, femmes et enfants,
y périrent. Cet incendie arriva pendant la nuit de la
translaiion de saint Benoît.
Les évêques reviennent de Rome. — Promulgation
DE LA sentence DO PAPE. Le ROI DE FrANCE SE DISPOSE
A EXÉCUTER LA SENTENCE. —PREPARATIFS DO ROI JeAN. —
L'an du Seigneur ^2^5, le roi Jean tint sa cour à
Westminster, à l'époque de Noël ; mais il n'avait avec
* Les commentateurs de Shakespeare ont pensé que ce personnage qui
revient souvent dans le récit de Matt. Paris lui avait fourni les princi-
paux traits de son Philippe Faulconbridge. ( Vie et Mort du roi Jean )
On sait que Richard Cœur-de-Lion avait laissé un fils naturel Philipp»',
qui fut vicomte de Cognac. Ce caractère paraît en effet emprunté au ré-
cit de Matt. Paris et à une ancienne pièce, The troublesome Reiyu 0/
King John, imprimée en 161 1 , attribuée à tort à Shakespeare et dont on
croit que Shakespeare a profité pour la sienne.
ANNEE ^2^5. 445
lui que fort peu de chevaliers. Vers le même temps,
Geoffroi , archevêque d'York, qui pendant sept an-
nées avait souffert Texil pour la liberté de Tégiise et
la défense de la justice, quitta ce monde. Celte même
année, au mois de Janvier, Etienne, archevêque de
Cantorbéry , Guillaume, évêque de Londres, et Eus-
tache, évêque d'Ely, arrivèrent de Rome ; et ayant
réuni dans les provinces d'outremer une assemblée,
à laquelle assistèrent le roi de France , les évêques
français, le clergé et le peuple, ils promulguèrent
solennellement la sentence portée à Rome contre la
rébellion du roi d'Angleterre. Ensuite , au nom du
seigneur pape, ils enjoignirent, tant au roi de France
qu'à tous autres, sous promesse de rémission de leurs
péchés , de prendre tous , les armes , et de se rendre
en Angleterre ; afin de renverser du trône le roi Jean,
et (Fy placer, en vertu de Tautorité apostolique, un
autre qui en serait plus digne. Aussitôt le roi de
France accepta ce rôle, qu'il désirait depuis long-
temps et se prépara au combat. 11 ordonna à tous les
hommes de son vasselage, ducs, comtes, barons,
chevaliers et sergents de se rendre à Rouen, aux oc-
taves de Pâques , bien accompagnés , munis d'armes
et de chevaux , s'ils ne voulaient être traités comme
cuiverts * et encourir l'exhérédation ; punition du
* Culvei-tagium^ culvrrta: en français culvert, cuivert, cuTcrt. Les
glossaires ne s'accordent pas sur l'origine de ce terme. Les uns voient
dans cuivert le mot couvert {coopertus , tectus , igiiotus) , synonyme
d'estrange, mescru, méconnu , (aubin). « De bons mesconnu en terre de
« gentilhons. » Établiss. de saint Louis. « De home estrange et ouvert.»
•44B JEÂN-SANS-TERRK.
crime de lèse-majesté pour celui qui a mérité le nom
de traître, vulgairement dit félon. 11 fit en outre
rassembler tous les navires de ses états et tous ceux
qu'il put se procurer ailleurs, les fit garnir de blé,
de vin, de viande et d'autres provisions de guerre, afin
qu'une si nombreuse armée trouvât des vivres en
abondance. Vers le même temps, le roi, avec une
adresse de renard et pour pallier ses exactions , se
fît donner par toutes les maisons religieuses des char-
tes, par lesquelles les moines attestaient avoir fourni
de bon gré ce qui réellement leur avait été arraché
par la violence.
Le roi d'Angleterre Jean, averti par ses espions de
ce qui se passait dans les pays d'outremer, songea au
moyen de déjouer adroitement les pièges qu'on lui pré-
parait. Ledit roi, au mois de mars, fît faire le dé-
Coutume d'Anjou. « Mors fait franc homme de cuivert. » Ilélinand ,
Poème de la mort. De là l'expression : « couvrir le feu de son fivatter.»
(Confisquer.) D'autres font dériver culvert de culum veriere, ou par
analogie du vieux mot français culvert (colombe, petit d'une colombe).
Ce mot aurait donc servi à désigner la lâcheté. Mais une foule de pas-
sages prouvent évidemment qu'on attachait à cette épithète l'expression
la plus injurieuse. On trouve dans le roman de la Guerre de Troyes :
Culvert, fe telle, SatI anas.
Vil honteos, et renoiez, etc.
et (ians celui d'Alexandre :
Puis li dis en reprouche, ne s'en pot atenir î
Outré cuivert vielhart, dieux te puist maleir ;
Tu voloies ma nièce avoir à ton plésir ;
Or convient tu lesses un autre o lui jésir.
r^ous ne muUiplieroufj pas les citations.
ANNEK ^2^3. 447
nombrement de tous les navires qui se trouvaient
dans tous les ports de toute l'Angleterre par ce mes-
sage royal envoyée chaque bailli maritime. « Jean,
roi d'Angleterre, etc — Nous vous ordonnons, au vu
de cette lettre, de vous rendre en personne, accompa-
gné des baillis des ports, à chacun des ports de votre
bailliage ; d'y faire avec grand soin le dénombrement
de tous les navires que vous y trouverez pouvant
porter six chevaux ou plus ; et d'enjoindre de notre
part aux maîtres des susdits navires, s'ils tiennent à
se conserver eux, leurs navires, et tous leurs biens,
dé nous les amener à Porstmouth vers le milieu du
carême, munis de bons et fidèles mariniers, bien
armés, qui devront s'employer à notre service poui*
notre délivrance. Cela fait, vous retiendrez dans
votre mémoire et au moyen d'un rôle exact combien
vous aurez trouvé de navires dans chaque port, à qui
ils appartiennent, et combien de chevaux chacun
deux peut porter. Puis vous nous ferez savoir le
nombre et la nature des navires qui ne seraient point
dans leurs ports le premier dimanche apr^s les
Cendres, comme nous l'avions ordonné. Ayez et gar-
dez ce bref, fait sous nos yeux, au Temple-Neuf \ le
* Ce mot se représeole fréquemment. C'est sans doute la maison que
les templiers avaient à Londres, et qui, comme le temple de Paris,
servait de demeure aux banquiers de Tordre et aux banquiers étran-
fjers. C'est du moins de ce lieu que Jean et Henri III datent un grand
nombre de leurs ordonnances fiscales. C'est là aussi qu'ils ordonnent sou-
vent le dépôt des sommes qui leur reviennenl. V(jh au iexle fiassini.
Nous ne serions même pas éloigne de croire que ce lieu était quelquefoi»
'e siège de l'Échiquier.
448 JEAN-SAiNS-ÏERRE.
troisième jour de mars. » Après s'être ainsi occupé
des navires, le roi envoya d'autres lettres à tous les
vicomtes du royaume sous celte forme. « Jean roi
d'Angleterre, etc.. Faites sommer par bons som-
mateurs les comtes , barons , chevaliers et tous
hommes libres et sergents , quels qu'ils soient et de
quelque tenure qu'ils soient , qui doivent avoir des
armes ou qui peuvent avoir des armes, et qui nous ont
fait serment d'hommage et d'allégeance. S'ils nous
aiment et s'ils tiennent à se conserver eux et leurs
biens , qu'ils se trouvent à Douvres , le premier di-
manche après Pâques prochain , bien équipés avec
chevaux et armes , et tout ce qu'ils possèdent pou-
vant servir à défendre notre tête, leurs têtes et le
pays d'Angleterre. Qu'aucun de ceux qui peuvent
porter les armes ne reste chez lui sous peine d'être
traité comme cuivertet réduit en perpétuel servage.
Que chacun suive son seigneur , et que ceux qui
n'ont point de terre , mais qui peuvent porter les
armes , viennent pour recevoir de nous la paie d'un
sol. Et vous, rassemblez toutes les provisions et
dites à tous les marchands de vos bailliages de venir
à la suite de notre armée , en sorte qu'aucun
marché de vos bailliages ne ce tienne ailleurs
qu'ici. 'Vous-même soyez ici à l'époque dite avec
les susdits sommateurs , et sachez que nous voulons
savoir de quelle manière vos bailliages ont contri-
bué ; quels sont ceux qui sont venus , quels sont
ceux qui ne sont pas venus. Et voyez à venir assez
bien accompagné et assez bien muni de chevaux
ANNÉE ^2^5. 440
et d'armes , et à exécuter nos ordres avec assez
(l'exactitude pour que nous ne devions pas nous en
prendre à votre corps. Tenez un rôle à ce sujet
pour nous avertir des noms de ceux qui seront
restés. » Lorsque ces lettres eurent été publiées en
Angleterre, des hommes de tout âofe et de toute con-
dition qui ne craignaient rien tant que d'être traités
comme cuiverts, se rendirent au bord de la mer, sur
différents points où le roi devait le plus s'attendre à
l'attaque des ennemis, je veux dire Douvres, Févers-
ham et Ipswich. Mais au bout de quelques jours les
vivres ayant manqué à une si grande multitude
d'hommes, les chefs de la milice en renvoyèrent dans
leurs foyers un bon nombre qui ne se composait que
d'une populace sans armes, et gardèrent seulement
sur les côtes les chevaliers, les sergents et hommes
libres avec les arbalétriers et les archers. Bienlôt ar-
riva d'Irlande Jean, évêque de Norwich, avec cinq
cents chevaliers et une foule de chevaux : il vint re-
joindre le roi qui le reçut avec grande amitié. Lorsque
tous furent réunis pour la guerre, on fit le dénom-
brement de Tarmée à Barham-Downe * : et l'on
trouva tant en chevaliers d'élite qu'en sergents braves
et bien armés soixante mille hommes de bonnes
troupes; et si cette armée n'avait eu qu'un cœur et
qu'une âme pour les intérêts du roi d'Angleterre et
pour la défense de* la patrie, il n'y eut pas eu de
prince sous le ciel contre qui le royaume d'Angleterre
ne pût se défendre. Le roi Jean résolut de livrer à
* Grande plaine entre Cantorbéry et Douvres.
n. 29
àié JEAN-SANS-TERRE.
ses adversaires une bataille navale, pour les écraser
sur iWèV , avîint qu'ils prissent terré dans ses états.
En elfetsa Hotte était pilus nombreuse que celle du
roi de France, ëlil était parlailement sûr de pouvoir
tenir télé à ses ennemis.
Arrivée de Pandolphe, familier du pape. — Pro-
positions CONCILIATRICES. — HePENTIR DU ROI JeAN.
— Traité de paix. — Faits divers. — Pendant
que le roi d'Angleterre, posté stîr les côtes avec
des forces immenses, attendait l'arrivée du roi de
France, deux frères de la milice du Temple abor-
dèrent à Douvres et se présentant d'un air riant au
roi, ils lui dirent : « C'est le sous-diacre Pandolphe, fa-
« rftilier du seigneur pape, qui nous envoie vers toi, ô
« roi très-puissant : il désire avoir avec toi uneentre-
« vue qui concerne tes intérêts et ceux de ton royaume ;
« car il a à te proposer certain traité de paix par lequel
cf tii pourras te réconcilier avec Dieu et avec l'église ;
« bien que la cour romaine l'ait déclaré déchu du
« trône et t'ait condamné par sentence. » En entendant
les paroles des templiers , il renvoya lesdits tem-
pliers en les chargeant d'engager Patldolphe à passer
la ifiei* lé plus lot possible. Pandolpfié se rehdit à
rinvitatîbn dit roi, et étant venu le trouver à Douvres,
il lui dit : «Voici qUe le très-puissànt roi deFrancea
« rassemblé à l'embouchure delà Seine une innom-
« bràbte quantité de navires et, entouré d'un grand
« nombre de chevaliers, de cavaliers et de fantassins, il
« attend que de nouvelles forces viennent encore le re-
ANNÉE ^215. 451
« joindre pourfendre alors sur vouset votre royaume,
« pour vous chasser par la force du trône comme re-
« belle au Seigneur et au souverain pontife, et pour
«s'emparera litre de possession perpétuelle, du
<( royaume d'Angleterre, en vertu de Tautoritédu saint-
« siège apostolique. 11 est accompagné par tous lesévê-
« ques proscri ts depuis longtemps hors de l'Angleterre ,
« ainsi que par les clercs et les laïques exilés, qui veu-
« lent sous sa conduite recouvrer malgré vous leurs
« sièges épiscopaux ainsi que tous leurs biens, et qui
« sont disposés à avoir désormais pour le roi de France
« le respect et la soumission qu'ils ont eus jadis pour
« vous et pour vos prédécesseurs. En outre, ledit roi se
« vante d'avoir reçu de presque tous les seigneurs d'An-
« gleterre des chartes qui lui promettent fidélité et
« obéissance. Aussi a-t-il pleine sécurité de conduire
« sdn entreprise à un excellent résultat. Veillez donc au
« moins maintenant à vos intérêts qui sont dans Téta t
« le plusfâcheux; revenez à résipiscence et ne différez
« plus d'apaiser le Seigneur dont vous avez excité con-
« tre vou« l'indignation violente. En effet, si vous
«voulez donner garantie suffisante que vous obéirez
« au jugeineiit de Téglise et que vous vous humilierez
a sous la main de celui qui s'est humilié pour vous,
« vous pourrez recouvrer votre royaume de la clé-
« mence du sainl-siége apostolique qui , pour votre
« opiniâtreté, vous a déclaré déchu à Rome. Aujour-
« d'hui, donc, pour que vos ennemis ne se réjouis-.
« sent pas de votre abaissement , rentrez dans votre
« cœur ; ou craignez de tomber dans un tel em-
452 JEAT\-ï>ArS[S-Tl!;KlŒ.
« barras, que vous ne puissiez plus vous en tirer^
« même quand vous le voudriez. »
Le roi Jean, en entendant ces paroles qui le firent
profondément réfléchir, fut couveit de confusion et
saisi d'une grande inquiétude; car il se voyait de
toutes parts entouré de dangers. 11 y avait quatre mo-
tifs principaux qui Tamenèrent à se repentir et à
donner satisfaction : le premier, c'est qu'étant ex-
communié depuis cinq ans et ayant offensé si griè-
ven^ent Dieu et la sainte église, il en était venu à
désespérer tout à fait du salut de son âme ; le second,
c'est qu'il redoutait l'arrivée du roi de France , qui ,
en expectative sur. les bords de la mer et accompagné
d'une nombreuse armée, se préparait à le détrôner;
le troisième, c'est qu'il craignait que, s'il en venait
à une bataille avec les ennemis, les barons d'Angle-
terre et ses propres vassaux ne le laissassent tout seul
ou ne le livrassent même à la haine de ses adversaires ;
le quatrième enfin ( et c'était là ce qui le troublait
plus que toute autre chose), c'est qu'il redoutait que
la prophétie de l'ermite Pierre , dont^ nous avons
parlé, ne s'accomplît au jour de l'ascension de Notre-
Seigneur, qui approchait, et qu'alors il ne perdît
avec la vie le royaume temporel et le royaume éter-
nel. Ces motifs et d'autres semblables le firent tomber
dans le désespoir; il se rendit aux conseils de Pan-
dolphe, et accéda non sans grand regret au traité de
paix dont nous allons parler. Le roi jura donc, en
étendant la main sur les très-saints évangiles et en
présence de Pandolphe , qu'il obéirait au jngement
I
ANNÉE ^2*5: 455
de i'église ; seize comtes et barons d'entre les plus
puissants du royaume jurèrent avec lui sur Tâme de
leur roi , que si ledit roi venait à se repentir de la
présente convention , eux le forceraient, selon leur
pouvoir, à donner satisfaction.
Le treizième jour de mai , le lundi avant l'ascen-
sion de Notre-Seigneur, le roi Jean , Pandolphe, les
comtes, les barons, et une grande foule se trouvèrent
réunis à Douvres, et là on convint unanimement du
traité de paix que voici : ,
« Jean, par la grâce de Dieu , roi d'Angleterre , à
tous ceux qui verront ces présentes , salut. Par ces
lettres patentes munies de notre sceau, nous voulons
qu'il soit notoire qu'en notre présence quatre de nos
barons, Guillaume, comte de Salisbury, notre frère ,
Regnault, comte de Boulogne , Guillaume, comte de
Warenne, et Guillaume , comte de Ferrières, ont
juré sur noire âme que nous observerions de bonne
foi et en tous points le traité de paix que voici. En
premier lieu, nous avons juré d'une manière solen-
nelle et sans restriction d'obéir aux injonctions du
seigneur pape, par-devant son légat ou son nonce,
sur tout ce qui a motivé notre excon)munication de
sa part. Nous donnerons paix véritable et sécurité en-
tière aux vénérables hommes Etienne, archevêque de
Cantorbéry , Guillaume, évêque de Londres, Eusta-
che, évêque d'Ély, Gilles, évêque de Hereford , Joce-
Im, évêque de Bath , el Hubert, évêque de Lincoln ;
au prieur el aux moines de Cantorbéry, ainsi qu'à
Robert, tils de Gaultier, et à Eustache de Vesri . y
/i54 JEAN-SAiNS-TEKRE.
compris tous autres clercs el laïques intéressés dans
cette affaire; prêtant en même temps, devant ledit
légat ou délégué le serment public , que nous ne lé-
serous ni eux ni les leurs; que nous n'or^lonnerons
ni ne permettrons qu ils soient lésés dans leurs per-
sonnes ou dans leurs biens; que nous abjurerons
toute colère contre eux ; que nous les recevrons dans
notre faveur et les y garderons de bonne foi ; que
nous n'empêcherons ledit archevêque et lesdits évê-
ques, ni ji'ordonnerons ni ne permettrons qu'ils
soient empêchés dans le libre exercice de leur office,
et dans le plein usage de Tautorité et de la juridic-
tion qui leur appartiennent. Sur ces points, nous
exhiberons nos lettres patentes tant au seigneur pape
qu'à Tarchevêque et à chacun des évêques, et nous
enjoindrons aux évêques, comtes et barons de notre
royaume , en aussi grand nombre et de quelque qua-
lité que Tarchevéque et que les susdits évêques le
puissent demander , de s'engager par serment et en
exhibant des lettres patentes, à veiller de bonne foi
sur la ferme observation de cette paix et sécurité. Et
si, par malheur, ce dont Dieu nous garde, nous
allons à Tencontre par nous-même ou par d'autres ,
ils pourront s'en référer au saint- siège apostolique,
dans l'intérêt de l'église et contre les violateurs de la
sécurité et de la paix; et nous perdrons à perpétuité
la garde des églises vacantes. Si par hasard nous ne
pouvons amener nos barons à prêter ce dernier ser-
ment , les susdits prélats , tout aussi bien que si nous
étions allé à Tcncontre par nous -même ou par
ANNÉE 1215. 455
d au lies , pourront s'en référer au saint-siége aposto-
lique dans r intérêt de l'église et contre les violateurs
de la sécurité et de la paix. C'est pourquoi nous avons
engagé , auprès du seigneur pape et de l'église ro-
maine, par nos lettres patentes tout le droit de pa-
tronage que nous avons sur les églises anglicanes ;
et nous ferons passer audit archevêque et auxdits
évêques , avant leur entrée en Angleterre , toutes les
lettres qui doivent être exhibées pour leur sécurité.
D'autre côté , si nous le jugeons bon , l'archevêque
et lesd its évêques nous prêteront caution par serment
et par lettres , sauf l'honneur de Dieu et de l'église ,
qu'ils n'attenteront rien ni par eux ni par autres
contre notre personue ou notre couronne , tant que
nous conserverons inviolablement la paix et sécurité
que nous leur promettons. Nous donnerons à tous
pleine restitution de ce qui lenr a été enlevé , et com-
pensation suffisante pour les torts qui ont été fails
tant aux clercs qu'aux laïques intéressés dans cette
affaire ; et cela non-seulement pour leurs biens ,
mais pour toutes leurs libertés, et nous maintien-
drons les libertés que nous leur aurons rendues. Cette
restitution datera, pour 1 archevêque et pour Té-
véque de Lincoln , de l'époque de leur consécration ,
et pour les autres du commencement de cette dis-
corde. Ni convention , ni promesse, ni concession ,
tant de morts que de vivants , ne pourront empêcher
la compensation des domma-jes et la restitution des
choses enlevées. Nous ne retiendrons rien sous pré-
texte du servage auquel nous avions droit, mais do-
'^è JEAN-SAÎXS-TERRE.
rëfiàvant la compensation qui nous est due pour Te
servage nous sera payée. Nous ferons mettre en li-
berté sur-le-ehamp tous les clercs que Jious détenons
en prison, et nous les ferons rendre à leur liberté
propre , ainsi que les laïques qui sont détenus à Foc-
casion de cette affaire. Aussitôt après Tarrivée de ce-
lui qui doit nous absoudre , nous ferons assigner aux
délégués dudit archevêque, desévêques et des moines
de Canlorhéry une somme de huit mille livres ster-
ling, titre légal , à compter sur la restitution stipu-
lée pour dettes à payer et frais à faire ; laquelle
somme leur sera remise librement et sans obstacle
piar les moyens qui sont en notre pouvoir , afin
qu'après leur rappel honorable, les susdits prélats
reviennent en Angleterre sans que rien les retienne.
Cette somme sera répartie ainsi qu'il suit : à Etienne,
archevêque de Cantorbéry , deux mille cinq cents
livres ;à Guillaume , évêque de Londres , sept cent
cinquante livres ; à Eustache , évêque d'Ely , sept cent
cinquante livres; à Jocelin, évêque de Bath, sept
cent cinquante livres; à Hubert, évêque de Lincoln,
sept cent cinquante livres ; au prieur et aux moines
de Canlorhéry, mille livres. Dès que nous aurons eu
avis de l'acceptation de cette paix , nous agirons
sans délai pour faire remettre à Tarchevêque , aux
évêques et aux clercs de toutes les églises, par les
riiains de leurs délégués ou procureurs, tous leurs
biens meubles avecla libre administration d'iceux , et
veillerons à ce que cette remise se fasse en paix. Nous
révoquerons publiquement l'interdit , vulgairement
ANNEE ^213. - 457
1 outlagation ' , que nous avions prononcé conlre les
personnes ecclésiastiques, en protestant, par nos
lettres patentes qui doivent être données à Tarche-
vôque , que cet interdit est hors de notre compétence,
et que nous n'en prononcerons plus à l'avenir en au-
cune façon contre les gens d'église ; révoquant eu
outre Toutlagation prononcée contre les laïques in-
téressés dans cette affaire , et restituant tout ce que
nous avons reçu des gens d'église depuis l'interdit,
au mépris des coutumes du royaume et des libertés
deFéglise. Si une question de fait s'agite relativement
mmages et aux choses enlevées , a leur quan-
leur estimation, eile sera résolue par le légat
^né du seigneur pape , après preuves re-
çues; nd toutes ces choses auront été accom-
plies de. ^les , la sentence d'excommunication
sera levée. ^ ) quelque doute sur les autres
articles, et que ' s méritent véritablement dis-
cussion, et qu'ils i. être tranchés, sur le gré
des parties , par le k^ délégué du seigneur
pape, qu'ils soient portt itrage du pape lui-
' C'était à proprement parler la mise outlaw (saxon), en
lalin exlex j en anglais moderne outlaw *^ est synonyme de
relui de banni, forbanni, forban. Far extensi> comme forban,
a fini par désigner un brigand retranché de la su'- . j>our ses crimes.
Mais dans, les premiers temps de la conquête, le brigandage avait une
couleur patriotique qui attachait une longue célébrité aux noms de Ro-
bin Hood, de Petit-Jean, d'Adam Bel, de Clément de la Vallée, de Wil-
liam Cloude^ly, et de tant d'autres ou//t<?f -, intrépides chercheurs d'a-
ventures, vivant gais ot libres au jour le jour souji le b(»i8 verdoyant où
l'on n'a d'ennemis que l'hiver et l'orage^ comme dit Shakespeare.
-4S8 JEAN-SANS-TERRE.
même, et qu'on observe ce qu'il aura décidé à ce
sujet. Fait en ma présence, à Douvres , le treizième
jour du moisj de mai , Tan quatorzième de notre
règne.»
Vers le même temps , le roi Jean accusa de trahi-
son et de rébellion Robert , fils de Gaultier , et fit
rasçr je château Baynard , à Londres, le lundi,
veille de saint Hilaire, par la main des habitants de
Londres. Le jeudi qui suivit, Nicolas, évêque de
Tysculum , vint en Angleterre avec le titre de légat.
H 'se rendit d'abord à Westminster , où il demeura
pendant huit jours , et il s'occupa attentivement avec
le couvent de l'église de la réformation des choses
spirituelles et temporelles. Ce niême Nicolas étant
venu à Evesham , le jour de la fête de saint Edmond,
déposa , pour des raisons plausibles , Roger , abbé de
cette église , et mit à sa place Raoul , prieur de Wor-
cester. Vers le même temps , mourut Geoffroi , fils
de Pierre, grand justicier d'Angleterre \
Le roi Jeanrésiowesoin royaume et le royaume d'Ir-
lande ENTRE LES MAINS DU PAPE. FoRMULE DE L HOM-
MAGE. — Supplice de l'ermite Pierre. — Après les fail
dont nous avons parlé, le roi d'Angleterre, Pan
dolphe et les seigneurs du royaume se réunireîv ;-l^
nouveau à Douvues dans la maison des ch >r;,
du Temple , le quinzième jour du mois (' 1»
veille de l'ascension de Notre-Seigneur - *oi
* Le grand justicier ne mourut que le 2 octobrt .co. CiOcjuj
suit rend cette remarque nécessaire.
Jean , aiusi que cela avait été décidé en cour de Kome,
résigna sa couronne ainsi que les royaumes d'An-
gleterre et d'Irlande entre les mains du seigneur pape,
que ledit Pandolphe représentait en cette occasion.
Aj)rès cette résignation, il fit don au pape et à ses
successeurs des royaumes plus haut nommés, et con-
firma cette donation par la charte que voici : « Jean,
par la grâce de Dieu , rôi d'Angleterre, etc. , à tous
les fidèles chrétiens qui celte charte verront , salut
dans le Seigneur. Nous voulons que par cette charte,
munie de notre sceau , il soit notoire à vous tous tant
que vous êtes , que nous avions offensé en beaucoup
de cas Dieu et notre sainte mère Téglise ; que nous
avions grand besoin à cause de cela de la miséricorde
divine ; et que , pour la ijatisfaction que nous devions
faire à Dieu et à l'église, nous ne pouvions rien
offrir de mieux que de nous humilier, nous et notre
royaume; voulant donc nous humilier pour celui
qui s'est humilié pour nous jusqu'à la moi l, et la
grâce de rEsprit-saint nous inspirant, décidé que
nous sommes non par la violence de l'interdit ou
par la crainte, mais de bonne volonté et spontané-
ment, ainsi que sur Tavis commun de nos barons,
nous avons conféré et concédons librement à Dieu,
à ses saints a,pôtres Pierre et Paul, à la sainte église
romaine notre dame, au" seigneur pape Innocent et à
ses successeurs catholiques tout le royaume d'Angle-
terre et tout le ro}aunie d'Irlande, avec tous droits
et toutes dépendances, pour la rémission de tous nos
péchés et de ceux de toute notre race tant morte que
460 JEAN-SAINS-TERRE.
vivante. Désormais nous recevrons et tiendrons les-
dites possessions comme feudataire du pape et de
l'église romaine : donation faite en présence du
prud'homme Pandolphe, sous-diacre et familier du
seigneur pape. En raison de quoi nous avons fait et
juré hommage lige, en présence dudit Pandolphe,
au seigneur pape Innocent, à ses successeurs catho-
liques et à l'église romaine selon la forme plus bas
mentionnée. Nous ferons cet hommage entre les
mains du seigneur pape lui-même si nous le pouvons ;
obligeant à perpétuité nos héritiers et successeurs
nés de notre épouse à prêter sans résistance serment
de fidélité et à faire hommage de semblable façon à
l'église romaine et au souverain pontife qui se trou-
vera selon le temps. Pour marque de notre perpé-
tuelle dépendance et concession , nous voulons et
établissons que sur nos propres et spéciaux revenus
des susdits royaumes, pour tout servage et redevance
auxquels nous sommes tenu à cause d'eux, l'église
romaine reçoive par an mille marcs sterling, outre
le denier du bienheureux Pierre ; cinq cents marcs
à la fêle de saint Michel , cinq cents à Pâques : sur
cette somme il y a sept cents marcs pour l'Angleterre
et trois cents marcs pour Tlrlande ; à la réserve
pour nous et pour nos héritiers de nos justices, libertés
et régales. Voulant que tout ce qui a été convenu ci-
dessus soit fixe et irrévocable, nous nous engageons
pour nous et pour nos successeurs à ne pas aller à
rencontre ; et si quelqu'un de mes successeurs ose
changer quelque chose à la présente disposition, qu'il
ANNÉE 1245. 464
soit déchu de la couronne , quel qu'il soit , si , après
les avertissements ordinaires, il ne remet les choses
dans leur premier état. Et que cette charte qui établit
notre dépendance et notre concession soit fixe à ja-
mais. Fait sous nos yeux, dans la maison des cheva-
liers du Temple à Douvres, en présence de Henri,
archevêque de Dublin, de Jean, évéque de Norwich,
de Geoffroi, fils de Pierre, de Guillaume, comte de
Salisbury , de Guillaume , comte de Pembroke, de
Regnault, comte de Boulogne, de Guillaume, comte
de Warenne, de Saer, comte de Winchester, de
Guillaume, comte d'Arondel, de Guillaume, comte de
Ferrières , de Guillaume Bruer , de Pierre , fils d'Hé-
rebert, de Guarin, fils de Gérold, le quinzième jour
du mois de mai, Tan quatorzième de notre règne.
1-.orsque cette charte eut été rédigée par écrit
comme nous Tavons dit, le roi la remit à Pandolphe
pour qu'il la fît passer au pape Innocent à Rome ; et
séance tenante en présence de tous il prêta F hom-
mage que voici : « Moi Jean, par la grâce de Dieu, roi
d'Angleterre et seigneur d'Irlande, à partir de ce
jour et dorénavant, je serai fidèle à Dieu et au bien-
heureux Pierre et à l'église romaine et à mon seigneur
pape, le seigneur Innocent , et à ses successeurs ca-
tholiquement élus. Je ne contribuerai ni en action,
ni en paroles, ni en consentement, ni en conseils, à
ce qu'ils perdent la vie ou les membres, ou à cequ ils
soient pris méchamment. J'empêcherai qu'il ne leur
soit fait tort si j'en suis instruit, et j'y mettrai terme,
si je le puis : en outre, je les en avertirai le plus tôt que
Am JEAN-SÂNS-TERRE.
je pourrai, ou j'en donnerai avis à telle personne par
qui je croirai que cet avis doive être transnrïis cer-
tainement. Je tiendrai secrètes les comniunicalions
qu'ils m'auront confiées soit par eux-mêmes, soit par
leurs messagers, soit par leurs lettres, et personne,
moi le sachant, n'en aura connaissance à leur détri-
ment. Je serai en aide pour le maintien et la défense
(lu patrimoine du bienheureux Pierre, et spéciale-
ment du royaume d'Angleterre et du royaume dlr-
lande , contre tous hommes, selon mon pouvoir. Que
Dieu et les saints évangiles que voici me soient pa-
reillement en aide : ainsi soit-il. » Ces faits se pas-
sèrent, comme nous Tavons dit, la veillede Tascension
de Notre Seigneur en présence des évêques, comtes et
seigneurs plus haut nommés. Pandolphe foula aux
pieds l'argent que le roi lui avait remis comme le
premier paiement de la redevance : l'archevêque [de
Cantorbéry] s'en plaignit et s'y opposa *. Cependant
le jour de l'ascension du Seigneur approchait : c'é-
tait le lendemain même; et non-seulement le roi,
mais encore tousles autres tant absents que présents,
étaient dans l'attente à cause de la prophétie de l'er-
mite Pierre qui (nous Tavons dit) avait annoncé au roi
qu'au jour de l'Ascension et dans la suite il ne serait
plus roi. Mais lorsque le jour fixé se fut écoulé et que
le roi se vit sain et sauf, il fit attacher à la queue d'un
cheval Termite qui était détenu et enchaîné dans le
• "i.
* Matt. Pâlis omet ici un fait avéré : c'est que Jean remit sa couroune
à l^indolpfare qui la garda cinq jours. Ta tradition était si bien établie
que Shakespeare Ta conservée.
ANNEE Uiô, 465
rhâteau de Korfe', le fit traîner par les rues dans le
hour{( de Warham,et pendre au g^ibetlui et son fils.
Beaucoup de gens trouvèrent indigne qu'il fut puni
d'une mort si cruelle pour avoir dit la vérité. Car en
appliquant à sa prophétie les faits que nous avons
rapportés plus haut, il restera prouvé que Pierre
n'avait pas menti.
Pandolphe passe en France. — Colère de Puilippe-
ACGDSTE. — RÉBELLION DU COMfE DE FlANDRE. — PaU-
dolphe ayant obtenu les chartes susdites , repassa en
France, emportant avec lui huit mille livres sterling
qu'il devait remettre à l'archevêque , aux évéques et
aux moines de Cantorbéry et à tous les autres exilés,
à cause de l'interdit, à compter sur la restitution qui
leur serait faite. Comme ils agréèrent la teneur des
chartes et la forme de la paix conclue, Pandolphe les
engagea fort à rentrer pacifiquement en Angleterre ,
où ils recevraient pleine et entière restitution. Ensuite
il s'adressa au roi de France, qui était sur le point
d'entrer h main armée en Angleterre, et l'exhorta
instamment à se désister de son entreprise et à ren-
trer paisiblement dans ses états. Il ne pouvait plus ,
disait Pandolphe, sans offenser le souverain pontife
s'attaquer à l'Angleterre et à son roi , puisque ce
dernier était prêt à donner satisfaction à Dieu, à la
sainte église et à ses prêtres, et à obéir aux ordres
canoniques du seigneur pape. A ces paroles, le roi
de Franct! se mit en colère et dit qu'il avait déjà dé-
♦ KorTè'où (iOrfé-Casllc sur ÎÀ bàié de P'ool.
464 ' JEAN-SANS-TERRE.
pensé plus de soixante mille livres à s approvisionner
de navires, de vivres et d'armes, et qu'il s'était engagé
dans cette affaire sur Tordre du seigneur pape , et au
nom delà rémission de ses péchés. Aussi, pour dire la
vérité, le roi de France n'aurait-il tenu aucun compte
des suggestions de Pandolphe, si le comte de Flandre
Philippe ^ n'avait refusé de le suivre. En effet, il s'était
confédéré avec le roi d'Angleterre, et il ne voulait
pas rompre son pacte. Ledit comte prétendait que
cette guerre était injuste, et l'expulsion du roi d'An-
gleterre illicite, puisque jusqu'alors aucun des pré-
décesseurs du roi de France n'avait fait valoir le
moindre droit sur le royaume d'Angleterre. Il ajouta
en outre que le roi de France s'était emparé injus-
tement de tes terres et de ses châteaux, et détenait
contre tout droit son héritage : aussi refusa-t-il ab-
solument de le suivre en Angleterre.
Le roi de France envahit la Flandre. — Le roi
Jean envoie sa flotte au secours du comte de Flandre.
— Bataille de l'Écluse. —Lorsque le roi de France
eut appris cette résolution , de la bouche même du
comte de Flandre, il entra en fureur, et le défiant, lui
enjoignit de quitter sa cour en toute hâte. Puis il jura
par tous les saints de France, ou que la France serait
Flandre, ou que la Flandre serait France. Après le
départ du comte, le roi de France entra sur ses terres,
* Lee omte de Flandre était alors ce fameux Ferrand, fils de don Sanche
roi de Portugal, à qui Philippe-Auguste avait fait épouser l'aînée des deux
héritières du comte Baudouin, devenu empereur de Constantinople.
ANNEE 1215. 4(>5
el ravagea par le fer et par le feu tout ce qu'il ren-
contra sur son passage. 11 envoya ordre aux matelots
et aux gardiens de sa flotte, qui étaient en expecta-
tive, comme nous Tavons dit, à l'embouchure de la
la Seine, avec des vivres et des armes, de cingler sans
aucun délai vers TÉcluse \ port de la Flandre, et de
venir le trouver en diligence. Ce qui fut fait. Le
comte de Flandre qui redoutait fort l'attaque du roi
de France, envoya un prompt message au roi d'An-
gleterre, pour lui aimoncer ce qui avait eu lieu à son
sujet, et pour lui demander avec instance qu'il dai-
gnât lui envoyer des secours. A celte nouvelle, le roi
d'Angleterre s'occupa d'envoyer des renforts audit
comte. 11 choisit Guillaume, comte de Salisbury, son
frère; Guillaume, comte ^ de Holland ; Regnault, comte
de Boulogne, tous trois guerriers d'élite. Il leur donna
cinq cents vaisseaux, sept cents chevaliers, et une
suite nombreuse de cavaliers et de fantassins. Celte
flolte, après une heureuse navigation, arriva en
Flandre et se présenta devant le port de l'Écluse.
Les Anglais s'étonnèrent fort, en y trouvant une
grande quantité de vaisseaux et restèrent supéfaits :
bientôt, sur le rapport de leurs espions , ils apprirent
que c'était la flotte du roi de France , qu'elle venait
d'arriver , et qu'à l'exception d'un petit nombre de
marins , elle était dégarnie de tous ceux qui devaient
* Swine (texte, hir.) probablement Sluis, l'Écluse. D'autres historiens
disent Dam, qui en est tout près.
8 Nous ne pouvons admettre le mot (tncem que donne le texte. Le titre
de comte convient é^jalement aux seijjneurs de Holland en Ang*e'i,».rre, ot
aux souverains de Hollande sur le co<iitincnl.
n. 50
466 JEAN-SAINS-TERRÈ.
la garder; car les chevaliers français à qui la défense
de la flotte avait été confiée , étaient descendus à
terre pour porter le ravage dans le pays du comte de
Flandre. Lorsque les chefs de la flotte anglaise eurent
reçu cet avis, ils s'armèrent sur-le-champ, atta-
quèrent les vaisseaux français avec impétuosité ; en
quelques instants ils s'emparèrent des matelots , cou-
pèrent les cordages et dirigèrent vers TAngleterre
trois cents navires français , chargés de froment, de
vin, de farine , de viande, d'armes et de beaucoup
d'autres munitions \ En outre ils mirent le feu à
plus de cent vaisseaux qui avaient été tirés à sec, et
les brûlèrent complètement après y avoir fait un
grand butin. Dans ce désastre, le roi de France et
presque toute la noblesse d'outre-mer , perdirent ce
qu'ils avaient de plus précieux ici-bas. Ensuite les
comtes anglais, emportés par une ardeur inutile,
sortirent de leurs vaisseaux avec leurs armes et leurs
chevaux de guerre, et poursuivirent vivementceux des
Français qui avaient pu prendre la fuite ; mais le roi
de France, qui n'était pas éloigné du lieu de la ba-
taille, détacha les chevaliers sur lesquels il comptait
■H'^*lh'*rxin il]'-, felîoi^
' Philippe- Auguste, pour empêcher les ennemis de détruire à leur
profit cet armement formidable, brûla lui-même les vaisseaux qui lui
restaient. Ils étaient, dit-on, au nombre de mille. Plusieurs historiens
portent à dix-sept cents voiles le nombre total de l'armement rassemblé
dans le port de Gravelines. Quelque petits qu'on doive supposer ces bâ-
timents, ils indiquent cependant de combien de ressources la royauté ca-
pétienne pouvait déjà disposer. Cet effort de Philippe-Auguste pour re-
mettre en honneur la marine totalement négligée depuis Charlemagne,
i'st remarquable malgré son mauvais succès.
ANNEE 1215. 4(;7
le plus , atiii de chasser ces nouveaux ennemis et de
savoir habilement qui ils étaient. Les Français s'ar-
mèrent à la hâte et marchèrent rapidement à la ren-
contre de leurs adversaires : une bataille s'engagea ,
et les comtes , après avoir perdu beaucoup des leurs,
prirent la fuite et regagnèrent à grand'peine leurs
vaisseaux. Lorsqu'ils y furent entrés , les Français re-
tournèrent vers le roi Philippe qui leur demanda ce
qui s'était passé , et d'où venaient ces ennemis inat-
tendus. Les chevaliers lui répondirent que c'était l'ar-
mée du roi d'Angleterre , envoyée par lui au secours
du comte de Flandre ; et ils racontèrent au roi avec
détail le dommage irréparable que sa flotte avait
éprouvé. A la nouvelle de cet événement, le roi
Philippe abandonna la Flandre \ fort troublé de la
perle qu'il avait subie, lui et les siens.
Projets du roi Jean contre là France. — Il est
relevé de lexcommcnication. ordonnances diverses.
~ Fermeté d'Etienne Langton. — Lorsque le roi
d'Angleterre eut appris par un message ce qui s'était
passé en Flandre , il en fut très-joyeux et surtout fort
rassuré , parce qu'il sentit que l'expédition du roi de
France se trouvait différée pour un temps. Alors il
licencia les seigneurs et toute la multitude de gens de
guerre qu'il avait rassemblée sur les côtes pour la dé-
fense de la patrie, et permit à chacun de retourner
Philippe ne quitta pas la partie sans se venger de lechec qu'avait
éprouve sa flotte à Dam. Il imposa de fortes rançons aux villes opulentes,
telles que Brujjes, Yprcs, Gand et Gourtray; détruisit les fortifications
de plusieurs autres places, et couvrit de ruines la Flandre du midi.
468 ; , V, JEA^-SANS-TERKE.
chez soi. Puis il fit passer une grande somme d'ar-
gent à ses chevaliers qui se trouvaient en Flandre ,
leur promettant les secours de lempereur , afin qu'ils
entrassent à main armée sur les terres du roi de
France et qu'ils s^ livrassent à Tincendie et aux ra«
pines. Le roi lui-même réunit une nombreuse armée
à Porstmouth pour passer en Poitou. Ainsi , il se
proposait d'attaquer le roi et le royaume de France à
Foccident , tandis que ceux qui étaient en Flandre y
entreraient à Torient. Tous leurs efforts devaient
tendre à faire rentrer les terres perdues sous la do-
mination de leur ancien seigneur. Mais il en arriva au-
trement que le roi Jean ne Fespérait : car les seigneurs
d'Angleterre refusèrent de le suivre avant qu'il eût
été absous delà sentence d'excommunication. Arrêté
par cet obstacle , le roi envoya les chartes de vingt-
quatre comtes et barons à Farchevêque et aux évêques
proscrits , pour leur inspirer plus grande sécurité et
pour les déterminer à venir sans crainte en Angle-
terre, où ils recevraient^ur-le-champ , selon le traité
de paix dont nous avons parlé, tous leurs biens et
toute compensation pour les torts qui leur avaient
été faits. Sous la médiation de Pandolphe et après
avoir préparé tous leurs bagages pour rentrer dans
leur patrie, Etienne, archevêque de Cantorbéry,
Guillaume , évêque de Londres , Eustache , évêque
d'Ély , Hubert, évêque de Lincoln, Gilles, évêque
de Hereford, s'embarquèrent ainsi que tous les clercs
et laïques exilés à cause de l'interdit ; ils abordèrent
à Douvres le 47 avant les calendes d'août, le jour de
ANNF.E 1215. 469
la bienheureuse vierjje Marjjuerite, et sT; rendirent à
Winchester auprès du roi. Le roi , ayant appris leur
arrivée, alla à leur rencontre; et, à la vue de Tar-
chevéque et des évêques, il se prosterna à leurs pieds,
versant des larmes , et les priant d'avoir pitié de lui
et du royaume d'Angleterre. L'archevêque et les
évéques, touchés de la grande humilité du roi, le
relevèrent en pleurant aussi , puis l'escortant à droite
et à gauche, ils le conduisirent à 1 entrée de Téglise
cathédrale. Là, on entonna le cinquantième psaume
[de David]; puis ils lui donnèrent l'absolution , selon
le rite ecclésiastique en présence de tous les seigneurs
qui versaient des larmes de joie. Cette absolution fut
célébrée dans le chapitre de Winchester. Dans cette
cérémonie , le roi jura , la main étendue sur les très-
saints Évangiles, qu'il chérirait, défendrait et au-
rait en sa garde, contre tous adversaires, selon son
pouvoir, la sainte église et ses prêtres ; qu'il rétabli-
rait les bonnes lois de ses prédécesseurs , et princi-
palement les lois du roi Edouard , et qu'il détruirait
les mauvaises ; qu'il jugerait tous ses hommes selon
les justes jugements de sa cour, et qu'il rendrait à
chacun son droit. 11 jura aussi que sous Pâques pro-
chain , il ferait pleine restitution de leurs biens enle-
vés à tous ceux qui avaient souffert à cause de l'in-
terdit , sous peine d'encourir de nouveau sentence
d'excommunication, lljura enfin fidélité et obéissance
au pape Innocent et à ses successeurs catholiques ,
comme cela était exprimé dans l'écrit mentionné
plus haut. Ensuite l'archevêque conduisit le roi à
470 JEAN-SAINS-TEKRE.
l'église et célébra la messe. La messe dite , Tarclie-
vêque , les évêques et tous les seigneurs s'assirent à
table avec le roi ; le repas fut égayé par la joie et
I allégresse. Le lendemain, le roi envoya des lettres
à tous les vicomtes du royaume d'Angleterre , leur
ordonnant de prendre dans chacune des villes de
leur domaine qualre loyaux hommes avec le prévôt,
et de leur donner rendez-vous à Saint-Albans pour la
veille des nones d'août, afin de faire par eux et par
leurs autres officiers une enquête exacte sur les dom-
mages et pertes éprouvés par chacun des évêques , et
sur ce qui leur était du. Le roi Jean se rendit ensuite
en toute hâte à Porstmouth pour passer de là en
Poitou ; il confia le gouvernement de l'Angleterre à
Oeoffroi , fils de Pierre , et à l'évêque de Winchester,
leur enjoignant de prendre l'avis de l'archevêque de
Cantor béry sur toutes les affaires du royaume. Bien-
tôt une grande foule de chevaliers vinrent trouver le
roi et se plaignirent du long séjour qu'ils avaient fait
dans ce lieu et pendant lequel ils avaient dépensé tout
leur argent ; d'où il résultait qu'ils ne pouvaient le
suivre en Poitou , s'il ne leur fournissait sur le fisc
les sommes nécessaire^. Le roi Jean refusa plein de
colère, et s'embarqua avec ses vassaux particuliers. Au
bout de trois jours , il aborda à Fîle de Jersey; mais
comme les seigneurs retournèrent chez eux, et que
le roi se vit abandonné , il fut contraint de revenir en
An|»leterre.
Pendai»t que ces faits se passaient, Geolfroi, fils de
Pierre, I évoque de Winchester, larchevèque , les
ANNEE ^2^5. 471
évéqiies et les seigneurs du royaume assistèrent à l'as-
seniblée de Saint-Albans. La paix faite avec le roi y
fut publiée , el il y fut ordonné au nom du roi , que
les lois de Henri , son aïeul , seraient observées par tous
dans le royaume , et que les lois mauvaises seraient
complètement abolies. 11 fut expressément enjoint
aux vicomtes, aux forestiers et autres officiers royaux,
s'ils tenaient à conserver leur vie et leurs membres,
de ne rien extorquer à personne par violence , de ne
commettre aucune injustice envers qui que ce fût, et
de ne pas exercer le monopole des tavernes à cervoise * ,
comme ils en avaient l'habitude. Lorsque le roi Jean
se vit abandonné (ainsi que nous Tavons dit) par un
grand nombre de ses barons, il réunit une nombreuse
armée, pour faire rentrer les rebelles dans le devoir.
Pendantqu'il faisait ses armements, Tarchevêquevint
le trouver à Northampton, et lui remontra que faire
la guerre contre ses hommes, sans jugement préa-
lable de sa cour, était une grave atteinte portée au
serment qu'il avait prêté le jour de son absolution.
Aces mots, le roi lit grand bruit; il dit qu'il n'allait
pas retarder les affaires de son royaume à cause de
l'archevêque, qui, d'ailleurs, intervenait sans raison
dans des jugements laïques. Le lendemain , au point
* En latin icotallum. Ce mot dérive naturellement de scot, scotum,
tribut, prestation (le gloss, du texte dit dcor), et de ala^ aie, ancienne
boisson d'orge fermenlée, commune à tousles peuples germains. Les ha-
bitants de la forêt ou des environs se trouvaient dans l'obligation de venir
boire à la tiverneque tenait le forestier ou l'officier royal, sons peine do
perdre les bonnes {;râccs d'un homme à qui le cwle arbitraire et barbare
des forets donnait une si rerloutable importance-
. v_-
472 JEAl\-SANS-TERRE.
du jour, il se mit en route comme un furieux, et se
dirigea vers Nottingham. L'archevêque Ty suivit, et
lui représenta, avec fermeté, que s'il ne renonçait au
plus tôt à son entreprise, lui, Etienne, envelopperait
dans les liens de Tanathème, tous ceux, le roi seul ex-
cepté , qui agiraient hostilement contre qui que ce
fût, avant la levée de Tinterdit. Les paroles de l'arche-
vêque firent rentrer le roi en lui-même , et ledit
Etienne ne se retira qu'après avoir obtenu la fixation
d'un jour où les barons se présenteraient à la cour du
roi et obéiraient a ce qui serait statué.
Conspiration des comtes et des ba^rons contre le
ROI Jean. — Henocvellement de la charte de Henri 1.
— Cette même année , le huitième jour avant les ca-
lendes de septembre, Etienne, archevêque de Cantor-
béry, ainsi que les évêques , abbés, prieurs, doyens
et barons du royaume se réunirent dans la ville de
Londres, à Saint-Paul. Dans cette assemblée, Tarche-
vêque permit tant aux églises conventuelles qu'aux
prêtres séculiers^ de chanter à voix basse les heures ca-
noniques dans leurs églises , en l'assistance de leurs
paroissiens. On assure que ledit archevêque proHta
de cette réunion pour prendre à part les principaux
seigneurs du royaume, et qu'il leur parla secrètement
en ces termes : « Vous savez co»t»ment j'ai absous
« moi-mêmeleroià Winchester, comment aussije l'ai
« obligé de jurer qu'il abolirait les mauvaises lois, et
* Séculiers p;ir opposition sroinipntvels. En riïct ceux-là seuls étaient
regardés comme ptitièrentient séparés du siècle, qui vivaient à Tombrc
des ninnaslèics et avaient fait va»» de religion.
ANNÉE 1215. 475
« qu'il rétablirait et ferait observer par tous dans le
« royaume les bonnes lois , c'est-à-dire celles du roi
« Edouard . Je viens de découvrir récemment u ne cha rte
« de Henri 1**^, roi d'Angleterre, par laquelle, si vous le
« voulez, vous pourrez rétablir dans leur ancien état
« vos libertés depuis longtemps perdues. » Alors il dé-
ploya une charte, et la fit lire au milieu de l'assem-
blée : voici quelle en était la teneur : « Henri, par
la grâce de Dieu, roi d'Angleterre, à Hugues de Bo-
cland, justicier d'Angleterre, et à tous ses féaux, tant
Français qu'Anglais, en Hartfordshire , salut. Sa-
chez que parla miséricorde de Dieu et le commun
consentement des barons du royaume d'Angleterre,
j'ai été couronné roi de ce même royaume. Et comme
le royaume était opprimé par d'injustes exactions ,
moi , en vue de Dieu , et par l amour que j'ai pour
vous tous , je commence par déclarer libre la sainte
église de Dieu ; en sorte que , je ne vendrai ni ne
donnerai en ferme aucune église , ni , après la mort
d'un archevêque, d'un évêque ou d'un abbé, ne pren-
drai rien sur le domaine de l'église ou sur ses hom-
mes, jusqu'à ce qu'un successeur soit investi de celte
église. J'abroge, dès à présent, toutes les mauvaises
coutumes qui opprimaient injustement le royaume
d'Angleterre : et je vais rappeler ici , en partie , ces
mauvaises coutumes. Si quelqu'un de mes barons ,
comtes ou autres, qui tiennent de moi, vient à mou-
rir, son héritier ne rachètera point sa terre, comme
il avait coutume de le faire sous le règne de mon
père; mais il la relèvera par juste et légitime relief.
AlA JEAN-SANS-TERRE.
Semblablement , les hommes de mes barons relève-
ronl leurs terres de leur seigneur par juste et légitime
relief. Si quelqu'un de mes barons ou de mes autres
hommes veut donner sa fllle ou sa sœur ou sa nièce
en mariage à quelqu'un , qu'il s'en entretienne avec
moi ; mais je ne prendrai rien sur son bien pour lui
accorder mon agrément, et je ne lui défendrai pas de
la donner à qui il voudra, à moins que ce ne soit à mon
ennemi. Si à la mort d'un baron ou d'un autre de
mes hommes, sa fille demeure héritière, je la donne-
rai elle et sa terre sur Tavis de mes barons. Si à la
mort d'un mari, sa femme lui survit et est sans enfant,
elle aura sa dot et son douaire tant qu'elle gardera
légitimement son corps; et, je ne la donnerai pas à
un mari si ce n'est de son bon §vé : le gardien de la
terre des enfants sera soit la femme, soit le plus pro-
che parent selon le dioit\ Et j'ordonne que mes ba-
rons se conduisent semblablement à Tégard des fils,
des filles et des épouses de leurs hommes. Le droit
commun sur les monnaies qui était pris dans les villes
ou dans les comlés, droit qui n existait point au temps
du roi Edouard , est formellement aboli désormais.
Si quelque monnayeur ou autre est saisi avec de la
fausse monnaie , que bonne justice en soit faite. Je
remets toutes les dettes légales ou autres qui étaient
dues à mon frère; à l'exception de mes fermes, ou
des redevances qui étaient convenues pour hérita«}e
d'autrui, ou pour ces choses qui appartenaient à d'au-
1 L'autre tcxlp h Tan 1 100 donne : Qui jusius esse debet : leurdéffin-
seur naturel.
ANNEE ^215. 475
très selon le droit. Et si quelqu'un était convenu de
quelque chose pour son héritage , je le lui remets,
ainsi que tousles reliefs qui étaient convenus pour hé-
ritages directs. Si quelqu'un demes barons au denies
hommes tombe malade, je consens à ce que son argent
soit donné ainsi qu'il Ta donné lui-même ou a pro-
jeté de le donner. Si surpris, soit par une mort vio-
lente, soit par la maladie, il n'a ni donné ni projeté
de donner son argent, sa femme ou ses enfants , ou
ses parents ou ses hommes légitimes en feront le par-
tage pour le salut de son âme, selon qu'il leur sem-
blera le plus convenable. Si quelqu'un de mes barous
ou de mes hommes commet forfaiture, il ne donnera
point gage en merci de son argent, comme la chose
avait lieu au temps de mon père ou de mon frère ,
mais selon le mode de forfaiture. Il ne paiera point
amende comme il l'aurait payée au temps de mon
père ou de mes autres prédécesseurs. Si quelqu'un a
été convaincu de perfidie ou de crimes , il paiera
amende selon la faute. Je remets tous les meurtres
qui ont été commis avant le jour où j'ai été couronné
roi. Ceux qui auront été commis depuis seront mis à
Tamende d'après le droit , et selon la loi du roi
Edouard. Sur l'avis commun de mes barons je retiens
les forêts en ma main, ainsi que mon père les a eues.
Quant aux chevaliers qui défendent leurs terres par
cuirasses , je leur octroie en pur don Texemption de
touttributetde tout ouvrage propie, pourleurs terres,
Icnues sous charruage seigneurial ; afin que, se trou-
vant allégés d'une si lourdechfïrge^ ils^s'éq^uipent bien
^^6 JEAN-SAAS-TKRRE.
en armes et en montures, pour être aptes et prêts à
mon service et à la défense de mon royaume. J'établis
dans tout mon royaume une paix solide, et j'en exige
désormais l'observation. Je vous rends la loi du roi
Edouard avec les corrections que mon père y a intro-
duites sur l'avis de ses barons. Si quelqu'un a pris
quelque chose qui soit à moi ou à tout autre après la
mort du roi Guillaume, mon frère , que le tout soit
rendu au plus tôt sans amende ; si quelqu'un désor-
mais retient quelque chose, celui qui sera trouvé en
possession de cette chose me paiera une grosse
amende. Fait en présence de Maurice , évêque de
Londres, de Guillaume, élu à Winchester, de Girard,
évêque de Hereford, du comteHenri, du comte Simon,
du comte Gaultier Giffard, de Robert de Montfort, de
Koger Bigod et de beaucoup d'autres. » A la lecture de
cette charte que les barons écoutèrent et comprirent,
ils manifestèrent la joie la plus vive, et jurèrent tous,
en présence de l'archevêque, souvent nommé, que,
lorsque les temps de la faire valoir seraient venus, ils
combattraient jusqu'à la mort, s'il le fallait, pour ob-
tenir ces libertés. L'archevêque, de son côté, leur pro-
mit de très-fidèles secours, selon son pouvoir; et, cette
confédéra tionétantainsi faite, l'assemblée futrompue.
i
HÉRÉSIE DES Albigeois. — Le pape ordonne de
PRENDRE LA CROIX CONTRE EUX. — CrOISADE. — SlÉCE
DE Béziers. — Prise et pillage de la ville. — Red-
dition DELA VILLE DE CaRCASSONNE. — SOMMATION FAITE
A LA VILLE DE Toulouse. — Croisade d'enfants. — Vers
ANNEE ^2^5. 477
le même temps, la méchanceté des liérétiques qu'on
appelle Albigeois fit tant de progrès dans la Gascogne,
dans le Rouergue ', dans TAIbigeois, dans le pays de
Toulouse et dans le royaume d'Aragon, qu'ils ne se
cachaient plus comme en d'autres temps pour se li-
vrer à leurs désordres, mais qu'ils prêchaient publi-
qiienient leurs erreurs, et entraînaient dans leurparti
les simples et les faibles. Or ils sont nommés Albi-
geois, de la ville d'Alby où cette erreur a, dit-on, pris
naissance^. Leur perversité et leurdédain du courroux
de Dieu en étaient venus à ce point qu'à la vue des
« Nous ne pouvons que proposer cette traduction pour le naot Arump-
HÎfl, que donne le texte.
* Les Albigeois, héritiers des doctrines manichéennes , croyaient que
Dieu avait d'abord créé Lucifer et ses anges. Lucifer s'étant révolté
contre Dieu, fut banni du ciel et produisit le monde visible sur lequel il
régnait. Dieu, pour rétablir l'ordre, créa un second fils, Jésus-Christ,
qui devait être le génie du bien comme Lucifer était le génie du mal.
Bientôt les Albigeois se divisèrent eu plusieurs sectes : les Vaudois ou
pauvres de Lyon, qui méprisaient les richesses du cierge catholique, et
se vouaient à une pauvreté oisive; les Apostoliques qui se vantaient d'êtrt-
le seul corps mystique de Jésus-Christ; les Popelicains qui détestaient
l'Eucharistie, le mariage et les autres sacrements; les Aymeristes qui
annonçaient l'établissement futur d'un culte purement spirituel, et
niaient l'existence de l'enfer et du paradis, persuadés que le péché trouve
en soi sa peine et la vertu sa récompense. Aussi les croisés ne sachant
que distinguer dans cette confusion, les appelèrent tous du nom d'une
ville, Albigeois. {Voy. M. Michaud : Hist, des Crois. ^ et M. Michelet,'
llist. de Fiance^ tome n.) Les historiens modernes ont vengé les Albi-
geois des reproches que l'ignorance ou la haine adressait à leurs mœurs.
Jamais une secte ne se présente aux hommes en faisant ouvertement ap-
pel aux passions des sens. Matt. Paris ne parle pas du meurtre du légat
Pierre de Gastelnau, qui fut poignardé dans une hôtellerie sur les bords
du Rhône, au mois de janvier 1208, par un des chevaliers de Ray-
478 JEÂN-SANS-TKRRE.
évêqiies et des prêtres eux-mêmes, ils jetaient dans
les égouts les livres des Evangiles, et employaient aux
plus vils usages les calices et les vases sacrés, sans res-
pect pour le corps et pour le sang du Christ. A ces
nouvelles, le pape Innocent fut douloureusement af-
fligé. Il envoya des prédicateurs dans les pays d'Occi-
dent, et enjoignit aux princes comme à tous les chré-
tiens, au nom de la rémission de leurs péchés, de
prendre la croix pour Textirpation de ce fléau , de
s'opposer à ce débordement, et de défendre par la
force des armes le peuple chrétien. Il ajouta qu'en
vertu de l'autorité du sain t-siége apostolique, quicon-
que entreprendrait ce labeur afin d'exterminer ces
hérétiques serait assimilé à ceux qui vont visiter le
tombeau du Seigneur, et obtiendrait sécurité de toute
incursion ennemie tant pour sa personne que pour
ses biens. Sur l'ordre du pape, tant de gens prirent
la croix, que je ne sais si jamais nos climats virent ras-
semblée une si grande foule.
Lorsque tous furent réunis et bien préparés pour
lecombat, l'archevêque deNarbonne, qui était le légat
du saint-siége apostolique * dans cette expédition, et
les chefs des chevaliers, à savoir le duc de Bourgogne,
le comte de Nevers, et le comte de Montfort, levèrent
leur camp et se disposèrent à attaquer et à prendre
mond VI, meurtre qui rappelle celui de Thomas Becket, Ce crime fut
cependant la cause immédiate de la guerre terrible qui allait dévaster la
Gaule méridionale.
< Le léfjat et le cbef spirituel de cette nouvelle croisade était Arnaud
abbé de Citeaux.
ANNÉE 4245. 479
la ville de Béziers '. Avant qu'ils fussent arrivés de-
vant la place, plusieurs seigneurs châtelains, qui ne
se sentaient pas la conscience netle, prircfil la fuite à
rapproche des croisés. Les chevaliers et autres féaux
qu'ils avaient laissés dans leurs chateaux vinrent se
présenter à Farmée avec confiance comme bons ca-
tholiques, ils se remirent sous la main des croisés,
eux, leurs biens et les susdits châteaux. La veille de la
bienheureuse Marie Magdelaine, ils livrèrent à un
certain moine le puissant château de Servian^ dont
le maître, possesseur de plusieurs autres places fortes,
avait pris la fuite. Les croisés firent signifier aux ci-
toyens de Béziers par Tévêquede la ville qu'ils eussent
à choisir entre deux alternatives sous peine d'excom-
munication : ou ils livrerai'3nt les hérétiques et leurs
biens entre les mains des croisés, et au moins, s ils ne
pouvaient y parvenir, feraient en sorte de se séparer
d'eux; ou ils seraient excommuniés , et leur sang re-
tomberait sur leurs têtes. Les habitants unis étroite-
ment avec les hérétiques refusèrent de se rendre a cet
avis, et jurèrent mutuellement de défendre leur ville.
Dans leur folle confiance ils espéraient soutenir long-
temps les efforts des croisés. Le siège fut mis devant
la ville le jour de Saiiite-Marie-Magdelaine; et tan-
dis que les barons s'occupaient d'assurer le sort de
ceux des assiégés qui étaient catholiques, les ribauds
* Bituricensis voudrait plutôt dire Bourges ; mais ce sérail controiinr
an témoignage de tous les historiens. D^ailleurs Bitorra ( Béziers ) sVu
Fiipproche i)eAucou|>.
* A quatre lieues de Béziers.
480 JKÂiVSAiNS-iElUlK.
et autres gens sans aveu se précipitèrent à l'assaut de
]a ville, sans attendre Tordre ou le signal des chefs.
En entendant crier : Aux armes ! les chréiiens s'é-
tonnèrent et sortirent de tous côtés pour prendre part
à Tattaque. Pendant ce temps ceux qui dans l'intérieur
de la ville défendaient les murs jetèrent hors des rem-
parts le livre des Evangiles, blasphémant le nom du
Seigneur et prodiguant Tinsulte aux assiégeants :
« Voilà, disaient-ils, votre loi, nous n'en avons que
faire : gardez-la. » Animés par ces blasphèmes et exci-
tés par ces outrages, les fidèles, sous la conduite du
Seigneur, franchirent en trois heures avec autant de
valeur que de succès les fossés et les murailles de la
ville. La ville fut prise, pillée et brûlée le jour même :
la vengeance divine voulut qu'on fît un grand car-
nage des infidèles. Mais le Seigneur protégea les ca-
tholiques, et il n'y en eut qu'un petit nombre qui
périt ^ . Au bout de quelques jours , le bruit de ce suc-
cès qui tenait du prodige se répandit dans tout le
pays, et Dieu dispersa devant la face des croisés, sans
qu'ils eussent besoin d'agir, ceux qui avaient blas-
phémé son nom et sa loi. En elfet les sectateurs de
cette détestable hérésie furenttellement effrayés, qu'ils
se sauvèrent dans les retraites des montagnes. On
prétend qu'ils abandonnèrent plus de cent châteaux
entre Béziers et Carcassonne, tous pleins de vivres et
* On doit entendre du côté des catholiques assiégeants^ car si l'on
comprenait du côté des catholiques qui se trouvaient dans la ville^ il
faudrait se rappeler le mot féroce de l'abbé de Gîteaux qui, dans l'em-
barras où Ton était de distinguer les hérétiques des orthodoxes, s'écria :
« Tuez-les tous, le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à lui. >
ANNEE 4245. 484
de diverses provisions, qu'ils ne pouvaient emporter
avec eux dans leur fuite.
Les croisés ayant levé leur camp arrivèrent heu-
reusement devant Carcassonne le jour de la fêle de
saint Pierre aux liens. C'était une ville très-peuplée
et qui se glorifiait de sa rébellion à la foi, confiante
qu'elle était dans la multitude de ses richesses et dans
la force de sa position. Le lendemain les catholiques
ayant donné l'assaut franchirent en deux ou trois
heures de temps et avec une intrépidité inexprimable
les premiers fossés et les premiers retranchements,
malgré les traits des arbalètes , malgré les lances et
les épées des hérétiques. Les croisés ayant ensuite
dressé leurs machines, s'emparèrent le huitième jour
du grand faubourg, après avoir perdu beaucoup
des leurs qui se jetèrent imprudemment au milieu
des ennemis. Le faubourg qui paraissait être plus
grand que le corps de la ville, fut démoli complète-
ment. Les ennemis resserrés dans les limites de la
villese virent forcés, tant à cause de la multitude ren-
fermée dans leurs murs qu'à cause de la disette qui
les tourmentait cruellement, de rendre leur ville et
de se remettre eux et tous leurs biens, entre les mains
des croisés; à cette seule condition qu'ils auraient la
vie sauve à merci et qu'ils auraient sécurité dans leur
retraite pour un jour au moins. Les barons tinrent
conseil et acceptèrent, presque malgré eux, la reddi-
tion de la ville à cette condition ; mais deux raisons
les décidèrent : c'est que d'abord la ville passait pour
imprenable et qu'ensuite si on la détruisait de fond
II, 51
482 JEAN-SANS-TERRE.
en comble, il ne se trouverait personne parmi lessei-
jjneurs croisés qui voulût accepter le gouvernement
de ce pays, puisqu'il n'y aurait plus de lieu dans la
terre conquise où il pût résider. Alors, pour que la
terre que le Seigneur avait livrée aux mains de ses
serviteurs fût consacrée à Thonneur de Dieu et au
progrès de la chrétienté , les prélats et barons élurent
d'un commun accord^ prince de ce pays, Simon de
Montfort, comte de Leicester. On lui remit prison-
nier l'ancien vicomte et seigneur de cette terre , le
noble Roger et on l'investit de toute la province où
se trouvaient plus de cent châteaux qu'en un mois le
Seigneur avait daigné rendre à l'unité catholique.
Parmi ces châteaux il y en avait plusieurs dont la po-
sition était si forte qu'au dire de chacun ils redou-
taient peu les assauts de toute une armée. Après cela
le comte de Nevers et un grand nombre de chevaliers
retournèrent chez eux ; mais le duc de Bourgogne et
les autres seigneurs avec le reste de l'armée pous-
sèrent plus avant afin d'extirper ce fléau hérétique ;
ils s'emparèrent soit par la persuasion soit par la
crainte, de plusieurs châteaux extrêmement forts
qu'ils remirent ensuite à Simon comte de Montfort.
**« Comme la ville de Toulouse avait depuis long-
temps la réputation d'être souillée par cette hérésie,
les barons envoyèrent aux citoyens de cette ville une
deputation solennelle composée de l'archevêque * de
Saintes, de l'évêque de Fréjus(?), du vicomte de Saint-
fc^îtt n n'y a jamais eu qu'an évéché à Saintes.
ANNEE ^2^D. IS5
Florent , et du seigneur Accald de Roussillon , avec
des lettres par lesquelles ils leur enjoignaient de
livrer entre les mains des croisés les hérétiques de
Toulouse et les biens de ceux-ci , ajoutant que si ces
gens-là prétendaient n'être point hérétiques , ceux
qui seraient désignés et appelés par leur nom n'au-
raient qu'à se présenter à l'armée , et à faire devant
elle profession de foi selon la formule chrétienne.
Si les habitants de Toulouse refusaient d'en agir
ainsi, les mêmes lettres portaient excommunication
contre leurs consuls et les conseillers de la com-
mune , et mettaient sous l'interdit ecclésiastique la
ville de Toulouse, ainsi que toutes ses dépendances.
Dans le cours de cette même année, pendant l'été
qui suivit , une chose étrange et inouïe se passa en
France \ Possédé par l'ennemi du genre humain, un
enfant, véritablement enfant par son âge, et d'une
naissance tout à fait obscure, se mit à parcourir les
villes et les châteaux du royaume de France, comme
* Ce fait singulier est rapporté par M. Michaud et par l'auteur du
Chapitre des Croisades. Ces enfants n'étaient pas seulement Français ,
mais aussi Allemands; des clercs et même des prêtres s'étaient mis à leur
tête. Un grand nombre de vagabonds avaient porté à cinquante mille cette
jeanesse enthousiaste qui voulait délivrer le tombeau du Christ, Ceux
d'Allemagne périrent presque tous de faim et de misère ; ceux de France
qui purent arriver à Marseille, furent trompés par deux marchands nom-
més Hugues de Fer et Guillaume Porc. Ces deux scélérats, après avoir
promis à ces enfants deles conduire gratuitement en Palestine, les firent
monter sur sept de leurs vaisseaux. Deux périrent en route, et les enfants
qu'ils portaient furent noyés. Les autres enfants qui échappèrent au nau-
frage furent vendus comme esclaves en Egypte. (Vmj. la lellye de
M. Jourdain à M. Michaud.)
484 JEAN-SANS-TERRIi.
s^il eût été inspiré de Dieu; il chantait en mesure
dans le langage français: «Seigneur Jésus-Christ,
rends-nous ta sainte croix ; » et il ajoutait plusieurs
autres invocations. Lorsque les autres enfants de son
âge le voyaient et Tentendaient, ils le suivaient en
foule. On eût dit que les prestiges du diable leur fai-
saient perdre la tête ; ils abandonnaient pères, mères,
nourrices et amis, et se mettaient à chanter la même
chose, et sur le même ton que leur chef. On ne pou-
vait les garder sous clef (ce qui est étonnant à dire) ,
et les prières de leurs parents n'avaient aucun ef-
fet sur eux : rien, ne réussissait à les empêcher
de suivre leur guide vers la mer Méditerranée,
comme s'ils allaient la traverser^; ils s'avançaient
processionnellement en chantant et en modulant leur
refrain ; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils
étaient nombreux. Leur chef était placé sur un char
orné de draperies; il était entouré de ses compagnons
armés et psalmodiant. La multitude de ces enfants
était telle, qu'ils s'écrasaient les uns les autres en se
pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter
quelques brins ou quelques fils arrachés aux vête-
ments de leur chef, se regardait comme heureux.
Mais enfin , le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils
périrent tous sur la terre ou sur la mer.
Mort de Geoffroi, grand justicier d'Angleterre.
— Le roi Jean se repent de la paix qu'il a signée
' Quod irajicientes. Nous adoptons la variante qiiasi transfreta-
turi.
ANNÉK ^2^3. 485
AVEC LE PAPE. — \l EîSVOIE DES AGENTS AU MlRAMOLlN
POCR LDI FAIRE HOMMAGE, ET LUI OFFRIR d' EMBRASSER LA
LOI DE Mahomet. — Détails sdr cette ambassade. —
Celte même année, Geoffroi, fils de Pierre, grand
justicier d'Angleterre , homme très-influent et très-
puissant , expira le second jour d'octobre. Ce fut une
grande perte pour le royaume dont il était le plus
ferme soutien. En eflet, c'était un homme de haute
naissance, fort habile dans les lois, fort riche en tré-
sors , eu revenus et en toute sorte de biens ; allié ,
soit par le sang, soit par Tamitié, à tous les seigneurs
d'Angleterre. Loin de Taimer, le roi Jean le redou-
tait plus que tout autre ; car Geoflroi tenait véritable-
ment les rênes du gouvernement. Après sa mort,
l'Angleterre devint comme un vaisseau sans gouver-
nail pendant la tempête. Le commencement de celle
tempête date de la mort d'Hubert, archevêque de
Cantorbéry, homme magnifique et fidèle. Après la
mort de ces deux hommes , TAngleterre ne put pas
respirer. Lorsqu'on vint annoncer la mort de Geof-
froi au roi Jean, il dit en se moquant : « Lorsqu'il
« sera descendu dans l'enfer, qu'il aille saluer Hu-
« bert, archevêque de Cantorbéry j il Ty trouvera sans
« nul doute. » Puisse tournant vers les assistants,
il ajouta : « Par les pieds du Seigneur, je commence
« aujourd'hui à être roi et maître en Angleterre. »
Dès lors il eut plus grande facilité de contrevenir aux
serments et aux pactes qu'il avait faits par la volonté *
* Dolente. LescDs nous parait plus naturel arec volenic.
-486 JEAN-SANS-TERRE.
de Geoffroy, et de se délivrer de ces liens où il s'était
engn^é lui-même. En effet , il commençait à se re-
pentir très-vivement et très-amèrement d'avoir pu
consentir à la paix qu'on lui avait proposée.
. É? Il envoya donc en toute bâte un message très-se-
cret à l'émir Murmelin , très-puissant souverain d'A-
frique, de Maroc et d'Espagne, que le vulgaire appelle
Miramoliu. Thomas de Herdington, Raoul, fils de
Nicolas, tous deux chevaliers, et Robert de Londres,
clerc, étaient porteui*s des lettres du roi Jean, qui of-
frait au Miramolin de se remettre entre ses mains,
lui et son royaume , de lui donner ses états , de les
avoir en les tenant de lui, s'il agréait la proposition,
et enfin de lui payer tribut *. « Je renoncerai, ajou-
^ * La plupart des historiens révoquent en doute cette ambassade. Ce-
pendant, à part même les assertions formelles de Matt. Paris, ce que nous
savons de Jean ne rend pas le fait improbable. Il était allié secrè4emeDt
aux Albigeois et leur avait envoyé un corps de troupes sous les ordres de
Savary de Mauléon. Des seigneurs de sa cour défendirent contre Mont-
fort Gastelnaudary et Marmande. Il témoigna une grande colère à ceux
de ses barons qui étaient allés guerroyer contre Raymond son beau-frère.
Or, l'alliance des Albigeois était plus odieuse peut-être à cette époque que
cçlle des Almohades. Quoiqu'il en soit, le passage a semblé assez remar-
quable à M. Michelet, pour qu'il l'ait traduit en grande partie. Tom. ir,
pag. 511, note.) — Lingard, tout en admettant le fait, croit devoir le placer
pendant l'interdit, et se fonde sur un autre passage de Matt. Paris {Vie
de Vabhé Jean 1er, page 72), dans lequel il est fait allusion à cette &iît-
bassade, qui appartiendrait ainsi à l'année \2\\ ou 1212 au plus tard.
Lingard, pour seconde raison, dit que cette ambassade précéda la grande
bataille de Muradel ou de Tolosa qui détruisit la puissance de Moham-
med-Al-Nçssir (livrée en 121 2). Voy. le texte un peu plus loin. Mai»
ici s'élèverait la question de déterminer la date de cette bataille placée
par plusieurs historiens, entre autres par Bigland , au mois de juil-
let1210.
ANNÉE ^2^3. 4g7
« tait-il, à la loi chrétienne, que je regarde comme
« absurde, et j'adopterai de tout cœur la loi de
« Mahomet. » Lorsque les ambassadeurs, chargés de
cette négociation secrète, furent arrivés à la cour du
prince dont nous avons parlé, ils trouvèrent à la
première porte une garde armée qui en défendait
rentrée Tépéenue : à la seconde porte, qui était celle
du palais, il y avait un plus grand nombre de guer-
riers, armés de pied en cap avec plus de magnificence
que les autres ; ils gardaient également l'entrée, l'épée
nue , et paraissaient plus robustes et de plus haut
rang que les premiers. Enfin, à la porte de l'appar-
tement intérieur, étaient postés d'autres guerriers
encore, qui semblaient être plus vigoureux, plus fa-
rouches et plus nombreux. Les ambassadeurs ayant
été introduits pacifiquement sur la permission qu'en
donna l'émir, qu'on appelle le grand roi, le saluèrent
avec respect, au nom de leur seigneur le roi d'An-
gleterre; ils lui exposèrent pleinement la cause de
leur venue, et lui présentèrent l'écrit royal. Un in-
terprète , qui était présent , fut appelé , et en repro-
duisit le sens. Après avoir entendu la lecture îde cette
lettre, le roi ferma le livre qu'il était occupé à parcou
rir ; car il étudiait, assis près de son pupitre. Le Mi-
ramolin était un homme de moyen âge et de moyenne
taille, aux gestes graves, à la parole élégante et sage.
Après s'être parlé quelque temps à lui-même, comme
s'il délibérait , il répondit avec retenue : « Je lisais
« tout à l'heure un livre écrit en grec, par un Grec
« fort sage qui était chrétien, et qu'on appelait Paul :
4S« JEAN-SANS-TERRE.
« ses actes et ses paroles me plaisent infiniment , et
« je prends plaisir à cette lecture ; la seule chose qui
c( me déplaise en lui, c^est qu'il n'est point resté sous
« la loi dans laquelle il était né, et qu'il en a em-
« brassé une autre comme un transfuge et un in-
« constant. Je dis cela à cause de votre seigneur le
« roi d'Angleterre, qui veut abandonner la très-sainte
« et très-pure loi des chrétiens, sous laquelle il est
« né, et qui désire y renoncer comme un homme
« qui n'a ni consistance ni solidité. » Et il ajouta :
« Le Dieu tout-puissant^ qui n'ignore rien , sait bien
« que si j'étais sans loi, je ehaisirais la foi chrétienne
« de préférence à toute autre, et l'adopterais de tout
« mon cœur. » Ensuite il demanda aux ambassadeurs
des renseignements sur le roi d'Angleterre et sur son
royaume. Thomas, comme le plus éloquent des trois,
prit la parole: « Notre roi est d'illustre et bonne
« naissance ; il a de grands rois pour ancêtres ; son
« royaume est riche et se contente de ses biens ; il
« abonde en terres cultivées , en pâturages et en fo-
« rets. Il y a chez nous des mines de toute sorte de
« métaux que l'mdustrie sait fondre et mettre en
« œuvre. Notre nation est gracieuse et spirituelle.
« Dans son langage elle se sert de trois idiomes , le
« latin , le français et l'anglais. Elle est pleinement
« instruite dans tous les arts libéraux et mécaniques.
« Notre terre ne produit par elle-même ni vignes ,
« ni oliviers, ni sapins ; mais elle se procure en abon^
« dance le vin, l'huile et le bois, par son commerce
V avec les régions voisines. L'air y est salubre et tem-
ANNEE 4245. 489
« péré. Elle est siluée entre rOccident et le Septen-
« irion ; elle prend à rOccident sa chaleur, au Sep-
« tentrion son froid , ce qui produit une température
« moyenne fort agréable. Elle est entourée de tous
« côtés par la mer, ce qui lui a mérité le nom de
« reine des îles. Le royaume est gouverné par un roi
« oint et couronné ; il est libre de toute antiquité, et
a Ton n'y reconnaît d'autre domination que celle de
« Dieu. L'église et le culte de notre religion y pro-
« spèrentplus qu'en aucune autre partie du monde;
« elle est gouvernée pacifiquement par les lois du
« pape et du roi. » Le Miramolin répondit, en pous-
sant un profond soupir : « Je n'ai jamais ni lu ni
« entendu dire qu'un roi, possesseur d'un si beau
tt royaume, qui lui est soumis et qui lui obéit, ait
« ainsi voulu anéantir son autorité ; faire d'un
« royaumelibreunroyaumetributaire; d'un royaume
« qui est sien un royaume étranger ; d'un royaume
« heureux un royaume misérable; enfin, se livrer à
« la volonté d'un autre, comme un homme qui s'a-
« voue vaincu sans avoir été blessé. Au contraire, j'ai
« bien souvent lu et entendu dire que beaucoup de
« gens ont versé jusqu'à la dernière goutte de leur
« sang (ce qui est louable) pour la défense de leur
« liberté ; d'où je conclus que votre maître est un
« malheureux, un paresseux et un lâche, un homme
« qui est moins que rien , lui qui désire devenir es-
« clave, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus ignominieux
« sur la terre. » 11 demanda ensuite, mais avec un
air de mépris, quel âge avait ce roi , s'il était grand
Jm JEAN-SANS-TERRE.
et vigoureux. On lui répondit qu'il avait cinquante
ans, qu'il avait les cheveux tout blancs , et que, sans
être grand , il avait les membres ramassés et vigou-
reusement taillés. A ces mots le Miramolin reprit :
« La force de la jeunesse et de l'âge mûr commence
« à se refroidir et à s'éteindre en lui. Avant dix ans,
« en supposant qu'il vive jusque-là , il ne sera plus
« bon à rien de grand , et s'il entreprenait quelque
« chose maintenant, la force lui manquerait, et il ne
« pourrait point réussir. A l'âge de cinquante ans il
« est usé secrètement, à soixante il le sera oslensi-
a blement; qu'à l'avenir il reste en paix et se tienne
« tranquille. » Alors, passant en revue les demandes
qu'il avait faites et les réponses des ambassadeurs,
il garda quelque temps le silence, puis il dit, avec un
sourire qui exprimait toute son indignation contre
le roi Jean : « Cet homme-là n'est le roi de personne ;
« ce n'est qu'un roitelet qui vieillit et qui radote, et
A je ne me soucie de lui ; il est indigne de s'allier
« avec moi. » Et, regardant de travers Thomas et
Raoul, le Miramolin s'écria : « Ne paraissez plus en
« ma présence , et que vos yeux ne voient plus ma
« face ; le nom , ou plutôt le mauvais renom de votre
« maitre, qui est un apostat et un fou, me fait soule-
« ver le cœur. » Au moment où les ambassadeurs se
retiraient, couverts de confusion, le Miramolin en*»
visagea le clerc Robert , le troisième des ambassa-
deurs ; c'était un petit homme noir, qui avait un bras
plus long que l'autre, les doigts mal rangés (car deux
d'entre eux étaient unis Tuu à l'autre), et un vrai vi-
ANNÉE ^2-15. 494
sage de juif. Le roi jugeant qu'un homme de si ché-
tive mine n'aurait pas été chargé d'une négociation
si importante, s'il n'eut été sage, habile et intelligent;
voyant de plus sa tête couronnée et tonsurée , et s'a-
percevant à ce signe qu'il était clerc, l'appela auprès
de lui; car jusque-là Robert avait gardé le silence
tandis que les autres parlaient, et s'était tenu à l'écart.
Lorsque les autres se retirèrent, il lui dit de rester,
et eut avec lui un long et secret entretien, que plus
tard Robert révéla à ses amis. Le Miramolin lui de-
manda si le roi d'Angleterre Jean avait réellement
quelque mérite ; s'il avait donné naissance à des en-
fants vigoureux , et s'il était habile aux fonctions gé-
nératives. 11 ajouta que si Robert lui déguisait la
vérité dans ses réponses , il ne voudrait plus ajouter
foi à un chrétien, et surtout à un clerc. Alors Robert
jura , par la foi du Christ , qu'il répondrait sans dé-
tour à toutes ses questions. Il lui déclara positive-
ment que Jean était un tyran plutôt qu'un roi, qui
savait détruire bien mieux que gouverner ; oppres-
seur des siens et fauteur des étrangers; lion pour
ses sujets, agneau pour les étrangers et pour les
rebelles. « Par son incurie, lui dit-il, il a perdu
« le duché de Normandie et beaucoup d'auti^es
« terres; il n'aspire plus qu'à perdre ou à détruire
« le royaume d'Angleterre; dans sa rapacité insa-
« tiable , il envahit et ravage les possessions de ses
« sujets naturels. 11 a engendré peu ou point d'en-
« fants vigoureux, dignes fils de leur père. 11 a une
192 JEAN-SANS-ÏERRE.
« épouse qu'il déteste et qui le déteste pareillement ;
« femme incestueuse , sorcière * , adultère , et con-
« vaincue plusieurs fois de tous ces crimes. En effet,
« le roi, son mari, a fait étrangler sur son lit les
« amants qu'il a surpris avec elle. De son côté, le roi
« a deshonoré ^, par force , les femmes de plusieurs
« de ses grands, même de ses propres parents ; il a
« souillé ses sœurs et ses filles nubiles. Quant à la
« religion chrétienne, vous pouvez juger combien il
« est flottant et plein de doute. » A ces paroles de
Robert, le Miramolin ne se borna plus à mépriser le
roi Jean, comme auparavant; mais il le délesta, le
maudit , comme on maudit dans sa loi , et s'écria :
« Comment ces misérables Anglais souffrent-ils qu'un
« tel homme règne sur eux et les gouverne? Ce sont
« vraiment des femmes et des esclaves. » Robert ré-
pondit : « Les Anglais sont les plus patients de tous
« les hommes, jusqu'à ce que la mesure des outrages
« et des torts qu'on leur fait subir soit comblée ; mais
« aujourd'hui ils se mettent en colère, comme le lion
« ou comme l'éléphant qui se sent blessé et qui voit
« son sang couler; aujourd'hui ils s'efforcent, quoi-
' Maîefica , dit le texte.
' ZeJotypavit consmiguineos.... filias corrupit nubiles.... (Texte
hic. ) Nous adoptons^ pour cette phrase, l'interprétation de M. Mi-
chelet. En effet, zelotypare exprime ordinairement envier la femme
d'autnii, commettre un adultère. Faisons remarquer cependant qu'il
n'y a point suas jilias^ et qu'on peut comprendre également dont
il a souillé les sœurs et les fiUes.
ANNÉE ^215. 495
« qu'un peu tard , de soustraire leurs cous au joug
« qui les opprime. » Après avoir entendu cette ex-
plication, le Miramolin se récria sur la trop grande
patience des Anglais, qu'il exprima par un mot que
l'interprète, présent à toute celte scène, traduisit net-
tement par celui de lâcheté. Ledit roi eut encore plu-
sieurs autres entretiens et conversations avec ce même
Robert , qui , dans la suite , en fit confidence à ses
amis d'Angleterre. Le Miramolin, après avoir comblé
Robert de présents précieux en or, en argent, en
pierreries et en pièces de soie, le renvoya en paix.
Mais il ne voulut ni saluer les autres ambassadeurs
à leur départ, ni leur faire le moindre cadeau. Lors-
que les députés furent de retour en Angleterre et
qu'ils racontèrent à leur maître ce qu'ils avaient vu
et entendu, leur maîlre, le roi Jean, s'affligea beau-
coup, dans l'amertume de son âme, en se voyant mé-
prisé ainsi par le Miramolin, et arrêté dans le projet
qu'il avait conçu. Robert offrit au roi une partie des
présents qu'il avait reçus, afin de lui montrer que, si
d'abord il avait gardé le silence et s'était tenu à
l'écart, il avait ensuite été accueilli plus favorablement
que les autres. Aussi le roi Jean lui fit-il plus d'hon-
neur qu'à ses compagnons, et lui donna-t-il pour ré-
compense la garde de l'abbaye de Saint-Albans, quoi-
qu'elle ne fût pas vacante; mais éomme un homme
habitué aux exactions violentes , et qui n'a ni foi ni
Dieu, il ne se fit pas faute de récompenser son clerc
avec le bien d'autrui. Ledit Robert disposa à sa vo-
lonté , et prit possession de tout ce qu'il trouva dans
m JEAN-SANS-TERRE.
l'église et dans la cour ^ du monastère, sans prendre
Tavis, et malgré la résistance de Tabbé qui vivait à
cette époque, et qui était Jean du Prieuré", homme
très-religieux et très-lettré. Dans chaque bailliage (ce
que nous appelons obédience) il établit , surtout à la
porte, un portier qui exerçait sur tout le monde ses
insolentes investigations. Aussi ledit clerc Robert,
par son astuce, tira-t-il plus de mille marcs de la
maison de Saint-Albans. Il chérit cependant et eut
pour amis quelques-uns des principaux officiers de
Fabbé, ainsi qu'un moine de Saint-Albans j c'étaient
le seigneur Laurent Sénéchal, chevalier, un autre
Laurent, clerc, et maître Gaultier, moine peintre. Il
leur montra les pierreries qu'il avait reçues du Mira-
molin et leur raconta l'entretien secret qu'il avait eu
avec lui, en présence de Matthieu qui a transcrit ces
détails.
•Lie, roi Jean ne pouvant rompre son traite avec
h
;* Curia , en vieux langage curtes , la cour du monastère, dans le sens
à'atrium^ ambitus y incinctus dowitls, dit Ducange :
Curia planities in terris; cwria regum :
~ Sed curtis propriè dicitur canonicorum.
Ce mot veut quelquefois dire aussi le chapitre , et souvent la manse ou
métairie d'un monastère.
^ Johannes de celîa ^ dit le texte. Nous traduisons ainsi d'après le
sens que nous donnons^ ordinairement à reUa. Jean , né d'une pauvre
famille près du village de Stodham , avait fait de brillantes études à
l'université de Paris et avait été prieur de Wallingford avant d'être abbé
de Saint-Albans , dont dépendait l'église ( cella) de Wallingford. Cha-
Pfli^.^tjpw^nt pria aussi daa^cfi mvs*
ANNÉE 1245. 495
ROME^ SONGE A EN PROFITER CONTRE LES SEIGNEURS d'An-
CLETERRE. ImPIÉTÉ DU ROI. — L'ÉMIR MURMELIN
VAINCU EN Espagne. — Le roi Jean, qui avait espéré
être à même de rompre le traité qu'il avait fait, chan-
gea de projet et résolut de mettre à profit la position
dépendante où il était placé pour aggraver les mal-
heurs du royaume. Il avait pour tous les nobles sei-
gneurs d'Angleterre la haine qu'on a pour la race
des vipères; il détestait surtout Saër de Quency, Ro-
bert, fils de Gaultier, et l'archevêque de Cantorbéry
Etienne. Or il savait et avait appris maintes fois par
expérience qu'entre tous les hommes le pape Inno-
cent était le plus ambitieux et le plus superbe ; qu'il
avait une soif inextinguible d'argent; qu'il était enfin
disposé à tous les crimes et aussi maniable que la
cire pour peu qu'on lui fît des présents et des pro-
messes. Il lui envoya donc en toute hâte des messa-
gers chargés de lui remettre une grosse somme. Il
lui promit de plus grandes richesses encore et s'en-
gagea à être toujours comme maintenant sort sujet
et son tributaire, à condition que, sous un prétexte
habilement trouvé, il confondrait l'archevêque de
Cantorbéry et excommunierait les barons d'Angle-
terre dont jadis il avait été le fauteur. En effet, le roi
Jean désirait ardemment de pouvoir sévir contre eux
une fois qu'ils seraient excommuniés, en les déshéri-
tant, en les incarcérant, en les faisant périr. Le des-
sein qu'il avait conçu ^ méchamment fut mis à eixé-
* Suharrare , suharare^ fouir , creuser par dessous , par extension
jeter les fondements.
496 JEAN-SÂNS-TERRE.
cution plus méchamment encore, comme la suite des
faits nous le montrera.
A cette époque, le roi Jean en était venu à ce point
de déraison qu'il doutait de la future résurrection des
morts et mettait en question plusieurs autres points
de la foi chrétienne. Souvent il laissait échapper
d'horribles paroles : nous n'en citerons qu'une. Un
jour, qu'un cerf fort gras qui avait été pris à la chasse
était dépouillé de sa peau en présence du roi, celui-
ci s'écria avec un sourire moqueur : « Voyez comme
« cet animal se porte bien : il n'a cependant jamais
« entendu la messe! »
•«I Vers le même temps ce roi ou émir Murmelin,
dont nous avons parlé, réunit une immense armée
et se proposa de conquérir l'Espagne, projet que le
roi Jean, dit-on, seconda de tous ses vœux. Ce qui
donnait bonne espérance au Miramolin, c'était la foi
douteuse du roi Jean et l'interdit de son royaume;
mais à la nouvelle de son arrivée, les rois chrétiens
d'Espagne, secondés par plusieurs prélats, lui oppo-
sèrent une vive résistance, mirent toute son armée
en désordre, Tobligèrent à quitter leur pays, après
lui avoir tué son fils aîné et lui avoir pris son éten-
dard royal. Dans cette circonstance, le roi d'Aragon
aurait mérité une gloire éternelle, si, fier de la vic-
toire qu'il venait de remporter, il n'eût exigé avec
hauteur que Simon de Montfort, possesseur des terres
conquises sur les Albigeois, le reconnût pour suze-
rain, malgré la défense du pape qui avait la même
ANNÉE ^2^5. 497
prétention : le roi d'Aragon s'attira par là une guerre
qui lui devint funeste.
Le roi d'Aragon secocrt les Albigeois, — Il est
BATTU ET TCÉ A MuRET. — Lorsque ce dit roi d'Ara-
gon avait été couronnée Rome par le pape Innocent,
défense formelle lui avait été faite de prêter aide ou
faveur aux ennemis de la foi ; mais, après la victoire
qu'il avait remportée sur le Miramolin, il ne tint nul
compte des réprimandes de son père spirituel ; il
éleva des prétentions rivales et chercha à faire tout le
mal possible au comte Simon ; il se confédéra avec
les hérétiques albigeois, se ligua avec les comtes du
pays, se rendit à Toulouse dont les habitants s'uni-
rent à lui, fut rejoint par Roger de Béziers et parses
vassaux, ainsi que par une foule innombrable de
gens du pays. Enfin, quand celte formidable armée
fut rassemblée, il vint assiéger le château de Muret,
la troisième férié après la nativité de la bienheureuse
Marie. A cette nouvelle, les vénérables pères, évêques
de Toulouse \ de Nîmes, d'Agde, de Béziers, de
Lodève, d'Uzès, de Carcassonne, de Perpignan, de
Maguelonne, les abbés de Cléry, de Villemagne ^ et
de Saint-Gilles, et beaucoup d'autres personnages de
marque que l'archevêque de Narbonne, alors légat
du saint-siége apostolique, avait appelés à la défense
« On sait que l'évéché de Toulouse ne fut érigé en archevêché qu'en
J3!7, par le pape Jean XXII.
' La première de ces abbayes est à deux lieues d'Orléans , la seconde
à six lieues de Pezénas.
498 JEAN-SANS-TERRE.
delà sainte croix, vinrent fortifier Farmée des croi-
sés commdndée par Simon de Montfort; et tous en-
semble se mirent en route pour secourir avec effica-
cité le château de Muret. Le mardi qui suivit l'octave
susdite, ils arrivèrent à un château qu'on appelle Sa-
verdun, et là les évêques envoyèrent des messagers
aux capitaines qui commandaient le siège devant
Muret, pour leur annoncer qu'ils étaient veni!s, afin
de traiter delà paix avec eux et pour demander qu'un
sauf-conduit leur fût donné. Le lendemain, comme
le temps pressait, l'armée des croisés quitta Saverdun
et marcha en grande hâte au secours de Muret. Alors
les évêques dont nous avons parlé proposèrent de
faire halte au château d'Hauterive, qui est à moitié
chemin entre Saverdun et Muret, à deux lieues de
chacune de ces deux villes, pour y attendre le retour
des messagers. Ceux-ci étant revenus trouver les évê-
ques, leur rapportèrent la réponse du roi d'Aragon.
11 refusait de leur donner un sauf-conduit, disant
qu'ils pouvaient bien s'en passer puisqu'ils étaient
venus accompagnés d'une si grande armée. Sur cette
réponse, les évêques et l'armée des croisés entrèrent
dans Muret le mercredi après les octaves susdites.
Mais, persévérant dans leur pieuse sollicitude, ils en-
voyèrent de nouveau au roi et aux habitants de Tou-
louse, deux religieux qui n'obtinrent du roi d'Ara-
gon que cette réponse moqueuse : « Pour quatre ri-
« bauds que les évêques ont amenés avec eux, ils veu-
« lent avoir une entrevue avec moi. » Les Toulou-
sains, de leur côté, réponiirent aux messagersqu'ayant
I
ANNÉE ^2^5. ^9^
fait alliance avec le roi d'Aragon, ils ne pouvaient
agir sans son aveu. Les députés, de retour, ayant fait
leur rapport aux évéques, ceux-ci, de concert avec
les abbés, résolurent de se présenter au roi sans
chaussures. Mais, au moment où Ton venait d'an-
noncer au roi leur arrivée et où les portes de la ville
s'ouvraient pour leur donner passage, tandis que le
comte de Montfort et les croisés étaient sans armes,
puisque les évéques se rendaient au camp ennemi
pour traiter de la paix, les hérétiques essayèrent de
se précipiter dans la ville et d'y entrer par trahison.
Ils furent trompés, grâce à Dieu, dans leur espoir.
Le comte et les croisés, irrités de Taudace des assié-
geants, se purgèrent salutairement de leurs péchés
en se confessant avec un cœur contrit; puis ils se
couvrirent de leurs armes et étant venus trouver Té-
véque de Toulouse qui remplissait les fonctions de
légat au nom de Farchevêque de Narbonne, ils lui de-
mandèrent humblement la permission de faire une
sortie contre les ennemis de la foi. L'évêque leur ac-
corda cette permission, (car toute espérance de con-
ciliation était perdue ) au nom de la sainte Trinité, et
ils se formèrent en trois corps de bataille. Les enne-
mis, de leur côté, divisés en plusieurs troupes, sor-
tirent de leurs tentes auxquelles ils servaient de rem-
parts. Quoiqu'ils fussent extrêmement nombreux en
' comparaison des croisés, les défenseurs du Christ,
mettant leur confiance en lui et animés par la force
qui vient d'en haut, les attaquèrent intrépidement.
Aussitôt la volonté du Trts-!iaut brisa ses ennemis
500 JEAiN-bAiNS-iEKKÈ.
par la main de ses serviteurs et les écrasa en un mo-
ment. Les hérétiques tournèrent dos et prirent la
fuite, dispersés comme la poussière au souffle des
vents : les uns échappèrent à la mort par la fuite ; les
autres, en évitant le fer, lurentengloutis par les eaux \
Un grand nombre fut passé au fil de Tépée. On doit
déplorer la triste fin de l'illustre roi d'Aragon, qui
resta au miiieu des morts ; mais il avait eu le malheur
de se liguer avec les ennemis de la foi et de troubler
méchamment l'église catholique. Le comte Simon
avait appris par ses espions que le roi d'Aragon était
sur le point de se mettre à table pour dîner : (tant sa
sécurité était grande ) ^. Aussi avait-il dit en plaisan-
tant au moment où il sortait de la ville : « Par ma foi,
« je lui servirai du premier plat. » En effet, le roi
d'Aragon fut tué l'un des premiers et massacré par le
glaive avant même d'avoir avalé trois bouchées de
pain. On ne peut dire au juste quel fut le nombre
précis des morts; mais du côté des croisés il n'y eut
qu'un seul chevalier et quelques sergents de tués.
Cette bataille fut livrée la sixième férié a près l'octave
de la nativité de la bienheureuse Marie, l'an du Sei-
gneur 4245, au mois de septembre.
* De la Garonne , sans cloute , qui passe à Muret.
^ 11 est difiicile d'admettre cette version puisque la bataille fut livrée
le matin. Don Pèdre avait passé la nuit avec une de ses maîtresses, et il
était si fatigué, que lorsqu'il entendit la messe avant le combat, il ne
put rester debout durant l'Evangile ; mais il mourut béroïquemcnt.
Quand Montfort lui-même le vit couché par terre, il ne put dissimuler
son émotion, (loj/. M. MiCHKLET, tom. lî, pag. 50'^, SOo.)
ANNÉE, ^ 21 5. 501
Nicolas, évéqde de Tusculcm, envoyé en Angle-
terre PAR LE PAPE , POUR REGLER LES DIFFÉRENDS ÉLEVÉS
ENTRE LE ROI ET l'ÉGLISE. Le ROI JeAN RÉSIGNE LA
COURONNE ENTRE SES MAINSi — LETTRE DU PAPE A SON
LÉGAT. — Cette même année , vers la fête de saint
Michel, Micolas, évêque de Tusculum et léj^at du
siège apostolique , se rendit en Angleterre pour y
régler , en vertu de Tautorilé apostolique , les dis-
sensions qui s'étaient élevées entre la royauté et le
"sacerdoce. Malgré Tinterdil , il fut reçu partout en
procession solennelle ; les prêtres chantaient des can-
tiques et s'étaient revêtus de leurs habits de fête pour
lui faire honneur. Lorsqu'il fut arrivé à Westminster,
il écouta la réclamation des moines qui accusaient
Guillaume, leur abbé , de dilapidation et d inconti-
nence, et le dégrada sur-le-champ. Les bourgeois
d'Oxford, qui avaient osé faire pendre injustement
(comme nous l'avons dit) deux clercs de leur ville ,
vinrent aussi le trouver et lui demander l'absolution.
Entre autres pénitences qu'il leur imposa , il leur en-
joignit de se rendre à chacune des églises de la ville
en chemise et pieds nus , tenant un fouet à la main ,'
et de demander aux prêtres paroissiens le bénéfice
«l'absolution en récitant le cinquantième psaume. Il
les obligea aussi à ne se rendre dans un jour qu'à
une seule église , afin que cette pénitence plusieurs
fois répétée , détournât eux et les autres de com-
mettre désormais de pareils attentats. Bientôt le lé-
gat qui , à son arrivée en Angleterre n'était accom-
pagné que de sept chevaux, en eut cinquante à sa
302 JEA^-SANS-TERRE.
suite avec une nombreuse escorte. Enfin , l'arche-
vêque de Cantorbéry , les évéques et les seigneurs du
royaume se réunirent à Londres en présence du roi
et des cardinaux. On y discuta pendant trois jours
les prétentions de la royauté et du sacerdoce , rela-
tivement aux torts et dommages éprouvés par les
évéques \ Le roi offrit aux évéques en pleine resli-
tution cent mille marcs d'argent payables sur-le-
champ. Et dans le cas où une enquête donnerait la
preuve que les gardiens des églises ou les autres offi-
ciers royaux avaient enlevé davantage , le roi s'en-
gagea, en prêtant serment et en fournissant caution, à
donner à tous , sous Pâques prochain , pleine satis-
faction pour ce qu'ils auraient perdu , d'après l'ar-
bitrage des évéques et du légat lui-même. Le légat y
consentit ; il voulut que l'accord se fît sur-le-champ,
et s'indigna de ce qu on n'acceptât pas à l'instant les
offres du roi : ce qui fit soupçonner le légat de par-
tialité en faveur du roi. Les évéques, au contraire,
traînèrent l'affaire en longueur et trouvèrent des ob-
stacles aux conditions qu'on leur offrait. Ils dirent
qu'ils avaient besoin de tenir conseil pour s'enquérir
d'abord des dommages et des choses enlevées; qu'ils
en présenteraient le plus tôt possible le relevé exact au
roi , et qu'ils recevraient alors ce qui leur était dû.
Le roi, en entendant parler d'un délai qui lui plai-
sait fort, consentit sur-le-champ à cet arrangement.
Ainsi l'assemblée se sépara sur-le-champ sans avoir
rien terminé.
* De domnis rpisropoivm ft nbhntis. .Te propose cl haduis a^^/«<is.
ANNÉE 42^5. 505
Le Itiiilemain , elle se réunit do nouveau à Sainl-
Paul , dans Téglise cathédrale. Après de longues et
nombreuses discussions relativement à la levée de
Tinterdit, le roi condescendit à uu acte étrange de
soumission ; acte plutôt ignoble que noble *. Devant
le maître-autel , en présence du clergé et du peuple,
le roi Jean remit son diadème ^ entre les mains du
seigneur pape, el résigna tant sa seigneurie d'Irlande
que son royaume d'Angleterre. La charte du roi ,
dont nous avons parlé plus haut, qui précédemmew.t
avait été scellée avec de la cire el remise à Paudolphe,
reçut ce jour-là le sceau d'or, et fut donnée au légat
pour servir au seigneur pape et à Téglise romaine.
On prit jour pour traiter de la restitution des choses
enlevées , et on convint de se trouver à Reading , le
troisième jour avant les nones de novembre. Lors-
qu'au jour convenu tous furent rassemblés, le roi ne
comparut point. Trois jours après , on se réunit de
nouveau à Wallingford. Là , le roi s'engagea gracieu-
' lUa non formosa sed famosa suhjecUo.
* Nous avons relevé à la note de la page 462 l'omission de Matt, Paris.
En effet, cette humiliante cérémonie eut lieu deux fois, d'abord dans l'en-
trevue de Douvres, 15 mai 4245, et ensuite vers la fin de l'année, à Saint-
Paul, comme le ditnotrcauteur, à Wesminster, selon d'autres. La phrase,
archiepiscopo conquerente et reeiumatite^que nous avons complétée par
les mots de Canlorhéry^ phrase vague et peu motivée à l'endroit où elle est
placée, devrait être mise ici. En effet , Etienne Langton protesta solen-
nellement devant le cardinal Nicolas contre le nouvel engagement que
prenait le roi Jean 5 et cet acte d'hostilité envers le pouvoir papal ex-
plique parfaitement la conduite d'Innocent III , (|ui donne à son légat le
pouvoir de disposer de tous les bénéfices vac.in(8 , au mépris des pré-
tentions de Tarchcvequp.
oO\ JEAN-SANS-TERRE.
sèment à donner satisfaction aux évêques et aux autres
requérants pour tout ce qu'ils avaient perdu. Mais
cela ne suffisait pas pour contenter ceux qui avaient
eu leurs châteaux détruits, leurs maisons abattues ,
leurs arbres à fruits ou leurs bois coupés. C'est pour-
quoi le roi et les évêques consentirent, d'un commun
accord , à s'en remettre à l'arbitrage de quatre ba-
rons, sur le jugement desquels le roi satisferait à
chacun. Le roi , le légat , Tarchevêque , les évêques ,
les seigneurs et tous les religieux intéressés dans l'af- .
faire de l'interdit convinrent une seconde fois de se
trouver à Reading le huitième jour avant les ides de
décembre. Là , chacun présenta publiquement au
roi une cédule qui contenait le relevé de tous les
torts et dommages qu'il avait soufferts. Mais comme
le légat favorisait le roi, un délai fut accordé pour
le paiement : seulement les archevêques et les évêques
qui avaient été proscrits longtemps hors de l'Angle-
terre , touchèrent une avance de quinze mille marcs
d'argent.
Vers le même temps , le pape Innocent écrivit à
Nicolas, légat du saint-siége apostolique, une lettre
que voici : « Comme le meilleur moyen de pourvoir
aux églises du Seigneur , est de leur donner de bons
pasteurs , qui soient moins sensibles au plaisir de
commander qu'à celui d'être utiles , nous enjoignons,
par ce rescrit apostolique, à votre fraternité en qui
nous avons pleine confiance , d'user de voire pouvoir
pour faire nommer, soit par élection , soit par pos-
tulation canor.iquc, r.ux abbayes et évêchés vacants en
ANNÉE ^2^5. 505
Anglelerre , des personnes convenables, qui non-seu-
lement soient distinguées par leurs mœurs, mais
encore [)ar leur science ; qui soient fidèles au roi et
utiles au royaume ; bons enfin pour Taide et pour le
conseil ; et cela , en requérant Tassentiment du roi.
Comme , d'un autre côté , nous recommandons aux
chapitres des églises vacantes , par les lettres que nous
leur écrivons , d'acquiescer à vos conseils , ayez le
Seigneur devant les yeux, consultez à ce sujet des
hommes prudents et honnêtes , qui connaissent bien
les mérites des personnes, de peur que vous ne vous
laissiez circonvenir par Tastuce de certaines gens.
Ceux en qui vous trouverez contradiction ou révolte,
forcez-les, par le moyen de la censure ecclésiastique,
sans vous embarrasser d'aucun appel. DonnéàLatran,
aux calendes de novembre , l'an seizième de notre
pontificat. » Muni de cet acte authentique du sei-
gneur pape , le légat usa de son autorité en vrai ty-
ran. Au mépris des conseils de l'archevêque et des
évéques du royaume , il se rendit aux églises vacantes
accompagné des clercs et des officiers du roi , et prit
sur lui de faire nommer , selon les vieux abus d'An-
gleterre, des personnes fort peu dignes. 11 suspendit
les ecclésiastiques de divers rangs qui en appelèrent
à l'audience du souverain pontife pour vexation ma-
nifeste, et il leur dit d'aller se plaindre à la cour de
Rome II poussa l'inhumanité jusqu'à leur refuser la
permission d'emporter un seul denier sur leurs pro-
pres biens [)Our subvenir aux frais de leur voyage. Il
distribua à ses clercs les églises paroissiales vacantes
506 JEÂN-SANS-TERRE.
en différeats lieux , sans requérir en rien le consen-
temeut des patrons. Aussi, au lieu de mériter des
bénédictions , s'altira-t-il Tindignation et les malé-
dictions de beaucoup de gens. Car il avait changé la
justice en injustice, et l'avantage en désavantage.
Appel de l'archevêque de Cantorbéry au sujet de
l'institution des prélats par le légat du pape. — Le
ROI Jean passe en Poitou. — Hostilités. — Lettres
DU ROI Jean a ce sujet. — L'an du Seigneur ^244,
le roi d'Angleterre Jean lint sa cour à Windsor,
aux fêtes de Noël , et distribua un grand nombre
d'habits de fête à la foule de ses barons. Ensuite,
après l'octave de l'Epiphanie . Etienne, archevêque
de Cantorbéry et ses suffragants se réunirent à
Dunstable pour y traiter des affaires de l'église angli-
cane ; car ils étaient indignés de ce que le légat ,
comme nous l'avons dit, sans les consulter et seule-
ment pour plaire au roi, avait établi dans les églises
vacantes des prélats indignes , plutôt intrus qu'élus
canoniquement. Après une longue délibération ,
l'archevêque de Cantorbéry envoya deux clercs à
Burton, sur la Trent, où le légat se trouvait alors,
pour lui défendre, en interjetant appel au nom du
seigneur de Cantorbéry, de prendre sur lui d'insti-
tuer des prélats dans les églises vacantes, au mépris
de la dignité dudit archevêque à qui l'ordination des
églises de sou diocèse revenait de droit. Le légat, loin
de déférer à cet appel, envoya à la cour de Rome, avec
l'assentiment du roi, le cardinal Pandolphe, souvent
ANNEE ^2^Â. 507
nommé, pour qu'il rendît nulle la réclamation de Tar-
clievèque et des évéques. Lorsqu'il y fut arrivé , il dé-
nigra autant qu'il le put Tarchevêque de Cantorbéry
aux yeux du souverain pontife, et combla le roi d'An-
gleterrede si grands éloges, disant qu il n'avait jamais
vu un prince si humble et si retenu, que le roi obtint
toute la faveur du seigneur pape. Celui qui répondit
aux allégations de Pandolplie fut maître Simon de
Laugton, frère de l'archevêque. Mais la charte du roi
à laquelle était suspendu le sceau d'or et par laquelle
le royaume d'Angleterre et d'Irlande était déclaré
vassal et tributaire du pape, eut une influence qui ren-
dit le pontife sourd à toutes les réclamations de
maître Simon. Ledit Pandolphe assura en outre, à
l'audience du seigneur pape, que l'archevêque et les
évéques se montraient trop raides et trop avares dans
les demandes de restitution qu'ils faisaient à cause
de ce qu'ils avaient perdu au temps de l'interdit.
Aussi le pape passa outre pour le moment sur l'ap-
pel de l'archevêque et des évéques.
Cette même année, le roi d'Angleterre Jean envoya
aux chefs de ses chevaliers qui guerroyaient eu
Flandre une grosse somme d'argent pour qu'ils in-
quiétassent le roi de France et qu'ils dévastassent ses
terres et ses châteaux par leurs incursions hostiles.
Ceux-ci, obéissantaux ordres du roi, désolèrent pres-
qu'en entier, par le fer el par l'incendie, le territoire
du comte de Guines ; ils assiégèrent et détruisirent le
«bateau deBrunchameP(?), dont ilsemmenèrentcliar-
* O ne peut être le bourg de ce nom à quatre lieues Est de Vcrvins Le
508 JEAN-SANS-TERRE.
^és de fers les chevaliers et les sergents qu'ils avaient
forcés à se rendre. Ils mirent le siège devant la ville
d'Aire, s'en emparèrent et la livrèrent aux flammes;
ils prirent d'assaut le château de Lens, tuèrent un
grand nombre de ceux qui le défendaient, et empri-
sonnèrent le reste. Enfln ils commirent les plus af-
freux ravages dans ce pays qui était la terre de Louis,
fils du roi de France. Quant au roi Jean, après avoir
envoyé à Rome des députés relativement à la levée de
l'interdit, il s'embarqua à Porstmouth avec la reine
sa femme, le jour de la purification de la bienheu-
reuse Marie, et au bout de quelques jours, il aborda
h La Rochelle, accompagné d'une nombreuse et vail-
lante armée. A la nouvelle de son arrivée, beaucoup
de barons poitevins vinrent le trouver et lui jurèrent
fidélité .Ensuite, le roi déployantses troupes, s'avança
dans le pays et s'empara de plusieurs châteaux qui
appartenaient à ses ennemis. Que celui qui veut avoir
plus de détails sur ses faits et gestes en cette occasion
n'oublie pas de lire la relation suivante qu'il adressa
aux justiciers de son échiquier.
«Jean, parlagrâcedeDieu,etc. Sachez que, comme
la trêve accordée par nous au comte de la Marche
et au comte d'Eu allait expirer, et comme nous ne
pensions pas que la paix nous convînt, nous nous
sommes transporté avec notre armée, le plus pro-
chain vendredi avant la Pentecôte, devant Mervant,
château qui appartient à Geoffroy de Lusignan. Quoi-
P. Daniel, conformcinentau texte de Matt, Paris, met Bruncham et ajoute
en note : « Probablement Bouchain. » ^
ANNEE \2\A. 509
que nous pensions qu^il ne pouvait être pris d'assaut,
le lendemain cependant, veille de la sainte Pentecôte,
nous nous en sommes emparé au moyen d'un seul
assaut quia duré jusqu'à la première heure. Le jour
de la Pentecôte nous avons assiégé un autre château
dudit Geoffroi, qu'on appelle NovantV H s'y était lui-
même enfermé avec ses deux fils. Déjà depuis trois
jours nous avions dirigé sans interruption contre les
murailles les coups de nos pierriers, de façon que la
prise de ce chateau était imminente, lorsque le comte
de la Marche est venu^nous trouver, et a fait que ledit
Geoffroi s'est rendu à notre merci, lui, ses deux fils,
son château el tous ceux qui étaient dedans. Tandis
que nous y étions encore, on nous a annoncé que
Louis, fils du roi de France, assiégeait un château du-
dit Geoffroi, qu'on appelle Moncontour. A cette nou-
velle, nous nous sommes aussitôt dirigé de ce côté
pour marcher à sa rencontre : le jour de la Trinité
nous étions arrivé à Partenay. Là , le comte de la
Marche, le comte d'Eu, et ledit Geoffroi de Lusi-
gnan sont venus nous trouver pour nous faire hom-
mage et nous jurer fidélité. Et comme il avait été
question depuis longtemps entre nous et le comte de
la Marche de notre fille Jeanne, qu'il veut donnet*
pour épouse à son fils, nous lui avons accordé ce
point ; quoique le roi de France l'ait demandée pour
son propre fils, mais afin de nous faire tort. Car
nous n'avons pas oublié notre nièce donnée à Louis,
' Mais Novant est près de Loches, il est éNÏdent qu'il faut lire Vou-
vant qui n'est qu'à une lieue-de Mervant, au-dessus de Fontenay.
TîfO JEAN-SAiNS-TERRt:.
fils du roi de France et le résultat de cette union ;
mais plaise à Dieu qu'il nous arrive plus de bénéfice,
du présent mariage, que nous n'en avons éprouvé de
oelui-là. Maintenant, par la grâce de Dieu, nous
sommes en position favorable pour sortir du Poitou
et attaquer notre ennemi capital le roi de France. Je
vous écris ces choses pour que vous vous réjouissiez
dermes succès. Fait en ma présence à Partenay, Tan
seizième de notre règne. » Vers le même temps mouru l
Gilbert, évêque de Rochester, le huitième jour avant
les calendes de juillet.
Lettre dd pape au sujet de la levée de l'interdit .
— Restitution des dommages causés par l'interdit.—
Faits divers a ce sujet. — A la même époque , le pape
Innocent écrivit en ces termes à Nicolas , évéque de
Tusculum, relativement à la levée de Tinterdit : « In-
nocent , évêque , etc. Notre vénérable frère Jean ,
évêque de Norwich , notre cher fils Robert du Marais,
archidiacre de Northumberland , les nobles hommes,
Thomas de Huntingdon \ et Adam , députés de notre
très-cher fils en Jésus-Christ, l'illustre roi d'Angleterre
Jean , d'une part; maître Simon^ de Langton , Alain
et Gaultier (?)^, clercs, députés de notre vénérable frère
Etienne, archevêque de Cantorbéry, d'autre part,
^> «/"Vat. Herdington. Ce serait le raéinc que celui dont il est question à
Fiinbassade envoyée au Miramolim.
' Stephanus dans le texte. Ce ne peut être l'archevêque lui-même ;
mais il est naturel de supposer qu'il avait chargé son frère de le repré-
senter.
^ Le texte donne seulement les initiales A et G.
ANNEE ^244. 5M
ayant été admis en notre présence , nous ont assuré
unanimenient et fermement que , pour éviter grand
dommage des choses, et grand péril des âmes , il con-
venait beaucoup , tant à la royauté qu'au sacerdoce,
que la sentence d'interdit fût levée sans délai. C'est.
pourquoi , d'après notre alfeclion patornelle et notre
sollicitude pour tout ce qui tend à la paix et peut
procurer salut etutililé, nous nous sommes occupé
soigneusement avec eux de cette question, et enfin, de
leur aveu , nous avons rédigé et conclu la forme de
paix plus bas énoncée : Que ledit roi Jean fasse payer
à Tarcheveque de Canlorbéry , aux évêques de Lon-
dres etd'Ély , ou à des personnes tierces à qui ils don-
neront pouvoir dans cette affaire , assez d'argent
pour former la somme de quarante mille marcs,
sauf concurrence des sommes que ledit roi a déjà
soldées. Quand ce paiement aura été effectué , et
quand la caution déterminée plus bas aura été don-
née, vous lèverez sur-le champ la sentence d'interdit
sans vous arrêter à aucun appel ou à aucune oppo-
sition. Chaque année ledit roi leur fera remettre dans
Téglise de Saint-Paul , à Londres , douze mille marcs
d'argent à deux échéances : six mille marcs à la com-
mémoration de la fête de tous les saints, et autant à
la fête de l'ascension de Notre-Seigneur , jusqu'à ce
que toute la somme soit acquittée. Ledit roi s'est en-
gagé à exécuter fidèlement cet arrangement par son
propre serment et par ses lettres patentes munies de
son sceau , ainsi que par la caution des évéques de
Winchester et de Norwich , des comtes de Chester
S\% JEAN-SANS-TERRE.
et de Winchester , et du comte Guillaume Maréchal ;
de façon que les héritiers dudit roi , tout comme ses
successeurs, y soient tenus et astreints. Ainsi donc,
nous vous recommandons et enjoignons , par ce res-
crit apostolique, de ne pas différer d'agir selon la
forme prescrite , à moins que les parties, de leur pure
et libre volonté , ne fassent d'autres conventions.
Donné à Latran. »>
A Tépoque où Nicolas, évéque de Tusculum et légat
du saiut-siége apostolique , reçut ce bref authentique
qui lui fut remis par les messagers du seigneur pape,
le roi d'Angleterre était dans les provinces d'outre-
mer. Mais comme le roi à son départ d'Angleterre
avait laissé plein pouvoir, dans cette affaire, audit
légat et à Guillaume Maréchal, ledit légat réunit un
grand concile dans la ville de Londres , à Saint-Paul.
Lorsque les archevêques , lesévêques, les abbés , les
prieurs , les comtes , les barons et les autres que con-
cernait l'affaire de l'interdit furent tous rassemblés,
le légat leur donna lecture de la forme de restitution
pour les torts et dommages, rédigée à Rome par le
seigneur pape, sur le consentement des parties. Il
demanda qu'on lui donnât le chiffre exact des sommes
qui avaient été déjà payées aux évêques et à tous les
autres , à cause de l'interdit, par les officiers royaux,
afin qu'en faisant déduction de l'argent déjà reçu , il
connût ce que chacun avait encore à toucher. Il fut
prouvé parfaitement qu'avant de revenir d'exil en
Angleterre , l'archevêque et les moines de Cautor-
béry , les évêques de Londres, d'Ély, d 'Hereford ,
ANNEE V2\A. 513
do Baih el de Lincoln , avaient reçu, par les mains
de Pandolphe, douze mille marcs sterling , poids lé-
gal *; qu'après leur arrivée , les mêmes évéques avec
les moines susdits avaient touché , dans le concile
tenu à Heading , le 7 avant les ides de décembre ,
quinze mille mares qu'ils devaient se partager entre
eux; de façon que ces deux sommes réunies for-
maient un total de vingt-sept mille marcs. Les treize
mille marcs qui restaient pour faire le supplément
des quarante mille marcs convenus, furent placés
sous la caution des évêques de Winchester et de Nor-
wich. Pour plus grande sécurité , le roi y ajouta des
lettres patentes , selon la clause insérée dans les lettres
du seigneur pape.
Ces conventions faites, Nicolas, évêque de Tuscu-
lum et légat du siège apostolique, dans Téglise cathé-
drale, le jour des bienheureux apôtres Pierre et Paul,
releva solennellement l'Angleterre de la sentence d'in-
terdit qui avait duré six ans, trois mois et quatorze
jours ; au tort irréparable de l'église tant dans les choses
temporelles que dans les choses spirituelles. Lorsque la
levée de l'interdit eut été prononcée, tout le royaume
manifesta sa joie en faisant tinter les cloches et en
chantant l'hymne : Te Deum laudamus.
Après la levée de l'interdit, des abbés, des prieurs,
* Le texte dit plus haut huit mille livres sterling; or, nous savons
qu'une livre monnaie d'.irgent, égalait un marc et demi d'argent; il
s'agit donc de la même somme que celle stipulée dans la convention de
Douvres. Le marc , d'après l'opinion de Gibbon, répondrait en valeur à
deux livres sterling actuelles. (Voir la note III à la lin du volume).
H. 55
544 JEAN-SANS-TERRE.
des templiers, des hospitaliers, des abbesses, des re-
ligieuses, des clercs, des laïques, enBn une multi-
tude innombrable vinrent trouver le légat et lui de-
mandèrent qu'on leur fît restitution pour les outrages
et les torts qu'ils avaient soufferts à l'époque de Tin-
terdit. Il assuraient que, quoi qu'ils ne fussent pas
sortis d'Angleterre, ils n'en étaient pas moins restés
en proie aux continuelles vexations du roi et de ses
officiers et avaient été persécutés dans leurs corps et
dans leurs biens. Le légat répondit à toute cette mul-
titude qui se plaignait que dans les lettres du sei-
gneur pape il n'était nullement fait mention des torts
et injustices qu'ils prétendaient avoir subis; qu'il ne
devait donc ni ne pouvait en droit dépasser les li-
mites du mandat apostolique. Cependant, il leur
donna le conseil de s'adresser au seigneur pape tou-
chant les torts et injustices dont ils se plaignaient et
de lui demander qu'il leur fît rendre pleine justice.
A ces mots, tous les prélats qui avaient fait ces récla-
mations retournèrent chez eux, sans pouvoir espérer
un meilleur succès. Vers le même temps, Jean, abbé
de l'église de Saint-Albans, rendit très-saintement le
dernier soupir, le jour du bienheureux Kenelm, roi
et martyr, dix-neuf ans après sa consécration : c'était
un homme illustre par sa sainteté et par sa religion,
d'une érudition profonde et qui mourut plein de
jours et dans une verte vieillesse. A cette époque,
ledit légat procéda à la déposition de Raoul * d'Arun-
* Ge même abbé est désigné plus haut sous le nom de Guillaume.
ANNÉE 42U. 515
del, abbé de Westminster ; déposition qui eut lieu le
lendemain de saint Vincent. Son sceau fut brisé dans
le chapitre, par N., abbé de Weslham, agissant au
nom du légat : fut élu à sa place Guillaume de
Humes, prieur de Fronton et moine deCaen.
Le roi Jean conduit son armée en Bretagne. — Com-
bat a Nantes. — Retraite des deux armées de France
et d'Angleterre a la Roche-au-Moine. —Bataille de
Bouvines. — DÉTAILS. — Vcrs le même temps, Jean, roi
d'An,j,leterre, fit passer son armée du Poitou dans ia
pel. le Bretagne; il marcha trois jours et trois nuits sans
s'arrêter. Quand il fut arrivé devant la ville, que les
indigènes appellent Nantes, il se prépara à la soumet-
Ire; mais, lorsque les citoyens et les chevaliers que le
roi de France avait commis a la défense de cette place,
eurent appris l'arrivée du roi d'Angleterre, ils firent
une sortie et livrèrent bataille aux troupes du roi
d'Angleterre à l'entrée d'un pont qui n'était pas fort
éloigné de la ville. Le roi Jean eut l'avantage dans
cette mêlée ; il s'y empara de vingt chevaliers et entre
autres du fils et de l'héritier de Robert, comte de
Dreux et oncle du roi de France. Il le fît charger df>
chaînes et l'emmena à sa suite. De là le même roi se
porta avec son armée vers la Roche-au-Moine et mit
le siège devant ce château. A cette nouvelle, Louis,
fils du roi de France, envoyé par son père pour ar-
rêter l'invasion du roi Jean, accourut avec une armée
nombreuse et vint porter secours aux assiégés. Le roi
d'Angleterre, apprenant l'arrivée de Louis, détacha
S^C JEAN-SANS-TERRE.
de son année des éclaireurs chargés de s'enquérir
adroitement du nombreetdes forces des ennemis qui
survenaient. Les messagers s'étant acquittés en dili-
gence dé l'emploi qui leur était confié, déclarèrent à
leur retour que le roi d'Angleterre avait avec lui un
bien plus grand nombre d'hommes d'armes. Aussi
conseillèrent-ils fortement au roi de livrer aux enne-
mis une bataille en plaine, parce qu'en agissant ainsi
il remporterait sans nui doute le triomphe qu'il sou-
haitait. Enilammé par le rapport de ses éclaireurs,
le roi Jean ordonna aussitôt à ses chevaliers de pren-
dre les armes pour présenter à Louis une bataille en
plaine. Mais les barons poitevins refusèrent de suivre
le roi et dirent qu'ils n'étaient pas prêis pour une
bataille en plaine. Alors le roi Jean, ayant trop de
raisons de soupçonner la perfidie ordinaire des Poi-
tevins, leva le siège bien à contre-cœur; car la prise
de la Roche-au-Moine était imminente. De son côté,
Louis, sachant que le roi d'Angleterre avait levé son
camp dans le dessein de Tattaquer, s'était retiré dans
le sens contraire ; en sorte que les deux armées, se
dispersant par une fuite ignominieuse, se saluèrent
du dos l'une l'autre.
A cette époque, l'armée du roi d'Angleterre, qui
guerroyait en Flandre, se livrait à ses dévastations
avec tant de succès, qu'après avoir ravagé plusieurs
provinces, elle pénétra sur le territoire du Ponthieu
et le désola avec une fureur impitoyable. Ceux qui
faisaient partie de cette expédition étaient de vaillants
hommes, fort expérimentés dans la guerre, tels que
I
ANNÉE ^2M. 517
Guillaume, duc Me Hollande, Regnault, ancien couite
de Boulogne, Ferrand, comte de Flandre, et Hugues
de Boves, intrépide chevalier, mais cruel et superbe,
qui sévissait contre ce malheureux pays avec tant de
rage qu'il n'épargnait ni la faiblesse des femmes ni
Tinnocence des petits enfants. Le roi Jean avait établi
pour maréchal de cette armée Guillaume, comte de
Salisbury : les chevaliers anglais qui raccompa-
gnaient devaient combattre sous ses ordres et les autres
hommes d'armes recevoir une solde prise sur le fisc.
Celte armée était renforcée par Othon, empereur
des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et parles
troupes que le duc de Louvain et Brabant avait
pu rassembler ; tous ensemble s'acharnaient sur les
Français avec une égale fureur. Lorsque la nouvelle
de ces désastresfut parvenue aux oreilles de PhilippCj
roi de France, il fut saisi de douleur ; car il crai-
gnait de n'avoir pas assez de troupes pour suffire à la
défense de cette partie du territoire , ayant envoyé
récemment en Poitou avec une armée nombreuse son
fils Louis pour réprimer les incursions hostiles du
roi d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se répétât
souvent à lui-même ce proverbe vulgaire :
Celui qui s'occupe à la fois de^plusieurs choses a le jugement moins
net pour chacune.
il n'en réunit pas moins une grande armée composée
de comtes, de barons, de chevaliers et sergents, de
* Lisez comte. Guillaume H, comte de Hollande , combattait à Buu
vines comme vassal de TEmpire.
M« JEAN-SANS-TERRE.
cavaliers et fantassins, et des communes * de ses
villes et cités. Accompagné de ces forces, il se pré-
para à marcher à la rencontre de ses adversaires. En
niènietemps il recommanda aux évéques, aux moines,
aux clercs et aux religieuses de répandre les aumônes,
d^adresser des prières à Dieu et de célébrer les divins
mystères pour la conservation de son royaume. Ces
dispositions étant prises, il partit avec son armée
pour combattre ses ennemis. Ledit roi ayant appris
que ses adversaires s'étaient avancés à main armée
jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Pon-
thieu , dirigea de ce côté ses armes et ses éten-
dards. Lorsqu'il fut arrivé au pont susdit, il passa
la rivière [de Marque] avec toute son armée et se
décida à camper dans ce lieu. En effet, la chaleur
était extrême; car le soleil est très-ardent au mois de
juillet. Aussi les Français prirent-ils position près de
la rivière, dont le voisinage était précieux pour les
hommes et pour les chevaux. Ils arrivèrent audit
fleuve un jour de samedi, vers le soir; et après avoir
disposé sur la droite et sur la gauche les chariots à
deux et à quatre chevaux, ainsi que les autres véhi-
cules qui avaient transporté les vivres, les armes, les
machines et tous les instruments de guerre, cette
armée plaça de tous côtés ses sentinelles et passa la
nuit en ce lieu.
Le lendemain matin , lorsque les chefs de l'armée
du roi d'Angleterre furent instruits de l'arrivée du
roi de France , ils s'empressèrent de tenir conseil et
* Voir la note II à la fin du volume.
ANNEE ^2^4. ai 9
décidèrent unanimement quUine bataille en plaine
serait livrée aux ennemis ; mais comme ce jour-là
était un dimanche , les plus sages de Tarmée et sur-
tout Regnauld, ancien comte de Boulogne, déclarè-
rent qu'il était peu séant de livrer bataille dans une si
grande solennité, et de souiller un si grand jour par
rhomicide et Teffusion du sang humain. L'empereur
Othon se rangea à cet avis , et dit aussi qu'il ne se
réjouirait jamais de remporter la victoire un di-
manche. A ces paroles , Hugues de Boves s'emporta
en imprécations , appela le comte Regnauld exécrable
traître , et lui reprocha les terres et les vastes pos-
sessions qu'il avait reçues de la munificence du roi
d'Angleterre. Il ajouta que si Ton différait de livrer
bataille ce jour-là , ce serait un dommage irréparable
qui retomberait sur le roi Jean , et qu'on avait tou-
jours lieu de se repentir quand on n'avait pas saisi
l'occasion favorable. Le comte Regnauld répondit à
Hugues, en lui disant d'un air indigné : « Le jour
« d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis
« fidèle , et toi qui es un traître : car en ce jour de
« dimanche, je combattrai pour le roi jusqu a la
« mort, si besoin en est; tandis qu'en ce même jour,
« lu montreras , en prenant la fuite à la vue de toute
« l'armée , que tu n'es qu'un exécrable traître. »
Ces paroles injurieuses provoquées par les paroles sem-
blables de Hugues de Boves , aigrirent les esprits ,
et rendirent la bataille inévitable. L'armée courut
aux armes et se rangea audacieusement en bataille.
Lorsque tous se furent armés, les alliés se divisèrent
Mk " JEAN-SANS-TEHRE.
en trois corps : le premier avait pour cliefs le comte
de Flandre Ferrand , le comte de Boulogne Regnault
' et le comte de Salisbury Guillaume * ; le second était
conduit par Guillaume, duc de Hollande, et par
Hugues de Boves avec ses Brabançons ; le troisième
corps de bataille se composait des soldats allemands
commandés par Tempereur romain Othon. Dans cet
ordre de bataille , ils marchèrent lentement à Ten-
nemi , et parvinrent jusqu'aux bataillons français.
Le roi Philippe voyant que ses adversaires déployaient
leurs troupes pour une bataille en plaine , fit briser
le pont qui était sur les derrières de son armée , afin
que si , par hasard , quelques-uns de ses soldats es-
sayaient de prendre la fuite , ils ne pussent s'ouvrir
un passage qu'à travers les ennemis eux-mêmes. Le
roi resta dans ses lignes , après avoir rangé ses troupes
dans l'espace resserré entre les chariots et les ba-
gages , et là , il attendit le choc de ses adversaires.
Enfin les trompettes sonnèrent des deux cotés , et le
premier corps de bataille où étaient les comtes dont
nous avons parlé , se précipita avec tant de violence
sur les Français , qu'en un moment il rompit leurs
rangs , et pénétra jusqu'à l'endroit où se tenait le roi
de France. Le comte Regnault , qui avait été déshé-
rité et chassé par lui de son comté, l'ayant aperçu, diri-
gea sa lance contre lui, le jeta à terre , et s' efforça de le
tuer en le frappant de son épée. Mais un chevalier qui,
avec beaucoup d'autres avait été commis à la garde
♦ ]1 était frère naturel du roi Jean par Rosaraonde Clifford.
ANNEE 4214, 521
du roi ; se jeta entre lui et le comte , et reçut le coup
morlel. Les Français voyant leur roi dans ce péril ,
accoururent promplement à son secours, et une
troupe nombreuse de chevaliers le replaça , quoique
avec peine , sur son cheval. Alors la bataille s'enga-
gea de tous côtés ; les épées brillèrent en tombant
€omme la foudre sur les têtes couvertes de casques,
et la mêlée devint furieuse. Cependant les comtes
dont nous avons parlé , ainsi que le corps de bataille
qu'ils commandaient , se trouvant trop éloignés de
leurs compagnons , s'aperçurent qu'ils avaient perdu
tout moyen de se dégager; d'où il advint qu'une par-
tie de leurs soldats ne pouvant supporter les forces
supérieures des Français, fut accablée sous le nombre,
et que les comtes susdits , avec la plupart des leurs ,
furent pris et chargés de chaînes , après avoir déployé
la plus louable valeur et tué un grand nombre d'en-
nemis.
Pendant que ces choses se passaient autour du roi
Philippe , les comtes de Champagne , du Perche et de
Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres seigneurs du
royaume de France , attaquèrent à leur tour les deux
autres corps de bataille , et mirent en fuite Hugues
de Boves , ainsi que tous ses mercenaires rassemblés
de côté et d'autre. Tandis qu'ils prenaient lâchement
la fuite , les Français les poursuivirent à la pointe de
l'épée jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors
tout l'effort de la bataille se concentra sur ce point.
Les chevaliers français l'entourèrent et tâchèrent ou
de le tuer, ou de le forcer à se rendre. Mais lui ,
^22 JËàN-SANS-TERRÉ.
armé d'une sorte d'épée aiguisée d'un seul côté et eu
fornae de grand couteau qu'il brandissait à deux
mains, assénait sur les ennemis des coups terribles.
Tous ceux qu'il atteignait , restaient étourdis ou
tombaient sur le sol eux et leurs chevaux. Les en-
nemis , craignant de s'approcher de trop près , tuè-
rent sous lui trois chevaux à coups de lances. Mais
toujours le louable courage de ses compagnons le re-
plaçait sur un nouveau cheval , et il reparaissait plus
animé encore à bien se défendre. Enfin les Français
le laissèrent aller sans l'avoir vaincu , et il se retira
avec les siens du champ de bataille sain et sauf comme
ses soldats. Le roi de France , joyeux d'une victoire
si inespérée , rendit grâces à Dieu qui lui avait ac-
cordé de remporter, sur ses adversaires, un si grand
triomphe. 11 emmena avec lui , chargés de chaînes et
destinés à être enfermés dans de bonnes prisons , ks
trois comtes plus haut nommés , ainsi qu'une foule
nombreuse de obevaliers^t autres \ A l'arrivée du
fj^* Philippe-Auguste avait fait aussi prisonniers deux comtes allemands
ceux de Tecklembourg et de Dortmund , qui furent rachetés comme
celui de Salisbury. Quant au comte de Boulogne , qui avait fomenté avec
ardeur cette ligue redoutable, il fut eirfenné étroitement à Péronne.
Ferrand fut conduit à Paris et exposé à la risée du peuple. On connaît les
vers populaires :
V • Quatre ferrans
;)(| àlS . Portent Ferrand
Bien enfonré.
Le roi de France garda au Louvre son turbuleat adversaire , qui resta
quinze ans prisonnier. Sa femme Jeanne différait sans cesse de ,payer sa
rançon, et Louis VIII, comme Philippe - Auguste , encourageait la
fille de Baudouin dans cette odieuse politique. Jeanne gouvernait «cuIp ,
ANNÉK 4214. S2§
roi , toute la vilk de Paris fut illuminée de flam-
beaux et de lanternes , retentit de chanls , d'applau-
dissements, de fanfares et de louanges, le jour et la
nuit qui suivit. Des tapisseries et des étoffes de soie
furent suspendues aux maisons : enfin ce fut un en-
thousiasme général. Cette bataille fut livrée au mois
de juillet , le sixième jour avant les calendes d'août.
Par ce désastre, le roi Jean se trouva avoir dépensé
en vain les quarante mille marcs qu'il avait extorqués
impudemment aux moine de Citeauxà Tépoque de
l'interdit , par le conseil de Richard du Marais et
, d'autres courtisans de pareille trempe: c'est ce qui
prouve la vérité de ce proverbe qui dit :
Bien mal acquis ne profite jamais.
Enfin , lorsque la nouvelle de cette bataille fut
parvenue à la connaissance du roi Jean , il fut con-
sterné, et dit à ceux qui Tentouraient : « C'est jouer
« de malheur ! depuis que je me suis réconcilié avec
« Dieu, et que je me suis soumis, moi et mon
« royaume, à l'église romaine, il ne m'arrive que
« des disgrâces. » Vers le même temps, Jean, évéque
de Norwich, en revenant de la cour de Rome, ex-
pira dans le Poitou. Son corps fut transporté en An-
gleterre, et enseveli avec honneur dans l'église de
Norwich.
Trêve entre le roi de France et le roi d'Angle-
terre. — Les barons anglais demandent la confirma-
et dans l'intérêt de la France. Par ce moyen , la Flandre était neu-
tralisée.
324 JEAN-SÂiNS-TERRi:.
TION DE LA CHARTE DE HeNRI P^ — GUILLAUME, ARBÉ DE
Saint-Alrans. — Succession des abrés de ce monas-
tère. — Les choses étant dans cet état, des hommes
religieux s'interposèrent, et une trêve fut conclue
dans les pays d'outre-mer, entre Philippe, roi de
France, et Jean, roi d'Angleterre, sous cette forme ^ :
« Philippe , par la grâce de Dieu , roi de France , à
tous ceux <jui ces présentes verront, salut : Sachez
que nous avons donné trêve sincère au roi d'Angle-
terre, Jean, et à ses hommes qui ont guerroyé ou-
vertement pour lui ; hostilités comprises depuis le
commencement de cette dernière guerre jusque
[aujourd'hui], premier jeudi après TExaltalion de la
sainte-Croix, en septembre ; et cela en notre nom et
au nom de nos hommes (pi ont guerroyé ouverte-
ment pour nous; laquelle trêve courra jusqu'à
Pâques prochain , qui se trouve être dans Tannée
mil deux cent quinze, et depuis cedit jour de Pâques,
pendant cinq années pleines et continues. Sont
exceptés , de notre côté , les prisonniers ^ que nous
avons en notre pouvoir, et sauf le serment que nous
ont fait les villes de Flandre et de Hainaut. Sont
exceptés également, du côté du roi d'Angleterre
Jean, les prisonniers qu'il a en son pouvoir. Nous et
nos hommes seront dans la même tenure qu'au sus-
dit jour de jeudi , jusqu'à l'achèvement des cinq an-
nées. Les juges et conservateurs de la présente trêve,
* Voir la note IV à la fin du volume.
' Personis. Nous adoptons la variante prisonihus.
ANNÉE 12^4. 525
faite entre nous et le roi d'Angleterre, sont, de notre
côté, Pierre Savari, Guy Turpin, abbé du principal
monastère \ et Gilbert, archidiacre de Tours; du côté
du roi d'Angleterre, Hubert de Bourg, sénéchal de
Poitou, Robert (?) de Pons, abbé de Saint-Jean-d'An-
gely, et le doyen de Saintes * ■ et Ces hommes ont tous
juré, de bonne foi, que si quelque différend ou quel-
que plainte s'élevait par hasard en Poitou, en Anjou,
en Bretagne ou en Touraine, ils s'assembleraient en
Tabbaye des dames de Foucheroses ; et que , pour les
plaintes qui s'élèveraient par hasard dans le Berri ,
dans l'Auvergne, dans les comtés de la Marche et du
Limousin, ils s'assembleraient sur les lieux , afin de
corriger les abus. -- Vers le même temps, Richard,
doyen de Salisbury, et Gaultier de Gray, chancelier
d'Angleterre, furent consacrés évêques, l'un de Chi-
cesler, l'autre de Worcester, par les mains d'Etienne,
archevêque de Cantorbéry. A cette époque le roi
d'Angleterre Jean, ayant achevé ce qu'il avait à faire
dans les provinces d'outre-mer, revint en Angleterre,
le quatorzième jour avant les calendes de no-
vembre.
Vers le même temps les comtes et barons d'Angle-
terre se réunirent à Saint-Edmond sous prétexte d'y
prier ; mais en réalité une autre cause les y amenait ;
car, après avoir longtemps et secrètement délibéré ,
ils produisirent, au milieu de l'assemblée, une cer-
Probablement Saint-Martin de Tours.
^ CistatonensiS^ dit le texte. Nous proposons et traduisons santonen-
sis. Une variante donne à tort chrMaiiensis.
5» JEAN-SANS-TERKE.
laine charte du roi Henri I^*", qu'Etienne, archevêque
de Cantorbéry, leur avait déjà remise, dans une pré-
cédente entrevue, qui avait eu lieu à Londres, comme
nous l'avons raconté. Or, cette charte contenait quel-
ques libertés et lois du roi Edouard, octroyées par lui
à la sainte église d'Angleterre et aux seigneurs du
royaume ; sans compter plusieurs autres libertés que
ledit roi Henri y avait ajoutées pour son compte. Les
barons étant donc tous réunis à Saint-Edmond, ju-
rèrent , à commencer par les plus puissants , et sur
le maître-autel de Téglise, que, si le roi se refusait à
octroyer les lois et libertés susdites, ils lui feraient la
guerre , et se regarderaient comme déliés de leur
serment de fidélité jusqu'à ce qu'il eût confirmé par
une charte , munie de son sceau , la concession de
toutes leurs demandes. Ils convinrent ensuite unani-
mement de se présenter tous ensemble au roi , après
la fêle de Noël , pour obtenir de lui la confirmation
des libertés susdites ; et jusqu'à cette époque de se
pourvoir bien en chevaux et en armes, de façon
que si le roi (comme ils en étaient presque sûrs) vou-
lait, d'après sa duplicité habituelle, se dégager de son
propre serment, ils Tobligeassent aussitôt, par la
prise de ses châteaux, adonner satisfaction. Ces
^conventions faites , chacun se retira chez soi.
Cette même année, Jean, abbé de l'église de Saint-
Albans , eut pour successeur Guillaume, moine pris
dans le sein de la communauté. Il fut élu solennelle-
ment l'illustre jour du bienheureux JPdmond, à la cin-
quième férié ; et le jour de saint André , apôtre , au
ANNÉK V2\Â. 527
premier dimanche de l'Avent, ii reçut solennelle-
menl et pontitîcalement la bénédiction des mains
d'Euslache, évéque d'Ély, dans Téglise du bienheu-
reux Albans, devant le maître-aulel. On assure qu'a-
vant son élection quelques moines du monastère
avaient eu avis, dans une vision nocturne, de son
élection prochaine. Le premier abbé de Téglise de
Saint-Albans, premier martyr d'Angleterre , fut Wil-
legod. L'an de l'Incarnation de Noire-Seigneur, sept
cent qualre-vingt-quatorze , aux calendes d'août, le
très-puissant roi de Mercie, Offa, avait établi des
moines à Saint-Albans, lorsqu'on trouva le corps du
martyr, et il avait nommé Willegod abbé , en lui
enjoignant de vivre sous la règle monastique , avant
même que l'église fût construite. A Willegod succéda
Eadrik, à Eadrik Wulsin, à Wulsin Ulnoth, à Ulnotli
Eadfrid, à Eadfrid Wulsin, à Wulsin Alfrik, à Alfrik
Ealdred, à Eaidred Eadmar, à Eadmar Léofrik, qui,
à cause de ses vertus, devint archevêque de Cantor-
béry, à Léofrik Alfrik, frère utérin de ce même Léo-
frik, à Alfrik Léofstan, à Léofslan Fréthérik, à Fré-
thérik Paul , à Paul Richard , à Richard Geoffroi , à
Geoffroi Raoul , à Raoul Robert, à Robert Simon , à
Simon Guarin , à Guarin Jean , à Jean Guillaume ,
vingt-deuxième abbé, l'an seizième du règne du roi
JeaD.
Prétention des barons anglais au sujet des liber-
tés D£ l'Angleterre. — Noms des chefs de cette
HGCE. — Refus du roi Jean. — L'an de grâoe 42^15,
528 JEÂN-SANS-TERRE.
qui est la dix-septième année du rèjjne du roi Jean,
ledit roi tint sa cour à Noël, à Worcester j mais
il y resta à peine un jour, et de là il se rendit en
toute hâte à Londres, où il chercha un refuge
dans le Temple-Neuf. En effet, les barons dont
nous avons parlé arrivèrent bientôt dans un ap-
pareil militaire assez redoutable, et demandèrent
la confirmation des lois et libertés du roi Edouard ,
ainsi que des autres libertés octroyées déjà à eux-
mêmes, au royaume d'Angleterre, et à l'église angli-
cane , telles qu'elles étaient contenues dans les lois
d'Edouard et dans la charte du roi Henri P"^. Ils as-
suraient en outre qu'à l'époque de son absolution à
Winchester, il avait promis de rétablir les vieilles
lois et libertés , et s'était engagé à les observer par
son propre serment. Le roi voyant que les barons
étaient fermement résolus dans leurs demandes , et
craignant par-dessus tout qu'ils ne l'attaquassent,
puisqu'ils se trouvaient là préparés pour le combat,
répondit que ce qu'ils demandaient était une grande
et difficile chose ; qu'il les priait de lui donner trêve
jusqu'à Pâques closes*, afin qu'il en délibérât, et
qu'il pût pourvoir à lui-même et à la dignité de sa
couronne. Enfin , après de longues négociations de
part et d'autre, le roi Jean se vit contraint d'accep-
ter pour cautions l'archevêque de Cantorbéry, l'é-
vêque d'Ély, et Guillaume Maréchal , qui promirent
^'^ C'est le dimanche de Quasimodo^ comme Pâques fleuries est le
dimanche des Rameaux.
ÀNNÉI- 1215. 52î>
que , sous la médiation du droit, et au jour fixe , il
donnerait satisfaction à tous. Gela fait, les seigneurs
retournèrent chez eux. Pendant ce temps, le roi, vou-
lant se prémunir pour Tavenir, se fit jurer à lui seul,
contre tous hommes , fidélité dans TAngleterre en-
tière, et fit renouveler les hommages. Pour prendre
une précaution encore plus efficace, il se croisa le
jour de la purification de la bienheureuse Marie,
afin de se metti^e à Tabri sous la proleclion de la croix ;
mais il agit ainsi plutôt par crainte que par dévotion :
cependant entre deux opinions douteuses on doit
adopter celle qui est la plus favorable. — Cette même
année, Eustache, évéque d'Ély, homme profondé-
ment instruit dans la science divine et humaine,
mourut à Reading, et alla où va toute créature.
Vers le même temps, pendant la -semaine de
Pâques, les seigneurs dont nous avons souvent parlé ,
se trouvèrent réunis à Stamford ; ils étaient bien
pourvus d'armes et de chevaux, et avaient déjà en-
traîné dans leur parti presque toute la noblesse du
royaume, et formé une très-nombreuse armée, tant
le roi Jean s'était rendu odieux à tout le monde.
Cette armée s'élevait à deux mille chevaliers, sans
compter les cavaliers , les sergents et les fantassins ,
tous bien munis d'armes de toute espèce. Les chefs
et les agitateurs de ct^tte révolte étaient Robert, fils
de Gaultier, Eustache de Vesci, Richard de Percy,
Robert de llos, Pierre de Brus, Nicolas d'Kstoute-
ville , Saër, comte de Winchester , Robert, comte de
Winchester, Robert, comte de Clare , Henri, comte
II. 34
530 JEAN-SANS-TERRE,
de Clare \ le comte Roger Bigod, Guillaume de
Mowbray, Roger de Creissy, Ranulf , fils de Robert,
Robert de Ver, Foulques; fils de Guarin, Guillaume
Mallet, Guillaume de Montaigu, Guillaume de Beau-
champ, Etienne de Kime, Guillaume Maréchal le
jeune , Guillaume Manduit , Roger de Montbegon ,
Jean, fils d'Alain, Gilbert de Laval, Osbert (?), fils
d'Alain , Guillaume de Hobregge , Olivier de Ho»
bregge , Olivier des Vallées , Gilbert de Gant , Mau-
rice de Gant, Roger de Brakley, Roger de Lanvaley,
Geoffroi de Mandeville , comte d'Essex , Guillaume
son frère, Guillaume de H untinfeld, Robert de Greslei,
Geoffroi, constable de Meauton, Alexandre dePuin-
ton, Pierre, fils de Jean, Alexandre de Sutton,
Osbert de Bobi, Jean, constable de Chester, Thomas
de Muleton, Conan , fils d'Hélie, et beaucoup d'au-
tres. Tous ensemble conjurés et confédérés, avaient
pour fauteur principal Etienne , archevêque de Can-
torbéry. Le roi se trouvait en ce moment à Oxford,
attendant l'arrivée de ses barons. En effet , le lundi
qui suit l'octave de Pâques, les susdits barons s'assem-
blèrent de nouveau au bourg de Brakley. Lorsque le
roi en fut informé , il leur envoya l'archevêque de
Cantorbéry, Guillaume Maréchal , comte de Pem-
broke, et quelques autres hommes sages, pour leur
demander quelles étaient ces lois et libertés qu'ils
réclamaient. Les barons remirent alors aux députés
* L'exemple de la famille de Meulan ( page 32^ du premier volume),
prouve qu'il était d'usage daus quelques jgrandes fuÉnillcs que les deux
frères portassent le luême titre.
ANNEE ^2^5. 554
une cédule qui contenait en grande partie les an-
tiques lois et coutumes du royaume , affirmant que
si le roi ne les leur octroyait sur-le-champ, et ne les
confirmait par une charte scellée de son sceau , ils
sauraient bien le forcer, par la prise de ses châteaux,
de ses terres et de ses possessions , à leur donner
satisfaction convenable sur ce qu'ils demandaient.
L'archevêque, de retouravecses compagnons, présenta
la cédule au roi, en lui récitant de mémoire chacun
des articles qu'elle contenait. Aussitôt que le roi eut
compris la teneur de ces articles, il se prit à rire d'un
air moqueur et furieux : « Comment les barons se
<« contentent-ils de ces exactions iniques, s'écria-t-il?
<c Ils devraient demander le royaume! ce qu'ils ré-
« clament est chose absurde et erronée , et n'est ap-
« puyée sur aucun droit. » Puis il ajouta avec un
affreux jurement : « Jamais je n'accorderai de tels
« privilèges, qui de roi me rendraient esclave. » Or,
les articles de lois et de libertés dont les barons de-
mandaient la confirmation sont en partie renfermés
dans la charte du roi Henri, rapportée plus haut, en
partie tirés des anciennes lois du roi Edouard, comme
la suite de cette histoire le montrera en son lieu.
FIN DU TOME DEUXIÈME.
NOTES,
Note I. Voir les pages 145, 15idu volume.
L'itinéraire de Richard et plusieurs faits particuliers de son
séjour en Sicile ont été présentés très-sommairement par la plu-
part des historiens modernes que nous avons eus sous les yeux.
Nous essayons ici de combler cette lacune , en éclaircissant ou
rectifiant , au besoin , le récit de Matt. Paris , à l'aide des trois
chroniques de Geoffroy de Vinisauf , de Jean Brompton , et de
Roger de Hoveden. ( Collections de Gale et de Saville. )
Après leur départ de Vezelay , les deux rois firent route en-
semble en passant par Saint-Léonard de Corbigny, Moulins (en
Gilbert) , Montescot (?) , Toulon (sur Arroux), Sainte-Marie-
le-Bois , Belleville , Villefranche et Lyon. Dans cette ville ils se
séparèrent , et Richard se dirigea seul vers Marseille , en sui-
vant la rive gauche du Rhône , par Auberive , Saint-Bernard
de Romans, Valence, Loriol, Valreas, Saint-Paul de Provence,
Montdragon , Orange , Sorgues , Bompas près d'Avignon , Se-
nas, Salon, Marignane, et Marseille. Richard y attendit trois
semaines, selon Vinisauf, l'arrivée de sa flotte, et se décida en-
554 NOTES.
fin à partir sur une galère appelée Pumbone par Brompton et
Hoveden (7 août ^^90). Il côtoya la Provence et l'Italie en
passant par Saint - Etienne \ Aquilée (Aquileia), Noirmont
[Mons Niger) ^ Saint-Honorat, Nice, Vintemiglia, Sainte-Marie
de Funz ( ? ) , Noli. Le ^ 5 août, il arriva à Savone ( Senie
dans Matt. Paris ), mais ce fut à Gênes qu'il eut avec le roi de
France l'entrevue dont il est question dans le texte. Philippe-
Auguste, malade, était logé dans un palais de ville près de l'église
de San Lorenzo. Richard toucha successivement àPorto-Fino, à
Porto-Venere, àPise. Le 2^ août, il étaità l'île Gorgona; le 25, il
se fit mettre à terre, et, pour se distraire, fit deux lieues à cheval
avec quelques-uns de ses chevahers jusqu'à Piombino. Là il chan-
gea de galère, monta sur celle d'un certain Foulques Rustac, et,
poussé par un vent favorable , dépassa les îles d'Argentara et
de Gionati. Arrivé à Porto-Ercolo, à mi-chemin entre Marseille
et Messine ^ , il remonta sur la galère Pumbone, toucha à Cor-
neto, à Civita-Vecchia, s'arrêta au phare d'Ostie , où il reçut les
députés du pape , et traversa la forêt de Selvedene ( ? ) , où il
admira une magnifique voie romaine. Le 27 , il doubla le cap
Circello , toucha à Terracine , reconnut les îles de Palmaria et
de Ponza, et le groupe d'îles volcaniques qui sont en avant du
promontoire de Pouzzoles. Il entra dans le golfe de Baïa, s'arrêta
deux jours à Naples, où il visita, dans l'église de Saint- Janvier,
la crypte ou étaient conservés les corps de quelques saints re-
nommés ; et, enfin , arriva à Saleme , où après un assez long
séjour, il apprit que sa flotte était arrivée à Messine ^. 11 se re-
.,/ Probablement une des îles Hières. JN'ous n'ayons pu retrouver sur
les cartes ce nom et les deux suivants, ni ménie aucune approximation.
a Ce port est appelé par Brompton Kerleche , par Hoveden l^orie-
kers , et par Matt, Paris Portustvere. Nous avons traduit ce dernier
mot par Porto-Venere. Mais nous pensons , après plus mûre comparai-
son des textes, qu'il faut, malgré la similitude des noms, lire ici Porto-
Ercolo.
^ Liii flotte, retenue en Portugal , n'arriva à Marseille qu'à l'octave de
l'Assomption. iN'y trouvant pas Richard, elle y resta huit jours pour se
NOTES 555
mit en route pi-obablement par terre , quoique les chroniques ne
le disent point , passa par un lieu que Brompton appelle Melfi;
puis à Scalea, alla coucher dans un prieuré du Mont-Cassin, près
de Santa-Euphemia , arriva ensuite à Mélito ' , à la Bagnara ,
traversa le Phare , et arriva à Messine le ^ 4 septembre.
Les Français étant logés dans l'intérieur de la ville, Richard,
avec ses barons, prit ses quartiers au-dehors , et une partie de
son armée resta sur les côtes de Calabre. Le 50 septembre , il
repassa le détroit , se saisit de la Bagnara 2, où il y avait une mai-
son de chanomes réguUers, et y établit sa sœur Jeanne. Au mi-
lieu du détroit dans un îlot , situé près de l'écueil de Charybde ,
s'élevait un château fortifié qu'on appelait le Monastère des
Griffons. Richai-d s'en rendit maître le 2 octobre , selon Bromp-
ton, qui fixe avec soin la position de ce lieu, y plaça ses maga-
sins de vivres, et y déposa ses trésors. Cependant, devant Mes-
sine, la jalousie des Siciliens contre les Anglais n'avait pas
tardé à éclater , et c'est ici que le récit de Matt. Peu*is a besoin
de commentaire. Plusieurs croisés avaient disparu, dit Vinisauf,
et on avait reconnu qu'ils avaient été jetés méchamment dans
les latrines. L'arrogance du roi d'Angleterre qui se saisissait des
places à sa convenance , augmenta ces mauvaises dispositions ,
fomentées d'ailleurs par deux ministres de Tancrède , Giordano
refaire , et cingla ensuite directement vers Messine en passant par le dé-
troit de Bonifacio et en touchant à l'île Stromboli. Il faut donc lire dans
le texte Amjlorum rege non inventa ; car Matt. Paris ne peut se con-
tredire aussi étrangement.
* Brompton place à Mélito Tanecdote que M. Aug. Thierry met aux
environs de Messine. Richard ayant voulu prendre un épervier à un
paysan , celui-ci tira son couteau et appela ses voisins à son aide. Le roi
voulut se servir de son épée qui se brisa entre ses mains, et il fut forcé
de prendre la fuite poursuivi à coups de bâton et de pierres. ( HiSt. de
la Couq. , tome iv, liv. ix. ) Le père d'Orléans admet en tous points le
récit de Brompton. ( l\év. (VAugl.^ tome i, page 267. )
» Cette ville est appelée la Baiguare par Brompton, Labamare^nr
Diceto, L^mba Maris par Matt. Paris.
556 NOTES.
del Pino ou Luppino , et l'amiral Margarit. Apprenant que les;
Messinois refusaient de vendre des vivres à son armée, Richard
prit un bateau , et se fit transporter au logement de Philippe-
Auguste, qui habitait le palais du roi Tancrède, à Messine. La
discorde parut apaisée, mais recommença le lendemain. Les
Messinois se renfermèrent dans leur ville, pendant que les Grif-
fons * , postés sur une hauteur voisine , attaquaient la maison
d'Hugues-le-Brun , hors de Messine, et non pas dans l'île dont
Richard s'était emparé , comme le récit de Matt. Paris pourrait
* Il est dilJicilede se faire une idée exacte de ce qu'étaient ces griffons.
Vinisauf , qui paraît bien instruit des faits contemporains relatifs aux
Orientaux , dit que les griffons étaient presque tous fils des Sarrazius ,
anciens habitants de l'île. D'après Brompton ils étaient détestés des Ita-
liens et on pouvait les maltraiter et les tuer sans que nul s'en inquiétât,
Hoveden donne une autre indication également curieuse : c'est qu'après
la prise de Messine cent mille Sarrazins hommes , femmes et enfants se
retirèrent dans les montagnes redoutant les projets de Henri VI et les
armes de Richard , et qu'ayant appris la conclusion de la paix entre
Richard et Tancrède , ils revinrent se mettre au service et à la disposi-
tion du roi sicilien. Mais si ces griffons étaient Sarrazius, comment oc-
cupaient-ils à titre de moines le monastère où Richard établit ses maga-
sins? Brompton lui-même raconte que pendant un orage un globe de feu
fut aperçu par les Anglais au sommet du clocher du monastère, et que les
griffons Ibi Deojugiter servientes leur dirent que ce phénomène avait
toujours lieu en temps d'orage. Richard n'avait donc pas chassé ces moi-
nes malgré la tache de leur origine. M. Aug. Thierry appelle ces religieux
des moines grecs et il a probablement en vue l'explication que donne
Uucange au mot Grif fanes. En effet, ce commentateur rappelle que les
Latins, voulant contenir les Grecs du Péloponèse, quand ils s'établirent à
Athènes, construisirent un château qu'ils appelèrent Mate-Griffous.
( Voy. à ce sujet les ingénieuses conjectures d'Eus. Salverte ; Essai phi-
losophique sur les noms d'hommes., tome ii, page 1 41 .) Nous pensons,
en rassemblant ces indications, qu'on peut voir dans les Griffons une race
mêlée de Grecs et de Sarrazins , et que 1;. plupart de ces métis, haïs et
t^édaignés , servaient comme aventuriers dans U^s armées des roi&nf»r-
UKuids.
NOTES. Ï)Ô7
le faire croire. Trois chevaliers anglais et plusieurs sergents pé-
rirent dans la lutte. Les griffons furent repoussés et poursuivis
jusqu'aux remparts de Messine , dont les portes furent aussitôt
brisées malgré la résistance des habitants. Richard prit pos-
session de la ville , en moins de temps , dit Vinisauf, qu'un prê-
tre n'en mettrait à chanter matines ( 5 octobre ) . La bannière de
Normandie fut arborée sur toutes les tours. On sait les réclama-
tions de Philippe. Richard consentit à ôter sa bannière et remit
la ville en garde aux templiers , jusqu'à ce qu'il eût obtenu sa-
tisfaction de Tancrède. Il est évident que Matt. Paris interver-
tit l'ordre des faits, pour la prise de Messine.
Même observation sur les négociations qui suivirent , et sur
l'arrivée des deux reines. Ces événements sont anticipés dans
le texte. Tancrède apprit à Palerme ( résidence qu'il n'avait
pas quittée depuis l'arrivée des deux rois ) ce qui s'était passé à
Messine, et les exigences de Richard. Il fit d'abord une réponse
vague et ambiguë dont les indigènes s'autorisèrent pour refuser
de nouveau des vivres aux Anglais. Richard, alors, fit fortifier
le château des Griffons dans l'île , et construire Mategrive sur
la montagne qui dominait Messine. Tancrède , intimidé , accéda
à toutes les demandes de Richard, et dans une entrevue qui eut
lieu près de Catane ou à Catane même , conclut un traité qui
fut juré par Giordano, Margarit et les principaux seigneurs si-
ciliens. Avant de retourner à Palerme , Tancrède , pour gage
de sa foi , remit à Richard une letti*e qu'il prétendait lui avoir
été envoyée par le duc de Bourgogne, au nom du roi de
France, et dans laquelle il était dit que Richard était un traître,
et que si Tancrède voulait l'assaillir pendant la nuit , les Fran-
çais étaient prêts à le seconder * . Richard dissimula quelques
temps , et distribua des présents magnifiques à ses chevaliers ,
et donna un festin splendide à Mategrive, pour célébrer les fêtes
* Matt. Paris ne dit pas un mot de ce fait rapporté par Rojjcr de llo-
veden, et qui prouverait plus contre Tancrède que contre Philippe auv
veHx de Pliistorion impartial.
558 NOIES.
de Noël ; mais ayant reçu avis qu'Éléonore et Bérengère étaient
arrivées en Calabre ( premiers jours de février ^ 4 9^ ) , il résolut de
s'autoriser de l'avis de Tancrède pour rompre ouvertement son
mariage projeté avec Aliz. Nous avons déjà indiqué en note la
discussion qui eut lieu entre les deux rois , et nous renvoyons,
pour plus de détails , à M. Aug. Thierry, liv. XI , pag. 57 et
suiv. , et au P. d'Orléans , tom. I", pag. 272 et suiv. Quand
le traité eut été conclu , il alla chercher sa mère , et sa future
épouse à Reggio, pour les amener à Messine; mais les fiançail-
les ne furent célébrées qu'après le départ de Philippe , qui eut
lieu le samedi après l'annonciation de la Vierge ( 28 mars, se-
lon Matt. Paris). Avant de partir à son tour , Richard détruisit
son château de Mategrive , et quitta Messine le 9 avril.
Note II. Voir les pages 294, 5i7 du volume.
Les milices communales étaient encore mal aguerries, dit
Dutillet , et celles de Beauvais n'avaient pu soutenir le choc des
routiers de Richard; mais, si elles eurent le dessous dans quelques
engagements particuliers , elles prirent une éclatante revanche à
la grande bataille de Bouvines. Les légions des communes,
principalement de Corbie , d'Amiens , d' Arras , de Beauvais , de
Compiègne , y vinrent en foule précédées par l'oriflamme de
Saint-Denis, et se serrèrent autour de l'étendard royal au champ
d'azur et aux fleurs de lys d'or. Elles furent opposées aux Alle-
mands de l'armée ennemie : « et quand Othon vit tels gens ,
ù n* en fut pas moult joy eux.,, elles outrepassèrent, au rapport
des chroniqueurs, toutes les batailles des chevaliers. ^> Peut-être
ces éloges sont-ils un peu exagérés, puisque nous savons qu'elles
plièrent d'abord; mais elles revinrent rigoureusement à la
charge, et contribuèrent sans nul doute au gain de la bataille.
Les termes dont se sert Ordéric Vital autorisent à penser
que Louis-le-Gros eut, le premier, l'idée d'organiser les com-
munes en milices * , soit pour réprimer les brigandages particu-
* Lwiovicus in primis ad comprimendam ejus modi tyrauuidem
i
NOIES. 559
liers, soit pour suivre le roi à la guerre. Avant lui les baillis,
les comtes ou gouverneurs des villes , les vicomtes , les châ-
telains levaient seuls et commandaient les troupes féodales du
roi. Louis VI concerta avec les évêques et les bourgeois les
moyens de lever les milices communales : il fut réglé que les
villes lèveraient elles-mêmes des troupes de bourgeois qui marche-
raient à l'armée par paroisses, chaque curé en tête, avec la
bannière de l'égUse. Au siège de Bréherval, les curés, suivis de
leurs paroissiens , portèrent leurs bannières ; les abbés y vinrent
aussi avec leurs vassaux. Ces milices furent appelées indiffé-
remment communiœ ou communitates parochiarum ; l'auto-
rité et le^ fonctions des chefs des troupes féodales furent trans-
portées auK villes elles-mêmes * .
Ces milices n'étaient obligées de marcher , à leurs frais , que
jusqu'à une certaine distance de leurs demeures ; si on les me-
nait plus loin , c'était au roi à les défrayer. Il y en avait même
qui n'étaient obhgées de s'éloigner de leur ville que de manière à
y revenir coucher. Tel était le privilège de la Commune de
Rouen ; privilège soigneusement maintenu par les rois d'Angle-
terre et de France, puisque Rouen en était encore en possession
au temps de Philippe-le-Hardi.
Le nombre des soldats que les villes devaient fournir était
marqué dans leurs chartes de franchises, et il ne dépassait
prœdonum et seditiosonim auxilium totam per GaUiam deposcere
coacivs est episcoporum. Tune ergo communitas in Francid popu-
taris instituta est à prœsuHbus ut presbyteri comiturentur régi ad
obsidionem velpugnam cum vexillis et parochianis omnibus ( Huit.
yorm. , lib. xi et Xll. ) Nous n'.ivons pas besoin d'avertir que notre
but étant ici de présenter seulement quelques notions sommaires sur ces
milices, nous nous sommes borné à résumer l'exeellent chapitre du
père Dauiel. ( IJist. de la Milice f ran çai,se , tome V\ chap. III. )
* En effet, le roi convoquant les communes pour le service comme il
convoquait ses vassaux, chaque commune comme chaque chevalier baiv-
ncret représentait un effectif dont le commandement lui appartenait.
540 NOTES.
guère quatre à cinq cents. Un rôle de ^ 255 , dont un des titres
porte : Communes qui envotjèrent sergents de pied, donne en
liste : Laon, 500; Bruières, ^00; Soissons, 200; Saint Quen-
tin, 500; Peronne, 500; Montdidier, 500; Corbie, 400. Mal-
gré l'incertitude des documents, il paraît prouvé que ces milices
n'étaient composées que de bourgeois ou de gens faisant à dif-
férents titres partie de la commune. Dans la suite, comme on en
trouve la preuve dans le continuateur de Nangis et dans Frois-
sard, les milices bourgeoises furent ordinairement commandées
par des gentilshommes en renom , mais surtout par les hommes
de cette classe qui , frappés des avantages de la commune , s'y
étaient fait admettre.
Au temps de Philippe-Auguste , les communes d'un pays for-
maient, dans l'armée, un corps à part auquel les historiens de
ce règne donnent le nom de légion. Inter ea, dit Rigord , adve-
niunt legiones communiarum. Legio Troum, la légion de
Troyes , dit Guillaume-le-Breton.
Si de riches abbayes telles que celle de Saint-Denis et celle de
Saint-Martin de Tours (Marmoutier), avaient leurs bannières
de guerre que les comtes du Vexin et les comtes d'Anjou
étaient en possession de porter , les simples paroisses , sous les
premiers Capétiens, n'avaient certainement que la croix et non la
bannière. Maisquand les milices commencèrent à être levées par
paroisses , on ajouta à la croix des bannières (vexilla) où était
représenté le Saint, patron de la ville. Or l'étymologie de ban-
nière, bannum (ban convoqué par le souverain), confirme cette
opinion.
Le père Daniel , tout en admettant que la milice communale
subsista àpeu près jusqu'à Charles VII, pense que la nouvelle or-
ganisation introduite par ce prince parmi les gens de guerre
n'eut aucun rapport avec les anciennes troupes bourgeoises.
Quelques titres militaires, comme ceux de capitaines de quartier,
de major de la bourgeoisie, d'archers de la ville , subsistèrent
seulement pour rappeler une institution tombée en désuétude ,
mais qui devait revivre avec éclat.
NOTES. 5M
Note m. Voir les pages 542, 350, 455, 543 du volume.
L'étymologie de sterling est une des plus incei-taines et des
plus controversées ; et quoique quelques-uns fassent remonter
ce terme jusqu'aux rois anglo-saxons , on s'accorde générale-
ment à croire que cette appellation monétaire ne date guère que
du règne de Jean ou de Richard.
Voici ce que dit le Glossaire latin du texte au sujet de ce mot :
« Le sterling a ordinairement la valeur d'un denier anglais ;
« douze deniers [d'argent] font un sol. On écrit aussi starling.
« D'où je présume que les deniers starlings et la monnaie star-
« ling ont pu recevoir leur dénomination du mot starre , ou
« quittance des juifs ; car les juifs , qui sont les plus exacts de
« tous les argentiers et flaireurs d'écus , refusaient probable-
« ment de recevoir d'autre argent que des monnaies bien éprou-
« vées , pour leurs marchandises et leurs usures , et de donner
« sans cela starre ou quittance à leurs créanciers. Aussi les
« monnaies éprouvées pouvaient être nonunées starling, c'est-
« à-dire celles qui étaient de si bon et si pur argent , que les
« juifs eux-mêmes ne les refusaient pas. Je sais qu'on donne
« d'autres origines au nom de starling. Quant à cette opinion
« des Écossais , qui font dériver le nom de notre monnaie de
« leur château de Stirling, le savant chevalier Spelmann l'a jus-
« tement réfutée. Je ne regarde pas comme plus probable la
« conjecture de ceux qui pensent que notre mot starling vient
« des oiseaux étoumeaux (en anglais starlings) , dont la figure
« était gravée sur les monnaies du roi Édouard-le-Confesseur ;
« car ce sont tout à fait des colombes , et non des étoumeaux ,
« que nous voyons encore figurées sur les boucliers des armes
« du même roi ' . C'est aussi une colombe , et non un étoumeau,
Les namismates pensent que ce que les glossateurs appellent deg
colombes sont réellement des aigles , dont la figure représente plus ou
moins imparfaitement Taigle impérial qui leur servait de type.
o42 NOTES.
« qui est ciselée à l'extrémité de son bâton ou sceptre. J'avoue
« que j'ai plusieurs anciennes monnaies de nos rois marquées
« d'étoiles que nous appelons stars. L'argent de ces monnaies
« est aussi pur (sinon davantage) que notre moderne monnaie
« sterling, comme nos monnayeurs l'ont souvent prouvé. Mais
« c'est une question de savoir si ces étoiles ont donné à notre
« monnaie le nom de starling^ ou si elle a été plus tard frappée
« d'étoiles, parce qu'elle s'appelait précédemment ainsi du starre
« des juifs. Pour le dire en passant, cette terminaison linq ou
« ing est employée chez nous , d'habitude , comme diminutif:
« duck, canard ; duckling^ petit du canard ; fond, fondling;
« de même , starling a pu venir de star. Le savant Spelmann
« adopte plutôt l'opinion de ceux qui font dériver nos sterlings
« du nom de ces marchands allemands des environs de Dant-
« zick et d'Elbing , que nous appelons encore ester ling s ; les-
« quels étant venus en Angleterre , auraient perfectionné l'art
« de purifier, et même de fondre et de frapper l'argent , et au-
« raient ensuite laissé leur nom à ce gem-e de travail. Ce qui est
« assez probable , à moins qu'avant leur arrivée les starres des
« juifs ou les étoiles , chez nous stars , n'aient donné leur nom
« à notre monnaie la plus estimée ; car c'est une question cou-
rt troversée. On écrit aussi ester ling. Ce mot, pris seul et sans
« explication , sert à distinguer la bonne monnaie anglaise ,
« tant de la monnaie inférieure que de la monnaie étrangère.»
Lorsque les Normands se furent emparés de l'Angleterre ,
ils changèrent peu de choses soit pour le type , soit pour la
valeur , aux monnaies saxonnes ; la seule innovation impor-
tante fut l'introduction de la hvre à laquelle fut joint presque
exclusivement le nom de sterling après le treizième siècle.
Jusqu'au règne d'Edouard 1^% les monnaies dont parle Matt.
Paris paraissent avoir été disposées dans la gradation sui-
vante :
La livre monnaie d^argent {lihra) vaut \ marc et demi.
— vatat 20 sol'K'à .
NOTÉS. 545
— vaut 240 denarii.
— vaut 480 oboU.
— vaut 960 quadrantes.
Le marc d'argent * vaut \5soHdi plus \jiiàesolidus.
— vaut i 60 denarii.
— vaut 520 oboli.
— vaut 640 quddrantes.
Le solidus^ sol d'argent (shilling) vaut i2 denarii.
— vaut 2^ oboli.
— vaut 48 quadrantes.
Le denarius^ vulgairement numf/ius
(penny) 2 vaut 2 oboli.
Vobolus ^ (halfpenny) vaut 2 quadrantes.
Enfin le quadrans ( farthing ) *.
Jusqu'au temps d'Edouard I^»*, le penny était coupé en deux
parts (half pence), ou en quatre (farthings) ; mais ce prince
interdit ce mode de partage qui prêtait trop à la fraude, et lit
* Le marc chez les Saxons était aussi appelé mancuse {manu cusa),
mais on ne frappait guère que des marcs d^or dont la valeur est incer-
taine. ( Voyez le glossaire de Spelmann au mot marca. ^
^Rees (Cyclopœdia, London, -1819, au mot penny) affirme que le
denier d'argent fut la plus grande monnaie d'argent frappée en Angle-
terre jusqu'à Edouard III, et que sa valeur ne varia pas jusqu'au règne
de ce prince. Cela confirme l'opinion de la plupart des numismates qu i
pensent que le sol d'argent ne fut jamais frappé et était seulement mon-
naie de compte.
3 Rien dans le mot obolus , et dans la manière dont il est ordinaire-
ment présenté , n'indiquerait qu'on doive y voir le half pennf^ si outre
le passage de Matt. Paris sur la monnaie irlandaise à l'année 1240, nens
ne trouvions dans Charpentier ce renseignement précieux : Obolus , di-
midius smipulus. Item obolus dicitur medalia (maille), seUicet
medietas nummi. { Gloss., ad verb. Obolus. )
^ Le farthing était anciennement appelé fourthing comme étant la
quatrième partie d'un entier ou penny. Le farthing d'or, monnaie usitée
dans tout le moyen âge , contenait en valeur la quatrième partie d'un
544 ' NOTKS.
frapper des half-pence et des farthings ronds. Telle est l'opi-
nion générale que Lingard semble adopter. Cependant plusieurs
historiens ont découvert que les half-pence qu'on attribue ex-
clusivement à Edouard I^r, avaient été frappés par Henri I^*",
dont on a vu la sévérité contre les faux monnayeurs (pag. 287,
\^^ vol.) , et que , bien que ce fût l'usage ordinaire pendant le
règne de Guillaume-le-Conquérant et de Guillaume-le-Roux, de
couper le penny en deux pour en faire des half-pence , les half-
pences commencèrent dès lors à être frappés ronds. Plusieurs
half-pence ronds de Henri le*" sont conservés dans les cabinets
des curieux.
Cette discussion explique parfaitement le passage de Matt.
Paris relatif à la monnaie irlandaise (page 433 de ce volume).
Éthelred , dans son invasion en Irlande , avait fait frapper des
monnaies à Dubhn par un certain Fœneman ou Faereman.
Cnut , à son tour , maintint la monnaie éthelredine. Les rois ir-
landais de race danoise la conservèrent également et même les
rois de race erse, entre autres Donald de Monaghan ; mais la
coutume saxonne de couper les monnaies en deux et en quatre,
avait probablement donné lieu à tant d'abus dans ce pays en-
core sauvage , que Jean pensa qu'il était d'une saine politique
de faire frapper des half-pence et des farthings ronds, en leur
donnant le poids des mêmes monnaies légales usitées en An-
gleterre ' .
Quant à la valeur comparative des monnaies du treizième
noble ou 20 deniers d'argent, et en poids la sixième partie d'une once
d'or. Il est mentionné dans le statut 9 de Henri V, chap. 7, où il est
ordonné que juste et bon sera le poids du noble , du demi noble et du
farthing (liard d'or.) Encyclop. de Rees au mot Farthing. On sait qu'il
n'y avait pas encore de monnaie de cuivre , et si la monnaie de billon
existait déjà, il n'en est nulle part question dans Matt. Paris.
* Quant au type , le type saxon continua à prévaloir de 4 -1 90 à 4279, la
plupart des monnaies irlandaises présentant des têtes deface enfer-
mées dans un triangle. ( Voyez JOACHIM Lelewel, tome 1"^, Numis-
matique du moyen-âge ionsidèrée sous le rapport du type. )
NOTES. 545
siècle avec les monnaies actuelles en Angleterre * , et au rapport
de ces mêmes monnaies avec les monnaies contemporaines de
France , nous ne pouvons prétendre à aborder des questions
aussi difficiles , et qui exigeraient une discussion très-étendue.
Nous indiquons seulement le livre d'Ainslie [Illustration of the
anglo-french Coinage, London, ^ 85^ , in-40), comme pouvant
fournir à cet égard d'excellents renseignements , et nous nous
bornerons à tâcher de préciser quelques points , quand Tocca-
sion s'en présentera.
Note IV. Voir la page 524 du volume.
Jean s'était retiré à Parthenay, après avoir levé le siège de
la Roche-au-Moine, et paraissait disposé à continuer la guerre,
lorsqu'il apprit la défaite de ses alliés à Bou vines. H conclut alors
avec Philippe une trêve de cinq ans, par l'entremise du légat du
pape. Voici conmient Dutillet , dans son Recueil des Traictez
( pag. ^ 60, 4 6^ , édit. in-4° de ^ 607 ), rapporte cette trêve :
<« Ledit roi Jean demanda trefve , qui lui fut aisément ac-
« cordée pour cinq ans, lejeudy après la saincte Croix, mil deux
« cens quatorze; car ladite trefve estoit vtile audit roy Philippes,
« après avoir despouillé son ennemy. Elle fut faite pour tous
« les subiects et alliez desdits roys , ayans fait guerre ouverte ,
« exceptez les prisonniers d'vne part et d'autre , et sauf audit
« roy Philippes les sermens que les Flamens et Hannuiers ( gens
« du Hainaut ) luy avoient faits auparavant , qui tenoit tien-
« droit ; les meurtriers et bannis , depuis l'autre trefve de l'an
« deux ( douze) cens six, ne jouiroient de ceste trefve pour re-
« tourner en leur pais, sans le vouloir de leur prince. Ceux des-
« quels les terres estoient en la main dudit roy Philippes pour-
« roient , pour leurs affaires , venir es païs de son obéissance ,
' GibboD, dont les iodicalions sont ordinairement précises, évalue le
solidus à trois schillings et le marc à deux livres sterling ( Hist, de la
Décad., tom. xi, pag. 542, de la traduction de M. Guizot, note. ). Le
rapport serait alors facile à établir d'après la table que nous donnons,
en admettant toutefois cette évaluation comme rigoureuse.
II. 55
346 NOTES.
« pour y passer sans séjour, sinon qu'il y eust exoine (excuse }
H légitime , fors aux havres pour attendre le vent par temps
'^ compétent. Les Angeuins et Bretons adhérans ouvertement
« lors de ladite trefve audit roy Jean, pourroient venir demeurer
<t en Anjou et Bretagne durant ladite trefve , baillans respecti-
« vement seureté au sénéchal d'Anjou et comte de Bretagne
« qu'aucun dommage n'adviendroit esdits païs par leur demeu-
« rance. Le semblable feroient les Poictevins adhérans ouver-
« tement audit roy Philippes , lors d'icelle trefve , baillans seu-
« reté au sénéchal de Poictou. Les conservateurs de ladite
« trefve furent esleus et députez par lesdits roys avec pouvoir,
« au nombre de cinq ou plus , cognoistre ou iuger , à la charge
« d'en subroger de bonne foy, au lieu des révoquez , malades
« ou morts, et s'ils se voyoient peu obeïs en l'exécutionjde leurs
« iugemens , d'en advertir lesdits roys , lesquels soixante iours
« après les feroient entretenir. Pour vuider les^différensl'et sur-
« prises de Poictou , Anjou et Bretagne , lesdits conservateurs
« s'assembleroient en l'abbaye des Dames de Foucheroses, près
« Passavant. Pour celles de Berry , Auvergne , Lymosin et
« comté de la Marche, s'assembleroient entre Ingrande et Cos-
« son * . Si ledit roy Jean vouloit quitter la maletote par luy im-
<t posée , aussi feroit ledit roy Philippes ; autrement il| en leve-
« roit autant que ledit roy Jean. Lieux furent réservez à Frédéric
« et Othon , prétendans l'empire , pour entrer en ladite trefve ;
« s'ils ou l'un d'eux en faisoient refus , chacun desdits roys
« pourroit aider en l'empire celuy qu'il favorisoit , sans '^faire
« rupture de ladite trefve en leurs royaumes et terres. Fut icelle
« trefve iurée de là part dudit roy Philippes-Auguste par Vrsion,
« chambellan, en l'âme d'iceluy roy, par douze barons' ou che-
« valiers nommez en leurs âmes par son commandement. Faut
« entendre que lors les roys pour leur grandeur iuroient par pro-
« cureurs, non en leurs personnes, ores qu'ils fussent présens. »
* Ou Cuson, près de Chatellerault; ce château qui appartenait au
pOmtc delà Marche ne figure plus sur les cartes.
NOTES. 547
Tel est , en substance , le traité transcrit dans son entier par
Rymer ( Acta publica et Conventiones , tome P^ ) , et que Du-
tillet a traduit presque littéralement. Les négociations aux-
quelles donna lieu cette trêve ressortent facilement des diffé-
rentes chartes relatées par l'historiographe anglais. Il fat d'abord
question d'échanger Guillaume , comte de Salisbury , pour Ro-
bert, fils de Robert, comte de Dreux. Le roi Jean fit partir pour
l'Angleterre son fils naturel , Olivier , avec une letti-e datée de
Saint-Maixent , le 6 septembre , dans laquelle il s'en référait
sur cette question à l'avis des évêques et barons d'Angleterre ,
mais paraissait peu disposé à relâcher son prisonnier. Comme
les difficultés que ne pouvait manquer de susciter cette affaire
auraient retardé la conclusion de la trêve , les deux rois passè-
rent outre sur les échanges, et Jean, par une lettre datée de Par-
thenay, le ^5 septembre, nomma pour ses plénipotentiaii*es
l'abbé de Westminster , le maître de la milice du Temple , Ra-
nulf , comte de Chester, frère Alain Martell, Hubert de Rourg ,
Regnauld de Pons , et Aymeri de RocheforL Le traité fut con-
clu à Chinon , le 20 septembre , au plus tard , l'exaltation de la
sainte Croix étant toujours le H 4 . Le jeudi avant la Toussaint ,
l'original du traité , scellé du sceau de Philippe-Auguste , fut re-
mis à l'évêque de Winchester ; Jean était retourné en Angle-
terre dès les premiers jours d'octobre.
Dutillet néglige de nommer les douze seigneurs qui jurèrent
la trêve , outre le chambellan Ursion : c'était Gaulcher , comte
de Saint-Paul , Robert , comte d'Alençon , Guy de Dampierre ,
Guillaume des Rarres , Guillaume de Chauvigny, Thibaud de
Rlaison , Rouchard de Marly , Johel de Mayenne , Hugues de
Reaugé , Guy Sénesbald , Aymeri de Craon , Girard Relois. —
Nous avons à dessein insisté sur ce traité, parce qu'il est en quel-
que sorte la consécration des conquêtes de Philippe-Auguste ,
et signale l'abaissement de Jean, qui retourne dans son royaume
pour^y trouver ses barons en armes et signer la grande charte.
FIN DES NOTf-S.
RECTIFICATION.
Voir la page 95, lignes 5 et 4 et la note 2.
Ce passage nous avait peiru obscur. En consultant pour
d'autres recherches le texte de Geoffroi de Vinisauf , nous
sommes tombé sur un passage qui, modifié légèrement jjnous
semble donner le vrai sens. Au heu de quid Archaritana ,
quid vêtus Proretha, quid Spinacius nauclerus que nous
avions corrigé , afin de trouver un sens à ces mots , nous h-
sons : quid Anconitania Marchia , quid Venetus proreta ,
quid Pisanus nauclerus ? et nous traduisons : et la Marche
d^Ancône , et les timoniers de Venise , et les matelots Pi-
sans?
Cette phrase doit être ainsi rectifiée , et par conséquent la
note à laquelle elle donne lieu dans le texte.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
SUITE DE HENRI II.
Pages. Ann.
Douleur de Henri II. — Il envoie des députés à Rome pour
se justifier de la mort de Thomas. — Les meurtriers
sont excommuniés. 1 1171
Miracles opérés sur la tombe de Becket. — Mort de l'évêque
de Winchester. 3
Henri II entre en Irlande. — Deuil de l'église de Cantor-
béry. 4
Tremblement de terre. — Le fils de Henri II excité à la
révolte contre son père. — Henri II obtient son absolu-
tion des légats. — Faits divers. 6 1172
Mariage de Jean-sans-Terre.— Le fils de Henri II abandonne
son père et passe en France.— Élections ecclésiastiques. 9 4 173
Richard élu archevêque de Cantorbéry. — Bref du pape
touchant la célébration de la fête de Thomas , martyr.
— Insurrection de Henri le jeune en Normandie. 10
Le roi de France dévaste la Normandie. — Sa retraite. —
Inaction de Henri II. 12
La ville de Leicester assiégée. — Asiles des Anglais vain-
cus. — Attaque des Écossais. — Leur retraite. 13
Le comte de Leicester passe en Angleterre pour se venger.
— Il est fait prisonnier avec sa femme et ses partisans. 15
Henri II attaque à Dol les partisans de son fils. — Prise
550 TABLE
Ann. Pages,
d'armes des seigneurs anglais contre Hugues Bigod. —
Son issue. 17
Révolte de Roger de Moubray. — Prise de Saintes par
1174 Henri II. — Prise de Norwich par les rebelles. 18
Henri II passe en Angleterre. — Sa pénitence sur le tom-
beau de saint Thomas. 20
Le roi d'Ecosse prisonnier. — Prophétie de Merlin. —
Victoires de Henri II sur les révoltés. 23
Siège de Rouen par le roi de France. — Affaires ecclésias-
tiques. 25
1175 Réconciliation entre Henri-le-Jeune et son père. — Concile
de Westminster. — Arrivée d'un légat. 26
Mise en liberté du roi d'Ecosse. — A quelles conditions. 28
1176 Henri II et Henri-le-Jeune en Angleterre. — Oppression
des Gallois. — Faits divers. — Institution des justiciers
en tournée. 30
Le légat du pape obtient du roi quatre articles qui devien-
nent loi anglaise. — Faits divers. 31
Henri II arbitre entre son gendre le roi de Castille et San-
che, roi de Navarre. ~ Sagesse du roi. 33
1177 Faits divers. — Réconciliation entre l'empereur Frédéric
et le pape. — Teneur du traité entre le roi d'Angleterre
et le roi de France. 35
1178 Église bâtie en l'honneur de Thomas. — Hiver remar- .
quable. — Éclipse de soleil. — Vision miraculeuse. —
Miracles de saint Amphibale. — Détails sur la translation
de ses os à Saint-Albans. 37
1179 Henri-le-Jeune se distingue en France dans les tournois.—
Le roi de France vient en Angleterre. 50
Concile de Latran. — Son objet exprimé en vingt-huit
articles. 51
Hérésie de Pierre Lombard. — Lettre du pape. — Réfuta-
tion de Pierre Lombard. — Condamnation de Joachim.
— Le fils du roi de France sacré du vivant de son père.
— Meurtre d'un chef gallois. 54
1180 Alliance entre le roi de France et le roi d'Angleterre. —
Mort de Louis VII. — Siège de Taillebourg. 59
1181 Le roi de France remet son royaume àla disposition du roi
d'Angleterre. — Mort de Roger, archevêque dYork. —
Ps^rticularités sur ce personnage. ^2
DES MATIERES. 551
I'a,';cJ. Ann.
Lettre du pape au Prèlre-Jean , roi des Indes. 64
Mort d'Alexandre III. — Mariage de Philippe-Auguste. —
Faits divers. 65
Démission de l'évêque de Lincoln. — Faits divers. 66 \ 182
Guarin, abbé de Saint-A.lbans.— Soulèvement de Richard.
— Mort de Henri-le-Jeune. — Évêchés. 67 1183
Baudouin, archevêque de Cantorbéry. — Arrivée de l'ar-
chevêque de Cologne et du comte de Flandre en Angle-
terre. 69 1184
Siège de Santarem et de Lisbonne. — Défaite des Sarra-
sins. 70
Maladie du roi de Jérusalem. — Invasion de Saladin. —
Avènement de Baudouin IV. — Détresse des Chrétiens
d'Orient. 72
Arrivée du patriarche et du grand maître des hospitaliers
en Angleterre. — Lettre du pape Lucius IIL 74 1185
Assemblée de Clerkenwell. — Départ de Henri II pour la
France. — Faits divers. 75
Faits divers. — Mort de Geoffroi, fils de Henri IL — Avè-
nement d' Urbain III. — Sa lettre à l'archevêque de Can-
torbéry. — Mort de Mathilde, mère de Henri II. 77 1186
Sybille donne la couronne de Jérusalem à son mari , Guy
de Lusignan. — Rupture de la trêve avec Saladin. —
Faits divers. 79
Siège de Tibériade. — Victoire de Saladin devant cette
ville. — Conquête de Jérusalem et de presque toute la
Terre-Sainte. 82 1187
Lettre d'Urbain III à l'archevêque de Cantorbéry. — Ri-
chard de Poitiers prend la croix. — Faits divers. 86
Prédication de la troisième croisade. 88 1188
Nouvelle guerre entre les deux rois de France et d'Angle-
terre. 89
Lettre de Frédéric Barberousse à Saladin. — Réponse de
Saladin. 91
Guy de Lusignan sort de captivité. — Siège de Ptolémaïs.
— Retraite de Saladin. — Nouveaux démêlés qui retar-
dent le départ des croisés. 97
Médiation du pape entre les rois de France et d'Angleterre.
— Lettre du marquis de Montferrat à l'archevêque de
Cantorbéry. 100 1189
552 TABLE .,
Ann. Pages.
Entrevue inutile à La Ferté-Bernard. — Menaces du légat.
Réponse de Philippe-Auguste. — Richard de Poitiers re-
nonce à l'hommage de son père. 103
Succès du roi de France. — Déroute des Anglais au Mans. 105
Des pèlerins anglais s'emparent de Silves en Portugal. —
Massacre des Sarrazins. 107
Assemblée de Saumur. — Prise de Tours. — Henri II suhit
une paix humilianle. 109
Mort de Henri II. — Son épitaphe. — Mort de sa fille Ma-
Ihilde. M\
RICHARD P^
Premiers actes de Richard. — Il est reconnu en Norman-
die. — La reine Éléonore sort de prison. — Explication
d'une prophétie de Merlin. \\3
Arrivée de Richard en Angleterre. — Ses libéralités envers
son frère Jean. — Mort de l'évêque d'Ély. M6
Cérémonie du couronnement de Richard. \\9
Désobéissance des Juifs. — Ils sont égorgés à Londres et
dans plusieurs autres villes. 425
Nomination de plusieurs évèques. 424
Déposition d'officiers royaux. — Orgueil de l'évêque de
Durham. — Prédiction de Godrik. — Faits divers. 125
Combats livrés devant Ptolémaïs. 128
Accord de Richard avec le roi d'Ecosse. 129
Richard promet de partir pour la croisade. — Il règle le
gouvernement du royaume pendant le temps de son ab-
sence.
Consécration des évèques élus. — Jean-sans-Terre relevé
de l'interdit. — Exactions de Richard. 131
1 { 90 Accord du roi de France et du roi d'Angleterre pour le
voyage de Jérusalem. — Teneur.de la convention. — Ri-
chard I^' obtient du pape le titre de légat pour Guil-
laume Longchamp. 133
Absolution dé l'évêque de Coventry. — Massacre de Juifs
en Angleterre. — Résolution héroïque des Juifs d'York. 135
Impôt ordonné par l'évêque d'Ély. — L'archevêque
d'York, Geoffroi , est ordonné prêtre. 137
Disposition de l'armée des chrétiens au siège d'Acre. —
Les chefs de l'armée de Saladin. 138
120
DES MATIERES. 555
Pages. Ann.
Les machines de guerre des chrétiens détruites par les
Sarrasins. — Trahison de quelques chrétiens. — Pou-
voirs donnés à l'évêque d'Ély. 141
Justiciers choisis par Richard pour la flotte qui se rendait
à la Terre-Sainte. — La charte qui leur fut donnée. 442
Les rois de France et d'Angleterre à Vezelay. — Leur dé-
part pour la Terre-Sainte. — Accident arrivé à Lyon où
les deux rois se séparent. — Richard refuse d'aller à
Rome. 443
Paix entre Tancrède , roi de Sicile , et Richard V. — Ar-
thur, neveu de Richard , est choisi pour son héritier. —
Faits divers. — Mort de Frédéric Barberousse. 446 -
Apparition de Thomas aux chefs de la flotte de Richard I".
— Arrivée de la flotte à Marseille. 447
L'archevêque de Cantorbéry et quelques autres abordent à
Tyr. — L'évêque de Norwich achète son absolution au
pape et revient en Angleterre. — Conflit entre les deux
armées à Messine. 449
Premières opérations de Richard en Sicile. — Règlements
pour l'église en Normandie. 451
Mort de Baudouin , archevêque de Cantorbéry. — Résis-
tance de la ville d'Acre. — Accusations contre Richard. 454
Orgueil de Guillaume , évêque d'Ély. — Son avarice. 456
Morts illustres au siège d'Acre. — Départ du roi de France.
— Richard aborde en Chypre et détrône Isaac. — Son
mariage avec Bérengère. — Faits divers. 458 4491
Geoffroi, archevêque d'York , consacré à Tours.— Se rend
en Angleterre. — Il est emprisonné à Douvres. — Puis
mis en liberté. — Éclipse de soleil. 461
Le roi de France à Saint-Jean-d'Acre. — Richard s'y rend
à son tour. — Prise du vaisseau le Dromant. — Prise de
la ville. 463
Jalousie de Philippe-Auguste. —Il veut revenir en France.
— Motifs de dissension entre les deux rois. 465
Richard continue la guerre. — Il rend compte des opéra-
tions de l'armée à l'archevêque de Rouen. 468
Le roi Richard donne le royaume de Jérusalem à son neveu
Henri. — Il achète toutes les reliques de la Terre-Sainte. \7\
On découvre les restes du roi Arthur. — Disgrace du chan-
celier d'Angleterre. — Suites de cet événement. — Fuite
554 TABLE
Ann. Pages.
du chancelier. — Son déguisement. — Anecdote relative
à un aigle marin. 173
4192 Mort de Regnault élu archevêque de Cantorbéry. — Retour
du roi de France. Richard prend le château de Da-
roun. — D'accord avec le duc de Bourgogne , il se dirige
vers Jérusalem. — Faits divers. I8l
Le duc d'Autriche se rend à la Terre-Sainte. — Comment
il est accueilli. — Il quitte la Terre-Sainte. 183
Avis donnés à Richard par une religieuse. — Le duc de
Bourgogne séduit par les présents de Saladin. — Colère
de Richard. - Départ du duc. — Un ermite prédit à
Richard qu'il ne délivrera pas la Terre-Sainte. 184
Mort misérable du duc de Bourgogne. — Richard va au se-
cours de Joppé. — Il bat, avec une poignée de soldats ,
soixante-deux mille infidèles. 188
L'armée des chrétiens va au secours de Richard. — Sala-
din tranche la tête d'un croisé. — Peste. — Le roi se
dispose à revenir dans ses étals. — Trêve entre les chré-
tiens et les infidèles. 193
Départ du roi. — Tempête. — Circonstances de ce voyage.
— Aventures en Allemagne. — Richard à Vienne. 1 97
Le duc d'Autriche se venge de l'injure que lui a faite Ri-
chard à Saint-Jean-d'Acre. — Le roi prisonnier. — Con-
sécration de l'évêque de Balh. 201
H93 Le duc d'Autriche vend son prisonnier à l'empereur. —
Courage du roi. — Accusations portées contre lui. — 11
les repousse avec habileté. 203
Le Vieux de la Montagne essaie de disculper Richard du
meurtre du marquis de Monferrat. 2o7
Impôts levés en Angleterre pour payer la rançon du roi.
— Faits divers, * 209
Mort de Saladin. — Son frère Saphadin lui succède, après
avoir tué ses neveux. — Partage de l'empire entre ses
fils. 2M
Le comte Jean, frère de Richard , aspire à la couronne. —
Le roi de France veut s'emparer de la Normandie. — Il
épouse Ingelburge et la répudie. 215
1194 Retour de Richard. — Phénomène céleste. — Soumission
de Jean-sans-Terre. — Le roi passe en Normandie. — Il
DES MATIERES. 555
Pages. Ann.
chasse les Français de Verneuil. 2l7
Herbert, élu évêque de Salisbury. — Richard s'empare de
Loches. — Le roi de France est repoussé de toutes les
provinces anglaises. — Trêve. — Tournois en Angleterre.
— Révolution à Constantinople. 221
Richard se plaint au pape de sa captivité en Autriche. — Le
duc d'Autriche est excommunié. — Sa mort déplorable. 224 U95
L'empereur Henri s'empare du royaume de Fouille et de
Sicile. — Le roi de Maroc envahit l'Espagne. — Mort de
l'abbé de Saint-Albans. — Faits divers. 228
Hubert, archevêque de Cantorbéry, légat du pape. - Le
roi de France admonesté par le pape pour avoir répudié
Ingelburge. — Les évêques d'Angleterre excités à la pré-
dication de la croisade. — Pieux zèle de Richard. 230
Aventure d'un habitant de Venise. 234
Richard à Poitiers. — Convention de Louviers entre le roi
de France et Richard. — Le roi de France rompt la con-
vention. — Hostilités. 239 1 196
Sédition à Londres. — Mort de Guiilaume-Longue-Rarbe. 240
La Normandie mise en interdit. — L'empereur et le cha-
pitre de Cîteaux. — Hugues de Chaumont, prisonnier,
puis sauvé. — Brigandages des routiers au service de Ri-
chard. — L'évêque de Beauvais et son archidiacre pri-
sonniers. — Débordement de la Seine. 244
Vision miraculeuse d'un moine. — Détails curieux. — Des-
cription du purgatoire , de l'enfer et du paradis. 247
Jean de Brienne nommé roi de Jérusalem. 273
Le roi d'Angleterre envoie à Rome des députés au sujet
de l'interdit lancé par l'archevêque de Rouen sur la Nor-
mandie. — Paix entre cet archevêque et le roi. — Te-
neur du traité. ' 274 H 97
Richard transporte en Angleterre les reliques de saint Va-
léry. — Il brûle des vaisseaux anglais. — Il gagne à son
parti le comte de Flandre et plusieurs autres. — Le roi
de France est mis hors de combat et obligé de traiter
avec le comte. — Traité rompu. — Diverses constitutions
de Richard. 279
Othon, neveu de Richard, couronné roi d'Allemagne. —
Innocent HI , pape. — Fondation de l'ordre des Jacobins.
— Admirable pénitence de l'évêque de Chester. — 1^
356 TABLE
Ann. Pages.
H 98 pape restitue aux moines l'abbaye de Coventry. 283
Faits divers. — Hubert, archevêque de Cantorbéry, révo-
qué des fonctions de justicier. — Combat entre les An-
glais elles Gallois. 289
Combat entre le roi de France et le roi d'Angleterre. —
Victoire mémorable de Richard à Gisors. — Noms des
principaux prisonniers. — Trêve entre le roi de France
et Richard. — Faits divers. 293
1199 Destruction de l'église de Lambeth. — Faits divers. —
Mort de Richard. 299
JEAN-SANS-TERRE.
Premiers actes de Jean. — Partisans d'Arthur. — Jean est
reconnu en Normandie. 303
Couronnement du roi Jean. — Le roi Jean passe en Nor-
mandie. — Trêve avec le roi de France. 306
Conférence entre le roi de France et le roi d'Angleterre.
— Faits divers. — Othon, empereur d'Allemagne. —La
France mise en interdit. 309
Contestation entre les églises de Tours et de Dol. — Let-
tre du pape Nicolas à ce sujet. — Décision d'Innocent III. 31 2
1200 La reine Alienor envoyée pour marier Blanche, princesse
de Castille , à Louis , fils du roi de France. — Mariage.
— Le roi Jean, après son divorce, épouse Isabelle. 3i6
Lettre venue du ciel touchant l'observation du dimanche.
— Prédication d'Eustache de Flaix à ce sujet. — Miracles
de cet abbé. 318
Geoffroi , archevêque d'York , est dépouillé de tous ses
biens. — Faits divers. 326
Mort de Hugues, évêquede Lincoln.— Détails sur sa vie et
ses miracles. — Entrevue des rois d'Angleterre et d'E-
cosse à Lincoln. — Nouveaux évêques. — Phénomène. 327
1201 Le roi Jean et la reine couronnés à Cantorbéry. — Aven-
ture miraculeuse de Simon de Tournay. — Faits divers. 339
Le roi Jean et la reine passent en Normandie. — Le roi
Jean vient à Paris. — Traité de paix. 342
1202 Brouille entre le roi de France et le roi d'Angleterre. —
Victoire mémorable de Mirebeau. — Le roi de France
lève le siège du château d' Arques. — Mort d'Arthur de
DES MATIERES. 557
Pag. Ann.,
Bretagne. — Faits divers. 344
Tarif du pain établi par le roi Jean. 350
Hostilités du roi de France. — Le roi Jean est abandonné
par les seigneurs d'Angleterre. 352 1203
Contributions militaires accordées au roi Jean. — Miracles
de l'image de la Vierge à Sardenay. — Faits divers. —
Conquêtes de Philippe -Auguste. — Inaction du roi Jean.
— Phénomène céleste. — Pierre des Roches , évêque de
Winchester. 357 1204
Faits divers. — Armement inutile du roi Jean. — Mort d'Hu-
bert, archevêque de Cantorbéry. — Élection de son suc-
cesseur non confirmée, — L'évêque de Norwich est élu
à son tour. 365 1205
Controverse au sujet de l'élection de l'archevêque de
Cantorbéry. — Le roi Jean conduit une armée à La Ro-
chelle. — Attaque et prise de Montauban. — Le légat du
pape en Angleterre. — Trêve de deux ans entre le roi
d'Angleterre et le roi de France. 371 ^206
Sentence du pape Innocent notifiée aux évêques suffragants
de l'église de Cantorbéry. 375
Voyage de Thurcill au purgatoire , à l'enfer et au paradis. 377
Geoffroi , archevêque d'York, refuse l'impôt établi parle
roi Jean. — Faits divers. — Ordre des frères mineurs . 400 1 207
Le pape casse la double élection de l'archevêque de Can-
torbéry. — A la place des deux prétendants , on élit le
cardinal Etienne de Langton. — Suites curieuses de cette
promotion. — Négociations et lettres entre le roi et le
pape. — Faits divers. — Naissance de Henri (III). 402
Faits divers. — Le pape admoneste le roi Jean au sujet de
son refus de reconnaître l'archevêque de Cantorbéry. —
Le royaume d'Angleterre est interdit. 4l6 1208
Le roi Jean ordonne la confiscation de tous les biens du
clergé. — Il s'assure de la fidélité et de l'appui des grands
du royaume. — Refus de Guillaume de Brause. — Faits
divers. 420
Faits divers. — Paix entre le roi Jean et le roi d'Ecosse. 423 1209
Dispersion de l'université d'Oxford. — Le roi Jean est ex-
communié nominativement. — Sa cruauté. — Il est en-
couragé dans sa résistance par un théologien nommé le
Maçon. — Consécration de l'évêque de Lincoln. 425
558 TABLE
Ann. Pages.
1210 Exactions sanglantes contre les Juifs. — Histoire d'un juif
de Bristol. — Démêlé entre l'empereur Olhon et le pape.
— Excommunication d'Othon. 429
Le roi Jean conduit une armée en Irlande. — Nouvelles
cruautés et nouvelles exactions du roi. 432
\2\\ Le roi Jean soumet le pays de Galles. — Députés du pape
Regnault, comte de Boulogne, proscrit par le roi de
France. — Mort de Guillaume de Brause. — Les sujets du
roi déliés du serment de fidélité. — Noms de ses princi-
paux conseillers. 435
1212 Alexandre, fils du roi d'Ecosse, est créé chevalier. — Nou-
velles hostilités des Gallois. — Le roi Jean est averti d'une
trahison contre sa personne. — Prophétie d'un ermite- 438
Le roi d'Angleterre est déclaré déchu du trône. — Faits
divers. — Incendie à Southwark. 441
-1213 Les évêques reviennent de Rome. — Promulgation de la
sentence du pape. — Le roi de France se dispose à exé-
cuter la sentence. — Préparatifs du roi Jean. 444
Arrivée de Pandolphe, familier du pape. — Propositions
conciliatrices. — Repentir du roi Jean. — Traité de paix.
— Faits divers. 4S0
Le roi Jean résigne son royaume et le royaume d'Irlande
entre les mains du pape. — Formule de l'hommage. —
Supplice de l'ermite Pierre. 458
Pandolphe passe en France.— Colère de Philippe- Auguste.
— Rébellion du comte de Flandre. 463
Le roi de France envahit la Flandre. — Le roi Jean envoie
sa flotte au secours du comte de Flandre. — Bataille de
l'Écluse. 464
Projets du roi Jean contre la France. — Il est relevé de
l'excommunication. — Ordonnances diverses. — Fermeté
d'Etienne Langton. 407
Conspiration des comtes et des barons contre le roi Jean.
— Renouvellement de la charte de Henri I**^ . 472
Hérésie des Albigeois. — Le pape ordonne de prendre la
croix contre eux. — Croisade. — Siège de Béziers. —
Prise et pillage de la ville. — Reddition de la ville de
Carcassonne. — Sommation faite à la ville de Toulouse.
— Croisade d'enfants. 476
Mort de Geoffroi, grand justicier d'Angleterre. — Le roi
DES MATIÈRES. . 55»)
Pap. Ann.
Jean se repent de la paix qu'il a signée avec le pape. —
Il envoie des agents au Miramolin pour lui faire hom-
mage, et lui offrir d'embrasser la loi de Mahomet. —
Détails sur cette ambassade. 485
Le roi Jean ne pouvant rompre son traité avec Rome , songe
à le tourner cbntre les seigneurs d'Angleterre. — Impiété
du roi. — L'émir Murmelin vaincu en Espagne. 495
Le roi d'Aragon secourt les Albigeois. — Il est battu et
tué à Muret. 497
Nicolas, évêque de Tusculum , envoyé en Angleterre par le
pape , pour régler les différends élevés entre le roi et l'é-
glise. — Le roi Jean résigne la couronne entre ses mains.
Lettre du pape à son légat. 501
Appel de l'archevêque de Cantorbéry au sujet de l'institut
des prélats par le légat du pape. — Le roi Jean passe en
Poitou. — Hostilités. — Lettres du roi Jean à ce sujet. 506 }2l4
Lettre du pape au sujet de la levée de l'interdit. — Resti-
tution des dommages causés par l'interdit. — Faits di-
vers à ce sujet. 510
Le roi Jean conduit son armée en Bretagne. — Combat à
Nantes. — Retraite des deux armées de France et d'An-
gleterre à la Roche-au-Moine.— Bataille de Bouvines. —
Détails. . ^ 515
Prétention des barons anglais au sujet des libertés de l'An-
gleterre. — Noms des chefs de cette ligue. -- Refus du
roi Jean. 527 ^2^5
Notes. 533
Rectification de la page 93. 548
FIN DE LA TABLE.
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